Gerfaut

Part 6

Chapter 63,742 wordsPublic domain

—Défaites-vous donc, Reine de mon cœur, de cette manière épicière de juger l’art. Apprenez que rien n’est plus régalant qu’une grande bouche. Nargue des bouches, bouton de rose; enfoncé!

Nargue des vents et de l’orage, Quand dans ma main Mon verre est plein.

—Si c’est la mode! murmura d’un ton radouci la Reine des cœurs, et elle déploya horizontalement les richesses de deux lèvres vermeilles qui auraient pu s’étendre d’une oreille à l’autre pour peu qu’elle eût insisté, comme allait, si l’on en croit le médisant Bussy-Rabutin, le bec amoureux de Mlle de La Vallière.

Già viene l’oro, Già viene l’argento,

grommela l’artiste après un instant de silence.

—Pourquoi n’avez-vous pas voulu me laisser mettre mon collier d’or? cela aurait donné à mon portrait un air plus cossu. Sophie Mitoux a bien fait peindre sur le sien un peigne et des boucles d’oreilles de corail. Ce genre! si ça n’est pas sciant!

—Je vous prie, mon aimable Reine, de me laisser vous croquer à ma fantaisie; l’artiste, voyez-vous, est avant tout un être d’inspiration, de spontanéité. D’ailleurs, vous avez le buste trop caractérisé pour que je consente à le couper par quoi que ce soit.—Vous n’avez pas besoin de vous rengorger comme si vous aviez avalé votre buse.

L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin.

C’est que, ma parole d’honneur, vous avez une poitrine étonnante;—Rubens tout pur.—Quelque chose de plantureux, d’exubérant, de luxuriant...

Mme Gobillot, femme austère, quoique aubergiste, veillait avec un soin particulier à ce qu’aucune expression malsonnante ou insidieuse ne vînt blesser les oreilles de sa fille, et, vu la compagnie qui fréquentait sa maison, la tâche n’était pas toujours facile. Elle fut donc choquée des derniers mots du jeune homme, quoiqu’elle n’en comprit pas parfaitement le sens; mais, par cela même, elle crut y flairer un poison caché, plus dangereux pour Mlle Reine que les terribles mots des charretiers. Elle n’osa pas toutefois témoigner son mécontentement à une pratique qui paraissait vouloir faire une dépense _conséquente_, ainsi qu’elle disait elle-même; et ce fut, selon l’usage, sur les personnes immédiatement sous sa dépendance qu’elle fit retomber sa mauvaise humeur.

—Dépêchons-nous donc! Catherine; est-ce que vous n’aurez jamais fini de mettre ce couvert? a-t-on vu une sainte longine pareille?—Je vous ai déjà dit de prendre les services en métal d’Alger; ces messieurs sont habitués à manger dans de l’argenterie.—Et, écoutez donc un peu, quand je vous parle.—Quel est le chiffon qui a lavé ces verres? Si ce n’est pas une honte! Qu’on me rince ça un peu mieux. Vous avez peur de l’eau, que c’est pis qu’un chien enragé.—Et toi! qu’est-ce que tu reluques ce poulet au lieu de l’arroser? laisse-le brûler, un peu, et nous verrons qui se passera de souper.—Si ça n’est pas guignonnant! continua-t-elle d’un ton grondeur en visitant successivement ses casseroles, tout se dessèche, tout languit; un filet qui était tendre comme la rosée, et qui sera calciné! Voilà trois fois que j’allonge la sauce.—Catherine! apportez le bassin. Allons donc! leste et preste!

—Il est sûr, interrompit l’artiste, que Gerfaut se moque de moi d’une manière carabinée. Je veux être académicien si je puis imaginer ce qu’il est devenu.—Dites-moi, madame Gobillot, vous êtes bien certaine qu’un amateur de l’art et du pittoresque, voyageant à cette heure dans vos montagnes, ne risque pas d’être mangé par les loups ou détroussé par les voleurs?

—Nos montagnes sont sûres, monsieur, répondit l’aubergiste d’un ton de dignité offensée; excepté ce colporteur qu’on a assassiné il y a six mois, et dont on a retrouvé le corps dans la Combe-aux-Renards...

