Part 34
«Rien ne saurait donner une idée de l’enthousiasme qu’a excité hier au soir au Théâtre-Français la première représentation du nouveau drame de M. de Gerfaut. Jamais cet écrivain, dont les lettres déploraient depuis trop longtemps le silence, ne s’est élevé si haut. On annonce son départ pour l’Orient qu’il a l’intention de visiter depuis plusieurs années. Espérons que ce voyage tournera au profit de l’art et de nos jouissances, et que les belles et chaudes contrées de l’Asie seront une mine d’inspirations nouvelles pour le poète célèbre qui a marqué si glorieusement sa place à la tête de notre littérature...»
Le dernier vœu de Bergenheim a été réalisé: l’honneur de son mariage est resté sauf; nul n’a outragé d’un sourire incrédule la pureté du linceul de Clémence; et le monde n’a pas refusé à leur double tombe la considération banale dont il avait entouré leur existence. Au dénouement sanglant de cette dérision sociale qu’on nomme mariage de convenance, chacun des époux a subi la fatalité de sa condition particulière; l’un est mort, gladiateur du préjugé qui coud l’honneur de l’homme à la fragilité de la femme; l’autre victime des mœurs qui font de la jeune fille une marchandise ayant un cours où un seul chiffre est oublié—le cœur! Tous deux ont accompli leur destinée.
Octave de Gerfaut poursuit la sienne sur cette route de la renommée où l’on marche le front illuminé, mais les pieds saignants; car le sort inflige toujours au talent une souffrance qui en soit l’expiation. Le plus souvent, c’est le cœur qui paye les couronnes de la tête. Le génie réussit mal dans ses tendresses; il porte malheur à ce qu’il aime. Mirabeau, Byron, tous les hommes d’esprit hardi et d’âme énergique ont exercé ce don funeste; tous ont rendu douleur pour amour, désespoir pour dévouement.—C’est que l’auréole est de la nature de la foudre, elle brûle de sa flamme l’imprudente qu’éblouit son rayon; c’est que le bonheur n’éclôt guère dans le sillon tracé par ces hommes qui suivent une étoile; pour eux, les femmes sont un rêve, un caprice, une passion peut-être, mais jamais un but. La gloire, voilà le but; et ils y vont, n’importe quels anges ils blessent dans leur course et laissent par le chemin mourants et désespérés. Le navire qu’on met à flot s’inquiète-t-il des guirlandes qui le décorent? Tombent les fleurs! la mer est là! Sans doute c’est une triste loi, celle qui trempe le talent dans l’égoïsme pour qu’il porte plus loin; c’est la loi qui veut que le boulet soit de fer.
La mort de Clémence n’a donc pas brisé l’existence de celui qui l’aima; il a laissé cette tombe sur sa route et s’est remis en marche; mais le crêpe qu’il porte depuis ce jour est de ceux qu’on n’ôte jamais. Et comme l’âme du poète se reflète toujours sur ses œuvres, le monde assiste à ce deuil sans être initié à son mystère; là où déborde le calice amer du souvenir, il croit à une veine nouvelle ouverte dans le cerveau de l’écrivain. Chaque jour Octave reçoit des félicitations sur cette corde noire, richesse récente de sa lyre, dont la vibration surpasse en tristesse mortelle les soupirs de René et les rêveries d’Obermann. Nul ne sait que les pages amères pour lesquelles il se passionne sont écrites sous l’inspiration d’une vision funèbre, et que cette couleur mélancolique et sombre qu’il prend pour fantaisie d’imagination a été délayée dans le sang et broyée sur le cœur.
FIN
TABLE
GERFAUT
Pages I
... _Le voyageur écarta les branches dont il était couvert_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 13
V
... _Gerfaut obéit sans répondre, après avoir lancé à Clémence un regard de reproche_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 66
VI
... _Je voulus l’entraîner, mais au bout de quelques pas je la sentis chanceler_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 109
VIII
... _Gerfaut essuyait, avec un foulard, le sang qui coulait de son front_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 145
IX
... _Clémence tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 160
XVI
... _Les doigts blancs et effilés de la clef de_ sol _furent en prison dans ceux de la clef de_ fa...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 272
XVIII
... _Gerfaut passa la main derrière la tête charmante posée sur son sein_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 309
XIX
... _Christian poussa Lambernier dans le sentier qu’il lui avait indiqué_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 387
XXV
... _Au même instant un coup de feu se fit entendre_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 463
XXVI
... _Clémence s’était avancée sur le balcon, appuyée sur la balustrade_...—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE 476
FIN DE LA TABLE.
┌────────────────────────────────────────────────────────────────────┐ │ Note de transcription: │ │ │ │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │ │ corrigées. │ │ │ │ Les mots en italiques sont _soulignés_. │ │ │ │ L’accent circonflexe (^) dénote des caractères en exposant. │ │ │ │ Les illustrations qui coupaient des paragraphes ont été │ │ réinstallées entre des paragraphes. │ │ │ │ Autres corrections: │ │ Page 6: régugulier → régulier (… en disque presque régulier, il │ │ était facile….) │ │ p. 16: samis → samit (… aux robes de soie ou de samit….) │ │ p. 90: la quelle → laquelle (… dans laquelle ils nous trouvent.) │ │ p. 93: habitueltement → habituellement (… des sources │ │ habituellement engourdies….) │ │ p. 187: poitr → poitrine. Si Bergenheim (… si Bergenheim le │ │ voyait.) │ │ p. 247: couvulsif → convulsif (…les étouffements d'un délire │ │ convulsif….) │ │ p. 272: Reischstadt → Reichstadt (… la valse du duc de │ │ Reichstadt….) │ │ p. 281: orgaisation → organisation (… qu’une organisation fatale │ │ porte….) │ │ p. 304: eamdem → eandem (Speluncam Dido dux et trojanus eandem….) │ │ p. 324: bon → bond (… le Provençal fit un bond de côté….) │ │ p. 335: réfléter → refléter (… se refléter dans la rivière….) │ │ p. 340: réflétait → reflétait (… leur claret se reflétait avec │ │ mille ….) │ │ p. 365: bus → bu (Ils ont tous bu comme des cochers….) │ │ p. 371: obtitent → obtint (Mais il n’obtint pour réponse ….) │ └────────────────────────────────────────────────────────────────────┘