Germaine

Chapter 15

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«Pauvre femme! moi! répliqua aigrement Mme Chermidy. Eh bien, oui, je suis à plaindre, parce que j'ai été trompée! parce qu'on a abusé de ma bonne foi! parce que le ciel et la terre ont conspiré ensemble pour me trahir; parce qu'on m'a volé un nom, une fortune, l'homme que j'aime et le fils que j'ai enfanté dans les douleurs et dans les cris!»

Germaine fut épouvantée de cette explosion de colère. Elle tourna les yeux vers la maison comme pour appeler du secours.

«Madame, dit-elle en tremblant, si c'est pour cela que vous êtes venue chez moi....

--Chez vous! n'allez-vous pas appeler vos gens pour me faire chasser de chez vous? En vérité, voilà qui est merveilleux! c'est moi qui suis chez vous! Mais vous n'avez rien qui ne vous vienne de moi! Votre mari, votre enfant, votre fortune et l'air même que vous respirez, tout vient de moi, tout m'appartenait, tout est un dépôt que je vous ai confié: vous me devez tout, et vous ne me rembourserez jamais! Vous végétiez à Paris sur un méchant grabat; les médecins vous condamnaient à mort, vous n'aviez plus trois mois à vivre; on me l'avait promis! Votre père et votre mère allaient mourir de faim! Sans moi, la famille de La Tour d'Embleuse ne serait plus qu'un tas de poussière dans la fosse commune. Je vous ai tout donné: père, mère, mari, enfant, et la vie; et vous osez me dire en face que je suis chez vous! Il faut que vous soyez bien ingrate!»

Il était difficile de répondre à cette éloquence sauvage. Germaine croisa ses bras devant sa poitrine et dit: «Mon Dieu! madame, j'ai beau sonder ma conscience, je ne me trouve coupable de rien, que d'avoir guéri. Je n'ai jamais contracté d'engagements envers vous, puisque je vous rencontre pour la première fois. Il est vrai que sans vous je serais morte depuis longtemps; mais si vous m'avez sauvée, c'est sans le vouloir: et la preuve, c'est que vous venez me reprocher l'air que je respire. Est-ce vous qui m'avez donnée pour femme au comte de Villanera? Peut-être bien. Mais vous m'avez choisie parce que vous me croyiez condamnée sans ressource. Je ne vous dois pour cela aucune reconnaissance. Maintenant, que puis-je faire pour vous être utile? Je suis prête à tout, excepté à mourir.

--Je ne vous demande rien; je ne veux rien, je n'attends rien.

--Mais alors qu'êtes-vous venue faire ici?... Dieu bon! Vous m'avez crue malade, et vous comptiez me trouver morte!

--J'en avais le droit. Mais j'aurais dû prendre des renseignements sur votre famille: les La Tour d'Embleuse n'ont jamais payé leurs dettes!»

A ce propos grossier, Germaine perdit patience.

«Madame, dit-elle, vous voyez que je me porte bien. Puisque vous n'êtes venue ici que pour me mettre en terre, votre voyage est terminé, rien ne vous retient plus.»

Mme Chermidy s'installa résolument sur le banc de pierre en disant: «Je ne partirai point sans avoir vu don Diego.

--Don Diego! s'écria la convalescente. Vous ne le verrez pas! Je ne veux pas qu'il vous voie. Écoutez-moi attentivement, madame. Je suis encore bien faible, mais je trouverai la force des lionnes pour défendre mon bonheur. Ce n'est pas que je doute de lui: il est bon; il m'aime comme une soeur; il m'aimera bientôt comme une femme. Mais je ne veux pas que son coeur soit déchiré entre le passé et l'avenir. Il serait odieux de le condamner à choisir entre nous. D'ailleurs, vous voyez bien que son choix est fait, puisqu'il ne vous écrit plus.

--Enfant! Tu n'as pas appris l'amour, au milieu de tes tisanes. Tu ne sais pas l'empire que nous prenons sur un homme à force de le rendre heureux! Tu n'as pas vu quels fils d'or, plus fins et plus serrés que ceux de l'araignée, nous tissons autour de son coeur! Je ne suis pas venue sans armes pour te déclarer la guerre. J'apporte avec moi le souvenir de trois années de passion satisfaite et jamais assouvie. Libre à toi d'opposer à tout cela tes baisers fraternels et tes caresses de pensionnaire! Tu crois peut-être avoir éteint le feu que j'ai allumé? Attends que j'aie soufflé dessus, et tu verras un bel incendie!

