Chapter 7
Le vieillard fut pris au piège. Il courut à elle, et balbutia quelques paroles d'excuse. La belle Arlésienne jeta sur lui un regard si brillant, qu'il crut y voir glisser une larme. Elle lui dit à demi-voix, avec une émotion bien contenue ou bien jouée: «Monsieur le duc, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas comprendre. Venez demain à deux heures; je serai seule, nous causerons.»
Là-dessus elle s'éloigna, en femme qui ne veut plus rien entendre, et cinq minutes plus tard la voiture roulait sur le sable de la cour.
Le pauvre duc avait été prévenu; il savait sa dame par coeur, et M. Le Bris la lui avait dépeinte sous ses couleurs naturelles. Mais il se reprocha ce qu'il avait fait, et il vécut jusqu'au lendemain dans un étonnement qui n'était pas exempt de remords. On dit cependant qu'un homme averti en vaut deux.
Il fut exact au rendez-vous, et se trouva face à face avec une femme qui avait pleuré.
«Monsieur le duc, lui dit-elle, j'ai fait tout mon possible pour oublier les paroles cruelles par lesquelles vous m'avez abordée hier soir. Je ne suis pas encore bien remise, mais cela viendra: n'en parlons plus.»
Le duc voulut réitérer ses excuses; il était dans une admiration profonde. Mme Chermidy avait employé sa matinée à faire une toilette irrésistible. Assurément elle paraissait encore plus belle que la veille au bal. Une femme est dans son boudoir comme un tableau dans son cadre. Elle profita du trouble où ses grâces avaient jeté M. de La Tour d'Embleuse, pour l'envelopper dans les plis d'une rhétorique irrésistible. Elle employa d'abord le respect timide qui convenait à une femme dans sa position. Elle témoigna une vénération exagérée pour l'illustre famille où elle avait introduit son fils; elle s'attribua l'honneur d'avoir choisi les La Tour d'Embleuse entre vingt grandes maisons du faubourg, et d'avoir relevé par la fortune un des plus beaux noms de l'Europe. Les mouvements moelleux, et la langueur mélancolique dont cet exorde fut accompagné persuadèrent le vieillard beaucoup mieux que les paroles, et il ne douta presque plus qu'il n'eût insulté sa bienfaitrice.
«Je comprends, reprit-elle, que vous n'ayez pas grande estime pour moi. Vous me plaindriez cependant, car vous avez uns belle âme, si vous saviez l'histoire de ma vie.»
Elle avait cette pantomime expressive des habitants du midi, qui ajoute tant de vraisemblance aux plus gros mensonges. Ses yeux, ses mains, son petit pied remuant, parlaient en même temps que ses lèvres et semblaient déposer en faveur de sa véracité. Lorsqu'on l'avait entendue une fois, on était aussi fermement convaincu que si l'on avait ouvert une enquête et interrogé des témoins.
Elle raconta sa naissance bourgeoise dans une riche propriété de la Provence. Ses parents, gros manufacturiers, destinaient à un négociant leur fille et leur fortune. Mais l'amour, ce maître inflexible de la vie humaine, l'avait jetée aux bras d'un simple officier. Sa famille s'était retirée d'elle, jusqu'au moment où les brutalités de M. Chermidy l'avaient chassée de la maison conjugale Pauvre Chermidy! une femme a toujours beau jeu contre un mari qui est en Chine!
Une fois veuve, ou à peu près, elle était venue à Paris, et elle y avait vécu modestement jusqu'à la mort de son père. Un héritage plus considérable qu'on ne l'espérait lui avait permis de tenir un certain rang. Quelques spéculations heureuses avaient accru son capital; elle était riche. L'ennui l'avait prise: on supporte mal la solitude à trente ans. Elle avait aimé le comte de Villanera dès la première vue, sans le connaître, au balcon des Italiens.
Le duc ne put s'empêcher de dire en lui-même que don Diego était un heureux gaillard.
