Part 8
A chaque pas, je respirais avec un plaisir nouveau l’air pur et frais du matin; je contemplais vaguement les différents effets de soleil ou de brouillards, et les accidents du chemin, qui tantôt s’élevait presque droit, tantôt suivait une ligne horizontale en côtoyant l’abîme ouvert à sa gauche. De moment en moment les rubans argentés de l’Arve et de l’Aveyron semblaient se rétrécir, tandis que les arêtes des pics supérieurs se détachaient plus nettes et plus vives. Parfois le bruit d’une avalanche roulait subitement comme un tonnerre lointain et se répétait d’écho en écho. Au-dessous de moi une troupe d’étudiants allemands répondait à la voix des glaciers par un chœur d’_Oberon_. Suivant les détours du sentier, j’apercevais, à travers les sapins, et pour ainsi dire sous mes pieds, leurs redingotes teutoniques, leurs barbes blondes et leurs casquettes grosses comme le poing. Paresseusement abandonné à ces impressions d’air pur, de beau paysage et de vagues harmonies, j’éprouvais une sensation de bien-être, un plaisir à vivre, qui se manifestaient d’une manière puérile. Tout en marchant, quand le sentier n’était pas trop escarpé, je m’amusais à lancer mon bâton ferré contre les arbres qui le bordaient; et je me souviens que j’étais fort content quand j’avais atteint mon but; ce qui, je dois en convenir, n’arrivait pas souvent.
Au milieu de ce divertissement innocent, j’approchais de la région où commence le règne des plantes alpestres. J’aperçus tout à coup, au-dessus de moi, une pelouse émaillée de rhododendrons; sous le feuillage noir des sapins, ces fleurs, semblables à des touffes de lauriers-roses, produisaient un effet dont je fus séduit. Avec une ardeur d’écolier, je quittai le sentier pour les atteindre plus tôt; et, lorsque j’en eus cueilli un bouquet, je lançai ma pique en donnant victorieusement un coup de gosier tyrolien à l’instar des étudiants, mes compagnons de pèlerinage.
Un cri d’effroi répondit au mien. Mon bâton ferré avait, dans son vol, traversé le sentier à un endroit où celui-ci faisait un coude. Au même instant j’y vis poindre la tête d’un mulet dont les oreilles étaient renversées de terreur, puis le reste du corps, et sur ce corps une femme penchée, près de tomber dans l’abîme. La frayeur me rendit immobile. Tout secours était impossible à cause de l’étroitesse du chemin, et la vie de cette étrangère se trouvait à la merci de son sang-froid et de l’intelligence de sa monture. Enfin, l’animal sembla reprendre courage et se remit à marcher en baissant toutefois la tête, comme s’il eût encore entendu siffler à ses oreilles la terrible javeline. Je me laissai glisser précipitamment du rocher où j’étais, et, saisissant le mulet par la bride, j’achevai de le tirer de ce mauvais pas; je le conduisis ainsi, pendant quelque temps, jusqu’à un endroit où, le sentier s’élargissant, le danger cessait.
J’adressai alors quelques excuses à la personne dont je venais de compromettre la vie par mon imprudence, et pour la première fois je pus la regarder avec attention. Elle était jeune et bien faite; une robe de soie noire prenait à ravir sa taille élancée; son chapeau de paille était attaché à la selle, et de longs cheveux châtains, débouclés par l’air du matin, flottaient un peu en désordre sur ses joues fort pâles. En entendant ma voix elle ouvrit les yeux, que le péril lui avait fait fermer machinalement; ils me parurent les plus beaux que j’eusse vus de ma vie.
Elle regarda le précipice et détourna la tête en frissonnant. Sa vue s’arrêta ensuite sur moi et se fixa sur la touffe de rhododendrons que je tenais à la main. L’effroi de sa figure fit place à l’instant même à une expression de curiosité enfantine.
—Les jolies fleurs! s’écria-t-elle d’une voix fraîche et vibrante; monsieur, est-ce là le rhododendron?
Je lui présentai mon bouquet sans répondre; et, comme elle hésitait à le prendre:
—Si vous me refusez, lui dis-je, je ne croirai pas à votre pardon.