—Et le voiturier qui a été arrêté il y a trois semaines à la Fosse, ajouta Mlle Reine; les voleurs ne l’ont pas tué tout à fait, mais ils l’ont tellement abîmé de coups qu’il est encore à l’hôpital à Remiremont.

—Ohimé! voilà une sûreté à faire dresser les cheveux sur la tête! C’est pis que la forêt de Bondy. En vérité, si je savais de quel côté mon ami s’est dirigé ce matin, j’irais au-devant de lui avec mes pistolets.

—Voilà Fritz, dit Mme Gobillot, qui a rencontré en revenant des champs un voyageur qui lui a donné dix sous en lui demandant le chemin de Bergenheim. D’après le signalement qu’il donne, il paraît que c’est ce monsieur.—Raconte donc cela, Fritz.

L’enfant raconta, dans son patois alsacien, sa rencontre de l’après-midi. L’artiste resta convaincu que c’était bien de Gerfaut qu’il était question.

—Il se sera égaré dans le vallon, dit-il, en rêvant à notre drame. Mais ne parliez-vous pas de Bergenheim? Y a-t-il donc ici près un village de ce nom?

—C’est un château, monsieur, à une lieue d’ici, en remontant la rivière.

—Et ce château appartient-il par hasard au baron de Bergenheim? un beau garçon, grand et blond, les moustaches un peu rouges?

—C’est bien cela, excepté que monsieur le baron ne porte plus de moustaches depuis qu’il a quitté le service. Est-ce que monsieur le connaît?

—Parbleu! si je le connais! En parlant de service, je lui en ai rendu un qui avait son petit mérite.—Est-il au château?

—Oui, monsieur, et sa dame aussi.

—Ah! diantre! sa femme aussi. C’est une demoiselle de Corandeuil, de Provence; est-elle jolie?

—Jolie, dit Mlle Gobillot, en se pinçant les lèvres, cela dépend des goûts. Pour les personnes qui aiment les figures pâles comme un cierge, je ne dis pas. Et puis elle est maigre! Il est sûr qu’il n’est pas difficile d’avoir la taille mince et de paraître bien faite quand on est maigre comme ça.

—Tout le monde ne peut pas avoir vos joues de rose et ces formes enchanteresses, dit à demi-voix le peintre, en regardant son modèle d’un air séducteur.

—Il y en a qui trouvent la sœur de monsieur plus jolie que madame, observa Mme Gobillot, en allongeant pour la cinquième fois la sauce de son filet de bœuf.

—Oh! maman, comment pouvez-vous dire cela! s’écria Reine avec une moue dédaigneuse, Mlle Aline! une enfant de quinze ans! Il est sûr qu’elle ne manque pas de couleurs; mais elle a les cheveux si blonds, si blonds, qu’ils ont l’air rouge. On dirait qu’ils brûlent.

—Ne dites pas de mal des cheveux rouges, je vous prie, interrompit le peintre; c’est une nuance d’un ragoût éminemment artistique, et qui était fort à la mode chez les juifs.

—Chez les juifs, à la bonne heure, mais chez les chrétiens... il me semblait que les cheveux noirs...

—Quand ils sont longs et brillants comme les vôtres, ils sont incomparables, dit le jeune homme, en continuant ses regards assassins.—Madame Gobillot, vous serait-il égal de fermer cette porte? On ne s’entend pas ici. Je suis un peu blasé en fait de musique, et vous avez là dehors deux soprani qui me versent du plomb fondu dans les oreilles.

—C’est Marguerite Mottet et sa sœur. Depuis que notre curé les a mises de la conférence, elles font les belles chanteuses; qu’elles m’assomment avec leur rage de venir vociférer sur mon banc! Mais, patience, quand le père Mottet m’aura payé son avoine, je leur signifierai une évacuation générale.

A ces mots, Mme Gobillot alla fermer la porte pour complaire à son hôte; dès qu’elle eut le dos tourné, celui-ci, se penchant sur sa chaise, avec une hardiesse de Lovelace, déposa un baiser fort tendre sur la joue rose de Mlle Reine, qui ne songea à se retirer que lorsque l’attentat fut consommé.

Le seul témoin de cet incident avait été le petit marmiton. Depuis longtemps ses yeux bleus ne quittaient pas les moustaches et la barbe de l’artiste, devant lequel il semblait plongé dans une admiration profonde. Mais à ce trait inattendu son ébahissement fut au comble, et il laissa tomber la cuiller dans les cendres.

