Germaine

Chapter 13

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--Eh! qui ne vous aimerait pas, mon ami? Vous êtes si bon! si grand! si noble! si beau! Ne vous en défendez pas et ne hochez pas la tête. Je n'ai pas plus mauvais goût qu'une autre, et je sais bien ce que je dis. Vous ne ressemblez ni à M. Le Bris, ni à Gaston de Vitré, ni à Spiro Dandolo, ni à tous ceux qui ont du succès auprès des femmes; et pourtant c'est en vous voyant la première fois que j'ai compris que l'homme était la plus belle créature de Dieu.

--Vous m'aimez donc un peu, Germaine?

--Il y a longtemps, allez! Depuis le jour où vous êtes entré à l'hôtel de Sanglié. C'était pourtant bien mal, ce que vous veniez faire chez nous. Quand le docteur avait proposé le marché à mes parents, j'avais cru épouser un vilain homme. Je me promettais de vous souffrir avec patience et de vous quitter sans regrets. Mais lorsque je vous ai trouvé au salon, j'ai été honteuse pour vous, et j'ai regretté qu'un si vilain calcul fût né dans une tête si noble et si intelligente. Alors je me suis mise à vous maltraiter: vous comprenez pourquoi? Je serais morte de dépit si vous aviez deviné que je vous aimais. Cela n'était pas dans nos conventions. Pendant tout le voyage en Italie, je me suis appliquée à vous faire de la peine. Croyez-vous que je me serais conduite avec tant d'ingratitude si vous m'aviez été indifférent? Mais j'étais furieuse de voir que vous ne me traitiez si bien que pour l'acquit de votre conscience. Et puis, malgré moi, je pensais à l'autre qui vous attendait à Paris. Et puis, je craignais de prendre une douce habitude d'amour et de bonheur que la mort serait venue rompre. Et puis j'étais bien malade et je souffrais cruellement!

«Le jour où vous avez pleuré par la portière, je vous ai vu, et j'avais bonne envie de vous demander pardon et de vous sauter au cou; mais la fierté m'a retenue. Je suis de grande race, mon pauvre ami, et je suis la première de mon sang qu'on ait vendue pour de l'argent. Cependant, j'ai bien failli me trahir le soir de Pompeï. Vous en souvenez-vous? Moi, je n'ai rien oublié, ni vos bonnes paroles, ni mes duretés, ni vos soins si tendres et si patients, ni le mal que je vous ai fait. Je vous ai servi un calice bien amer, et vous l'avez bu jusqu'à la lie. Il est vrai que je n'ai pas été trop heureuse non plus. Je n'étais pas sûre de vous, je craignais de me tromper sur le sens de vos bontés et de prendre des marques de pitié pour des témoignages d'amour. Ce qui m'a un peu rassurée, c'est le plaisir que vous aviez à rester avec moi. Quand vous marchiez dans le jardin autour de mon divan, je vous suivais du coin de l'oeil, et souvent je feignais de dormir pour vous attirer plus près. Je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que vous êtes là; je vous vois à travers mes paupières. En quelque endroit que vous soyez, je vous devine, et je serais femme à vous trouver les yeux fermés. Quand vous êtes auprès de moi, mon coeur se dilate et se gonfle si fort que ma poitrine en est pleine. Quand vous parlez, votre voix bourdonne dans mes oreilles, et je m'enivre à vous entendre. Chaque fois que ma main touche la vôtre, je me sens émue dans tout mon corps, et j'éprouve je ne sais quel doux frisson à la racine des cheveux. Quand vous vous éloignez pour un instant, quand je ne peux ni vous voir ni vous entendre, il se fait un grand vide autour de moi et je sens un manque qui m'accable. Maintenant, don Diego, dites-moi si je vous aime, car vous avez plus d'expérience que moi, et vous ne pouvez pas vous tromper là-dessus. Je ne suis qu'une petite ignorante, mais vous devez bien vous rappeler si c'est ainsi qu'on vous aimait à Paris.»

Cette confession naïve descendit comme une rosée dans le coeur de don Diego. Il en fut si délicieusement rafraîchi, qu'il oublia non-seulement les soucis présents, mais encore les plaisirs passés. Une lumière nouvelle éclaira son esprit; il compara d'un seul coup d'oeil ses anciennes amours, agitées et bourbeuses comme un ruisseau d'orage, à la douce limpidité du bonheur légitime. C'est l'histoire de tous les jeunes maris. Le jour où l'on repose sa tête sur l'oreiller conjugal, on s'aperçoit avec une douce surprise qu'on n'avait jamais bien dormi.