--Vous ne lui parlerez pas! S'il était assez faible pour consentir à cette fatale entrevue, sa mère et moi nous saurions l'en empêcher.

--Je me soucie bien de sa mère! J'ai des droits sur lui, moi aussi, et je les ferai valoir.

--Je ne sais pas quels droits peut avoir une femme qui s'est conduite comme vous, mais je sais que l'Église et la loi m'ont donné le comte de Villanera le jour où elles m'ont donnée à lui.

--Écoutez: je vous abandonne la libre disposition de tous les biens que vous possédez. Vivez, soyez heureuse et riche; faites le bonheur de votre famille, soignez la vieillesse de vos parents, mais laissez-moi don Diego. Il ne vous est rien encore, vous me l'avez avoué vous-même. Il n'est pas votre mari, il n'est que votre médecin, votre infirmier, l'aide du docteur Le Bris.

--Il est tout pour moi, madame, puisque je l'aime.

--Ah! c'est ainsi! Eh bien, changeons de note. Rendez-moi mon fils! il est à moi, celui-là. J'espère que vous n'en disconviendrez pas. Quand je vous l'ai cédé, j'ai fait mes conditions. Vous n'avez pas tenu votre parole; je dégage la mienne.

--Madame, répondit Germaine, si vous aimiez le petit Gomez, vous ne songeriez pas à le dépouiller de son nom et de sa fortune.

--Peu m'importe? Je l'aime pour moi, comme toutes les mères. J'aime mieux avoir un bâtard à embrasser tous les matins que d'entendre un marquis vous appeler maman!

--Je sais, répondit Germaine, que l'enfant était à vous, mais vous l'avez donné. Il ne vous est pas plus permis de le réclamer qu'à moi de vous le rendre.

--Je le demanderai aux tribunaux. Je dévoilerai le mystère de sa naissance. Je ne risque plus rien à présent: mon mari est mort, il ne me tuera pas.

--Vous perdrez votre procès.

--Mais je gagnerai un bon scandale. Ah! Mme de Villanera tient à l'honneur de son nom! On a fait des infamies pour illustrer le nom des Villanera! Je le prendrai par les oreilles, ce beau nom que l'Italie dispute à l'Espagne. Je le traînerai de première instance en appel et en cassation; je l'imprimerai dans tous les journaux; j'en amuserai les estaminets de Paris; je les ferai insérer dans les _Petites causes célèbres_; et la vieille comtesse en crèvera de rage! Et les avocats auront beau dire, les juges auront beau faire! Je perdrai mon procès, mais tous les Villanera futurs seront entachés de Chermidy!»

Elle parlait avec tant de chaleur, que son discours attira l'attention du marquis. Il était à dix pas de là, gravement occupé à planter des branches dans le sable pour faire un petit jardin. Il quitta son travail et vint se camper devant Mme Chermidy, le poing sur la hanche. En le voyant approcher, Germaine dit à la veuve: «Madame, il faut que la passion vous ait rendue bien distraite. Depuis une heure que vous réclamez cet enfant, vous n'avez pas encore songé à l'embrasser?»

Le marquis tendit la joue d'assez mauvaise grâce. Il dit à sa terrible mère, dans le patois des enfants de son âge:

«Madame, quoi toi dis à maman?

--Marquis, répondit Germaine, madame veut t'emmener à Paris. Veux-tu t'en aller avec elle?»

Pour toute réponse il se jeta dans les bras de Germaine et lança un regard en dessous à Mme Chermidy.

«Nous l'aimons tous, dit Germaine.

--Vous aussi, madame? C'est habile.

--C'est naturel: il ressemble à son père.»

La veuve dit à son fils; «Regarde-moi bien: tu ne me reconnais pas?

--Non.

--Je suis ta mère.

--Non.

--Tu es mon fils. Mon fils!

--C'est pas-t-a-toi; c'est à maman Germaine.

--Tu n'as pas une autre mère?

--Si; j'ai maman Néra. Elle est chez maman Vitré.

--Il paraît que tout le monde est sa maman, excepté moi. Tu ne te souviens pas de m'avoir vue à Paris?

--Qui ça, Paris?

--Je te donnais des bonbons.

--Où est-il, tes bonbons?

--Allons, les enfants sont de petits hommes: l'ingratitude leur pousse avec les dents. Marquis de los Montes de Hierro, écoute-moi bien. Toutes ces mamans-là sont celles qui t'ont élevé. Moi, je suis ta vraie mère, ta seule mère, celle qui t'a fait!»

