Chapter 14
--Et vous, reprit-elle impudemment, vous vous réjouissiez bien de sa vie! Qui est-ce qui prenait soin de m'apporter de ses nouvelles? Qui est-ce qui venait me dire en face: elle va mieux? Qui est-ce qui me forçait de lire ses lettres et celles du docteur Le Bris? Voici tantôt huit mois que vous m'assassinez de sa santé: c'est bien le moins que vous me donniez un quart d'heure pour me régaler de sa mort:
--Mais, Honorine, vous êtes une femme horrible!
--Je sais ce que je suis. Si votre fille avait vécu, comme j'en ai été menacée, on ne se serait pas caché de moi. On se serait promené tous les jours au Bois, avec don Diego, avec mon fils, et j'aurais vu cela de ma voiture! On aurait eu un hôtel à Paris, et je me serais morfondue devant la porte! On aurait mis sur ses cartes de visite le nom de Villanera qui est à moi: je l'ai, parbleu! bien gagné. Et vous ne voulez pas que je prenne ma revanche!
--Mais vous aimez donc encore M. de Villanera?
--Pauvre duc! vous croyez qu'on oublie du jour au lendemain un homme comme don Diego! Vous pensez qu'on met au monde un enfant comme mon fils, qui est né marquis, pour en faire cadeau à une poitrinaire! Vous admettez que j'aie demandé à Dieu pendant trois ans la mort de mon mari, moi qui ne prie jamais, pour ne rien faire de ma liberté! Vous supposez que Chermidy est allé se faire tuer à Ky-Tcheou, par les petits Chinois, pour que je reste veuve à perpétuité!
--Vous allez épouser le comte de Villanera?
--Mais je m'en flatte!
--Et moi?
--Vous, mon brave homme? Allez consoler votre femme; c'est par là que vous auriez dû commencer.
--Qu'est-ce que je vais lui dire?
--Dites-lui tout ce que vous voudrez. Adieu; j'ai mes malles à faire. Avez-vous besoin d'argent?»
Le duc trahit son dégoût par un haut-le-corps. Mme Chermidy s'en aperçut.
«Est-ce que notre argent vous répugne, lui dit-elle! A votre aise! vous n'en aurez plus.»
Le vieillard s'en alla sans savoir où, comme un homme ivre. Il erra jusqu'au soir dans les rues de Paris. Vers dix heures la faim le prit. Il monta dans une voiture et se fit conduire au club. Il était si changé, que M. de Sanglié fut le seul qui le reconnut.
«Sur quoi diable avez-vous marché? lui demanda le baron. Vous avez la figure à l'envers, et l'on dirait que vous chancelez. Asseyez-vous ici, et causons.
--Je le veux bien, dit le duc.
--Comment va la duchesse? J'arrive de la campagne et je n'ai pas encore fait une visite.
--Comment va la duchesse?
--Oui, comment va-t-elle?
--Elle va pleurer.
--Il est fou,» pensa le baron.
Le duc ajouta, sans changer de ton: «Je crois que Germaine est morte, et qu'Honorine s'en réjouit. Je trouve cela affreux, et je le lui ai dit moi-même.
--Germaine! mon pauvre ami, songez à ce que vous dites! Germaine! Mme de Villanera est morte?
--Mme de Villanera, c'est Honorine. Elle va se marier avec le comte. Tenez, j'ai la lettre dans ma poche. Mais que pensez-vous de la conduite d'Honorine?»
Le baron lut d'un coup d'oeil la lettre du docteur. «Y a-t-il longtemps que vous avez appris cela? dit-il au duc.
--Ce matin en allant chez Honorine.
--Et la duchesse sait-elle quelque chose?
--Non; je ne sais pas comment lui apprendre.... Je voulais demander à Honorine....
--Eh! le diable soit d'Honorine!
--C'est ce que je dis.»
On appela le baron pour rentrer au whist. Il répondit sans se déranger qu'il était en affaires, et pria quelqu'un de prendre son jeu. Il voulait achever la confession; mais le duc l'interrompit en disant d'une voix creuse: «J'ai faim. Je n'ai pas mangé d'aujourd'hui.
--Est-il vrai?
--Oui; faites-moi servir à dîner. Il faudra aussi que vous me prêtiez de l'argent: je n'en ai plus.
--Comment?
--Je sais bien; j'avais un million. Mais je l'ai donné à Honorine.»