Pendant ce temps, les personnes avec qui elle était nous avaient rejoints. Il y avait deux autres femmes, trois ou quatre hommes à cheval et plusieurs guides. Au premier mot de rhododendron, un assez gros beau monsieur, mis avec prétention, et en qui je dépistai du premier coup d’œil un patito de la belle étrangère, s’élança de son mulet et gravit la pente escarpée, pour se mettre en quête des fleurs que l’on semblait désirer; mais au moment où il redescendait tout essoufflé, une énorme botte à la main, la jeune dame avait déjà pris mon bouquet.
—Merci, monsieur de Mauléon, lui dit-elle d’un air un peu moqueur; offrez cela à ces dames. Puis, me saluant d’un léger signe de tête, elle donna un coup de cravache à son mulet, qui se remit en marche. Le reste de la société la suivit et défila devant moi en me regardant au passage comme si j’eusse été un des grands Namaquois; le gros fashionable surtout me lança un coup d’œil presque impertinent; mais je ne fus pas tenté de lui chercher querelle pour un regard plus ou moins poli. Quand la cavalcade se fut éloignée, j’allai reprendre mon bâton que je trouvai enfoncé dans le tronc d’un énorme sapin suspendu au bord du précipice, et je continuai de monter, les yeux fixés sur la jolie amazone en robe de soie noire qui chevauchait devant moi, les cheveux au vent et mon bouquet à la main.
J’arrivai quelques minutes après au pavillon du Montanvert, où se trouvait déjà une nombreuse compagnie, composée surtout d’Anglais. On y pouvait distinguer autant d’espèces de voyageurs que Sterne en dénombre. Dans un coin de l’unique chambre qui sert d’hospice, le voyageur positif à table, et se préparant aux jouissances de la mer de glace par une tranche de saucisson de Bologne et une bouteille de vin de Montméliant; sur la pelouse, le voyageur sentimental, ouvrant sa poitrine à l’air des Alpes et cherchant d’un œil extatique le chamois perché aux cimes des rochers, et le fraisier fleurissant au bord de la glace; près de lui le voyageur statisticien, un plan de Chamouny à la main et en vérifiant l’exactitude, aiguille par aiguille, glacier par glacier: aiguille du Dru, aiguille Verte, aiguille des Charmoz, il lui fallait son compte; une seule de moins, c’en était fait pour lui du plaisir du voyage.
Pour moi, je dois avouer une seconde fois la frivolité, ou plutôt le raffinement de mon goût; le spectacle vraiment admirable offert à mes yeux m’intéressait beaucoup moins que la jeune étrangère qui, en ce moment, descendait avec la légèreté d’une sylphide le petit chemin de la mer de glace, à travers d’énormes blocs de granit, galet gigantesque qu’elle roule depuis le haut de la vallée.
Je ne sais quel mystérieux instinct me liait dès lors à cette femme. J’en avais rencontré de beaucoup plus belles, dont la vue m’avait laissé dans une indifférence parfaite. Celle-ci m’avait frappé d’abord. La singularité de cette première entrevue entrait sans doute pour beaucoup dans mon impression. J’éprouvais du plaisir à voir qu’elle avait conservé mon bouquet; elle le balançait d’une main en s’appuyant de l’autre sur une pique semblable à la mienne, arme indispensable pour une pareille expédition.
Les deux autres dames et même les hommes qui l’accompagnaient s’arrêtèrent presque au bord de la glace. M. de Mauléon voulut s’acquitter de son emploi de cavalier servant, mais à la première crevasse il fit halte à son tour sans manifester une plus longue envie de lutter avec les chamois. La jeune femme sembla éprouver un malicieux plaisir à contempler l’attitude prudente du sigisbé, et, loin d’écouter les recommandations qu’il lui adressait, elle se mit à courir sur le glacier en franchissant, à l’aide de son bâton, les fentes dont il était sillonné.