—Eh! Meinherr, as-tu envie de te coucher sans souper comme on te l’a promis? dit le jeune homme, tandis que la belle Reine cherchait à reprendre contenance. Allons, dis-nous une petite chanson, au lieu de me regarder comme si j’étais la girafe. Il a une jolie voix, votre petit cuisinier, madame Gobillot. Allons, Meinherr, un petit air allemand. Six kreutzers si tu chantes juste, la schlague si tu m’écorches les oreilles.

Il se leva en mettant son album sous son bras.

—Et mon portrait? s’écria la jeune fille, la joue encore rouge du baiser qu’elle avait reçu.

Le peintre s’approcha d’elle en souriant et lui dit d’un ton mystérieux:

—Quand je fais le portrait d’une jolie personne comme vous, je ne le termine jamais le premier jour. Si vous voulez me donner une séance demain matin avant que votre mère soit levée, je vous promets d’achever ce croquis d’une manière qui ne vous déplaira pas.

Mlle Reine, que sa mère observait en ce moment, s’éloigna sans mot dire, mais après avoir répondu par un coup d’œil qui n’avait rien de trop désespérant.

—Allons! petit drôle, s’écria l’artiste en pirouettant sur le talon d’un air conquérant: mesure à trois temps; une, deux; partons en levant.

L’enfant commença une chanson alsacienne d’une voix aiguë et sonore.

—Attends donc un moment. Sur quel satané ton chantes-tu ça?—_La_, _la_, _la_, _ut_, _mi_, _la_:—_mi_, en _mi_ majeur, quatre dièzes à la clef. Cré nom d’un petit bonhomme! en voici un de petit bonhomme qui caracole sur les _si_ et les _ut_ dièzes comme Ossian dans les nuages;—un _mi_ suraigu! continua-t-il avec étonnement, tandis que le musicien faisait une tenue sur la tonique à l’octave avec une voix de fausset claire comme du cristal.

L’artiste jeta au feu le cigare qu’il venait d’allumer et se mit à arpenter la cuisine, sans plus faire attention à Mlle Gobillot, un peu piquée de se voir négligée pour un petit tournebroche.

—Une voix rare! disait-il en se promenant à grands pas; _per Bacco!_ une voix fort rare. Avec cela il descend très bas; deux octaves et demie, un timbre net et vibrant, les deux registres bien liés. Ce serait un _primo musico_ admirable. Et puis le petit gaillard a une jolie figure; après souper je le ferai laver pour prendre sa boule. Je suis sûr qu’en moins d’un an de vocalisation il débuterait avec le plus grand succès. Pardieu, c’est une idée!—Pourquoi Gerfaut ne revient-il pas?—Voyons, il dirait fort bien Pippo de la _Gazza_ ou Gemmi de _Guillaume Tell_. Mais il lui faudrait un rôle de début; quel sujet pourrait-on trouver pour y placer un enfant?—Mais pourquoi ce damné de Gerfaut ne rentre-t-il pas?—Un enfant, fille ou garçon; garçon vaudrait mieux; un enfant! Daniel, parbleu; _Viva Daniele!_ La _Chaste Suzanne_, opéra seria en trois actes.—Mme Bégrand était-elle belle dans Suzanne!—Parbleu, si Meyerbeer voulait se charger de la partition, ça lui reviendrait de droit, en qualité de compatriote. Puis, ça lui donnerait occasion de rompre une lance avec Méhul et Rossini; il vous plaquerait là-dessus une couleur hébraïque... carabinée!—Si cet animal de Gerfaut pouvait rentrer!—Voyons quels seraient les personnages: _soprano_, Suzanne; _contralto_, Daniel; les vieillards, deux _bassi_; j’entends déjà d’ici un trio à enfoncer celui de la _Gazza_; quant au _tenore_, c’est naturellement le mari de Suzanne. Il y aurait pour lui une entrée superbe à son retour de l’armée, _cavatina guerriera con cori_.—Mais cet enragé de Gerfaut! il faut que les loups l’aient mangé. S’il était ici, nous bâclerions le scénario entre la poire et le fromage.

