Part 4
Aline s’arrêta court au milieu de sa danse et rougit un peu; au lieu de répondre, elle voulut caresser le carlin, car elle savait comme Rousselet que c’était le moyen le plus sûr d’adoucir le cœur de sa maîtresse. Cette fois la câlinerie fut en pure perte.
—Ne touchez pas Constance, je vous prie, s’écria la vieille fille, comme si elle eût vu quelque poignard levé sur l’objet de sa tendresse, ne salissez pas cette pauvre bête. Quelle horreur avez-vous donc aux doigts? sortez-vous d’une fabrique d’indigo?
La jeune pensionnaire, rougissant de plus en plus, regarda ses jolies mains, un peu barbouillées en effet, et se mit à les essuyer avec un mouchoir brodé qu’elle tira d’une poche de son amazone.
—C’est au billard, répondit-elle à demi-voix, c’est du bleu; on en frotte le cuir pour faire de l’effet et caramboler.
—Faire de l’effet! caramboler!... Faites-nous la grâce de vos termes d’argot, reprit Mlle de Corandeuil, qui semblait devenir plus acariâtre à mesure qu’augmentait la confusion de la jeune fille; quelle belle éducation pour une demoiselle! et l’on sort du Sacré-Cœur! et l’on a eu cinq prix, il n’y a pas quinze jours! Je ne sais en vérité à quoi pensent ces dames... Et maintenant je suppose que vous allez monter à cheval. Le billard et le cheval, le cheval et le billard! C’est beau! c’est admirable!
—Mais, mademoiselle, dit Aline en levant ses grands yeux bleus, près de pleurer, nous sommes en vacances, et ce n’est pas mal faire, je crois, que de jouer avec mon frère; il n’y a pas de billard au Sacré-Cœur, et c’est si amusant! C’est comme l’équitation: le médecin dit bien qu’elle ne peut que m’être très salutaire, et Christian croit que cela me fera encore un peu grandir.
La jeune fille, en disant ces mots, se retourna pour jeter un coup d’œil sur la glace, afin de voir si, depuis la dernière fois qu’elle s’était regardée, et il n’y avait pas fort longtemps, l’espoir de son frère s’était réalisé; car la petitesse de sa taille était son principal désespoir. Mais ce regard fut rapide comme l’éclair, tant elle craignait que la sévère demoiselle ne trouvât, dans cet acte de coquetterie, le texte d’un nouveau sermon.
—Vous n’êtes pas ma nièce, et je m’en applaudis, reprit Mlle de Corandeuil; je suis trop vieille pour recommencer une éducation; grâce au ciel, c’est bien assez d’une. Je n’ai aucune autorité sur vous, et votre conduite regarde votre frère. Les avis que je vous donne sont donc tout à fait désintéressés; vos amusements ne me paraissent pas être ceux qui conviennent à une jeune personne bien élevée; il est possible que ce soit la mode du jour, ainsi je ne vous en parlerai plus; mais voici quelque chose de plus sérieux, et sur quoi je vous engage à réfléchir. Dans ma jeunesse, une demoiselle n’écrivait jamais qu’à ses père et mère. Vos lettres à votre cousin d’Artigues sont une inconséquence—ne répondez pas—sont une inconséquence dont je vous conseille de vous corriger.
Mlle de Corandeuil se leva, récapitulant que, dans la matinée, elle avait trouvé moyen de sermonner assez vertement trois personnes, et que par conséquent elle ne pouvait pas dire comme Titus: «J’ai perdu ma journée.» Ce fut donc avec un contentement d’elle-même, égal à la majesté de sa démarche, qu’elle sortit du salon escortée de son carlin, après avoir adressé à la jeune fille une révérence ironique, que celle-ci ne se crut pas obligée de lui rendre.
—Votre tante est-elle méchante! s’écria Mlle de Bergenheim, dès qu’elle fut seule avec sa belle-sœur. Christian dit qu’il ne faut pas y faire attention, parce que toutes les femmes deviennent ainsi quand elles ne se marient pas. Pour moi, je sais bien que, quand même je resterais fille toute ma vie, je ne chercherais jamais à faire de la peine à quelqu’un.—Inconséquente! Quand elle ne sait plus que me dire, elle me gronde à cause de mon cousin. C’est bien la peine pour ce que nous nous écrivons! Dans sa dernière lettre, Alphonse ne me parle que des perdreaux qu’il tue et de son uniforme de chasse: il est si enfant!—Mais répondez-moi donc; vous restez assise sans rien dire; est-ce que vous êtes aussi fâchée contre moi?
Elle s’approcha de Clémence et voulut s’asseoir sur ses genoux; mais celle-ci se leva pour éviter cette tendre familiarité.
—Vous avez donc gagné Christian, dit-elle d’un ton distrait, et maintenant vous allez monter à cheval?—Votre robe vous va fort bien.