Elle prouva ensuite par des regards où brillait une candeur sans réplique que M. de Villanera ne lui avait jamais rien donné que son amour. Non qu'il manquât de générosité; mais elle n'était pas femme à confondre les affaires de coeur et les affaires d'intérêt. Elle avait poussé le désintéressement jusqu'au sacrifice; elle avait cédé son enfant à la vieille comtesse de Villanera; elle avait fini par l'abandonner à une autre mère. Elle avait rendu la liberté à son amant. Le comte était marié; il voyageait pour rétablir la santé de sa jeune femme, et il n'écrivait même pas à la pauvre délaissée pour lui donner des nouvelles du petit Gomez!
Elle finit son discours en laissant tomber ses deux bras vers la terre avec un abandon plein d'élégance. «Enfin, dit-elle, me voici, plus seule que jamais, dans ce désoeuvrement du coeur qui m'a déjà perdue une fois. Des consolations, je n'en ai pas; des distractions, j'en trouverais assez; mais je n'ai pas le coeur au plaisir. Je connais quelques hommes du monde; ils viennent ici, tous les mardis soir, ressusciter l'esprit de conversation autour de mon feu. Je n'ose pas inviter M. le duc de La Tour d'Embleuse à ces réunions mélancoliques; je serais trop humiliée et trop malheureuse de son refus.»
Certes, la cloche de Mme Chermidy sonnait moins juste que celle du docteur Le Bris; mais le timbre en était si doux, que le duc se laissa tromper comme un enfant. Il plaignit la jolie femme, et promit de venir de temps en temps lui apporter des nouvelles de son fils.
Le salon de Mme Chermidy était, en effet, le rendez-vous d'un certain nombre d'hommes distingués. Elle savait les attirer et les retenir autour d'elle par un moyen moins héroïque que celui de Mme de Warens: elle s'en faisait aimer à moins de frais. Les uns connaissaient sa position, les autres croyaient à sa vertu; tous étaient persuadés que son coeur était libre, et que le dernier possesseur, qu'il s'appelât Villanera ou Chermidy, avait laissé une succession ouverte. Elle usait du bénéfice de sa position pour exploiter tous ses admirateurs au profit de sa fortune. Artistes, écrivains, hommes d'affaires, hommes du monde, la servaient simultanément dans la mesure de leurs moyens. C'étaient autant d'employés qu'elle payait en espérances. Un agent de change de ses amis lui faisait pour 20 000 francs de reports tous les mois; un peintre lui marchandait des tableaux, un spéculateur enrichi lui procurait des terrains. Services gratuits s'il en fut; mais aucun ne se lassait de lui être utile, parce qu'aucun ne désespérait de lui être cher. Aux impatients qui la serraient de trop près, elle montrait sa maison: une maison de verre. Elle mettait ses moindres actions au grand jour, pour rassurer la susceptibilité de don Diego; peut-être aussi pour opposer une barrière à ceux qui voudraient le prendre trop haut avec sa vertu.
Le duc profita des grandes entrées qui lui étaient offertes, et sa présence dans le salon de la rue du Cirque ne fut pas inutile à la réputation de Mme Chermidy. Elle arrêta certains bruits qui circulaient sur le mariage du comte; elle prouva à quelques âmes crédules qu'il n'y avait jamais rien eu entre la petite dame et M. de Villanera. Comment supposer que Mme Chermidy inviterait le beau-père de son amant, et qu'il viendrait chez elle?
Elle exploita cette nouvelle connaissance aussi habilement que les anciennes. Il lui importait de savoir au juste l'état de Germaine et le compte des jours qui lui restaient à vivre. M. de La Tour d'Embleuse lui confia un beau matin toutes les lettres du docteur Le Bris.
Cette lecture produisit en elle une telle révolution, qu'elle serait tombée malade si elle n'avait pas été plus forte que toutes les maladies. Elle se vit trahie par le docteur, par le comte et par la nature. Elle se représenta l'avenir le plus odieux que l'imagination d'une femme puisse concevoir. Une rivale de son choix lui enlevait son amant et son fils, sans crime, sans intrigue, sans calcul, avec l'appui de toutes les lois divines et humaines.
Cependant elle reprit courage en pensant que M. Le Bris avait voulu tromper la duchesse. Elle voulut voir les lettres de Germaine, et elle compta sur le duc pour satisfaire cette sinistre curiosité.
