Part 30
—Je vous ai offensé, dit-il, c’est à vous de régler la réparation que je vous dois.
—Il n’en est qu’une possible, monsieur. Le sang seul peut laver la boue; vous le savez comme moi. Vous m’avez déshonoré, vous me devez votre vie pour cela. Si le sort vous favorise, vous serez débarrassé de moi, et j’aurai eu tort de toutes les manières.—Il y a quelques arrangements à prendre, nous allons nous en occuper sur-le-champ, si vous le trouvez bon.
Il avança un fauteuil qu’il offrit à Gerfaut et en prit un autre pour lui-même. Ils s’assirent de chaque côté d’un bureau qui occupait le milieu de la chambre, et ce fut avec une égale apparence de sang-froid imperturbable et de politesse hautaine qu’ils s’apprêtèrent à discuter ce débat meurtrier.
—Je n’ai pas besoin de vous répéter, dit Octave, que j’accède d’avance à tout ce qu’il vous conviendra de décider: les armes, le lieu, les témoins...
—Écoutez-moi, interrompit Bergenheim; tout à l’heure vous m’avez parlé en faveur de cette femme, de manière à me faire penser que vous ne voudriez pas la perdre aux yeux du monde; j’espère donc que vous accepterez la proposition que je vais vous soumettre. Un combat ordinaire entre nous éveillerait des soupçons et conduirait infailliblement à la découverte de la vérité; on lui chercherait un prétexte plausible, quel que fût celui que nous voulussions lui donner devant les témoins. Entre un jeune homme reçu dans une maison et un mari, vous le savez, il y a un motif de duel qui saute aux yeux d’abord. De quelque manière que le nôtre se terminât, l’honneur de cette femme resterait sur le terrain avec le mort, et c’est ce que je veux éviter, car elle porte mon nom.
—Expliquez-moi votre volonté, répondit Octave, ne sachant où son adversaire en voulait venir.
—Vous savez, monsieur, reprit Bergenheim de sa voix toujours impassible, qu’un article de la loi me donnait, il y a un instant, le droit de vous tuer, moyennant une peine assez faible; je ne l’ai pas fait pour deux raisons: d’abord un gentilhomme se sert d’épée et non de poignard, et puis votre cadavre m’eût embarrassé.
—La rivière n’est-elle pas là? interrompit Gerfaut avec un étrange sourire.
Christian le regarda un instant fixement et reprit ensuite d’une voix légèrement altérée:
—Au lieu d’user de mon droit, je vais risquer ma vie contre la vôtre. Le danger est le même pour moi qui ne vous ai jamais insulté, que pour vous qui m’avez fait l’outrage le plus sanglant dont un homme puisse flétrir l’existence d’un autre. De la sorte la partie est déjà inégale; mais vous comprendrez que si une seule personne au monde pouvait soupçonner la raison de notre duel, elle le deviendrait mille fois davantage. Vous ne risqueriez pas plus, tandis que moi, survivant ou mort, je serais publiquement déshonoré. Or je veux bien jouer mon sang, mais non pas mon honneur.
—Si c’est un duel sans témoins que vous désirez, j’y consens; j’ai une confiance entière en votre loyauté, et j’espère que vous accorderez le même sentiment à la mienne.
Christian fit une légère inclination de tête et continua:
—C’est plus qu’un duel sans témoins, car il faut que le résultat puisse être regardé comme un accident; c’est le seul moyen d’empêcher l’éclat et le scandale que je redoute. Voici ce que j’ai à vous proposer: vous savez qu’il y a demain une chasse aux sangliers, au bois des Mares; lorsqu’on se postera, nous nous placerons tous deux, à un endroit que je connais, où nous serons hors de la vue des autres chasseurs. Quand les sangliers seront ramenés par les traqueurs et franchiront l’enceinte, nous ferons feu l’un sur l’autre au signal convenu. De cette manière, le dénouement, quel qu’il soit, passera pour un de ces malheurs dont la chasse au tir offre d’assez fréquents exemples.