—Vraiment? oh! je suis contente! reprit la jeune fille en se plaçant devant la glace pour y contempler sa gracieuse personne; elle se posa dans son corsage, drapa les larges plis de sa robe, arrangea son voile qui flottait en désordre, enfonça son chapeau d’un air un peu plus tapageur qu’il n’était déjà placé, se retourna de trois quarts pour mieux juger de l’effet de son costume, fit en un mot les mille petites mines coquettes que toutes les jolies femmes apprennent en venant au monde. Au total, elle parut assez contente de son examen, car elle sourit à sa figure en laissant voir une mignonne rangée de dents blanches comme du lait.
—Je me repens maintenant, dit-elle, de n’avoir pas fait venir un chapeau noir; j’ai les cheveux si clairs que ce gris me rend très laide. Ne trouvez-vous pas? Mais répondez-moi donc, Clémence; on ne peut pas vous arracher une parole aujourd’hui: est-ce que vous avez votre migraine?
—Un peu, répondit Mme de Bergenheim, pour donner un prétexte à sa préoccupation.
—Eh bien, vous devriez monter à cheval et venir avec nous jusqu’au bois de la Corne; le grand air vous ferait du bien. Voyez comme le temps est beau maintenant; nous galoperons tout le long des platanes; voulez-vous? Vous voulez, n’est-ce pas? Je vous passerai votre robe, et dans cinq minutes vous serez prête. Je vais dire à Christian de faire seller votre cheval; écoutez, je l’entends déjà dans la cour; venez donc.
Aline, prenant sa belle-sœur par la main, l’entraîna dans une autre chambre, derrière le salon, et ouvrit une fenêtre pour voir ce qui se passait au dehors, où retentissaient des claquements de fouet et les voix de plusieurs personnes. Un domestique promenait dans la cour un cheval de haute taille qu’il venait de sortir de l’écurie; le baron en tenait par la bride un autre plus petit, et portant une selle de femme, dont il examinait les sangles avec attention. En entendant ouvrir la fenêtre au-dessus de sa tête, il se retourna et s’inclina devant Clémence avec une affectation de galanterie chevaleresque.
—Vous nous tenez donc toujours rigueur? lui dit-il.
—C’est Titania que monte Aline, répondit Mme de Bergenheim, en faisant un effort pour parler; je suis sûre qu’elle finira par lui jouer quelque tour.
La pensionnaire du Sacré-Cœur, qui aimait Titania de prédilection, parce que la jument ombrageuse avait pour elle l’attrait du fruit défendu, poussa du coude sa belle-sœur, en lui faisant la moue.
—Aline n’a peur de rien, repartit Bergenheim, et nous l’enrôlerons dans les hussards dès qu’elle sera sortie de son couvent. Allons, Aline.
A cet appel, la jeune fille embrassa la baronne, releva la queue de sa robe pour ne pas s’y empêtrer les pieds, et se mit à courir avec une rapidité qui rendait croyable le vol de Camille sur les épis. Un moment après, elle était dans la cour, caressant le cou de sa chère jument brune.
—A cheval! dit Christian.
Prenant le pied de sa sœur dans une main large comme un étrier turc, il l’enleva de l’autre bras et la posa sur la selle aussi facilement que si elle eût été un enfant de six ans. Lui-même alors monta sur son grand cheval de bataille et salua sa femme une seconde fois; puis il se plaça à droite d’Aline quand il vit qu’elle était prête, donna un coup de cravache à Titania en piquant des deux, et le couple, partant au galop, disparut presque aussitôt dans l’avenue tournante qui venait aboutir à la grande porte de la cour.
Dès qu’ils furent hors de vue, Clémence entra dans sa chambre, prit un châle sur son lit et descendit rapidement aux jardins par un escalier dérobé.
IV
L’APPARTEMENT de Mme de Bergenheim occupait le premier étage d’une des ailes du château, du côté du couchant. Au rez-de-chaussée se trouvaient la bibliothèque, une salle de bain et quelques chambres sans destination actuelle. Les fenêtres, agrandies et régularisées, avaient un aspect moderne, mis en harmonie avec le reste du bâtiment au moyen d’un badigeon grisâtre. Au pied de cette façade, une pelouse, entourée de massifs et couverte d’orangers en caisse, formait une sorte de jardin anglais, sanctuaire de verdure réservé à la maîtresse du château, et qui lui apportait en tribut chaque matin le parfum de ses fleurs et la fraîcheur de ses ombrages. A travers les cimes des sapins et le feuillage de quelques tulipiers dominant les groupes d’arbustes, l’œil pouvait suivre les méandres de la rivière qui disparaissaient enfin dans le haut du vallon. C’était cette vue pittoresque et d’un horizon plus ouvert que celui des autres perspectives qui avait décidé la baronne à choisir pour sa demeure particulière cette partie du gothique manoir.
Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes, au bord de l’eau. Celle allée décrivait une courbe autour du jardin anglais et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale; dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres gigantesques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt épaississaient leurs futaies, tantôt s’ouvraient en clairières, donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni. Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose, en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille, communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction, privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la vieille Marceline, il était difficile d’apercevoir de loin cette tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eu le cœur bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un instant d’examen, eût regretté ses pas.
Mme de Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes, d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil, elle paraissait à peine jolie; au second, elle excitait une attention involontaire; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui eussent paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en nuances et en oppositions. Les cheveux, d’un châtain clair et doux, s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste régnait dans la bouche: le peu de distance qui la séparait du nez eût paru, d’après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d’une volupté angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté. L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sous leurs paupières, n’eussent fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une inexprimable douceur.