Le duc mangea avec l'appétit vorace d'un fou. Après dîner, ses idées s'éclaircirent. C'était un esprit fatigué plutôt que malade. Il raconta au baron la passion insensée qui le possédait depuis six mois; il lui expliqua comment il s'était dépouillé de tout pour Mme Chermidy.
Le baron était un excellent homme. Il fut tristement ému d'apprendre que cette maison qu'il avait vue se relever en quelques mois était tombée plus bas que jamais. Il plaignit surtout la duchesse, qui devait infailliblement succomber à tant de coups. Il prit sur lui de lui annoncer par degrés la maladie et la mort de Germaine, il imposa ses soins au vieux duc, et s'appliqua à redresser son entendement affaibli. Il le rassura sur les suites de sa folle générosité: il était évident que M. de Villanera ne laisserait point son beau-père dans le besoin. Il étudia, à travers les aveux et les réticences du vieillard, le singulier caractère de Mme Chermidy.
L'autorité d'un esprit sain est toute-puissante sur un cerveau malade. Après deux heures de conversation, M. de La Tour d'Embleuse débrouilla le chaos de ses idées, pleura la mort de sa fille, craignit pour la santé de sa femme, regretta les sottises qu'il avait faites, et estima la veuve Chermidy à sa juste valeur. M. de Sanglié le reconduisit à sa porte, bien pansé, sinon bien guéri.
Le lendemain, de bonne heure, le baron fit une visite à la duchesse. Il arrêta sur le seuil de la porte le vieux duc qui voulait sortir, et il le força de rentrer avec lui. Il ne le quitta point des yeux pendant trois jours; il le promena, l'amusa, et parvint à le distraire de l'unique pensée qui l'agitait. Le 16 septembre, il le conduisit lui-même à l'hôtel de l'impitoyable Honorine, et lui prouva, parlant à la personne de son concierge, qu'elle était partie avec _le Tas_ pour les îles Ioniennes.
Le duc fut moins ému de cette nouvelle qu'on n'aurait pu s'y attendre. Il vécut paisiblement enfermé chez lui, s'occupa beaucoup de sa femme, et lui démontra, avec une délicatesse extrême, que Germaine n'avait jamais été guérie et qu'on devait s'attendre à tout. Il s'intéressa aux moindres détails du ménage, reconnut la nécessité de quelques emplettes, puisa deux mille francs dans la bourse de son ami Sanglié, serra l'argent dans sa poche, et partit pour Corfou le 20 septembre au matin sans prendre congé de personne.
XII
LA GUERRE.
Le 8 septembre, Germaine, qui était condamnée sans appel, trompa les craintes de ses médecins et de ses amis: elle entra en convalescence. La fièvre qui la dévorait tomba en quelques heures, comme ces grands orages des tropiques qui déracinaient les arbres, culbutaient les maisons, ébranlaient les montagnes, et qu'un rayon de soleil arrête au milieu de leur course.
Cette heureuse révolution s'accomplit si brusquement, que don Gomez et la comtesse n'y pouvaient croire. Quoique l'homme s'accoutume plus vite au bonheur qu'à la peine, leurs coeurs restèrent quelques jours en suspens. Ils craignaient d'être dupes d'une fausse joie; ils n'osaient pas se féliciter d'un miracle si peu attendu; ils se demandaient si cette apparence de guérison n'était pas le suprême effort d'un être qui se cramponne à la vie, le dernier éclat d'une lampe qui s'éteint.
Mais le docteur Le Bris et M. Delviniotis reconnurent à des signes certains que les maux de ce pauvre petit corps étaient bien finis. L'inflammation avait réparé en huit jours tous les ravages d'une longue maladie; la crise avait sauvé Germaine; le tremblement de terre avait replacé la maison sur sa base.
La jeune femme trouvait tout naturel de vivre et d'être guérie. Grâce au délire de la fièvre, elle avait passé auprès de la mort sans l'apercevoir, et la violence du mal lui avait ôté le sentiment du danger. Elle s'éveilla comme un enfant sur la margelle d'un puits, sans mesurer la profondeur de l'abîme. Lorsqu'on lui annonça qu'elle avait failli mourir et que ses amis avaient désespéré d'elle, elle fut bien étonnée. Elle ne savait pas revenir de si loin. Quand on lui promit qu'elle vivrait longtemps et qu'elle ne souffrirait plus, elle regarda tendrement le Christ d'ivoire qui était suspendu auprès de son lit, et elle dit avec une gaieté douce et confiante: «Le bon Dieu me devait bien cela; mon purgatoire est fait.»