J’admirais avec un peu d’inquiétude sa légèreté et son étourderie, lorsque tout à coup je la vis s’arrêter brusquement. Par une sorte d’instinct je courus vers elle. Une crevasse énorme et d’une profondeur incommensurable était ouverte à ses pieds, azur au bord, noire au fond. On eût dit le coup de verge de Moïse dans la mer Rouge. Devant ce gouffre effroyable, mais ravissant de couleur, elle était immobile, les mains jetées en avant par un mouvement d’horreur, les yeux étincelants de désir et d’effroi, charmée comme un oiseau qui va tomber dans la gueule d’un serpent. Je connaissais l’effet irrésistible sur certains tempéraments nerveux de cette magnétique fascination de l’abîme. Je la saisis donc par le bras, et la brusquerie de ce mouvement lui fit tomber des mains la pique et la touffe de rhododendrons, qui roulèrent au fond du gouffre dont ils éveillèrent l’écho retentissant comme un tremblement de terre.
Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis chanceler; elle était fort pâle; ses yeux s’étaient fermés. Pour la soutenir, je l’enlaçai de mon bras et la tournai du côté du nord; la froide bise en frappant son visage y ramena quelque couleur, et bientôt elle rouvrit ses beaux yeux bruns. Je ne sais quelle tendresse subite me prit alors: je serrai contre moi ce corps charmant qui s’abandonnait sans résistance. Sous ce firmament d’un bleu virginal, au milieu de ces montagnes sublimes qui tout autour de nous en supportaient le dôme, semblables aux colonnes d’un temple, entre les deux morts dont cet ange venait de courir le danger, mon cœur s’ouvrit; un flot vivant roula dans toutes mes veines; je sentis que je l’aimais, et je le lui dis.
Elle resta un instant appuyée contre ma poitrine, ses regards languissants fixés sur les miens, sans me répondre, sans m’entendre peut-être. Les cris des personnes qui l’appelaient, et dont quelques-unes venaient enfin à sa rencontre, rompirent le charme. Par un mouvement simultané elle s’éloigna de moi, et je lui offris le bras comme si nous eussions été dans son salon et que j’eusse voulu la conduire à une contredanse; elle le prit, mais je ne pus m’enorgueillir de cette faveur, car à chaque pas ses genoux fléchissaient. Les crevasses les plus petites, qu’elle avait déjà franchies avec tant de légèreté, lui inspiraient une horreur que je devinais au tremblement de son bras passé sous le mien. Je fus donc obligé de faire de nombreux détours pour les éviter, et d’allonger ainsi mon chemin, ce dont je me gardai de me plaindre. Ne savais-je pas qu’arrivé au port, le monde, cette autre mer de glace, allait me la reprendre peut-être pour toujours? Nous marchions silencieusement, ou en prononçant des paroles indifférentes avec un mutuel embarras. Quand nous fûmes arrivés près des personnes qui l’attendaient, je lui dis en quittant son bras:
—Vous avez jeté mes fleurs, en sera-t-il de même de mon souvenir?
Elle me regarda et ne répondit pas. J’aimai ce silence. Je la saluai respectueusement et remontai au pavillon, pendant qu’elle racontait à ses amies son aventure, dont je pensais bien qu’elle ne dirait pas tous les détails.
Presque tous les voyageurs qui visitent Chamouny ressemblent à un O avec l’accent circonflexe. Il y a en ce lieu obligation d’ébahissement et devoir de niaiseries; chacun y apporte sa quote-part d’éjaculations admiratives dont la nature est le texte inévitable.—Il n’est pas un marchand de drap qui ne force son _épouse_ d’admirer la nature et de se donner un torticolis en contemplant la Grande-Jorasse ou le dôme du Goûté; pas un pharmacien-droguiste qui ne relève le front avec un orgueil byronien; pas un conseiller de cour royale en vacances qui n’écarquille les yeux à la manière de Diderot. Le livre des voyageurs est rempli des phrases incroyables de ces messieurs sur la puissance de leurs sensations, l’exaltation de leur esprit, le trop-plein de leur cœur, l’impossibilité d’exprimer ce qu’ils éprouvent, le sentiment de leur petitesse devant la grandeur de la nature.—L’exaltation d’un bon marchand de vin! le trop-plein d’un honnête fabricant de chandelles!—La belle chose surtout à transmettre à la postérité: un bonnetier de la rue Quincampoix s’est trouvé plus petit que le mont Blanc!!