Le comte baisa tendrement les deux mains de Germaine, et lui dit:

«Oui, tu m'aimes, et personne ne m'a jamais aimé comme toi. Tu m'emportes dans un monde nouveau, plein d'honnêtes délices et de plaisirs sans remords. Je ne sais pas si je t'ai sauvé la vie, mais tu as payé largement ta dette en ouvrant mes yeux aveugles à la sainte lumière de l'amour. Aimons-nous, Germaine, et lâchons la bride à nos coeurs. Dieu, qui nous a unis par le mariage, se réjouira de compter dans son vaste sein deux heureux de plus. Oublions la terre entière pour être l'un à l'autre; fermons l'oreille à tous les bruits du monde, qu'ils viennent de Chine ou de Paris. Voici le paradis terrestre; vivons-y pour nous seuls, en bénissant la main qui nous y a placés.

--Vivons pour nous, dit-elle, et pour ceux qui nous aiment. Je ne serais pas heureuse si je n'avais pas notre mère et notre enfant avec nous. Ah! pour eux, je les ai aimés effrontément dès les premiers jours. Comme ils vous ressemblent, mon ami! Quand le petit Gomez vient jouer au jardin, il me semble que je vois marcher votre sourire dans l'herbe. Je suis bien heureuse de l'avoir adopté. Cette femme ne me l'enlèvera jamais, n'est-il pas vrai? La loi me l'a donné pour toujours; il est mon héritier, mon fils unique!

--Non, Germaine, reprit le comte: il est ton fils aîné.»

Germaine étendit les bras vers son mari, lui noua les mains autour du cou, l'attira vers elle et posa doucement la bouche sur ses lèvres. Mais l'émotion de ce premier baiser fut plus forte que la pauvre convalescente. Ses yeux se voilèrent, et tout son corps faiblit. Lorsqu'elle fut remise de cette secousse, elle regagna la maison au bras de son mari. Elle s'appuyait sur lui tout entière et marchait à demi suspendue, comme un enfant qui fait ses premiers pas.

«Vous voyez, lui dit-elle, je suis encore bien faible malgré les apparences. Je me croyais robuste, et voilà qu'un rien de bonheur me jette à bas. Ne me dites pas de trop bonnes paroles, ne me rendez pas trop heureuse; ménagez-moi jusqu'à ce que je sois sauvée. Il serait trop triste de mourir quand la vie commence si bien! Maintenant, je vais hâter ma guérison et me soigner de toutes mes forces. Rentrez au salon; moi, je cours me cacher dans ma chambre. A demain, mon ami; je vous aime!»

Elle monta chez elle et se jeta sur son lit, tout émue et toute confuse. Un point lumineux qui brillait dans un coin attira son attention. La flamme de la veilleuse se reflétait dans un petit globe de l'iodomètre. Elle envoya une bénédiction à cet appareil bienfaisant qui lui avait rendu la vie et qui devait lui rendre la force en quelques jours. L'idée lui vint de hâter sa guérison en prenant une bonne quantité d'iode à l'insu du docteur. Elle disposa l'appareil, l'approcha de son lit et but avidement la vapeur violette. Elle se hâtait avec joie; elle n'éprouvait ni dégoût, ni fatigue; elle avalait à longs traits la santé et la vigueur. Elle était fière de prouver au docteur qu'il avait eu trop de prudence; elle se complaisait dans une folie héroïque, et risquait sa vie par amour pour don Diego.

On n'a su ni quelle quantité d'iode elle avait aspirée, ni combien de temps elle avait prolongé cette fatale imprudence. Quand la vieille comtesse se déroba du salon pour venir savoir de ses nouvelles, elle trouva l'appareil brisé sur le parquet, et la malade en proie à une fièvre violente. On la soigna comme on put, jusqu'à l'arrivée de M. Le Bris, qui revint à cheval vers le milieu de la nuit. Tous les convives couchèrent à la villa Dandolo pour attendre des nouvelles. Le docteur fut épouvanté de l'agitation de Germaine. Il ne savait s'il fallait l'attribuer à un usage immodéré de l'iode ou à quelque émotion dangereuse. Mme de Villanera accusait secrètement le comte Dandolo; don Diego s'accusait lui-même.