Elle répara ses forces en peu de temps, et la santé refleurit bientôt ses joues. Vous auriez dit que la nature se hâtait de la parer pour le bonheur. Elle rentra en possession de la vie avec la joie impétueuse d'un prétendant qui remonte d'un seul bond sur le trône de ses pères. Elle aurait voulu être partout à la fois, jouir en même temps de tous les plaisirs qui lui étaient rendus, du mouvement et du repos, de la solitude et de la compagnie, de la clarté éblouissante des jours et de la douce lueur des nuits. Ses petites mains s'attachaient joyeusement à tout ce qui l'entourait. Elle accablait de ses caresses son mari, sa belle-mère, son enfant et ses amis. Elle avait besoin d'épancher son bonheur en mille tendresses. Quelquefois elle pleurait sans raison. Mais c'étaient de douces larmes. Le petit Gomez venait les becqueter au bord de ses yeux comme un oiseau boit la rosée dans le calice d'une fleur.
Tout est plaisir aux convalescents. Les fonctions les plus indifférentes de la vie sont une source de jouissances ineffables pour l'homme qui a failli mourir. Tous ses sens vibrent délicieusement au moindre contact du monde extérieur. La chaleur du soleil lui parait plus douce qu'un manteau d'hermine; la lumière réjouit ses yeux comme une caresse; le parfum des fleurs l'enivre, les bruits de la nature arrivent à son oreille comme une suave mélodie, et le pain lui semble bon.
Ceux qui avaient partagé les souffrances de Germaine se sentaient renaître avec elle. Sa convalescence eut bientôt rétabli tous les associés de ses douleurs. Il n'y eut plus autour d'elle que des fronts sans nuage, et la joie fit battre tous les coeurs à l'unisson. On oublia tout ce qu'on avait enduré de fatigues et d'angoisses; la gaieté fut reine au logis; le premier beau jour effaça sur tous les visages la trace des veilles et des larmes. Les hôtes de la villa Dandolo ne songeaient pas à rentrer chez eux; ils croyaient être de la maison. Unis par le contentement, comme ils l'avaient été par l'inquiétude, ils se tenaient autour de Germaine comme une famille bien assortie autour d'un enfant adoré. Le jour où l'on écrivit à la duchesse de La Tour d'Embleuse pour lui annoncer le salut de sa fille, chacun voulut dire son mot à l'heureuse mère, et la plume passa de main en main. Cette lettre arriva à Paris le 22 septembre, deux jours après l'éclipse du vieux duc.
Mme Chermidy et son inséparable _Tas_ débarquèrent le 24 au soir dans la ville de Corfou. La veuve du commandant avait fait ses paquets en toute hâte. A peine avait-elle pris le temps de réunir cent mille francs pour le salaire de Mantoux et les dépenses imprévues. _Le Tas_ lui conseillait d'attendre à Paris des nouvelles plus positives; mais on croit si volontiers ce qu'on désire, que Mme Chermidy tenait Germaine pour enterrée. De Trieste à Corfou, elle vécut sur le pont, la lorgnette à la main: elle voulait être la première à signaler la terre. Elle était tentée d'arrêter tous les navires qui passaient au large pour demander s'ils ne portaient pas de lettres à son adresse. Elle s'informa si l'on arriverait le matin, car elle ne se sentait pas de force à passer une nuit dans l'attente, et elle comptait aller tout droit à la villa Dandolo. Son impatience était si évidente, que les passagers de première classe la désignaient sous le nom de l'_héritière_. On racontait tout bas qu'elle allait recueillir à Corfou une succession importante.
La mer fut assez mauvaise pendant deux jours, et tout le monde fut malade, excepté l'héritière de Germaine. Elle n'avait pas le temps de sentir le roulis. Peut-être même ses pieds ne touchaient-ils pas le pont du navire. Elle était si légère, qu'elle planait au lieu de marcher. Lorsqu'elle s'endormit par hasard, elle rêvait qu'elle nageait dans l'air.
