Part 5
—C’est tout à fait pastoral, reprit-elle; mais je croyais qu’on ne voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet, je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée, inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination. C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois, quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas fait berger?
Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi; dans toutes les sentimentales controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne s’agit pas de perdre la partie, pour le petit plaisir d’une riposte bien appuyée; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent égorger à fer émoulu avec cette dextérité qui fait ressembler une coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un moineau tout vif.
Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant Mme de Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la jeune femme paraissait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si elle eût été couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si l’on en croit Homère, de sept peaux de taureau et d’une lame d’airain.
Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse, Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail de ce costume et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Cette idée lui ôta pour un instant sa présence d’esprit; et, au lieu de répondre, il se mit machinalement à tourner son chapeau entre ses doigts, ni plus ni moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire, cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance embarrassée un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle repartie spirituelle, quelle phrase passionnée, pouvait égaler la flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse?
Ce fut en continuant sa plaisanterie d’un ton plus doux que Mme de Bergenheim reprit:
—Cette fois, au lieu de se loger dans une cabane, le dieu des vers est descendu au cabaret. N’est-ce pas à la Fauconnerie que vous avez établi votre quartier général?
—Comment savez-vous cela? dit-il.
—Par le singulier billet de visite que vous avez écrit dans la _Mode_. Ne connais-je pas les armes de votre cachet? Armes parlantes, comme dirait ma tante.
A ces mots, qui faisaient probablement allusion à des lettres lues sans trop de colère, puisqu’on en rappelait le souvenir, Gerfaut reprit courage.
—Oui, répondit-il, je suis logé à la Fauconnerie; mais je n’y puis rester, car je crois que les domestiques de votre château font de cette auberge leur maison de plaisance. Il me faut donc prendre un parti. J’en ai deux à vous soumettre: le premier, c’est que vous me permettiez de vous voir ici quelquefois; il y a des promenades variées; vous sortez seule, cela est donc très facile.
—Voyons le second parti, dit Clémence, en haussant les épaules.
—Si vous ne voulez pas m’accorder ma première demande, je vous conjure de persuader à votre tante qu’elle est malade, et de la mener avec vous à Plombières ou à Bade. La saison n’est pas très avancée, et là, du moins, je pourrais vous voir.
—Finissons ces folies, répondit la jeune femme; je vous ai écouté avec patience, à votre tour, écoutez-moi. Vous serez raisonnable, n’est-il pas vrai? Vous allez me quitter et partir. Vous irez en Suisse, vous retournerez au Montauvert, où vous m’avez vue pour la première fois, et dont je n’oublierai jamais le souvenir, si vous-même ne cherchez pas à me le rendre amer. N’est-ce pas, Octave, vous m’allez obéir? Donnez-moi cette preuve de votre estime, de votre amitié. Vous sentez bien qu’accorder ce que vous me demandez est une chose impossible; croyez qu’il m’en coûte de vous refuser.—Ainsi, dites-moi adieu; et cet hiver, à Paris, vous me reverrez. Adieu!
Elle se leva et lui tendit la main; il la prit; mais, voulant profiter de l’émotion que trahissait la voix de Mme de Bergenheim, il s’écria avec une sorte d’emportement:
—Non! je n’attendrai pas jusqu’à cet hiver le bonheur de vous voir. Je viens de vous soumettre ma volonté; si vous me repoussez, je ne consulterai plus que moi; si vous me repoussez, Clémence, je vous préviens que demain je serai chez vous, assis à votre table, admis dans votre salon.
—Vous?
—Moi.
—Demain?
—Demain.
—Et comment ferez-vous, je vous prie? dit-elle d’un ton de défi.
—C’est mon secret, madame, répondit-il froidement.
Quoique sa curiosité fût vivement excitée, Clémence trouva que toute nouvelle question serait au-dessous d’elle. Elle reprit donc avec une affectation de railleuse indifférence:
—Puisque je dois avoir le plaisir de vous revoir demain, j’espère que vous me permettrez enfin de vous quitter aujourd’hui. Vous savez que je suis souffrante, et c’est montrer peu d’attention que de me tenir ainsi dans l’herbe mouillée.
Elle releva un peu le bord de sa robe et avança la jambe en montrant sa pantoufle, sur laquelle l’abondante rosée dont la pluie avait noyé le gazon avait en effet déposé une quantité de perles liquides. Octave se jeta vivement à genoux, et, tirant de sa blouse un foulard, se mit à effacer les traces de l’orage. Son action fut si rapide, que Mme de Bergenheim resta un moment immobile et interdite; mais, quand elle sentit son pied emprisonné dans la main de l’homme qui venait de lui adresser une déclaration de guerre, sa surprise fit place à un sentiment mélangé d’impatience, de colère et de pudeur. Par un mouvement prompt comme l’éclair, elle se jeta en arrière en retirant la jambe. Par malheur, le pied alla d’un côté, la pantoufle de l’autre.