Le lendemain, M. Le Bris reconnut dans les poumons une inflammation qui pouvait causer la mort Il appela le docteur Delviniotis et deux de ses confrères. Les médecins différaient sur la cause du mal, mais aucun n'osa répondre de le guérir. M. Le Bris avait perdu la tête comme un capitaine de vaisseau qui trouve un banc de rochers à l'entrée du port. M. Delviniotis, un peu plus calme, quoiqu'il ne pût se défendre de pleurer, montra timidement une lueur d'espérance. «Peut-être, dit-il, avons-nous affaire à une inflammation adhésive qui rejoindra les cavernes et réparera tous les désordres causés par la maladie.» Le pauvre petit docteur écoutait ce propos en branlant tristement la tête. Autant valait dire à un architecte: Votre maison n'est pas d'aplomb, mais il peut survenir un tremblement de terre qui la remette en équilibre. Tout le monde était d'accord que la malade entrait dans une crise, mais M. Delviniotis lui-même n'osait pas affirmer qu'elle ne se terminerait point par la mort.

Germaine avait le délire. Elle ne reconnaissait plus personne. Dans tous les hommes qui l'approchaient, elle croyait voir don Diego; dans toutes les femmes, Mme Chermidy. Ses discours confus étaient un singulier mélange de tendresses et d'imprécations. Elle demandait à chaque instant son fils. On lui apportait le petit marquis; elle le repoussait avec humeur. «Ce n'est pas lui, disait-elle. Amenez-moi mon fils aîné, le fils de la femme. Je suis sûre qu'elle l'a repris!» L'enfant comprenait vaguement le danger de sa petite mère, quoiqu'il n'eût encore aucune notion de la mort. Il voyait pleurer tout le monde, et il pleurait en poussant de grands cris.

On vit alors combien la jeune femme était chère à tous ceux qui l'entouraient. Pendant huit jours les amis de la maison campèrent autour d'elle, couchant où ils pouvaient, mangeant ce qu'ils trouvaient, occupés de la malade et nullement d'eux-mêmes. Les deux médecins étaient enchaînés au chevet de Germaine. Le capitaine Brétignières ne pouvait tenir en place; il arpentait le jardin et la maison; on n'entendait partout que le pas saccadé de sa jambe de bois. M. Stevens abandonna ses affaires, son tribunal et ses habitudes. Mme de Vitré se fit infirmière sous les ordres de la comtesse. Les deux Dandolo couraient matin et soir à la ville pour chercher des médecins qui ne savaient que dire, et des médicaments dont on ne faisait rien. Le peuple des environs était dans l'anxiété; les nouvelles de Germaine se colportaient matin et soir dans tous les petits châteaux du voisinage. De tous côtés affluaient les remèdes de famille, les panacées secrètes qui se transmettent de père en fils.

Don Diego et Gaston de Vitré avaient dans leur douleur une singulière ressemblance. Vous auriez dit les deux frères de la mourante. L'un et l'autre vivaient à l'écart, assis sous un arbre ou sur le sable de la mer, plongé dans une stupeur sèche et sans larmes. Si le comte avait eu le loisir d'être jaloux, il l'aurait été du désespoir jaloux de cet enfant. Mais chacun des assistants était trop occupé du danger de Germaine pour observer la physionomie du voisin. Mme de Vitré seule jetait de temps en temps un regard d'anxiété sur son fils, et bientôt elle courait au lit de Germaine, comme si un instinct secret lui avait dit que c'était travailler au salut de Gaston.

La douairière de Villanera était terrible à voir. Cette grande femme noire, sale et décoiffée, laissait pendre ses cheveux sous un bonnet en guenilles. Elle ne pleurait pas plus que son fils, mais on lisait un poème de douleur dans ses grands yeux hagards. Elle ne parlait à personne, elle ne voyait personne, elle permettait à ses hôtes de se faire les honneurs de la maison. Tout son être était acharné au salut de Germaine; toute son âme luttait contre le danger présent avec une volonté de fer. Jamais le génie du bien n'a emprunté une figure plus farouche et plus terrible. On lisait sur son visage un dévouement furieux, une amitié crispée, une tendresse exaspérée. Ce n'était ni une femme ni une garde-malade, mais un démon femelle qui se colletait avec la mort.