Le bateau mouilla dans le port à la nuit close, et il était plus de neuf heures lorsque les bagages et les gens descendirent à terre. La vue de petites lumières éparses qui brillaient çà et là par la ville produisit un effet désagréable sur Mme Chermidy. Lorsqu'on touche au terme d'un voyage, l'espérance, qui nous avait portés jusque-là sur ses ailes, nous manque, et nous tombons rudement sur la réalité. Ce qui nous paraissait le plus certain se voile d'un doute; nous ne comptons plus sur rien, et nous commençons à nous attendre à tout. Un froid nous saisit, quelle que soit l'ardeur des passions qui nous animent; nous sommes tentés de mettre toutes choses au pis, nous regrettons d'être venus, et nous voudrions retourner en arrière. Cette impression est d'autant plus pénible, que nous ne sommes plus seuls et que nous arrivons dans un pays moins connu. Lorsque personne ne nous attend au port, et que l'embarcation nous jette en proie à ces faquins polyglottes qui bourdonnent autour des voyageurs, notre premier sentiment est un mélange de dépit, de dégoût et de découragement. Mme Chermidy arriva fort maussade à l'hôtel de Trafalgar.
Elle espérait y apprendre la mort de Germaine. Elle y apprit, avant tout, que la langue française n'est pas très-répandue dans les hôtels de Corfou. Mme Chermidy et _le Tas_ ne possédaient entre elles deux qu'une langue étrangère, le provençal, qui leur fit peu d'usage en ce pays. Force leur fut d'attendre un interprète, et de souper en attendant. L'interprète arriva quand le maître de l'hôtel était couché; il se leva en grommelant, et trouva mauvais qu'on l'eût éveillé pour des affaires qui n'étaient pas les siennes. Il ne connaissait ni M. ni Mme de Villanera. Ces gens-là n'étaient jamais venus dans l'île, car tous les voyageurs de distinction descendaient à _Trafalgar Hôtel_. On ne pouvait supposer que M. et Mme de Villanera, s'ils étaient gens de bien, se fussent égarés ailleurs. L'hôtel d'Angleterre, l'hôtel d'Albion, l'hôtel Victoria étaient des établissements de dernier ordre, indignes de loger M. et Mme de Villanera.
L'hôtelier se coucha sur cette tirade, et l'interprète offrit de courir à la recherche des renseignements. Il resta absent une partie de la nuit. _Le Tas_ s'endormit à l'attendre; Mme Chermidy rongea son frein et s'étonna plus d'une fois qu'une personne qui avait cent mille francs dans sa cassette ne pût acheter un simple renseignement. Elle éveilla le pauvre _Tas_, qui n'en pouvait mais. _Le Tas_ lui conseilla de dormir au lieu de se tourner le sang. «Tu comprends bien, lui dit-elle, que si la petite a déménagé dans l'autre monde, on ne s'est pas amusé à tendre la ville en noir. Nous n'aurons de nouvelles qu'à la campagne. Tout le monde doit connaître la villa Dandolo. Couche-toi tranquillement; il fera jour demain. Qu'est-ce que tu risques? Bien sûr que si elle est morte, elle ne ressuscitera pas dans la nuit.»
Mme Chermidy allait suivre le conseil de sa cousine, quand le domestique de place vint à grand bruit lui annoncer que M. et Mme de Villanera étaient débarqués dans l'île au mois d'avril avec leur médecin et toute leur maison; qu'ils étaient tous très-malades; qu'on les avait conduits à la villa Dandolo, et qu'ils devaient être morts depuis longtemps s'ils n'allaient pas mieux. La veuve impatiente mit le domestique à la porte, se jeta sur son lit et dormit assez mal.
Le lendemain, elle loua une voiture et se fit conduire à la villa Dandolo. Le cocher ne sut pas lui dire ce qui l'intéressait; et les paysans qu'elle rencontra sur son passage écoutèrent ses questions sans les comprendre. Elle prit toutes les maisons de la route pour la villa Dandolo, car toutes les maisons se ressemblent un peu dans l'île. Lorsque son cocher lui indiqua un toit d'ardoises caché dans les arbres, elle serra son coeur à deux mains. Elle consultait attentivement la physionomie du pays pour y lire la grande nouvelle qu'elle brûlait d'apprendre. Malheureusement, les jardins, les chemins et les bois sont des témoins impassibles de nos plaisirs et de nos peines. S'ils s'intéressent à notre sort, ils le dissimulent bien, car les arbres du parc ne prennent pas le deuil à la mort de leur maître.