Un maître d’armes qui voit son fleuret emporté à dix pas de lui par un coup de revers n’éprouve pas une stupéfaction plus grande que celle que ressentit alors Mme de Bergenheim. Son premier geste fut de poser à terre son pied si singulièrement déshabillé; une horreur instinctive de l’humidité un peu boueuse de l’allée la retint à temps. Elle resta donc une jambe en l’air; mais le mouvement qu’elle avait commencé lui fit perdre l’équilibre, et, sur le point de tomber, elle avança la main en cherchant un point d’appui. Cet appui se trouva être la tête d’Octave toujours à genoux. Avec la présomption ordinaire aux amants, il se crut le droit de compléter le secours qu’on semblait lui demander, et passa le bras autour de la taille svelte qui se penchait sur lui.
Clémence se redressa aussitôt en fronçant le sourcil, reprit son aplomb et resta debout sur un seul pied, semblable à l’Amour de Gérard; comme lui, elle paraissait près de s’envoler, tant il y avait de légèreté aérienne dans cette attitude improvisée.
Il se rencontre dans la vie tel accident puéril, tel événement ridicule, contre lesquels lutterait sans succès la gravité du plus imperturbable mandarin. Quand Louis XIV, ce roi si expert en manières souveraines, se coiffait seul sous ses rideaux, avant de s’offrir aux yeux des courtisans du petit lever, il avait senti le danger de ces désarrois de costume qui peuvent compromettre même la majesté royale. Si, d’après une pareille autorité, on doit regarder une chevelure au complet comme indispensable à la dignité humaine, la même raison paraît devoir exister pour la chaussure. Il n’est pas de Sémiramis possible avec un seul soulier.
En moins d’une seconde, Mme de Bergenheim eut compris qu’en cette circonstance de grands airs de pruderie manqueraient infailliblement leur effet. D’ailleurs, le côté plaisant de sa position agissant sur elle-même, elle se sentait hors d’état de maintenir, entre ses sourcils contractés, l’orage qu’elle y avait voulu amasser. Le sourire involontaire qui errait sur ses lèvres s’y fixa et déplissa son front, comme un rayon de soleil dissipe un nuage. Ainsi disposée à la clémence, par réflexion ou par entraînement, ce fut avec une voix très douce et un accent plein de câlinerie qu’elle dit:
—Octave, rendez-moi ma pantoufle.
Gerfaut contempla un moment, d’un œil étincelant, le gracieux visage incliné vers lui avec une expression de prière enfantine; son regard se porta ensuite, d’un air irrésolu, sur le trophée qui lui était resté dans la main. Cette pantoufle, aussi petite que celle de Cendrillon, était grise et non pas verte, l’intérieur doublé de soie rose, et en tout si jolie, si mignonne, si coquette, qu’il semblait impossible que sa maîtresse pût être sérieusement courroucée de la laisser examiner en détail.
—Je vous la rendrai, dit-il enfin, mais à condition que vous me permettrez de la remettre.
—Pour cela, non assurément, reprit-elle d’un ton vif; j’aimerais mieux vous la laisser et m’en retourner ainsi.
Gerfaut secoua la tête, en souriant d’un air d’incrédulité.
—Et le rhume? et votre poitrine délicate? et cette boue ignoble?
Clémence retira précipitamment sous sa robe, au point de le cacher en entier, son pied, sur lequel l’attention du jeune homme lui parut attachée, plus qu’elle ne trouva convenable. Puis, avec l’obstination d’une enfant gâtée:
—Eh bien! dit-elle, je m’en irai à cloche-pied; je sautais fort bien quand j’étais jeune, je dois savoir encore.
Pour donner plus de poids à cette décision, elle fit deux petits bonds avec une grâce et une gentillesse dignes de Mlle Taglioni.
Octave se leva.
—J’ai eu le bonheur de vous voir danser et valser, reprit-il; mais j’avoue que je serais encore plus charmé d’assister à un pas d’un genre si neuf, et que vous exécuteriez pour moi seul.