En ce moment la porte fut ouverte brusquement.

—Le souper est-il prêt? dit une voix sonore.

—Eh! le voilà, ce cher ami,

O surprise extrême! Grand Dieu! c’est lui-même....

vivant et animé.

—Et affamé, dit Gerfaut en se laissant tomber sur une chaise au coin du feu.

—Veux-tu faire, pour l’Opéra, _la Chaste Suzanne_, drame lyrique en trois actes, musique de Meyerbeer?

—Je veux souper. Madame Gobillot, je me recommande à vous. Grâce à l’air de vos montagnes, je meurs de faim.

—Mais, monsieur; voilà deux heures qu’on vous attend, repartit l’hôtesse en faisant danser successivement toutes ses casseroles.

—C’est vrai, dit l’artiste; passons à la salle à manger.

Già la mensa è preparata.

En soupant je t’expliquerai mon plan. Je viens de trouver dans les cendres un Daniel...

—Mon cher Marillac, laisse là ton Daniel et ta Suzanne, répondit Gerfaut en se mettant à table; j’ai à te parler d’une chose fort importante.

VI

Tandis que les deux amis livrent un combat à mort au maigre souper de Mme Gobillot, il n’est pas superflu d’expliquer en peu de mots leur position et la nature des rapports qui les liaient l’un à l’autre.

Le vicomte Octave de Gerfaut était un de ces hommes de talent et de mérite, qui sont les véritables paladins d’un siècle où la plume la plus légère pèse plus dans la balance sociale que ne ferait l’épée à deux mains de nos aïeux. Il était né dans le midi de la France, d’une de ces bonnes vieilles familles chez qui la fortune diminue à chaque nouveau quartier de noblesse, et dont le nom finit par être tout le bien. Après avoir fait des sacrifices pour lui donner une éducation digne de sa naissance, ses parents ne jouirent pas du fruit de leurs efforts, et Gerfaut se trouva orphelin au moment où il venait de terminer son droit à Paris. Alors il abandonna la carrière dans laquelle son père avait rêvé pour lui la toge rouge bordée d’hermine. Une imagination mobile et colorée, un goût passionné pour les arts, et, plus que tout cela, quelques liaisons contractées avec des gens de lettres, décidèrent sa vocation et le lancèrent comme un ballon perdu dans la littérature.

Sans murmure comme sans découragement, l’ardent jeune homme vida jusqu’à la lie le calice que versent aux néophytes, dans l’âpre carrière des lettres, les éditeurs, les comités de lecture et les bureaux de rédaction. Ce stage, qui pour plusieurs finit par le suicide, ne lui coûta qu’une partie de son patrimoine: il supporta cette perte en homme qui se sent la force de la réparer. Son plan était fait, il le suivit avec persévérance et devint un exemple frappant de la puissance irrésistible qu’acquiert l’intelligence unie à la volonté. Pour lui, la réputation gisait à des profondeurs inconnues sous un sol aride et rocailleux; il fallait, pour y atteindre, creuser une sorte de puits artésien. Gerfaut accepta ce labeur héroïque; pendant plusieurs années il fut à l’œuvre jour et nuit, le front baigné d’une sueur douloureuse, que du bout de l’aile séchait l’espérance. Enfin, la sonde de l’infatigable travailleur frappa la source souterraine vers laquelle tant de généreux esprits se courbent haletants pour ne s’y désaltérer jamais. A ce coup victorieux, la gloire jaillit et, retombant en gerbe lumineuse, fit étinceler un nom nouveau, dont l’éclat avait été trop chèrement payé pour ne pas être durable.

A l’époque dont nous parlons, Octave avait foulé aux pieds toutes les ronces du champ littéraire, et il pouvait choisir parmi les fleurs épineuses, les seules qui croissent en ce terrain. Avec une souplesse de talent qui rappelait parfois le protéisme de Voltaire, il abordait les genres les plus disparates. A une valeur poétique généralement reconnue, ses drames joignaient ce mérite positif qui se résume au théâtre par la locution consacrée: faire de l’argent; aussi les directeurs le saluaient-ils avec respect, tandis que les collaborateurs pullulaient autour de lui comme les oiseaux de basse-cour autour d’un coq généreux dont ils recherchent le patronage. Les journaux payaient au poids de l’or ses articles et ses feuilletons; les revues s’arrachaient les prémices de quelque fragment d’un de ses romans inédits; ses ouvrages, illustrés par Porret et par Tony Johannot, resplendissaient triomphalement derrière les vitraux de la galerie d’Orléans; Gerfaut enfin avait marqué sa place parmi cette douzaine d’écrivains qui s’appellent eux-mêmes, et à juste titre, les maréchaux de la littérature française, dont Chateaubriand est le connétable.