Le livre des voyageurs au Montanvert est un recueil de béotianismes polyglottes, auquel peu de personnes refusent leur tribut; les plus modestes n’y mettent que leur nom. J’espérais apprendre ainsi celui de la voyageuse, et mon attente ne fut pas déçue. J’aperçus bientôt le gros monsieur de Mauléon occupé à mouler sa signature sur le registre en caractères dignes de M. Prudhomme; les autres membres de la petite caravane suivirent cet exemple, et la jeune dame alla enfin la dernière y écrire son nom. Lorsqu’elle se fut éloignée, je m’approchai et, prenant le livre à mon tour d’un air de négligence, je lus à la dernière ligne ces mots tracés en jolie écriture anglaise:
«Baronne Clémence de Bergenheim.»
VII
La baronne de Bergenheim! s’écria Marillac; ah! _birbante_, j’y suis maintenant, et je pourrais te dispenser de la suite de ton histoire. C’est donc pour cela qu’au lieu de visiter les bords du Rhin, comme nous en étions convenus à Paris, tu m’as fait quitter la route de Strasbourg, sous prétexte de parcourir pédestrement les sites pittoresques des Vosges. C’est indigne d’abuser ainsi de l’innocence d’un ami. Et moi qui me laisse amener à une lieue de Bergenheim par le bout du nez...
—Paix, interrompit Gerfaut; je n’ai pas fini. Fume et écoute.
Je suivis Mme de Bergenheim jusqu’à Genève. Elle y était allée d’ici avec sa tante et avait profité de ce voyage pour voir le mont Blanc. Le lendemain de son retour, elle partit pour revenir chez elle, sans que je l’eusse rencontrée de nouveau; mais j’avais son nom, qui ne m’était pas inconnu. Je l’avais entendu prononcer dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain, et je savais que pendant l’hiver j’aurais certainement l’occasion de la voir.
Je restai donc à Genève, livré à une sensation aussi nouvelle qu’étrange. Son action se porta d’abord au cerveau, dont je sentis la glace se fondre et les sources prêtes à jaillir. Je pris la plume avec une passion semblable à un accès de rage. En quatre jours j’eus achevé deux actes du drame que je faisais alors. Jamais je n’ai rien écrit de plus nerveux et de plus coloré. Mon démon familier battait dans mes artères, courait dans mon sang, bouillonnait sous les parois de mon front comme s’il les eût voulu briser pour éclore plus vite. Ma main ne répondait plus à la course de mon imagination, et pour suivre cette cavale emportée, j’étais obligé d’écrire en hiéroglyphes.—Adieu les rêveries creuses du spleen et les méditations à la Werther! Le ciel était bleu, l’air pur, la vie bonne et heureuse. Mon talent n’était pas mort.
Quand ce premier jet se fut ralenti, l’image de Mme de Bergenheim, que j’avais à peine entrevue pendant ce temps, me revint sous une forme moins vaporeuse; je pris un plaisir extrême à me rappeler les plus petites circonstances de notre rencontre, les moindres détails de ses traits, l’ensemble de sa toilette, sa manière de marcher ou de porter la tête. Les choses dont j’avais conservé l’impression la plus vive étaient la douceur extrême de ses grands yeux bruns, la vibration presque enfantine de sa voix, une vague odeur d’héliotrope dont ses cheveux étaient parfumés, enfin la pression de sa taille souple sur mon bras et contre ma poitrine. Je me surprenais quelquefois à m’étreindre moi-même pour me rendre cette dernière sensation, et alors je ne pouvais m’empêcher de rire de ma préoccupation, digne d’un amoureux de quinze ans.