A ces mots il fit mine de cacher dans sa blouse l’innocent objet de ce débat. A cette démonstration, la jolie danseuse vit qu’une transaction devenait urgente. La voie des concessions est souvent fatale aux femmes comme aux rois; mais que faire quand toute autre est fermée? Obligée, par force majeure, d’accepter les conditions qu’on lui imposait, Clémence voulut du moins couvrir cette défaite d’une dignité suffisante, et sortir de ce mauvais pas avec les honneurs de la guerre.
—Remettez-vous donc à genoux, dit-elle d’un ton hautain, et chaussez-moi, puisque vous l’exigez, pour que cette scène ridicule finisse. Je vous croyais un peu trop orgueilleux pour regarder comme une faveur un privilège de femme de chambre.
—Comme une faveur qu’envieraient tous les rois, répondit Gerfaut d’une voix aussi tendre que celle de Clémence avait été dédaigneuse. Il mit un genou en terre, plaça sur l’autre la petite pantoufle, et parut attendre le bon plaisir de sa belle ennemie. Mais, dans le piédestal qui lui était offert, celle-ci vit sans doute un nouveau sujet de grief, car ce fut avec un redoublement de sévérité qu’elle dit:
—A terre, monsieur; et que cela finisse.
Il obéit sans répondre, après lui avoir lancé un regard de reproche, dont elle fut touchée autant que de cette muette obéissance. D’un air plus gracieux, elle avança son pied, la pointe baissée, et l’insinua dans la pantoufle. Pour être historien véridique, nous devons avouer qu’elle le laissa cette fois entre les mains qui l’étreignaient doucement un peu plus de temps que cela n’était strictement nécessaire. Lorsque Octave eut enfin relevé le quartier avec adresse, mais sans se presser, il se baissa et appuya ses lèvres sur le bas à jours dont les losanges laissaient entrevoir une peau blanche et satinée.
—Mon mari! s’écria Mme de Bergenheim, en entendant tout à coup un bruit de chevaux au bout de l’allée; et, sans ajouter un mot, elle s’enfuit rapidement vers le château. Gerfaut se releva par un mouvement non moins vif et se jeta dans le bois. Un froissement de branches qu’il entendit à quelques pas de lui l’inquiéta d’abord, en lui faisant craindre qu’un témoin invisible n’eût assisté à cet imprudent entretien; mais il fut rassuré par le silence qui régna aussitôt. Après avoir laissé passer le baron et sa sœur, il traversa l’allée en courant et disparut bientôt, à son tour, dans le chemin tortueux de l’autre côté du pont.
V
Une lieue plus bas que le château de Bergenheim, était situé le village de la Fauconnerie, à l’embranchement de plusieurs vallons, dont le principal, au moyen d’une route peu fréquentée, ouvrait une communication entre la Lorraine et la haute Alsace. Cette position avait eu quelque importance dans le moyen âge, à l’époque où les Vosges étaient hérissées de partisans des deux pays, toujours prêts à recommencer la guerre de _border_, plaie éternelle de toutes les frontières. Sur un rocher dominant le village, se trouvaient les ruines du château qui lui avait donné un nom qu’il devait lui-même aux oiseaux de proie, hôtes habituels de ces pics élevés. Pour rendre justice à qui de droit, nous devons ajouter que, de tout temps, les châtelains de la Fauconnerie avaient pris à tâche de justifier cette appellation par des habitudes plus belliqueuses qu’hospitalières; mais, depuis longtemps, le souvenir de leurs prouesses féodales dormait avec leur race sous les décombres du manoir; le château était tombé sans que le hameau se fût agrandi de ses ruines; la pique et l’arquebuse des hommes d’armes n’avaient été remplacées ni par l’aune du comptoir, ni par la chaudière à vapeur de la fabrique; de bourg considérable, la Fauconnerie était devenue village médiocre et ne présentait de remarquable que les ruines mélancoliques de son château.
Au milieu d’une nature pittoresque, il était impossible d’imaginer rien de plus prosaïquement misérable que les maisons dont la route se trouvait bordée d’une manière assez régulière; leur étage unique et écrasé, l’uniformité des toits de chaume noircis par la pluie, les maigres jardinets entourés d’un petit mur sec, et qui la plupart n’offraient pour végétation qu’un carré de choux et quelques plates-bandes de haricots, donnaient l’idée de l’existence pauvre et rabougrie de leurs habitants. Après l’église, que l’évêque de Saint-Dié avait fait reconstruire presque en entier, et la cure, qui avait naturellement partagé cette heureuse fortune, une seule maison s’élevait au-dessus de la condition de chaumière: c’était l’auberge de la Femme-sans-Tête, qui florissait alors sous le gouvernement de Mme Gobillot, femme forte, et ne ressemblant en rien au nom de son établissement.