La raison qui avait amené un pareil personnage à cent lieues du balcon de l’Opéra, pour ôter et remettre la pantoufle d’une jolie femme, était-elle un de ces caprices aussi fréquents que passagers dans l’esprit des artistes, ou un de ces sentiments qui finissent par absorber tout le reste de la vie? C’est ce que fera connaître la suite de ce récit.

Le jeune homme assis en face de Gerfaut offrait, au moral comme au physique, un contraste qu’un faiseur de parallèles n’eût pu souhaiter plus complet. C’est une espèce fort répandue aujourd’hui par devers le boulevard de Gand que celle à laquelle appartenait Marillac, et dont il offrait un type assez saillant. Il n’est personne qui n’ait rencontré sur le trottoir un de ces braves garçons destinés à faire de bons officiers, de parfaits négociants, de très suffisants magistrats, mais que, par malheur, l’artistomanie a pris à la gorge. Ordinairement c’est à l’occasion du talent d’un autre qu’ils s’ingèrent d’en avoir. L’un est beau-frère d’un poète, l’autre gendre d’un historien; de là ils concluent le droit d’être poète ou historien à leur tour. Thomas Corneille est le premier modèle de la médiocrité se faisant bel esprit à propos de génie; mais il faut avouer que, parmi nos écrivains d’aventure, fort peu arrivent au rang de Thomas Corneille. Plusieurs, se rendant justice à demi et ne se trouvant pas de fortune à lever bannière, se mettent sous le patronage d’un suzerain auquel ils prêtent foi et hommage. Il n’est pas un des hauts et puissants seigneurs de la _Revue de Paris_ qui n’enrôle une demi-douzaine de ces varlets de bonne volonté pour porter, l’un son grand sabre, l’autre son baudrier, l’autre rien, selon l’étiquette suivie à l’enterrement de Marlborough, si l’on en croit la complainte.

C’était de Gerfaut que Marillac s’était fait le caudataire, et cette vassalité se trouvait rémunérée par quelques bribes de collaboration, miettes tombées de la table du riche; lié avec lui depuis l’École de droit, où ils avaient été compagnons de folies un peu plus que d’études, il s’était jeté à ses côtés dans l’arène littéraire; puis des fortunes différentes ayant accueilli leurs efforts, il était descendu peu à peu du rôle de rival à celui d’écuyer. Talent à part, Marillac était artiste du bec et des ongles, artiste depuis la pointe, ou, pour mieux dire, le plateau de ses cheveux jusqu’à l’extrémité de ses bottes, qu’il eût voulu allonger à la poulaine, par respect pour le moyen âge; car il excellait surtout dans la partie vestimentale de son état et possédait, entre autres mérites intellectuels, les plus longues moustaches de la littérature. S’il n’avait guère l’art lui-même dans le cerveau, en revanche il en avait toujours le nom à la bouche. L’art! pour prononcer ce mot il arrondissait les lèvres comme M. Jourdain pour dire O. Vaudeville ou peinture, poésie ou musique, il faisait de tout, semblable à ces chevaux à deux fins, qui vont également mal à la selle ou au cabriolet. Au sortir du brancard musical, il endossait bravement le harnais littéraire, qu’il regardait comme sa véritable vocation et sa gloire principale. Il signait: «Marillac, homme de lettres»; du reste, à part un profond dédain pour le bourgeois, qu’il appelait épicier, et pour l’Académie française, dont il avait juré de n’être jamais, on ne pouvait lui reprocher de défaut sérieux. Son penchant pour le pittoresque d’expression, qu’il prenait pour saveur artistique, n’était pas toujours, il est vrai, d’excellente compagnie, et son _humour_ dégénérait quelquefois en imitation d’Arnal, la plus fastidieuse de toutes les facéties; mais malgré ces petits travers, son affection du moyen âge et sa passion malheureuse pour le talent, c’était un digne, brave et joyeux garçon, rempli de qualités solides et fort dévoué à ses amis, surtout à Gerfaut. On pouvait donc lui pardonner d’être artiste avant tout, artiste quand même! artiste! malédiction!!!