L'enfant ne comprit rien, sinon que la madame le grondait. Il pleura à chaudes larmes, et Germaine eut de la peine à le consoler. «Vous voyez, madame, dit-elle à la veuve, personne ne vous retient ici, pas même le marquis.

--Voici mon ultimatum,» répondit-elle fièrement. Mais une voix bien connue lui coupa la parole. C'était le docteur Le Bris qui arrivait de Corfou à franc étrier. Il avait vu _le Tas_ à une fenêtre de l'hôtel Trafalgar, et il apportait au galop cette grosse nouvelle. Le cocher de Mme Chermidy, qu'il trouva à la porte de la villa, lui fit une belle peur en lui contant qu'il avait amené une dame. Il parcourut la maison, éveilla du bout du pied tous les dormeurs qui se rencontrèrent sur son chemin, et descendit les escaliers du jardin quatre à quatre.

Le docteur ne pensait pas que Mme Chermidy fût capable d'un crime; cependant il poussa un soupir de satisfaction en trouvant Germaine comme il l'avait laissée. Il lui tâta le pouls avant tout autre propos, et lui dit:

«Comtesse, vous êtes un peu agitée, et je crois que la solitude vous ferait grand bien. Reposez-vous, s'il vous plaît, tandis que je reconduirai madame à sa voiture.»

Il dicta cette ordonnance en souriant, mais d'un tel ton d'autorité que Mme Chermidy accepta son bras sans réplique.

Lorsqu'ils eurent fait ensemble quatre pas, il lui dit: «Ça, ma belle malade, j'espère que vous n'avez pas l'intention de défaire mon ouvrage! Que diable venez-vous chercher dans ce pays-ci?»

Elle répondit naïvement: «Quelle lettre avez-vous donc écrite au vieux duc?

--Ah! j'y suis! En effet, nous avons eu une semaine difficile; mais les beaux jours sont revenus.

--Plus de ressource, la Clef des coeurs?

--Aucune, ou je meure.

--Qu'est-ce que vous y gagnez?

--Mais la satisfaction du devoir accompli. C'est une belle cure, allez; les pareilles ne se comptent point par douzaines.

--Mon pauvre ami, on prétend que vous ferez votre chemin; moi, j'ai peur que vous végétiez toute la vie. Les gens d'esprit sont quelquefois bien bêtes.

--Que voulez-vous! on ne saurait contenter tout le monde. La Fontaine a dit cela en vers, je ne sais où.

--Qu'est-ce que je vais devenir? Je perds tout.

--Croyez-vous?

--Sans doute.

--Vous comptez donc les millions pour rien? Vous êtes femme de précaution: vous avez visé au solide.

--Est-ce votre opinion que vous exprimez là?

--La mienne et celle de quelques autres.

--Don Diego en est-il?

--Peut-être.

--On est bien injuste, allez! Pour un rien, je lui renverrais tout ce qu'il m'a donné.

--Vous savez bien qu'il ne le reprendrait pas. Adieu, madame.

--Avez-vous toujours ce Mathieu que le duc vous a envoyé de Paris?

--Oui; pourquoi?

--Parce que je vous ai dit de vous en défier.

--Aussi ai-je empêché qu'on le mit à la porte.»

Mme Chermidy revint précipitamment à la ville.

Sa retraite ressemblait fort à une déroute, et _le Tas_, qui attendait les nouvelles à la fenêtre, devina du premier coup d'oeil que le champ de bataille était resté aux ennemis. La veuve monta les escaliers à perte d'haleine, se jeta dans un fauteuil, et dit à sa complice: «Maudite journée!

--Elle a réchappé?

--Elle est guérie.

--L'effrontée! As-tu vu le comte?

--Ah bien oui! Elles me le cacheront si bien que je ne le dénicherai pas. Le Bris m'a presque mise à la porte.

--Si celui-là retrouve sa clientèle, j'y perdrai mon nom. Roule, roule, mon bonhomme, mais prends garde de verser! Et mon petit juif? c'est donc un imbécile?

--Ou un coquin. Il nous a trompées comme tous les autres.

--A qui se fier, grands dieux! si l'on ne peut plus compter sur un forçat? Après ça, ils l'ont peut-être mis à la porte.

--Non; il est encore chez eux.