Mais la figure de Mathieu Mantoux s'épanouissait doucement au soleil. Comme tous les maîtres se disputaient la besogne des domestiques, ce bon domestique s'adjugeait les loisirs d'un maître. Il s'informait tous les matins de la santé de Germaine, uniquement pour savoir s'il n'aurait pas bientôt douze cents francs de rente. Il attribuait la mort de sa maîtresse au verre d'eau sucrée qu'il lui avait préparé si patiemment tous les soirs, et il pensait en se frottant les mains que tout vient à point à qui sait attendre. A midi il faisait son second déjeuner. Pour digérer à l'aise et en propriétaire, il se promenait une heure ou deux autour du petit bien sur lequel il avait jeté son dévolu. Il remarquait que les haies étaient mal entretenues, et il se promettait de les appuyer d'un treillage, dans la crainte des voleurs.

Le 6 septembre, M. Delviniotis lui-même avait perdu toute espérance. Mathieu Mantoux le sut, et il écrivit une petite lettre «A mademoiselle, mademoiselle _le Tas_, chez Mme Chermidy, rue du Cirque, Paris.»

Le même jour, M. Le Bris écrivit à M. de La Tour d'Embleuse:

«Monsieur le duc,

«Je n'ose pas vous appeler auprès d'elle. Quand vous recevrez cette lettre, elle ne sera plus. Ménagez Mme la duchesse.»

XI

LA VEUVE CHERMIDY.

La lettre de Mantoux et la promesse formelle de la mort de Germaine arrivèrent le 12 septembre chez Mme Chermidy.

La belle Arlésienne avait perdu tout espoir et toute patience. On ne lui écrivait point de Corfou; elle était sans nouvelles de son amant et de son fils; le docteur, occupé de soins plus importants, ne lui avait pas même fait compliment de son veuvage. Elle commençait à douter de M. de Villanera; elle se comparait à Calypso, à Médée, à la blonde Ariane et à toutes les abandonnées de la fable. Elle s'étonnait quelquefois de voir que son dépit tournait à l'amour. Elle se surprenait à soupirer sans témoins et de la meilleure foi du monde. Le souvenir des trois ans qu'elle avait passés avec le comte chatouillait étrangement la mémoire de son coeur. Elle se reprochait, entre autres sottises, de lui avoir tenu la bride trop courte, la dragée trop haute; de ne l'avoir point rassasié de bonheur et tué de tendresse. «C'est ma faute, pensait-elle; je l'ai accoutumé à se priver de moi. Si j'avais su le prendre, je serais devenue la nécessité de sa vie. Je n'aurais qu'à faire un signe: il quitterait sa femme, sa mère et tout.»

Elle se demanda souvent si l'absence ne lui faisait pas tort dans l'esprit de don Diego. Elle médita ce dicton vulgaire: «Loin des yeux, loin du coeur.» Elle songea à s'embarquer pour les îles Ioniennes, à tomber comme une bombe dans la maison de son amant et à le reprendre de haute lutte. Il suffirait d'un quart d'heure pour ranimer des feux mal éteints et renouer une habitude qui n'était encore qu'interrompue. Elle se voyait aux prises avec la vieille comtesse et Germaine; elle les foudroyait de sa beauté, de son éloquence et de sa volonté. Elle prenait son fils dans ses bras, elle fuyait avec lui, et le sourire irrésistible de l'enfant entraînait le père. «Qui sait, se disait-elle, si une scène bien jouée ne tuerait pas la malade? On voit des femmes bien portantes s'évanouir au spectacle. Un bon drame de ma façon la ferait peut-être évanouir pour toujours.»

Un sentiment plus humain, et partant moins vraisemblable, lui faisait regretter l'absence de son fils. Elle l'avait porté et mis au monde; elle était sa mère après tout, et elle regrettait de s'en être dessaisie au profit d'une autre. L'amour maternel trouve à se loger partout; c'est un hôte sans préjugés, qui souffre le voisinage des plus mauvaises passions. Il vit à l'aise dans le coeur le plus dépravé et l'âme la plus perdue. Mme Chermidy pleura quelques larmes de bon aloi en pensant qu'elle avait aliéné la propriété de son fils et abdiqué le nom de mère.