M. de La Tour d'Embleuse était en proie à une de ces passions finales qui achèvent le corps et l'âme des vieillards. Tous les vices qui le tiraillaient en sens divers, depuis un demi-siècle, avaient abdiqué au profit d'un seul amour. Lorsque les ingénieurs réunissent en un canal tous les ruisseaux dispersés dans la plaine, ils créent un fleuve assez puissant pour porter des navires.
Le baron de Sanglié, la duchesse et tous ceux qui s'intéressaient à lui étaient émerveillés du changement de ses moeurs. Il vivait aussi sobrement qu'un jeune ambitieux qui veut arriver par les femmes. Il était rare au club, et il n'y jouait plus. Le soin de sa toilette occupait toutes ses matinées. Il avait repris l'habitude du cheval, et il se promenait au Bois tous les jours de quatre à six. Il dînait avec sa femme toutes les fois qu'il n'était pas invité chez Mme Chermidy. Il allait le soir dans le monde pour la rencontrer; et aussitôt qu'elle avait pris sa sortie du bal, il venait dire bonsoir à sa femme et se mettre au lit. La peur de compromettre celle qu'il aimait lui rendit les habitudes de discrétion qui avaient voilé les premiers désordres de sa vie, et la duchesse le crut hors de danger au moment où il était perdu sans remède.
Mme Chermidy, grande artiste en séduction, affectait de le traiter avec une tendresse filiale. Elle le recevait à toute heure, même à l'heure de sa toilette. Elle ne lui refusait ni sa main ni son front à baiser; elle le choyait doucement, l'écoutait avec complaisance, acceptait ses caresses comme des marques de générosité, ne témoignait aucune crainte, et ne semblait pas soupçonner le sentiment brutal qu'elle attisait tous les jours. Pour le tenir à distance, elle n'employait qu'une seule arme: l'humilité. Elle était impitoyablement respectueuse. Elle se laissait donner tous les noms que l'amour peut inspirer à un homme, mais elle n'oublia pas une fois de l'appeler monsieur le duc. Le vieil insensé aurait sacrifié toute sa fortune pour que Mme Chermidy lui manquât de respect.
Il sacrifia d'abord ce qu'un honnête vieillard a de plus cher au monde, la sainteté du nom paternel. Il emprunta à la duchesse les lettres de Germaine, sous prétexte de les relire, et la noble femme pleura de joie en confiant un si cher trésor à son mari. Il courut sans perdre de temps à la rue du Cirque, et il y fut reçu à bras ouverts. Ces lettres que la malade avait griffonnées de sa petite main tremblante, ces lettres où elle ne manquait pas de mettre quelques baisers pour sa mère dans un cadre mal dessiné au-dessous de la signature; ces lettres que la duchesse avait mouillées de ses larmes, furent étalées, comme un jeu de cartes, sur une table de salon, entre un vieillard perdu et une femme perverse.
Mme Chermidy, déguisant sa haine sous un masque de compassion, chercha avidement quelques symptômes de mort au milieu des protestations de tendresse, et elle fut médiocrement satisfaite. L'odeur qui s'exhalait de cette correspondance n'était pas celle qui attire les corbeaux à la suite des armées. C'était comme le parfum d'une petite fleur chétive qui languit au souffle de l'hiver, mais qui s'épanouirait au soleil si la brise du midi venait écarter les nuages. La cruelle Artésienne trouva que la main était encore bien ferme, que l'esprit n'était pas éteint, que le coeur battait avec une vigueur inquiétante. Ce n'est pas tout, elle se sentit mordre d'un soupçon étrange. La malade racontait avec trop de complaisance les soins de son mari. Elle s'accusait d'ingratitude; elle se reprochait de mal répondre à ce qu'on faisait pour elle. Mme Chermidy rugit intérieurement à l'idée que le mari et la femme finiraient peut-être par s'attacher l'un à l'autre; que la pitié, la reconnaissance, l'habitude, uniraient ces deux jeunes âmes, et qu'un jour elle verrait s'asseoir entre don Diego et Germaine un convive qu'elle n'avait pas invité à leurs noces: l'Amour.
