Germaine

Chapter 11

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Mme de Villanera servait, sans le savoir, ce secret désir de Germaine. Elle retenait auprès d'elle Mme de Vitré, à qui elle s'attachait de jour en jour. Don Diego n'en était pas venu à ce point où un amant supporte impatiemment la compagnie des étrangers; son affection pour Germaine était encore désintéressée, parce qu'elle était froide et tranquille. Il recherchait avant tout ce qui pouvait distraire la jeune femme et la rattacher doucement à l'existence. Peut-être aussi cet homme timide, comme tous les hommes vraiment forts, évitait de s'expliquer à lui-même le sentiment nouveau qui l'attirait vers elle. Il craignait de se voir pris entre deux devoirs contraires; il ne pouvait se dissimuler qu'il était engagé pour la vie avec Mme Chermidy. Il la croyait digne de son amour, il l'estimait malgré sa faute, comme on estime la femme innocente ou coupable dont on se sait aimé. Si l'on était venu, preuves en main, lui apprendre que Mme Chermidy n'était pas digne de lui, il aurait éprouvé un sentiment d'angoisse et non de délivrance. On ne rompt pas facilement avec trois années de bonheur; on ne dit pas en se frottant les mains: Dieu soit loué! mon fils est l'enfant d'une intrigante!

Le comte éprouvait donc un malaise moral, une inquiétude sourde qui contrariait sa passion naissante. Il craignait de lire en lui-même; il se tenait devant son coeur comme devant une lettre dont on n'ose rompre le cachet.

En attendant, les jeunes époux se cherchaient, se rencontraient, se trouvaient bien ensemble, et remerciaient du fond du coeur ceux qui les empêchaient d'être seuls. Le cercle d'amis qui venait s'asseoir autour d'eux abritait leur amour, comme les grands ormes qui entourent les vergers de Normandie protègent la floraison frileuse des pommiers.

Le salon de réception était au milieu du jardin; il y pleuvait de petites oranges. Germaine, assise dans son fauteuil, fumait des cigarettes iodées; le comte la regardait vivre; Mme de Villanera jouait avec l'enfant comme une grande vieille faunesse noire avec son nourrisson basané. Les amis se balançaient dans ces grands fauteuils à bascule qu'on fait venir d'Amérique. De temps en temps, Mantoux ou un autre valet de la maison servait du café, des glaces ou des confitures, suivant les usages de l'hospitalité orientale. Les hôtes s'étonnaient un peu que la maîtresse de la maison fût seule à fumer dans toute la compagnie. On fume partout en Orient. Vous jetez votre cigarette à la porte, mais la maîtresse du logis vous en offre une autre en vous disant bonjour. Germaine, soit qu'elle eût plus d'indulgence pour le seul défaut de son mari, soit qu'elle prit pitié de ces pauvres Grecs qui sans tabac ne sauraient vivre, décréta un beau jour que la cigarette serait permise dans toute l'étendue de son empire. Don Diego lui rappela en souriant ses anciennes répugnances. Elle rougit un peu, et répliqua vivement: «J'ai lu dans _Monte-Cristo_ que le tabac turc était un parfum, et je sais qu'on n'en fume pas d'autre ici, en vue des rivages de la Turquie. Il ne s'agit plus de vos affreux cigares, dont la vue seule me fait mal.»

Bientôt on vit apparaître dans le jardin et dans la maison les grands chibouks au fourneau rouge, au bec d'ambre; les narghilés de cristal qui chantent en bouillonnant et qui promènent sur l'herbe verte leur long tuyau souple comme un serpent. A la fin de juillet, les affreux cigares s'échappèrent timidement de je ne sais quel réceptacle invisible, et ils trouvèrent grâce devant Germaine. On reconnut à cette marque qu'elle se portait beaucoup mieux.

C'est vers cette époque que l'élu de Mme Chermidy, Mantoux, dit _Peu-de-chance_, prit le parti d'empoisonner sa maîtresse.