J’étais si convaincu de mon impuissance d’aimer, que l’idée d’une passion sérieuse ne me vint pas d’abord à l’esprit. Cependant, la pensée de ma belle voyageuse grandissait de plus en plus dans mon souvenir et menaçait de tout envahir. Je me soumis alors à une analyse scrupuleuse; je cherchai le siège précis de ce sentiment dont je subissais déjà le joug involontaire; pendant quelque temps encore, je me persuadai que ce n’était là qu’une exaltation de mon cerveau, une de ces ardeurs d’imagination dont j’avais éprouvé plus d’une fois les titillations passagères. Mais bientôt je compris que le mal ou le bien—car pourquoi nommer l’amour un mal?—avait pénétré dans les plus nobles régions de mon être, et je sentis mon cœur s’agiter comme un vivant enseveli qui cherche à sortir de sa tombe. Dans les cendres du volcan que je croyais éteint, une fleur germa et s’épanouit soudain, parfumée des odeurs les plus suaves, parée des couleurs les plus charmantes. L’enthousiasme naïf, la foi dans l’amour, tout le brillant cortège des fraîches illusions de la jeunesse revint comme par enchantement saluer la nouvelle rose de ma vie; il me sembla moi-même être créé une seconde fois, création au-dessus de la première, puisque j’y assistais en intelligence, puisque j’en comprenais les mystères en en savourant les délices. A l’aspect de cette destinée de régénération, mon passé ne fut plus à mes yeux qu’une ombre au fond d’un abîme. Je me tournai vers l’avenir avec la religion du musulman qui s’agenouille en regardant l’Orient, et je pris en pitié mon esprit, en pensant au cœur qui venait de m’être donné.—J’aimais!
Je revins à Paris, et je mis d’abord en réquisition Casorans, qui connaît le faubourg Saint-Germain de Dan à Bersheba.
—Mme de Bergenheim, me dit-il, une femme à la mode, pas très jolie, assez spirituelle, fort aimable. C’est une de nos coquettes à seize quartiers de noblesse et à vingt-quatre carats de vertu, qui ont toujours à leur char deux patients accouplés et un troisième sous verge, sans qu’il soit possible de trouver mot à dire sur leur conduite. En ce moment, Mauléon et d’Arzenac composent l’attelage; je ne connais pas le sous verge.—Elle doit passer l’hiver ici chez sa tante, Mlle de Corandeuil, une des plus laides et des plus méchantes vieilles filles de la rue de Varennes.—Le mari est un brave garçon, qui, depuis la révolution de Juillet, vit dans ses terres, coupe ses bois et tue ses sangliers sans s’inquiéter autrement de sa femme.
Il me nomma ensuite les maisons que ces dames fréquentaient principalement, et me quitta en me disant d’un air narquois:
—Tiens-toi bien si tu veux essayer la puissance de tes séductions sur la petite baronne: qui s’y frotte s’y pique!
Ce renseignement, de la part d’une vipère comme Casorans, me satisfit de toute manière. Évidemment la place n’était pas prise; imprenable, c’était autre chose.
Avant le retour de Mme de Bergenheim, je commençai à me montrer assidu dans les maisons dont mon ami m’avait parlé. Ma position au faubourg Saint-Germain est singulière, mais bonne, à mon avis; j’y ai assez de liens de famille pour être soutenu par plusieurs si je suis attaqué par beaucoup, et c’est l’essentiel. Grâce à mes œuvres, je suis, il est vrai, regardé comme un athée et un jacobin; à part ces deux petits travers, on me trouve assez bien. Puis, comme il est notoire que j’ai repoussé certaines avances du gouvernement actuel et refusé l’an dernier la croix d’honneur, cela fait compensation et me lave à moitié de mes crimes. De plus, je passe pour avoir une certaine érudition en blason, que je dois à un de mes oncles, dénicheur déterminé de prétentions généalogiques. Cela m’attire une considération dont je ris quelquefois en voyant des personnes qui me détestent cordialement me saluer comme le curé de Saint-Eustache saluait Bayle, de peur que je ne tire à leur saint. D’ailleurs, en ce pays-là, je ne suis plus Gerfaut de la Porte-Saint-Martin ou du libraire à la mode, je suis le vicomte de Gerfaut.—Avec tes idées de bourgeois, tu ne comprends peut-être pas...
—Bourgeois! cria Marillac en bondissant sur son fauteuil, qu’est-ce que tu me chantes là? as-tu envie que demain nous allions nous couper la gorge avant déjeuner? Bourgeois! pourquoi pas épicier? Je suis artiste, entends-tu?
—Ne te fâche pas; je voulais dire qu’en certains lieux le titre de vicomte a conservé une puissance de séduction que tu ne lui supposais peut-être pas d’après tes idées artistiques, mais plébéiennes, de l’an de grâce 1832.
—A la bonne heure.