Cette profanation des lettres de Germaine eut lieu quelques jours après son arrivée à Corfou. Si Mme Chermidy avait pu voir de ses yeux son innocente ennemie, il est à croire qu'elle aurait conçu moins de peur que de pitié. Les fatigues du voyage avaient mis la pauvre enfant dans un état déplorable. Mais la maîtresse de don Diego se forgeait incessamment des monstres de guérison, et rêvait toutes les nuits qu'elle était supplantée sans ressource. Le jour où ses soupçons seraient changés en certitude, elle se sentait capable de tous les crimes. En attendant, par esprit de prudence et de vengeance, par désoeuvrement de jolie femme sans emploi, par une spéculation d'intérêt et de perversité, elle s'amusa à dépouiller M. de La Tour d'Embleuse. Elle trouva plaisant de lui reprendre le million qu'on lui avait donné, sauf à le lui rendre après la mort de sa fille. C'était une fiche de consolation qu'elle s'adjugeait en cas de malheur.
Le difficile n'était pas de se faire donner une inscription de rentes. Le duc se mettait tous les jours à ses pieds avec tout ce qu'il possédait. Il était d'un sang et d'un caractère à se ruiner sans le dire, et à vaincre sans sonner la victoire. Un homme bien né ne compromet pas une femme, l'eût-elle dépouillé de tout. Mais Mme Chermidy pensait qu'il serait plus digne d'elle de prendre un million sans rien donner en échange, et tout en gardant sa supériorité sur le donateur.
Un jour que le vieillard délirait à ses genoux et renouvelait pour la centième fois l'offre de sa fortune, elle le prit au mot et lui dit: «J'accepte, monsieur le duc.»
M. de La Tour d'Embleuse perdit la tête comme un aéronaute novice lorsqu'on vient de couper la corde du ballon, il se crut au septième ciel. La dame arrêta doucement ses transports et lui dit:
«Quand vous m'aurez donné un million, croirez-vous m'avoir payée?»
Il protesta du contraire; mais ses yeux disaient avec quelque raison que, du moment où la vertu se met en vente, un million n'est pas un mauvais prix.
Elle répondit à la pensée de son adversaire: «Monsieur le duc, les femmes parmi lesquelles vous me faites l'injustice de me ranger valent d'autant plus cher qu'elles sont plus riches. J'ai hérité de quatre millions; j'en ai bien gagné trois autres, dans les affaires, et ma fortune est si liquide que je pourrais la réaliser sans perte en un mois. Vous voyez qu'il y a peu de femmes en France qui aient le droit de se mettre à plus haut prix. Cela vous prouve aussi que j'ai le moyen de me donner pour rien. Si je vous aime assez, et cela viendra peut-être, l'argent ne sera rien entre nous. L'homme à qui je donnerai mon coeur aura le reste par-dessus le marché.»
Le duc tombait de haut: il porta rudement contre terre. Il était aussi malheureux de garder son million, qu'il avait été content de le recevoir. Mme Chermidy parut avoir pitié de lui. «Grand enfant, lui dit-elle, ne pleurez pas. J'ai commencé par vous dire que j'acceptais. Mais prenez garde à vous; je vais faire mes conditions.»