Il y a du bon dans l'homme le plus vicieux, et je dois avouer que Mantoux avait été pendant deux mois un excellent domestique. Lorsque le duc, qui ignorait son histoire, lui eut fait donner un passeport au nom de Mathieu, il enjamba la frontière avec joie et reconnaissance. Peut-être songeait-il de bonne foi, comme le valet de Turcaret, à faire souche d'honnêtes gens. La douceur de Germaine, le charme qu'elle exerçait sur tous ceux de son entourage, les bons gages qu'elle payait à ses gens et le peu d'espoir qu'on avait de la sauver inspirèrent de bons sentiments à ce valet de contrebande. Il s'entendait mieux à crocheter une porte qu'à préparer un verre d'eau sucrée, mais il s'efforça de ne point paraître novice, et il y réussit. Il appartenait à une race intelligente, propre à tout, habile à tous les métiers et même à tous les arts. Il s'appliqua si bien, fit de tels progrès et apprit le service en si peu de temps, que ses maîtres furent contents de lui.

Mme Chermidy lui avait recommandé de cacher sa religion et de la renier au besoin si on l'interrogeait. Elle savait combien les Espagnols de la vieille roche sont intolérants pour les Israélites. Malheureusement cet honnête homme remis à neuf ne pouvait pas cacher sa figure. Mme de Villanera le soupçonna d'être à tout le moins un hébreu converti. Or, en bonne Espagnole, elle faisait peu de différence entre les convertis et les obstinés. Elle était la meilleure femme du monde, et pourtant elle les eût tous envoyés au feu pêle-mêle, sûre que les douze apôtres en auraient fait autant.

Mantoux, qui avait transigé plus d'une fois avec sa conscience, ne se fit pas scrupule de renier la religion de ses pères. Il consentit même à entendre la messe avec les autres domestiques. Mais, par une de ces contradictions dont l'homme est plein, il ne se décida jamais à manger les mêmes viandes que ses camarades. Sans afficher sa résistance, il se jeta sur les légumes, les fruits et les herbages, et se comporta comme un légumiste ou un pythagoricien. Il se consolait de ce régime lorsqu'on l'envoyait faire une course à la ville. Il courait droit au quartier juif, fraternisait avec son peuple, parlait ce jargon demi-hébraïque qui sert de lien à la grande nation dispersée, et mangeait de la viande _kaucher_, c'est-à-dire tuée par le sacrificateur, suivant les préceptes de la loi. C'est une consolation qui avait dû lui manquer du temps qu'il habitait au bagne.

En conversant avec ses coreligionnaires, il apprit bien des choses: il apprit que Corfou était un excellent pays, une véritable terre promise où l'on vivait à bon compte, où l'on était riche avec douze cents francs de rente. Il apprit que la justice anglaise était sévère, mais qu'avec un bon bateau et deux rames on pouvait échapper aux poursuites de la loi. Il suffisait de mettre le cap sur la Turquie; le continent était à quelques milles de là, on le voyait, on le touchait presque! Il apprit enfin où l'on achetait de l'arsenic au plus juste prix.

Vers les derniers jours de juillet, il entendit affirmer à plusieurs personnes que la jeune comtesse était en voie de guérison. Il s'en assura par ses yeux et s'attendit à la voir rétablie d'un jour à l'autre. En lui apportant un verre d'eau sucrée tous les soirs, il remarquait, avec M. Le Bris, l'apaisement de la toux et la diminution de la fièvre. Il assista un jour au déballage d'une caisse beaucoup mieux close que celle qu'il avait apportée de Paris. Il en vit sortir un charmant appareil de cuivre et de cristal, une petite machine fort simple, et si appétissante, qu'en la voyant on regrettait de n'être pas phthisique. Le docteur s'empressa de la monter sur son pied, et dit, en la regardant avec tendresse: «Voici peut-être le salut de la comtesse.»

Cette parole fut d'autant plus pénible à Mantoux, qu'il venait de jeter son dévolu sur une petite propriété plantée d'arbres, avec maison de maître, un nid à souhait pour une famille d'honnêtes gens. L'idée lui vint de casser cet engin de destruction qui menaçait sa fortune à venir. Mais il s'avisa qu'on le mettrait à la porte, et qu'il perdrait ses gages avec sa pension. Il se résigna à n'être qu'un bon domestique.