—Ton histoire sera-t-elle longue? dit-il à Gerfaut, lorsqu’après souper Catherine les eut conduits dans la chambre à deux lits où ils devaient passer la nuit.

—Longue ou courte, que t’importe, puisque tu es condamné à l’écouter!

—C’est que, dans le premier cas, je ferais du grog et chargerais ma pipe; autrement, je me contenterai d’un cigare.

—Prends ta pipe et fais du grog.

—Ohé! de la galiote, s’écria l’artiste en courant après Catherine, ne dégringolez pas l’escalier si vite; on a besoin de vous ici. Ne craignez rien, intéressante Maritorne, vous avez affaire à des jeunes gens qui ont pour principe de respecter la vertu des caméristes de cabaret. Faites-nous seulement le plaisir de nous apporter des verres, du sucre, de l’eau-de-vie ou du kirsch, un bol et de l’eau chaude.

—Les v’là qui voulont d’l’eau chaude, cria la servante, en se jetant tout effarée dans la cuisine; est-ce qu’ils sont malades à c’t’heure?

—Donnez à ces messieurs ce qu’ils demandent, niaise que vous êtes, répondit Mlle Gobillot; ne voyez-vous pas qu’ils veulent faire quelque boisson comme à Paris.

Lorsque tous les objets nécessaires à la confection du grog furent placés sur la table, Marillac en approcha un vieux fauteuil de tapisserie, prit une chaise pour étendre ses jambes, remplaça son béret par un foulard artistement noué, ses bottes par des pantoufles, don de l’amour; et enfin alluma une pipe d’écume de mer à long tuyau recourbé.

—Maintenant, dit-il en s’asseyant, je t’écoute sans cligner la paupière, dût ta narration durer sept jours et sept nuits, comme la création.

Gerfaut fit deux ou trois tours dans la chambre, de l’air d’un orateur qui cherche son exorde.

—Tu sais, dit-il, que les faits ont plus ou moins d’influence sur nous, d’après la disposition d’esprit dans laquelle ils nous trouvent. Pour que tu comprennes l’importance qu’a prise dans ma vie l’aventure dont je veux te faire le récit, il faut que je te dépeigne la situation morale où j’étais lorsqu’elle m’est arrivée; ce sera une espèce de préambule philosophique et psychologique.

—Malédiction! interrompit Marillac, si j’avais su cela, j’aurais demandé un second bol.

—Tu te rappelles, reprit Gerfaut, sans s’arrêter à cette plaisanterie, l’espèce de spleen dont j’eus un accès il y a un peu plus d’un an?

—Avant ton voyage en Suisse?

—Précisément.

—Si j’ai bonne mémoire, dit l’artiste, en ayant l’air de chercher sa réponse dans la spirale de fumée qui s’élevait au-dessus de sa tête, tu étais étrangement maussade et fantasque. N’était-ce pas justement à l’époque de la chute de ton drame de la Porte-Saint-Martin?

—Tu pourrais ajouter celle de notre pièce du Gymnase.

—Je m’en lave les mains. Tu sais bien qu’elle n’est pas allée jusqu’au second acte, et je n’avais pas écrit un mot dans le premier.

—Et guère plus dans le second. Au reste, je prends la catastrophe sur mon compte; cela faisait donc deux chutes complètes dans ce damné mois d’août!

—Deux chutes carabinées, reprit Marillac, qui affectionnait particulièrement cette épithète pittoresque. Il faut dire, pour notre consolation, qu’on n’a jamais vu cabale plus infâme, au Gymnase surtout. Les oreilles m’en tintent encore; de notre loge, j’apercevais dans un coin du parterre un petit gredin en habit noir qui donnait le signal avec un sifflet gros comme un pistolet d’arçon.—Ah! _canaglia!_ si j’avais pu te l’enfoncer dans la gorge!—A ces mots, il déchargea sur la table un coup de poing qui fit danser les verres et les chandelles.