L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui donne le sien a son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste dans l’orgueil, ou de plus exalté dans la tendresse, on pouvait tout supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour lesquelles on dédaigne les concerts du ciel; mais peut-être se fût-il trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux!
En ce moment, la rêverie de Mme de Bergenheim rendait plus impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Était-ce l’ennui dont elle avait fait l’aveu à sa tante? Mais cette maussade habitude de l’âme se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or les yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus intense, et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent revêtu en sortant une forme perceptible.
Était-ce mélancolie? La plainte monotone du torrent, dans les bois le chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs, enfin à toute cette nature élégiaque, Mme de Bergenheim n’accordait ni un regard ni un soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif; c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.
Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit. Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Mme de Bergenheim, le corps jeté en arrière et les yeux très ouverts, le regardait d’un air plus agité que surpris.
—C’est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps perdue et que je retrouve!
—Quelle folie, monsieur! répondit-elle d’un ton très bas et en étendant la main pour l’arrêter.
—De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler, m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet instant! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin de vous, loin du ciel! deux mois de tristesse, de chagrin, de malheur!—Mais vous êtes pâle! Avez-vous donc souffert aussi?
—Beaucoup, en ce moment.
—Clémence!
—Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton très sérieux.
—Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine?
Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut saisir une main aussitôt retirée. Mme de Bergenheim écoutait avec peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut comprit cette pantomime. Étudiant à son tour la localité, il eut promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un des massifs du parc. Un banc rustique, adossé contre un grand chêne au bord de la lisière, semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la solitude ou parler d’amour. De là l’on pouvait voir venir le péril, et, en cas d’alarme, le bois offrait un asile à peu près sûr. Assez expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette position, le jeune homme se dirigea de ce côté sans affectation, tout en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère, soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle-même, Mme de Bergenheim se mit à marcher près de lui.
—Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai souffert en ne vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour, je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh! dites que je me suis trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me pardonnez de vous avoir suivie! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez; mais si vrai, si dévoué!
Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en secouant sa jolie tête comme fait un enfant qui entend bourdonner une guêpe dont il redoute la piqûre; puis, comme ils étaient arrivés devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée:
—Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont qu’il faut prendre.
Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait été partagée.
—Écoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard suppliant, j’ai tant de choses à vous dire! De grâce, accordez-moi un seul instant.
—Et après, vous m’obéirez?
—Quelques mots seulement, et je ferai ensuite tout ce que vous voudrez.
Elle hésita un moment; puis, la conscience sans doute tranquillisée par cette promesse, elle s’assit en faisant à M. de Gerfaut un signe de la main pour lui permettre de suivre son exemple.
Le jeune homme ne se fit pas répéter cette invitation et se plaça hypocritement à l’un des bouts du banc.
—Maintenant parlons raison, dit-elle d’un ton calme. Je suppose que vous allez en Allemagne ou en Suisse, et qu’en passant près de chez moi vous avez voulu m’honorer d’une visite. Je dois être fière d’une marque de souvenir de la part d’un homme aussi célèbre que vous, quoique vous ayez un peu caché vos rayons. A la campagne nous ne sommes pas fort sévères sur le costume; mais, en vérité, le vôtre est tout à fait sans cérémonie. Dites-moi, où avez-vous trouvé cette coiffure de Colin?
Ces dernières paroles furent prononcées avec la gaieté d’une jeune fille insouciante et moqueuse.
Gerfaut sourit agréablement, mais il ôta son chapeau. Sachant l’importance que les femmes attachent aux petites choses et quelle irréparable impression peut produire, dans les moments les plus pathétiques, une cravate mise bourgeoisement ou une botte mal cirée, il ne voulut pas compromettre son éloquence par une coiffure ridicule. Il se passa donc la main dans les cheveux en les relevant sur son front large et bien ouvert, et répondit doucement:
—Vous savez bien que je ne vais ni en Allemagne ni en Suisse, et que Bergenheim est le terme de mon voyage, comme il en a été le but.
—Alors, voulez-vous me faire le plaisir de me dire quelle a été votre intention en vous permettant cette démarche, et si vous avez réfléchi à ce qu’elle a d’étrange, d’inconsidéré, d’extravagant de toute manière?
—Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu, parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme, et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre voix si douce; parce que vivre loin de vous m’est impossible; parce que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me pardonniez pas?
—Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez-vous de moi si vous pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand je serais assez folle pour cela,—ce qui ne sera jamais,—à quoi cela vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions! Mon Dieu! que vous me tourmentez! que vous me rendez malheureuse!
—Votre tante ne sort jamais; elle ne me verra donc pas, à moins que je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de danger.
—Mais ses domestiques qu’elle a amenés! mais le mien qui vous a vu chez elle! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.
—Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaisse sous ce costume! Ne craignez donc rien, je serai si prudent! Pour le bonheur de vous apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de bûcheron.
Mme de Bergenheim sourit dédaigneusement.