Une grande enseigne partageait avec l’inévitable bouchon de genévrier l’honneur de décorer la porte d’entrée, et justifiait une dénomination qu’on eût pu regarder comme irrespectueuse pour le beau sexe. Le dessin primitif avait été rehaussé de couleurs éclatantes par l’artiste chargé des restaurations de l’église. Cette alliance du profane et du sacré avait, il est vrai, scandalisé le succursaliste desservant la paroisse, mais sans qu’il osât se plaindre trop haut, car Mme Gobillot était une des puissances du lieu. Une femme en robe rose, à grands paniers, et montée sur d’immenses patins, étalait donc solennellement sur l’enseigne l’éclat rajeuni d’un costume de 1750; un énorme éventail vert, qu’elle tenait à la main, lui cachait totalement le visage, et c’était ce caprice du peintre qui avait valu à l’auberge le nom qu’elle portait.
A droite de cette figure originale était peint, d’une manière fort régalante, un pâté dont le couvercle laissait sortir un trio de têtes de bécasses, ce qui lui donnait un faux air de la couronne de Créquy, fermée, comme chacun sait, par trois cous de cygne; plus loin, sur un lit de cresson, nageait une espèce de monstre marin, carpe ou esturgeon, truite ou crocodile. Le côté gauche du tableau n’était pas moins succulent: un poulet rôti, couché sur le dos, la tête sous l’aile, et levant au ciel, d’un air piteux, ses pattes mutilées, avait pour acolyte un buisson d’écrevisses d’un trop beau rouge pour n’être pas fraîchement cuites. Le tout était entremêlé de bouteilles et de verres pleins de vin. Aux extrémités, deux cruchons de grès, sergents serre-files de ce peloton gastronomique, avaient fait sauter leurs bouchons, qui volaient encore dans l’espace, tandis qu’une mousse blanche jaillissait de leurs cous étroits comme des naseaux d’un dauphin, et retombaient majestueusement après avoir décrit une longue parabole.—Enseigne fallacieuse!
Un remords de conscience, ou le désir de se mettre à l’abri de tout reproche de la part des consommateurs, avait fait placer, sur l’appui d’une des fenêtres, à côté de la porte, une étagère grillée qui donnait une idée beaucoup plus juste des ressources du logis. Quelques œufs dans une assiette, un morceau de pain dont David eût armé sa fronde avec le plus grand succès, une bouteille de verre blanc laissant apercevoir un liquide de même couleur, destiné à représenter le kirsch en indigène, mais qui n’était en réalité que de l’eau, formaient le prospectus d’un repas d’anachorète, au niveau duquel il était difficile que les ressources de la cuisine ne se maintinssent pas.
Une porte cochère conduisait dans la cour et aux écuries les voituriers, principaux habitués du lieu; une autre, celle que couronnait l’enseigne fastueuse, était flanquée de deux bancs de pierre et ouvrait directement dans la cuisine, qui, à sa destination spéciale, joignait les honneurs de salon de compagnie. Une cheminée, à manteau énorme, sous lequel pouvait se chauffer toute une famille, occupait le milieu d’un des côtés. A l’un de ses coins, un four déployait sa gueule noire, que masquaient en partie les pelles et les fourgons employés à son usage. Deux ou trois jambons, suspendus à des poutrelles et consciencieusement fumés, annonçaient qu’on pouvait, sans crainte de famine, attendre les massacres gastronomiques de la Saint-Martin. Vis-à-vis la fenêtre, un dressoir en chêne ciré, aussi gothique de forme que de nom, étalait un grand luxe d’assiettes à larges fleurs et de petits verres octogones, qui ne rappelaient que de fort loin les cristaux de Baccarat et la porcelaine de Sèvres. Un banc de cuisine, quelques chaises de bois et des fourneaux devant la fenêtre complétaient l’ameublement.
De la cuisine on passait dans une autre salle, dont une table permanente, entourée de bancs, occupait toute la longueur. Le papier, primitivement vert, mais devenu à peu près gris, était orné d’une demi-douzaine de cadres à bordures noires, représentant cette histoire du prince Poniatowski, qui partage avec Paul et Virginie et Guillaume Tell l’honneur de décorer les cabarets de village. A l’étage supérieur, car cette demeure aristocratique avait un premier, plusieurs réduits parfaitement dignes des rouliers, auxquels ils étaient destinés, donnaient sur un long corridor que terminait une chambre à deux lits, assez propre; appartement d’honneur réservé pour les hôtes distingués que leur mauvaise étoile conduisait dans ce pays perdu.