Par malheur, ses camarades jasaient hautement sur le régime végétal auquel il s'était soumis. Mme de Villanera en prit alarme, s'informa de tout, décida qu'il était juif incorrigible, relaps et tout ce qui s'en suit. Elle lui demanda s'il lui convenait de chercher une place à Corfou, ou s'il lui plaisait mieux de retourner en France. Il eut beau gémir, demander grâce, et recourir à l'intervention charitable de la bonne Germaine, Mme de Villanera n'entendait pas raison sur cet article-là. Tout ce qu'il obtint, c'est qu'il resterait en place jusqu'à l'arrivée de son remplaçant.

Il avait un mois devant lui: voici comme il en profita. Il acheta quelques grammes d'acide arsénieux et les cacha dans sa chambre. Il en prit une pincée, la ration de deux hommes environ, et il la fit dissoudre dans un grand verre d'eau. Il mit le verre à l'office, sur une planche très-haute où l'on ne pouvait atteindre qu'en montant sur une chaise; et, sans perdre de temps, il jeta quelques gouttes de ce liquide empoisonné dans l'eau sucrée de la malade. Il se promit de recommencer tous les jours, de tuer lentement sa maîtresse, et de mériter, en dépit du petit appareil, les bienfaits de Mme Chermidy.

IX

LETTRES DE CHINE ET DE PARIS.

A MONSIEUR MATHIEU MANTOUX, CHEZ M. LE COMTE DE VILLANERA, VILLA DANDOLO, A CORFOU.

Sans date.

Tu ne me connais pas, et je te connais aussi bien que si je t'avais inventé. Tu es un ancien pensionnaire du gouvernement à l'école navale de Toulon; c'est là que je t'ai vu pour la première fois. Je t'ai rencontré depuis à Corbeil; tu n'y faisais pas de brillantes affaires, et la police avait les yeux sur toi. Tu as eu le bonheur de tomber sur une grosse bête de Parisienne qui t'a procuré une bonne place, avec l'espérance d'une pension. La dame de la rue du Cirque et sa femme de chambre te prennent pour un innocent; on dit que tes maîtres t'honorent de leur confiance. Si la malade que tu soignes avait pris son passage pour l'autre monde, tu serais riche, considéré, et tu vivrais en bourgeois dans le pays que tu choisirais. Malheureusement, elle ne s'est pas décidée, et tu n'as pas eu l'esprit de la pousser dans le bon chemin. Tant pis pour toi; tu garderas ton nom de _Peu-de-chance_. Le commissaire de police de Corbeil te fait chercher. On est sur ta trace. Si tu ne prends pas tes mesures, on saura te trouver là-bas. Je t'y ai bien trouvé, moi qui t'écris! Es-tu curieux d'aller cueillir du poivre à Cayenne? Travaille donc, fainéant! la fortune est dans tes mains, aussi vrai que je m'appelle.... Mais tu n'as pas besoin de savoir mon nom. Je ne suis ni Rabichon, ni Lebrasseur, ni Chassepic. Je suis, dans l'espérance que tu sauras comprendre tes intérêts,

Ton ami, X. Y. Z.

MADAME CHERMIDY AU DOCTEUR LE BRIS.

Paris, 13 août 1853.

La Clef des coeurs, mon charmant ami, voici une grande et magnifique nouvelle. Mme de Sévigné vous la ferait attendre pendant deux pages; moi, je vais plus vite en besogne et je vous la livre du premier coup. Je suis veuve, mon ami! veuve sans appel! veuve en dernier ressort! veuve comme si le notaire y avait passé! J'ai reçu la nouvelle officielle, l'acte mortuaire, les compliments du ministère de la marine, le sabre et les épaulettes du défunt, et une pension de 750 francs pour rouler carrosse sur mes vieux jours. Veuve! veuve! veuve! il n'y a pas un plus joli mot dans la langue française. Je me suis habillée de noir; je me promène à pied dans les rues, et j'ai des démangeaisons d'arrêter les passants pour leur apprendre que je suis veuve.