—Aux yeux des personnes qui tiennent encore aux hochets nobiliaires, et toutes les femmes sont du nombre, vicomte est une recommandation. Il y a dans ce nom je ne sais quoi de fluet et de cavalier qui sied très bien à un jeune célibataire. De tous les titres, duc hors ligne, c’est celui qui a le meilleur air. Molière et Regnard ont fait tort à marquis. Comte s’est furieusement embourgeoisaillé, grâce aux sénateurs de l’empire. Quant à baron, à moins de s’appeler Montmorency ou Beaufremont, c’est le galon de laine de la noblesse; vicomte, au contraire, est sans reproche; il exhale un parfum mêlé d’ancien régime et de jeune France; enfin Chateaubriand est vicomte.
Au faubourg Saint-Germain je suis donc vicomte d’abord, homme d’esprit ensuite, à supposer que j’aie quelque esprit, comme veulent bien le dire mes flatteurs. Je relie mes œuvres avec mes parchemins, je roule mon talent dans mon titre comme une pilule un peu amère dans une poudre sucrée. Voilà ma recette pour faire digérer les énormités de mes abominations aux douairières et aux chevaliers de Coblentz.
En parlant gentilhommerie, je reviens à mon propos. Je feuilletais un jour, par hasard, l’article de ma famille dans le Dictionnaire de Saint-Allais; je trouvai qu’en 1569 un de mes ancêtres, Christophe de Gerfaut, avait épousé une demoiselle Iolande de Corandeuil.
—O mon aïeul! ô mon aïeule! m’écriai-je, vous aviez d’étranges noms de baptême; mais n’importe, je vous rends grâce. Vous allez me servir de grappin d’abordage; je serai un grand maladroit si, à la première rencontre, la vieille tante esquive le Christophe.
Quelques jours après, j’allai chez la marquise de Chameillan, une des plus saintes maisons du noble faubourg. Quand j’y arrive, je suis habitué à produire la sensation que causerait sans doute Belzébuth s’il mettait le pied dans un des salons du paradis. Ce soir-là, je fis mon effet ordinaire. Lorsqu’on m’annonça, je vis une certaine ondulation de têtes dans les groupes des jeunes femmes qui se parlaient à l’oreille, beaucoup de regards curieux fixés sur moi, et parmi ces beaux yeux, deux plus beaux que tous les autres: c’étaient ceux de la belle voyageuse du Montanvert.
J’échangeai avec elle un rapide regard, un seul; après avoir salué la maîtresse de la maison, je me mêlai à la foule des hommes et j’interrogeai un ex-pair sur je ne sais quelle question politique, en évitant de regarder de nouveau du côté de Mme de Bergenheim.
Un moment après, Mme de Chameillan vint offrir au pair une carte pour le whist; il s’excusa, ne pouvant rester.
—Je n’ose pas vous prier de faire la partie de Mlle de Corandeuil, me dit-elle en se tournant vers moi; d’ailleurs, je n’entends pas assez mal mes intérêts et le plaisir de ces dames, pour vous exiler à une table de jeu.
Je pris la carte qu’elle m’offrait à demi, avec un empressement qui dut lui faire supposer que j’étais devenu pendant mon voyage un petit Bewerley.
Mlle de Corandeuil était bien la laide et revêche personne dont m’avait parlé Casorans; mais eût-elle été plus effroyable que les sorcières de Macbeth, j’étais décidé à faire sa conquête. Je commençai donc à jouer avec une attention inaccoutumée. J’étais son partner, et je connais par expérience l’horreur profonde qu’inspire aux vieilles femmes la perte de leur argent. Jamais je n’ai souhaité de réussir au jeu comme ce soir-là. Grâce au ciel, nous gagnâmes. Mlle de Corandeuil, qui a quarante mille livres de rentes, n’était nullement insensible à un bénéfice de deux ou trois louis. Ce fut donc avec un air presque gracieux qu’en quittant la table elle me fit compliment sur ma manière de jouer.
—Je contracterais volontiers avec vous, me dit-elle, une alliance offensive et défensive.
—L’alliance est déjà contractée, mademoiselle, répondis-je, en prenant la balle au bond.
—Comment cela, monsieur? reprit-elle en levant la tête d’un air de dignité, comme si elle se fût apprêtée à repousser quelque phrase impertinente.