M. de La Tour d'Embleuse sourit comme un mourant qui voit le ciel s'ouvrir.
«C'est moi qui vous ai enrichi, lui dit-elle. Je vous connaissais de longue date; au moins, je connaissais votre réputation. Vous avez mangé votre bien avec une grandeur digne des temps héroïques. Vous êtes le dernier représentant de la vraie noblesse, dans cet âge dégénéré. Aussi êtes-vous, sans le savoir, le seul homme de Paris capable d'intéresser sérieusement l'esprit des femmes. J'ai toujours regretté que vous n'eussiez pas une fortune incalculable comme celle de don Diego: vous auriez été plus grand que Sardanapale. Faute de mieux, je vous ai fait donner un million: on fait ce qu'on peut. Mais je m'y suis mal prise, et l'événement n'a pas répondu à mes espérances. Vous avez dans votre tiroir un chiffon de papier qui ne vous sert à rien. Vous toucherez 25000 francs au 22 juin; d'ici là vous allez végéter. Vous ferez des dettes, et votre revenu n'enrichira que des créanciers. Donnez-moi votre inscription de rentes; je la ferai vendre par mon agent de change. Je prendrai le capital pour moi; soyez tranquille; vous ne le reverrez jamais. En revanche, il faut absolument que vous acceptiez le revenu. Ce n'est pas cinquante mille francs de rente que vous aurez; c'est quatre-vingt ou cent mille, peut-être davantage. Je connais la Bourse à fond, quoique les femmes n'y entrent pas: je sais qu'on y gagne tout ce qu'on veut avec quelques millions d'argent comptant. Les placements sur l'État sont une admirable invention pour les bourgeois qui veulent vivre modestement et sans souci. Pour les gens de notre sorte, qui ne craignent ni le danger ni le travail, vive la spéculation! C'est le jeu sur une grande échelle, et vous êtes joueur, n'est-il pas vrai?
--Je l'étais.
--Vous l'êtes encore! Nous jouerons ensemble; nous mettrons en commun nos intérêts, nos plaisirs, nos craintes, nos espérances.
--Nous ne ferons plus qu'un!
--A la Bourse, du moins.
--Honorine!»
Honorine parut se plonger dans une réflexion profonde. Elle cacha sa figure dans ses mains. Le duc la prit par les poignets et mit fin à cette éclipse de beauté. Mme Chermidy le regarda jusqu'au fond du coeur, sourit mélancoliquement et lui dit:
«Pardonnez-moi, monsieur le duc, et oubliez ces châteaux en Espagne. Nous nous égarions dans l'avenir comme deux enfants dans les bois. C'était un doux rêve; mais n'y pensons plus. Il ne m'appartient pas de vous dépouiller, même pour vous enrichir. Que dirait-on de moi? Qu'en penseriez-vous vous-même? Si Mme la duchesse apprenait ce que nous avons fait!»
Mme Chermidy savait bien que pour rendre une femme odieuse à son mari, il suffit de prononcer son nom dans certains moments. Le duc répondit fièrement que sa femme n'entendait rien aux affaires et qu'il ne lui avait jamais permis d'y toucher.
«Mais, reprit la tentatrice, vous avez une fille; tout ce que vous possédez doit lui revenir. Je lui fais tort.
--Mais, répliqua le duc, ma fille a un fils qui est le vôtre. Votre fortune et la mienne iront ensemble au petit marquis. Ne sommes-nous pas une même famille?
--Vous me l'avez déjà dit une fois, monsieur le duc; mais ce jour-là vous m'avez fait moins de plaisir qu'aujourd'hui.»
Mme Chermidy encaissa l'inscription de rentes et se garda bien de la vendre. Cette femme avait l'instinct du solide et se défiait sagement de l'instabilité des choses humaines. Le duc fut, dès ce moment, l'associé de sa belle amie. Il eut le droit de puiser dans sa caisse, et il trouva chez elle, jusqu'à nouvel ordre, autant d'argent qu'il en voulut prendre. C'est tout ce qu'il put obtenir de cette généreuse et souriante vertu. Honorine s'occupa du vieillard avec une tendresse minutieuse; elle lui fit quitter l'appartement qu'il occupait; elle le transporta aux Champs-Elysées avec la duchesse, et le mit dans ses meubles; elle eut soin qu'on ne manquât de rien dans la maison; elle pourvut même aux dépenses de la cuisine. Cela fait, elle frotta ses petites mains et se dit en riant: «Je tiens l'ennemi en état de blocus; et si jamais la guerre se déclare, je les affame sans pitié.»
VI
LETTRES DE CORFOU.
LE DOCTEUR LE BRIS A MADAME CHERMIDY.
Corfou, 20 avril 1853
Chère madame,
Je ne prévoyais point, le jour où j'ai pris congé de vous, que notre correspondance serait si longue. Don Diego ne s'y attendait pas non plus. Si j'avais pu le prévenir, je ne sais s'il eût pris la résolution héroïque de se priver de vos lettres et de vivre sans vous écrire. Mais tous les hommes sont sujets à l'erreur, les médecins surtout. Ne montrez pas cette phrase à mes confrères.