Elle était sincèrement malheureuse. C'est au théâtre que le malheur vrai est un privilège de la vertu. Les distractions ne lui auraient pas manqué, et elle n'avait qu'à choisir; mais elle savait par expérience que le plaisir ne console de rien. Depuis plus de dix ans, sa vie avait été bruyante et agitée comme une fête; mais c'est la paix de l'âme qui en avait payé tous les frais. Il n'y a rien de plus vide, de plus inquiet et de plus misérable que l'existence d'une femme qui fait son chemin dans les plaisirs. L'ambition qui l'avait soutenue depuis son mariage lui fut désormais de peu de ressource; c'était comme un roseau fêlé qui plie sous la main du voyageur. Elle était assez riche pour dédaigner d'accroître sa fortune; il y a peu de différence entre un million de revenu et cinq cent mille francs de rente; quelques chevaux de plus à l'écurie, quelques laquais de plus dans la cour, n'ajoutent presque rien au bonheur du maître. Ce qui l'aurait amusée pendant quelque temps, c'était un beau nom à promener dans le monde. Elle songea plus d'une fois à s'en procurer un par voie légitime, et elle en trouva cinquante à choisir: il y a toujours des noms à vendre dans Paris. Mais elle avait le droit de se montrer difficile: quand on a failli s'appeler Mme de Villanera! Elle ne se décida point.

En attendant, elle prit la fantaisie de donner publiquement un successeur à don Diego. Peut-être viendrait-il réclamer son bien lorsqu'il le verrait aux mains d'un autre. Mais elle craignit de fournir des armes à ses ennemis, Germaine n'était pas encore sauvée; c'était jouer gros jeu; il ne fallait pas se fermer la porte du mariage. D'ailleurs, elle eut beau chercher autour d'elle, elle ne trouva pas un homme qui valût un caprice et qui fût digne de succéder pour un jour à M. de Villanera. Les surnuméraires qui faisaient leur stage dans son salon n'ont jamais su combien ils avaient été près du bonheur.

Elle ne trouva rien de mieux, pour occuper son loisir, que d'achever la ruine morale du vieux duc. Elle accomplit la tâche qu'elle s'était tracée, avec l'attention minutieuse, le soin patient, la persévérance infatigable de cette sultane oisive qui, en l'absence du maître, arracha une à une toutes les plumes d'un vieux perroquet.

Certes elle aurait mieux aimé se venger directement de Germaine; mais Germaine était loin. Si la duchesse se fût trouvée à sa portée, elle aurait donné la préférence à la duchesse. Mais la duchesse ne sortait de sa chambre que pour aller à l'église: Mme Chermidy ne pouvait la rencontrer là. On pouvait bien affamer ce ménage ducal, mais l'opération aurait pris du temps. En retrouvant de l'argent, les La Tour d'Embleuse avaient relevé leur crédit. La belle ennemie de la famille n'avait que le duc en son pouvoir; elle jura de lui faire perdre la tête, et elle y réussit.

Dans les bains russes, lorsque le patient sort d'une étuve brûlante, lorsque son corps s'est accoutumé par degrés à une haute température, que la chaleur a dilaté largement tous les pores de sa peau, qu'un sang précipité circule dans ses veines, et que sa figure s'épanouit toute rouge comme une pivoine en fleur, on le conduit doucement sous un robinet d'eau froide; une douche glacée lui tombe sur la tête et le transit jusqu'au fond des os. Mme Chermidy traita le duc par la même méthode. Les Russes s'en trouvent bien, dit-on; le pauvre vieillard s'en trouva mal. Il fut victime de la coquetterie la plus odieuse qui ait jamais torturé le coeur d'un homme. Mme Chermidy lui persuada qu'elle l'aimait, _le Tas_ lui en fit le serment, et s'il avait consenti à se payer de paroles, il aurait été le plus heureux sexagénaire de Paris. Il passait sa vie rue du Cirque, et il y souffrait le martyre. Il y dépensait tous les jours autant d'éloquence et de passion, de raisonnement et de prière, de vraie et de fausse logique que Jean-Jacques Rousseau en a ramassé dans _la Nouvelle Héloïse_: tous les soirs on le mettait à la porte avec de bonnes paroles. Il jurait de ne plus revenir; il employait une longue nuit sans sommeil à maudire l'auteur de son supplice; et le lendemain il courait chez son bourreau avec une impatience sénile. Toute son intelligence, toute sa volonté, tous ses vices s'étaient absorbés et confondus dans cette passion unique. Il n'était plus ni mari, ni père, ni homme, ni gentilhomme: il était le _patito_ de Mme Chermidy.