—Je suis un homme mort, pensa Gerfaut en voyant que le fusil était l’arme choisie par son adversaire, et se rappelant l’adresse extraordinaire dont il lui avait vu donner des preuves. Mais, loin de trahir la moindre hésitation, sa contenance n’en devint que plus arrogante.
—Ce genre de combat me paraît sagement calculé, dit-il; je l’accepte, car je désire autant que vous qu’un éternel secret enveloppe cette malheureuse affaire.
—Puisque nous n’avons pas de témoins, reprit Bergenheim, nous devons régler nous-mêmes les moindres choses, afin que rien ne puisse nous trahir; il est inconcevable combien les circonstances les plus futiles deviennent souvent d’accablants témoignages. J’étais dernièrement du jury, nous avons condamné un homme à mort sur le seul indice d’une bourre de fusil. Tâchons que rien de pareil n’arrive. Je crois avoir tout prévu. Si vous vous apercevez que j’aie oublié quelque chose, vous voudrez bien m’en faire l’observation.—Le lieu dont je vous parle est un sentier étroit, mais découvert et en droite ligne. Le terrain en est parfaitement uni; il va du midi au nord; en sorte qu’à huit heures du matin, nous aurons le soleil de côté; il n’y a donc aucun avantage de position. Sur la lisière du bois se trouve un vieil orme, à cinquante pas environ dans le sentier, la souche d’un chêne coupé cette année: ce sera, si vous voulez, les deux places où nous nous mettrons. La distance vous semble-t-elle convenable?
—Plus près ou plus loin, peu importe. A bout portant si vous voulez.
—Plus près serait imprudent. A la chasse on ne se place pas à une moindre distance l’un de l’autre. D’ailleurs, cinquante pas, au fusil, c’est moins que quinze au pistolet. Ce premier point est donc réglé.—Nous resterons couverts, quoique ce ne soit pas l’usage. Une balle peut frapper la tête à l’endroit de la casquette, et si celle-ci n’était pas percée du coup, cela ferait naître des soupçons, car à la chasse on ne demeure pas tête nue.
Bergenheim continua de la sorte à entrer dans une foule de détails attestant la prévision singulière avec laquelle il avait calculé les moindres incidents possibles dans un événement de cette espèce. Octave ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment d’admiration à la vue de cette passion impassible et lucide à force d’énergie, et jouant avec des apprêts de mort comme une jeune fille avec les fleurs qui doivent parer sa tête un jour de bal. Il trouva son amour-propre engagé à se maintenir à la hauteur de ce dédain de la vie, et il se mit à discuter article par article les propositions de son antagoniste avec un calme égal au sang-froid de ce dernier.
—Il nous reste, dit Christian, à savoir qui fera feu le premier.
—Vous assurément; vous êtes l’offensé.
—Vous ne convenez pas entièrement de l’offense; elle est donc en question, et je ne puis être à la fois juge et partie. Nous devons nous en rapporter au sort.
—Je vous déclare que je ne tirerai pas le premier, interrompit vivement Gerfaut.
—Songez que c’est un duel à mort et que de pareilles délicatesses sont puériles.—Convenons que celui qui aura l’avantage du coup se placera sur la lisière du bois et attendra le signal que l’autre devra donner lorsque les sangliers franchiront l’enceinte.
Il prit dans sa bourse une pièce de monnaie et la jeta en l’air.
—Face! dit l’amant, forcé d’acquiescer à la volonté de son adversaire.
—Le sort est pour vous, reprit Christian, en regardant l’écu avec insouciance; mais rappelez-vous que si, au signal donné par moi, vous ne tirez pas ou que vous tiriez en l’air, j’userai de mon droit de faire feu. Vous savez que je manque rarement mon coup.