Mme Chermidy gourmandait la lenteur des chevaux. Elle aurait voulu monter au galop l'escalier qui conduisait à la villa. Elle ne tenait pas dans la voiture; elle se jetait d'une portière à l'autre, interrogeant la maison et les champs et cherchant une figure humaine. Enfin elle sauta à terre, courut à la villa, trouva toutes les portes ouvertes et ne rencontra personne. Elle revint sur ses pas et parcourut le jardin du nord; il était désert. Une petite porte et un escalier rapide conduisaient au jardin du midi. Elle se jeta jusqu'en bas et s'aventura dans les allées.
Elle aperçut à l'ombre d'un vieil oranger, du côté de la plage, une femme vêtue de blanc qui se promenait un livre à la main. Elle était trop loin pour reconnaître la figure, mais la couleur de la robe lui donna à penser. On ne s'habille pas de blanc dans une maison en deuil. Toutes les observations qu'elle avait recueillies depuis cinq minutes se combattaient dans son esprit. L'abandon presque absolu de la villa pouvait faire croire à la mort de Germaine. Les portes ouvertes, les domestiques absents, les maîtres partis, et pour où? Peut-être pour Paris! Mais comment n'en savait-on rien à la ville? Germaine était-elle guérie? Impossible, en si peu de temps. Était-elle encore malade? Mais alors on la soignerait, on ne laisserait pas les portes ouvertes. Elle hésitait à s'avancer vers la promeneuse blanche, lorsqu'un enfant enjamba l'allée en courant et s'enfonça sous les arbres, comme un lapin effarouché qui traverse un sentier de forêt. Elle reconnut son fils et reprit de l'audace. «Qu'est-ce que je crains? pensa-t-elle. Personne n'a le droit de me chasser d'ici. Qu'elle vive ou qu'elle meure, je suis mère et je viens voir mon fils.»
Elle marcha droit à l'enfant. Le petit Gomez eut peur lorsqu'il vit cette femme en deuil; il s'enfuit, en criant, vers sa mère. Mme Chermidy fit quelques pas à sa poursuite, et s'arrêta tout court en présence de Germaine.
Germaine était seule au jardin avec le marquis de los Montes de Hierro. Tous ses hôtes venaient de prendre congé d'elle; la comtesse et son fils reconduisaient Mme de Vitré; le docteur était parti pour la ville avec les Dandolo et M. Delviniotis. La maison était livrée aux domestiques, et ils faisaient leur sieste, suivant l'usage, partout où le sommeil les avait surpris.
Mme Chermidy reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'elle avait aperçue une seule fois, et qu'elle ne s'attendait plus à revoir en ce monde. Si délibérée qu'elle fût, et quoique la nature lui eût fait don d'une âme bien trempée, elle recula d'un bon pas, comme un soldat qui voit sauter le pont qu'il allait traverser. Elle n'était pas femme à se bercer de chimères; elle jugea sa position et courut tout d'un saut jusqu'aux dernières conséquences. Elle vit sa rivale guérie et bien guérie, son amant confisqué, son fils aux mains d'une autre et son avenir perdu. La chute fut d'autant plus rude, que la belle ambitieuse tombait de plus haut. Après avoir entassé montagne sur montagne jusqu'aux portes du ciel, les Titans de la fable ne sentirent pas plus durement le coup de foudre qui les aplatit.
La haine qu'elle nourrissait pour la jeune comtesse depuis le jour où elle avait commencé à la craindre s'éleva subitement à des proportions colossales, comme ces arbres de théâtre que le machiniste fait jaillir du sol et voler jusqu'aux frises. La première idée qui traversa son esprit fut celle d'un crime. Elle sentit tressaillir dans ses muscles une force centuplée par la rage. Elle se demanda pourquoi elle ne brisait pas de ses mains l'obstacle chétif qui la séparait du bonheur. Elle fut un instant la soeur de ces Thyades qui déchiraient en lambeaux les tigres et les lions vivants. Elle se repentit d'avoir oublié à l'hôtel Trafalgar un poignard corse, bijou terrible qu'elle étalait partout sur sa cheminée. La lame était bleue comme un ressort de montre, longue et pliante comme le buste d'un corset; la poignée était en ébène incrustée d'argent, et la gaîne en platine niellé. Elle courut par la pensée jusqu'à cette arme familière; elle la saisit en esprit, elle la caressa en imagination. Elle songea ensuite à la mer qui battait mollement la lisière du jardin. Rien n'était plus facile et plus tentant que d'y emporter Germaine comme l'aigle emporte un agneau blanc dans son aire, de l'étendre sous trois pieds d'eau, d'étouffer ses cris sous la vague et de comprimer ses efforts jusqu'au moment où une convulsion finale ferait une autre comtesse de Villanera.