J'ai reconnu dans cette occasion que je n'étais pas une femme ordinaire. J'en sais plus d'une qui aurait pleuré par faiblesse humaine et pour donner une petite satisfaction à ses nerfs; moi, j'ai ri comme une folle et je me suis roulé sur _le Tas_ qui n'en pouvait mais. Il n'y a plus de Chermidy; Chermidy n'est plus; pas plus de Chermidy que sur la main; nous avons le droit de dire feu Chermidy!

Vous savez, tombeau des secrets, que je n'avais jamais aimé cet homme-là. Il ne m'était de rien. Je portais son nom, j'avais supporté ses bourrades; deux ou trois soufflets qu'il m'a donnés étaient les seuls liens que l'amour eût formés entre nous. Le seul homme que j'aie aimé, mon véritable mari, mon époux devant Dieu, ne s'est jamais appelé Chermidy. Ma fortune ne vient pas de ce matelot; je ne lui dois rien, et je serais bien hypocrite de le pleurer. N'avez-vous pas assisté à notre dernière entrevue? Vous souvient-il de la grimace conjugale qui embellissait ses traits? Si vous n'aviez pas été présent, il m'aurait fait un mauvais parti; ces maris marins sont capables de tout. Les cartes m'ont souvent prédit que je mourrais de mort violente: c'est que les cartes connaissaient M. Chermidy. Il m'aurait tordu le cou tôt ou tard, et il aurait dansé à mon enterrement. C'est moi qui ris, qui danse et qui dis des folies: je suis dans le cas de légitime défense!

C'est une bonne histoire, allez! que celle de cette mort. On n'a jamais vu chinoiserie pareille, et je la mettrai sur mon étagère. Tous mes amis sont venus hier m'apporter leurs compliments de condoléance. Ils s'étaient fait des figures de deuil; mais je leur ai conté l'événement, et je les ai égayés en un tour de main. Nous avons ri, sans débrider, jusqu'à minuit et demi.

Figurez-vous, mon cher docteur, que _la Naïade_ s'était embossée devant Ky-Tcheou. Je n'ai jamais pu trouver l'endroit sur la carte, et j'en suis au désespoir. Les géographes d'aujourd'hui sont des êtres bien incomplets. Ky-Tcheou doit être au sud de la presqu'île de Corée, sur la mer du Japon. J'ai bien trouvé Kin-Tcheou, mais c'est dans la province de Ching-King, sur le golfe Leou-Toung, dans la mer Jaune. Mettez-vous à la place d'une pauvre veuve, qui ne sait pas sous quelle latitude on l'a privée de son mari!

Quoi qu'il en soit, les magistrats de Ky-Tcheou, ou Kin-Tcheou, à l'embouchure de la rivière Li-Kiang avaient malmené deux missionnaires français. Le mandarin gouverneur, ou père de la ville, le puissant Gou-Ly, consacrait tous ses loisirs à faire des niches aux étrangers. Il y a trois factoreries européennes dans ce lieu de plaisance. Un Français qui achète de la soie exerçait les fonctions d'agent consulaire. Il avait un drapeau devant sa porte et les missionnaires logeaient chez lui. Gou-Ly fit arrêter les deux prêtres et les accusa d'avoir prêché une religion étrangère. Ils auraient eu mauvaise grâce à s'en défendre, puisqu'ils étaient venus précisément pour cela. Ils furent condamnés; et le bruit courut qu'on les avait mis à mort. C'est dans ces circonstances que l'amiral envoya _la Naïade_ pour voir un peu ce qui se passait. Le commandant fit venir Gou-Ly à son bord: vous représentez-vous mon mari en tête-à-tête avec ce Chinois? Gou-Ly protesta que les missionnaires se portaient bien, mais qu'ils avaient enfreint les lois du pays et qu'ils devaient rester six mois en prison. Mon mari demanda à les voir; on offrit de les lui montrer à travers les grilles. Il se transporta le soir même aux portes de la prison, avec une compagnie de débarquement. Il vit deux missionnaires en habit ecclésiastique, qui gesticulaient à la fenêtre. Le consul français les reconnut, et tout le monde fut content.