--Alors, il y a de la ressource. Je lui parlerai. Tu ne vas pas jeter le manche après la cognée?

--Allons donc! Il faut que je voie don Diego.

--On te le trouvera.

--Nous allons louer une bicoque par là.

--Allons. Si jamais tu le tiens entre quatre yeux, tu en feras tout ce que tu voudras: tu es superbe!

--C'est la colère. J'ai réclamé le petit; j'ai parlé de procès. Il aura peur, il viendra.

--S'il vient, tu l'enlèves!

--Comme une plume!

--Tu as peut-être eu tort de parler de procès. Il est trop fier pour céder à ça. Attaquer un Espagnol par les menaces, c'est caresser un loup à rebrousse poil.

--Si les menaces ne servent de rien, j'ai une autre idée. Je fais mon testament en faveur du marquis, je rends les millions jusqu'au dernier sou, et je me tue.

--Voilà ton moyen? il est joli! et tu seras bien avancée!

--Es-tu bonne! Je me tue sans me faire de mal. Le testament montrera que je ne tiens pas à l'argent; le couteau prouvera que je ne tiens pas à la vie, mais je ne ferai mine de me poignarder que lorsqu'il tournera le bouton de la porte.»

_Le Tas_ trouva l'invention excellente, quoiqu'elle ne fût pas précisément nouvelle. «Bon! dit-elle, c'est un naïf, un chevalier: il ne souffrira pas qu'une femme qu'il a aimée se suicide pour ses beaux yeux. Ces hommes! sont-ils bêtes! Si j'avais été jolie comme toi, je les aurais fait marcher!

--En attendant, ma fille, c'est nous qui marcherons, et dès demain.

--Eh bien! oui! En route, mauvaise troupe!» Le lendemain, les deux femmes, escortées d'un domestique de place, se firent mener au sud de l'île. Elles trouvèrent dans le voisinage de la villa Dandolo une jolie maison à vendre ou à louer, avec le clos attenant. C'était le petit château que Mme de Villanera avait choisi pour M. de La Tour d'Embleuse dans le cas où il serait venu passer l'été à Corfou. C'était aussi le château en Espagne du pauvre Mantoux, dit _Peu-de-chance_. La maison fut louée le 24 septembre, meublée le 25, occupée le 26 au matin. On le fit savoir à don Diego.

Depuis trois jours, le comte était au supplice. Germaine lui raconta la visite qu'elle avait reçue. La pauvre enfant ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle, et cependant elle voulut la lui porter elle-même. En annonçant à don Diego l'arrivée de son ancienne maîtresse, elle s'assurait en un instant s'il était bien guéri de son amour. Un homme étonné n'a pas le temps de composer sa physionomie, et la première impression qui se trahit sur son visage est la vraie. Germaine jouait gros jeu en soumettant son mari à une telle épreuve. Un éclair de joie dans les yeux du comte l'aurait tuée plus sûrement qu'un coup de pistolet. Mais les femmes sont ainsi faites, et leur amour héroïque préfère un danger sûr à un bonheur incertain.

M. de Villanera était bien guéri, car il apprit ce débarquement comme on reçoit une fâcheuse nouvelle. Son front se voila d'une tristesse qui n'avait rien d'exagéré, parce qu'elle était sincère. Il ne se montra ni indigné ni scandalisé; car la démarche de Mme Chermidy, impertinente aux yeux de tous, était excusable pour lui. Il ne fit pas la grimace d'un gouverneur de province qui apprend que l'ennemi a opéré une descente sur ses terres; il témoigna le chagrin des hommes qu'un accident prévu vient troubler dans leur félicité.

Germaine ne put lui répéter sans un peu de colère les propos insolents de cette femme et ses prétentions monstrueuses. Le docteur fit chorus avec elle, et la vieille comtesse regrettait hautement de n'avoir pas été là pour jeter cette drôlesse à la porte ou à la mer: la mer était une des portes du jardin. Mais don Diego, au lieu d'épouser la querelle de toute la maison, s'appliqua à calmer les colères et à panser les blessures. Il défendit son ancienne maîtresse, ou plutôt il la plaignit en galant homme qui n'aime plus, mais qui se flatte d'être encore aimé. Il remplit ce devoir avec une telle délicatesse, que Germaine lui en sut gré, car elle apprécia une fois de plus la droiture et la fermeté de son âme. Elle lui permit de donner sa pitié à Mme Chermidy, parce qu'elle était bien sûre de posséder tout son amour.