L'expérience réussit tellement bien, qu'heureux ou malheureux, le pauvre homme devait y laisser la vie. Un supplice prolongé le tuait lentement; la grâce qu'il demandait l'aurait tué du coup.

Après un été de souffrances quotidiennes, ses facultés intellectuelles avaient baissé sensiblement. Il n'avait presque plus de mémoire; du moins il oubliait tout ce qui ne touchait pas à son amour. Il ne s'intéressait plus à rien; les affaires privées et publiques, sa maison, sa femme, sa fille, tout lui était indifférent et étranger. La duchesse le soignait comme un enfant lorsqu'il restait par hasard auprès d'elle; malheureusement il n'était pas encore assez enfant pour qu'on pût l'enfermer au logis.

Lorsqu'il reçut la lettre du docteur Le Bris, il la parcourut deux ou trois fois sans la comprendre. Si la duchesse avait été là, il l'aurait priée de la lire et de l'expliquer. Mais il rompit le cachet sur le seuil de sa porte, en courant à la rue du Cirque, et il était trop pressé pour rebrousser chemin. A force de relire, il devina qu'il s'agissait de sa fille. Il haussa les épaules et se dit tout en courant: «Ce Le Bris est toujours le même. Je ne sais pas ce qu'il a contre ma fille. La preuve qu'elle ne doit pas mourir, c'est qu'elle se porte bien.» Cependant il réfléchit que le docteur pouvait bien dire la vérité. Cette idée lui fit peur: «C'est un grand malheur pour nous, disait-il en courant de plus belle. Je suis un père inconsolable. Il n'y a pas de temps à perdre. Je vais l'annoncer à Honorine. Elle me plaindra bien, car elle a bon coeur. Elle aura pitié de moi. Elle essuiera mes larmes; et, qui sait....» Il souriait d'un air hébété en entrant dans le salon.

Jamais Mme Chermidy n'avait été si radieuse et si belle. Sa figure était un soleil; le triomphe éclatait dans ses yeux; son fauteuil luisait comme un trône, et sa voix sonnait comme une fanfare. Elle se leva pour le duc: ses pieds ne touchaient pas le tapis, et sa tête superbe de joie semblait monter jusqu'au lustre. Le vieillard s'arrêta tout hébété et tout pantois en la voyant ainsi transfigurée. Il balbutia quelques mots inintelligibles, et il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil.

Mme Chermidy vint s'asseoir auprès de lui.

«Bonjour, monsieur le duc, lui cria-t-elle. Bonjour et adieu.»

Il pâlit, et répéta stupidement: «Adieu?

--Oui, adieu. Vous ne me demandez pas où je vais?

-Si.

--Eh bien, soyez satisfait; je vais à Corfou.

--A propos, dit-il, je crois bien que ma fille est morte. Le docteur me l'a écrit ce matin. Je suis bien malheureux, Honorine, et vous devriez avoir pitié de moi.

--Ah! vous êtes malheureux! et la duchesse aussi est malheureuse! Et la vieille Villanera doit pleurer des larmes noires sur ses joues basanées! Mais moi, je ris, je triomphe, j'enterre, j'épouse, je règne! Elle est morte! elle a enfin payé sa dette! elle me rend tout ce qu'elle m'avait pris! je rentre en possession de mon amant et de mon fils! Pourquoi me regardez-vous avec ces yeux étonnés? Est-ce que vous croyez que je vais me contraindre? C'est bien assez d'avoir avalé ma rage pendant huit mois. Tant pis pour ceux que mon bonheur offusque: ils n'ont qu'à fermer les yeux; moi, j'éclate!»

Cette joie effrontée rendit au vieillard une lueur de raison. Il se leva ferme sur ses jambes et dit à la veuve: «Songez-vous bien à ce que vous faites? Vous vous réjouissez devant moi de la mort de ma fille!