Mais le lendemain on vint apprendre au consul que les missionnaires avaient été parfaitement égorgés huit jours avant l'arrivée de _la Naïade_. On entendit plus de vingt témoins qui certifièrent le fait. Mon Chermidy remit son uniforme, débarqua ses hommes, retourna à la prison et enfonça les portes, malgré les gestes des missionnaires qui lui faisaient de grands bras pour le renvoyer au navire. Il trouva dans le cachot deux figures de cire, modelées avec une perfection chinoise: c'étaient les missionnaires qu'on lui avait montrés la veille.

Mon mari entra dans une belle colère. Il ne souffre pas qu'on le trompe: c'est un travers que je lui ai toujours connu. Il revint à bord et jura son grand juron qu'il bombarderait la ville si les meurtriers n'étaient pas punis. Le mandarin, tremblant comme la feuille, fit sa soumission et condamna les juges à se voir scier entre deux planches. Pour le coup, mon mari n'eut rien à dire.

Mais la législation du pays permet à tout condamné à mort de fournir un remplaçant. Il y a des agences spéciales qui, moyennant cinq ou six mille francs et de belles promesses décident un pauvre diable à se laisser couper en deux. Les Chinois de la basse classe, qui grouillent pêle-mêle avec les animaux, ne tiennent pas énormément à la vie. Vous comprenez, pour ce qu'ils en font! Ils se décident volontiers à la mener courte et bonne lorsqu'on leur offre un millier de piastres à manger en trois jours. Mon mari accepta les remplaçants, assista au supplice, et fit sa paix avec l'ingénieux Gou-Ly. Il poussa la clémence jusqu'à l'inviter à dîner pour le lendemain avec les magistrats qui s'étaient fait remplacer. C'était agir en bon diplomate; car, enfin, qu'est-ce que la diplomatie? L'art de pardonner les injures aussitôt qu'on s'en est vengé.

Gou-Ly et ses complices vinrent dîner en grande cérémonie à bord de _la Naïade_. Le dessert fut interrompu par un incendie magnifique: le navire flambait comme une allumette. On fit jouer les pompes en temps utile; l'accident fut mis sur le dos d'un aide de cuisine, et l'on fit des excuses au vénérable Gou-Ly.

Vous trouvez le récit un peu long? Patience! nous n'avons plus longtemps à vivre. Le mandarin voulut lui rendre sa politesse; il l'invita pour le lendemain à un de ces banquets où triomphe la prodigalité chinoise. Nous sommes de pauvres sires au prix de ces originaux-là. On a beaucoup admiré ce gentleman qui mangea à lui seul un dîner de cinq cents francs au Café de Paris: les Chinois sont bien d'une autre force! On annonça au commandant des ragoûts saupoudrés de perles fines, des nids d'hirondelles aux langues de faisan doré, et la célèbre omelette aux oeufs de paon qu'on fait sur la table en tuant chaque femelle pour lui arracher son oeuf. Mon Chermidy, simple comme un aviron, ne devina pas que c'était lui qui payerait la carte. Il se léchait les lèvres, au dire des rapports officiels, et il se promettait d'écouter de toutes ses oreilles les comédies qui assaisonnent un festin chinois.

Il descendit à terre avec le consul et quatre hommes d'escorte, par une belle pluie battante. Vous pouvez croire qu'il n'avait pas oublié son grand uniforme. Une députation de magistrats le reçut à l'échelle avec tous les compliments de rigueur. Je suppose qu'il ne fut pas mécontent de la harangue. Si les Chinois adorent les compliments, les marins ne les détestent pas. On le hissa sur un petit cheval du pays. Je le vois d'ici, trottant en pincettes. L'animal (soit dit sans équivoque) enfonçait dans la boue jusqu'aux genoux; les villes de Chine sont pavées d'un macadam à deux fins, carrossable et navigable. Douze jeunes gens vêtus de soie rose marchaient à sa droite et à sa gauche, une plume de paon à la main. Ils chantaient du haut de leur nez les louanges du grand, du puissant, de l'invincible Chermidy, et ils agaçaient doucement sa monture avec les barbes de leurs plumes. Les petits chatouillaient les naseaux, les grands caressaient l'intérieur des oreilles, si bien et si longtemps que l'animal se cabra. Le cavalier, maladroit comme un marin, tomba sur le dos. Les enfants coururent à lui et lui demandèrent tous à la fois s'il s'était fait mal, s'il n'avait besoin de rien, s'il voulait de l'eau pour se laver, si l'on pouvait lui faire respirer quelque chose; et, tout en parlant, ils tirèrent leurs petits couteaux de leurs poches et lui coupèrent le cou sans bruit, sans scandale, jusqu'à ce que la tête fût complètement détachée du tronc.