La douairière était beaucoup moins tolérante. La revendication de l'enfant et la menace d'un procès scandaleux l'avaient exaspérée. Elle ne parlait de rien moins que de livrer la veuve aux magistrats des Sept-Iles, et de la faire expulser honteusement comme aventurière. «M. Stevens est notre ami, disait-elle; il ne nous refusera pas ce petit service.» Elle trouvait que la visite de Mme Chermidy à Germaine avait tous les caractères d'une tentative de meurtre; car enfin la présence d'une créature si venimeuse pouvait tuer une convalescente. Le docteur ne dit pas non.

Le comte essaya de calmer sa mère. «Ne craignez rien, dit-il, elle ne fera pas de procès. Elle n'est pas dénaturée au point de compromettre son fils en même temps que nous. La colère l'égarait sans doute. Il nous est facile de parler sagement, à nous qui sommes heureux. Elle doit être indignée contre moi et me regarder comme un grand coupable, car je l'ai abandonnée sans avoir aucun tort à lui reprocher; je ne lui ai pas écrit une lettre dans l'espace de huit mois, et j'ai donné toute mon âme à une autre. Elle m'en voudrait bien davantage si elle savait que les meilleurs jours de ma vie sont ceux que j'ai passés loin d'elle, auprès de ma Germaine; si je lui disais que mon coeur est plein d'amour jusqu'aux bords, comme ces coupes qu'une goutte de plus ferait déborder. Laissez-moi la congédier avec de bonnes paroles. Pourquoi n'irais-je pas lui ouvrir mon coeur et lui montrer qu'il n'y reste plus de place pour elle? Il ne faut qu'une heure de douceur et de fermeté pour changer cet amour aigri en amitié pure et durable. Elle ne songera plus à faire un éclat; elle restera digne de nous rencontrer sans embarras dans le monde et de faire chercher quelquefois des nouvelles de son fils. Il y a bien peu de femmes qui ne soient exposées à coudoyer dans un salon une ancienne maîtresse de leur mari. Cependant on ne s'arrache pas les yeux; le présent et le passé vivent en bonne harmonie, une fois que la frontière qui les sépare est bien tracée. Considérez, de plus, que notre situation n'est pas celle de tout le monde. Quoi que nous puissions faire; quoi que cette malheureuse femme fasse elle-même, elle sera toujours, aux yeux de Dieu, la mère de notre enfant. Elle n'aurait été que sa nourrice, nous nous ferions un devoir de l'assurer contre la misère. Ne refusons pas une démarche innocente et prudente qui peut la sauver du désespoir et du crime.»

Don Diego parlait de si bonne foi, que Germaine lui tendit la main et lui dit: «Mon ami, j'ai déclaré à cette femme qu'elle ne vous reverrait pas; mais si je vous avais entendu parler avec tant de raison et d'expérience, je serais allée vous chercher moi-même pour vous conduire à elle. Prenez la voiture sans perdre de temps, courez lui donner son congé, et pardonnez-lui le mal qu'elle m'a fait comme je lui pardonne.

--Tout beau! reprit Mme de Villanera. S'il montait en voiture, je détellerais les chevaux de ma main. Don Diego, vous ne m'avez pas consultée quand vous avez pris une maîtresse; vous ne m'avez pas écoutée quand je vous ai dit que vous étiez tombé sur une coquine; mais puisque vous me consultez aujourd'hui, vous m'écouterez jusqu'au bout. C'est moi qui vous ai marié. Je vous ai laissé faire, dans l'intérêt de notre race, un traité qui serait odieux chez des bourgeois; mais la grandeur des intérêts et le principe à sauver excusent bien des choses. Dieu a permis qu'une affaire si mal entamée tournât à bien: le ciel en soit loué! Mais il ne sera pas dit que de mon vivant vous soyez sorti de chez votre femme sainte et légitime pour entrer chez votre ancienne maîtresse. Je sais bien que vous ne l'aimez plus, mais vous ne la méprisez pas assez pour que je vous tienne guéri. Cette Chermidy vous a eu trois ans dans ses griffes; je ne vous exposerai pas à y retomber. Vous avez beau hocher la tête. La chair est faible, mon fils; je le sais par votre expérience, à défaut de la mienne. Je connais les hommes, quoiqu'on ne m'ait jamais fait la cour. Mais quand on assiste au spectacle depuis cinquante ans, on sait un peu le secret de la comédie. Retenez bien ceci: le meilleur des hommes ne vaut rien. Le meilleur, c'est vous, si vous voulez; je vous l'accorde. Vous êtes guéri de votre amour; mais ces amours parasites sont de la famille de l'acacia. On arrache l'arbre, on brûle les racines; et les rejetons sortent par milliers. Qui m'assure que la vue de cette femme ne vous fera pas perdre la tête? Vous n'avez pas le cerveau si solide qu'il faille vous exposer à pareille secousse. Qui a bu boira; et vous avez tant bu qu'on vous a cru noyé. Ah! si vous étiez marié depuis trois ou quatre ans; si vous viviez comme vous vivrez bientôt, avec l'aide de Dieu; si le marquis avait un frère ou une soeur, je vous lâcherais peut-être la bride. Mais supposez que votre folie vous reprenne, j'aurais fait un beau métier en vous mariant à l'ange que voici! C'est pourquoi, mon cher comte, vous n'irez pas chez Mme Chermidy, même pour lui donner son congé, ou, s'il vous plaît d'y aller malgré moi, vous ne retrouverez ici ni votre mère ni votre femme!»