Nous avons fait un sot voyage de Malte à Corfou, sur un bâtiment fort sale, dont la cheminée fumait horriblement. Le vent était contre nous; la pluie nous défendait souvent de monter sur le pont, et les vagues pleuvaient jusque dans nos cabines. Le mal de mer n'a épargné que l'enfant et la malade; il y a des grâces d'état pour ceux qui entrent dans la vie et pour ceux qui vont en sortir. Nous avions pour toute société une famille anglaise, de retour des Indes: un colonel au service de la Compagnie et ses deux filles, jaunes comme du cuir de Russie. Il n'y a que le vin de Bordeaux qui gagne à voyager si loin. Ces demoiselles ne nous ont pas honorés d'une parole; ce qui les excuse un peu, c'est qu'elles ne savaient pas le français. A la moindre éclaircie, elles montaient sur le pont avec leurs albums pour dessiner des paysages semblables à des plum-puddings. Après une éternelle traversée de cinq jours, le bateau nous a mis à bon port; nous n'avons pas même eu la distraction d'un naufrage. Le chemin de la vie est pavé de déceptions.
En attendant que nous ayons trouvé un gîte à la campagne, nous sommes logés dans la capitale de l'île, hôtel Victoria. Nous comptons en sortir à la fin de la semaine, mais je n'ose pas affirmer que nous en sortirons tous sur nos jambes. Ma pauvre malade est au plus bas; le voyage l'a plus fatiguée que si elle avait eu le mal de mer. Mme de Villanera ne la quitte pas une seconde; don Diego est admirable; moi, je fais tout mon possible, c'est-à-dire fort peu de chose. Il est inutile d'essayer un traitement qui ajouterait aux souffrances sans profit pour la guérison. Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir une beauté qui se porte si bien!
Si cette crise n'est pas la dernière, je tenterai de l'ammoniaque ou de l'iode. L'iode réussit dans certains cas; MM. Piorry et Chartroule l'emploient avec succès. Vous seriez bien aimable de nous envoyer l'appareil du docteur Chartroule et une provision de cigarettes iodées. Tout cela se trouve à la pharmacie Dublanc, rue du Temple, auprès du boulevard. L'ammoniaque a du bon aussi; mais le seul remède sur lequel on puisse compter sérieusement, c'est un miracle. Ainsi donc, vivez en paix, aimez-nous un peu, et aidez-nous à faire notre devoir jusqu'au bout. Le vieux Gil, que la comtesse avait amené pour la servir, a pris les fièvres en Italie, quoique nous ne soyons pas dans la saison des fièvres. C'est un malade de plus et un serviteur de moins.
La joie et la santé ont un magnifique représentant dans la maison: c'est le petit Gomez. Le jour où vous le reverrez, vous serez bien heureuse. Il grandit à vue d'oeil, et je crois, Dieu me pardonne! qu'il embellit. Il sera moins Villanera qu'on ne pensait d'abord. Au fait, ce serait bien le diable s'il ne tenait pas un peu de sa mère. Il n'est plus sauvage du tout; il se laisse embrasser, il embrasse, il donne du bec contre tous les visages avec une impétuosité qui serait inquiétante chez une petite fille.
Don Diego est en pourparlers avec un descendant des doges pour une maison qui lui conviendrait assez. La campagne est divisée en une multitude de propriétés agréables, ornées de châteaux qui s'écroulent. J'ai visité quelques jardins; ils sont généralement plus habitables que les maisons attenantes. Il y a de la ferme, du château et de la chaumière dans ces taudis aristocratiques qui gardent un air de grandeur au milieu de leur délabrement. Si nous louons la villa Dandolo, nous n'y serons peut-être pas mal. Il suffira de poser quelques carreaux aux fenêtres. L'exposition est admirable, au midi, sur la mer. Un jardin hérissé de belles choses. Les voisins sont des nobles; quelques-uns parlent français, dit-on. Mais qui sait si nous aurons le temps de faire leur connaissance?