Heureusement la distance est plus longue entre la pensée et l'action qu'entre le bras et la tête. D'ailleurs le petit Gomez était là, et sa présence sauva peut-être la vie de Germaine. Plus d'une fois, pour paralyser une main criminelle, il a suffi du regard limpide d'un enfant. Les êtres les plus pervertis éprouvent un respect involontaire devant cet âge sacré, et plus auguste même que la vieillesse. La vieillesse est comme une eau reposée qui a laissé tomber au fond toutes les impuretés de la vie; l'enfance est une source échappée de la montagne: on l'agite sans la troubler, parce qu'elle est pure jusqu'au fond. Les vieillards ont la science des biens et des maux; l'ignorance des enfants est comme la neige sans tache de la Jungfrau, que nulle empreinte n'a souillée, pas même l'empreinte du pied d'un oiseau.
Mme Chermidy conçut, caressa, débattit et repoussa l'idée d'un crime en fermant son ombrelle et en saluant Germaine, qui ne la connaissait pas.
Germaine l'accueillit avec cette grâce épanouie et cette ouverture de coeur qui n'appartient qu'aux heureux du monde. La visite d'une inconnue n'avait pas lieu de la surprendre. Elle recevait presque tous les jours quelques bonnes gens du voisinage qui s'étaient intéressés à sa guérison et qui venaient se réjouir avec elle de sa santé. La veuve entra en propos par un bégayement confus qui se ressentait du tumulte de ses pensées.
«Madame, lui dit-elle, vous ne devez pas vous attendre.... je ne m'attendais pas moi-même.... Si j'avais su.... Madame, j'arrive de Paris. M. votre père, le duc de La Tour d'Embleuse, qui m'honore de son amitié....
--Vous connaissez mon père, madame? interrompit vivement Germaine; vous l'avez vu depuis peu?
--Il y a huit jours.
--Permettez donc que je vous embrasse. Mon pauvre père! Comment va-t-il? Il nous écrit bien rarement. Donnez-moi des nouvelles de ma mère!»
Mme Chermidy se mordit la lèvre.
«Mais vous, madame, reprit-elle sans répondre, je n'espérais pas vous trouver si bien portante. La dernière lettre que M. le duc a reçue de Corfou....
--Oui, madame; je m'étais laissée tomber bien bas, mais on n'a pas voulu de moi en paradis. Asseyez-vous donc auprès de moi. A l'heure qu'il est, mon père et ma mère n'ont plus d'inquiétude. Oh! je suis bien sauvée. Cela doit se voir, n'est-il pas vrai? Regardez-moi bien.
--Oui, madame. Après ce qu'on nous a dit à Paris, c'est un miracle.
--Un miracle de l'amitié et de l'amour, madame. La comtesse ma mère est si bonne! Mon mari m'aime tant!
--Ah!.. Voilà un bel enfant qui joue là-bas. Il est à vous, madame?»
Germaine se leva de son banc, regarda la veuve et recula épouvantée, comme si elle avait marché sur un serpent. «Madame, dit-elle à l'inconnue, vous êtes Mme Chermidy!»
Mme Chermidy se leva à son tour et marcha droit à Germaine, comme pour lui passer sur le corps. «Oui, dit-elle, je suis la mère du marquis et la femme, devant Dieu, de don Diego. A quoi m'avez-vous reconnue?
--Au ton dont vous avez parlé de l'enfant.»
Cela fut dit avec une telle douceur, que Mme Chermidy fut saisie d'un sentiment étrange. La colère, la surprise et toutes les émotions qui l'étouffaient éclatèrent en un vaste sanglot, et deux grosses larmes tombèrent sur ses joues. Germaine ne savait pas qu'on pleurait de rage. Elle plaignit son ennemie, et lui dit naïvement: «Pauvre femme!»
Les deux larmes séchèrent instantanément, comme les gouttes de pluie qui tombent dans un cratère.