Don Diego se le tint pour dit, mais il fut mal à l'aise pendant les trois jours suivants. M. Le Bris avait changé de malade: il soignait le cerveau de son ami. Il essaya de déraciner les illusions obstinées que le comte gardait sur sa maîtresse. Il cassa impitoyablement les coquilles de toutes couleurs que le pauvre gentilhomme s'était laissé appliquer sur les yeux. Il lui raconta par le menu tout ce qu'il savait sur le passé de la dame; il la lui montra ambitieuse, cupide, rouée, enfin ce qu'elle était. «On m'appelle le tombeau des secrets, pensait le docteur en dévidant son écheveau de médisances, mais la justice a le droit d'ouvrir les tombeaux.» Il vit que don Diego doutait encore: il lui fit lire la dernière lettre qu'il avait reçue de Mme Chermidy. Le comte fut saisi d'horreur en y trouvant une provocation à l'assassinat, flanquée de cinq cent mille francs de récompense.

M. de La Tour d'Embleuse arriva là-dessus, et l'on vit une preuve vivante de la scélératesse de Mme Chermidy. Le vieillard avait voyagé sans accident, grâce à cet instinct de la conservation qui nous est commun avec les bêtes; mais son esprit avait égrené toutes ses idées sur le chemin, comme un collier dont le fil est rompu. Il sut trouver la villa Dandolo, et tomba au milieu de la famille étonnée, sans plus d'émotion que s'il sortait de sa chambre à coucher. Germaine lui sauta au cou et l'accabla de tendresses; il se laissa caresser comme un chien qui joue avec un enfant.

«Que vous êtes bon! lui dit-elle. Vous m'avez sue en danger et vous êtes accouru!»

Il répondit: «Tiens! c'est vrai. Tu n'es donc pas morte? Comment as-tu fait ton compte? J'en suis bien content; c'est-à-dire pas trop: Honorine est furieuse contre toi. Elle n'est pas ici, Honorine? Elle était venue pour épouser Villanera. Pourvu qu'elle me pardonne!»

Personne ne put lui arracher un mot sur la santé de la duchesse; mais il parla d'Honorine tant qu'on voulut. Il raconta tout le bonheur et tout le chagrin qu'elle lui avait donnés. Tous ses discours roulaient sur elle; toutes ses questions tendaient vers elle; il voulait la voir à tout prix; il dépensa l'astuce d'une tribu indienne pour découvrir l'adresse d'Honorine.

L'arrivée inattendue de ce restant de vieillard fut une sérieuse douleur pour Germaine et un cruel enseignement pour don Diego. Mme de Villanera, qui n'avait jamais eu de sympathie pour le duc, s'intéressait médiocrement à la ruine de son intelligence, mais elle triomphait d'avoir sous la main une victime de Mme Chermidy. Elle s'établit assidûment auprès de M. de La Tour d'Embleuse; elle lui arrachait tous les secrets de sa misère et de sa décadence; elle jouait à tour de bras de cet instrument fêlé dont la musique était douce à ses oreilles maternelles.

Le duc radotait dans la maison depuis quelques heures, lorsque Mme Chermidy fit savoir à don Diego qu'elle était sa voisine et qu'elle l'attendait. Le comte montra la lettre à M. Le Bris:

«Que répondriez-vous à ma place? lui demanda-t-il en haussant les épaules.