C'est le consul qui a raconté cette histoire. Il n'en aurait parlé à personne, je le crains bien, sans le secours des quatre matelots qui lui sauvèrent la vie et le ramenèrent à bord. Je m'arrête ici; la pièce n'est plus intéressante dès l'instant où le héros est enterré. Vous saurez la suite par les journaux et par la lettre ci-jointe que les officiers de _la Naïade_ ont pris la peine de m'adresser. Je regrette sincèrement la mort du mandarin Gou-Ly. S'il vivait encore, je lui ferais une pension de nids d'hirondelles pour le reste de ses jours. Depuis que mon bonheur dépend d'un double veuvage, je me suis toujours promis de partager un million entre les âmes charitables qui me délivreraient de mes ennemis. Il y avait cinq cent mille francs dans mon secrétaire pour ce mandarin qui n'est plus.

Tombeau des secrets, vous brûlerez ma lettre, n'est-il pas vrai? Brûlez aussi les journaux qui parleront de cette affaire. Il ne faut pas que don Diego apprenne que je suis libre tant qu'il sera enchaîné lui-même. Épargnons à nos amis des regrets trop cruels. Surtout ne lui dites pas que le noir m'embellit.

Soignez bien la personne à qui vous vous êtes dévoué. Quoi qu'il arrive, vous aurez le mérite de l'avoir fait vivre au delà de toute espérance. Si l'on vous avait dit que vous quittiez Paris pour sept ou huit mois, mangeriez-vous de si bons becfigues? Lorsqu'elle sera guérie ou autre chose vous reviendrez à Paris, et nous vous referons une clientèle; car je suis sûre qu'excepté moi, vos malades ne vous reconnaîtront plus.

M. le duc de La Tour d'Embleuse, qui me fait l'honneur de dîner quelquefois à la maison, m'a priée de vous chercher un autre domestique. J'avais pris mes renseignements à la hâte sur le premier que je vous ai envoyé. On me l'a dépeint ces jours derniers comme un être à craindre. Chassez-le donc au plus tôt, ou gardez-le sous votre responsabilité, jusqu'à l'arrivée du remplaçant.

Adieu, la Clef des coeurs. Mon coeur vous est ouvert depuis longtemps, et si vous n'êtes pas le meilleur de tous mes amis, il n'y a point de ma faute. Conservez-moi mon mari et mon fils, et je serai pour la vie,

Toute à vous, HONORINE.

LES OFFICIERS DE LA NAÏADE A MADAME CHERMIDY.

Hong-Kong, 2 avril 1853.

Madame,

Les officiers et les élèves embarqués à bord de _la Naïade_ remplissent un pénible devoir en venant joindre leurs regrets à la douleur bien légitime que vous causera la perte du commandant Chermidy.

Une odieuse trahison a enlevé à la France un de ses officiers les plus honorables et les plus expérimentés: à vous, madame, un mari dont chacun pouvait apprécier la bonté et la douceur; à nous, un chef ou plutôt un camarade qui tenait à honneur de nous alléger du poids du service en se réservant la plus lourde part.

En vous renvoyant les insignes de son grade qu'il avait conquis si laborieusement, notre seul regret, madame, est de ne pouvoir y joindre cette étoile des braves qu'il méritait depuis longtemps par la durée comme par l'importance de ses services, et qui l'attendait sans doute au port, à la fin d'une campagne que nous achèverons sans lui.