Ce soir-là, l’auberge de la Femme-sans-Tête offrait un aspect de vie inaccoutumé; les bancs, de chaque côté de la porte, étaient garnis de paysannes teillant le chanvre, de garçons du village et de trois ou quatre voituriers fumant gravement dans des brûle-gueules noirs comme du charbon. Cette honorable société avait fait trêve aux propos galants pour écouter deux jeunes filles qui glapissaient à l’unisson, et du ton le plus lamentable, la romance connue dans ce pays des grands et des petits:
Au château de Béfort Il est trois jolies filles, etc.
Le foyer qui brillait à travers la porte ouverte laissait ce groupe dans l’ombre et concentrait sa clarté sur quelques figures dans l’intérieur de la cuisine. C’était d’abord Mme Gobillot en personne, la tête couverte d’un immense bonnet et portant un tablier blanc par-dessus son jupon rouge. D’un air fort important, elle allait des fourneaux au dressoir, et du dressoir à la cheminée. Une grosse petite servante disparaissait fréquemment par la porte de la salle à manger, où elle paraissait préparer le couvert pour un festin de première classe. Avec l’habileté particulière aux soubrettes de province, elle faisait trois voyages pour porter deux assiettes, et soufflait à la peine comme un marsouin, tandis que l’épatement effaré de sa large figure annonçait que toutes les fibres de son intelligence étaient soumises à une tension inaccoutumée.
Devant la cheminée, et sur les fourneaux, le bouillonnement intérieur de trois ou quatre casseroles faisait entendre une harmonie culinaire dans laquelle Hoffmann eût trouvé une symphonie complète. Un poulet d’assez bonne mine tournait à la broche, ou, pour mieux dire, la broche et sa victime étaient tournés par un garçon d’une dizaine d’années, qui, d’une main, faisait aller la manivelle, et de l’autre, armée d’une grande cuiller à pot, arrosait le rôti d’un air fort intelligent.
Mais deux des principaux personnages de ce tableau étaient sans contredit une espèce de demoiselle paysanne et un jeune homme assis en face d’elle, qui paraissait occupé à faire son portrait. Aux prétentions, à l’élégance de la jeune personne, on reconnaissait facilement la fille de la maîtresse du logis, Mlle Reine Gobillot, dont la passion pour les gravures de la _Mode_ avait excité à un si haut point le courroux de Mlle de Corandeuil. Droite et roide sur son tabouret comme un caporal prussien au port d’armes, elle maintenait sur ses lèvres un sourire excessivement gracieux, et faisait ressortir, par le plus grand effacement d’épaules possible, les agréments d’un corsage qui eût fait honneur à une houri de Mahomet.
Le jeune peintre, au contraire, était assis, avec un abandon artistique, en équilibre sur une chaise qui ne portait que sur deux pieds, et les talons appuyés contre la cheminée; sa taille, assez replète, était serrée par une étroite redingote en velours noir; un très petit béret de même étoffe lui cachait le côté droit de la tête et laissait à découvert, de l’autre, le luxe d’une chevelure brune, aplatie et partagée sur le front à la Périnet-Leclerc. Cette coiffure, accompagnée de longues moustaches et d’une barbe pointue qui ne couvrait que le menton, donnait à la figure joviale et rubiconde de l’étranger la physionomie moyen âge qu’il avait sans doute ambitionnée. Cet artiste voyageur dessinait, dans un album placé sur ses genoux, avec un laisser-aller qui indiquait une parfaite confiance dans ses talents. Un cigare, habilement maintenu dans un des coins de sa bouche, ne l’empêchait pas de roucouler entre chaque bouffée quelque phrase d’airs italiens dont il paraissait posséder un répertoire complet. Malgré cette triple occupation, il soutenait la conversation avec son modèle du ton d’aisance d’un homme qui, comme César, eût dicté au besoin à quatre secrétaires à la fois.
Dell’ Assiria, ai semidei Aspirar...
—Je vous ai déjà priée, mademoiselle Reine, de ne pas faire ainsi la bouche en cœur; cela vous donne un air Watteau, radicalement bourgeois.
—Quel air est-ce que cela me donne? répondit Mlle Gobillot avec inquiétude.
—L’air Watteau, Régence, Pompadour, comme il vous plaira. Vous avez la bouche grande, et il faut lui laisser, s’il vous plaît, son chic naturel.
—J’ai la bouche grande, moi? s’écria Reine rougissant de dépit; comme c’est poli pour un monsieur de Paris!
Et elle se pinça les lèvres au point de les réduire à la dimension d’une cerise de Montmorency.