Ces préliminaires terminés, le baron prit dans un cabinet deux fusils de chasse, les chargea à balles, en faisant remarquer qu’ils étaient égaux en longueur et de même calibre. Il les enferma ensuite dans une armoire dont il ôta la clef, qu’il offrit à Gerfaut.
—Je ne vous ferai pas cette injure, dit-celui-ci.
—Au fait, cette précaution est inutile; demain vous choisirez. Maintenant que tout est convenu, continua-t-il d’un ton grave, j’ai une demande à vous adresser, et je vous crois trop de loyauté pour la rejeter. Jurez-moi que, quel que soit le résultat, vous garderez sur tout ceci le secret le plus inviolable. C’est mon honneur qui est à votre discrétion en ce moment; de gentilhomme à gentilhomme, je vous requiers de le respecter.
—Si j’ai le triste avantage de survivre, répondit Gerfaut non moins gravement, je vous fais le serment que vous me demandez du plus profond de mon âme. Mais j’ai moi-même une question à vous adresser, dans la supposition de l’événement contraire: quelles sont vos intentions à l’égard de Mme de Bergenheim?
Christian regarda un instant son adversaire, dont l’œil fixe et pénétrant semblait vouloir lire ses plus secrètes pensées.
—Mes intentions! dit-il ensuite d’un ton surpris et mécontent; cette question est étrange; je ne vous reconnais pas le droit de me l’adresser.
—Mon droit est étrange, en effet, reprit l’amant en souriant amèrement; mais quel qu’il soit, j’en userai. J’ai détruit à jamais le bonheur de cette femme; si je ne peux réparer ma faute, je dois du moins, autant que cela dépend de moi, en atténuer les effets. Veuillez donc me répondre: si je meurs demain, quel sera son sort?
Bergenheim garda le silence et baissa les yeux d’un air pensif et sombre.
—Écoutez-moi, monsieur, continua Gerfaut avec une grande émotion; quand je vous dis: elle n’est pas coupable, vous ne me croyez pas, et je désespère de vous persuader, car je comprends votre défiance. Pourtant ce mot sera le dernier qui sortira de ma bouche, et vous savez qu’on peut croire aux paroles d’un mourant. Si demain vous êtes vengé de moi, je vous en supplie, que cette expiation vous suffise.—Vous voyez, je ne rougis pas de vous prier; je vous demanderais cela à genoux.—Soyez humain pour elle; épargnez-la... Ce n’est pas son pardon que j’implore de vous, c’est pitié pour son innocence... Traitez-la doucement... honorablement... Ne la rendez pas trop malheureuse...
Il s’arrêta, car la voix lui manquait, et il sentait des pleurs dans ses yeux.
—Je sais ce que je dois faire, répondit le baron avec un accent aussi dur que celui de Gerfaut avait été attendri; je suis son mari et je ne reconnais à personne, à vous moins qu’à tout autre, le droit de s’interposer entre elle et moi.
—Je prévois le sort que vous lui réservez, repartit l’amant avec une indignation contenue; vous ne verserez pas son sang, car cela serait imprudent: que deviendrait votre honneur? Mais vous la tuerez lentement; vous la ferez mourir tous les jours d’une mort nouvelle, pour satisfaire votre besoin d’aveugle vengeance. Vous êtes homme à méditer chaque détail de sa torture avec autant de calme que vous venez d’en montrer pour régler les arrangements de notre duel.
Au lieu de répondre, Bergenheim alluma une bougie, comme pour mettre fin à cette discussion.
—A demain, monsieur, dit-il d’un ton glacial.
—Un moment, s’écria Gerfaut en se levant; vous me refusez donc un mot qui me rassure sur le sort d’une femme que mon amour a perdue.
—Je n’ai rien à vous répondre.
—Eh bien, alors, c’est à moi de la protéger, et je le ferai malgré vous et contre vous.
—Pas un mot de plus, interrompit violemment le baron.
Octave se pencha sur la table qui les séparait et le regarda un instant avec l’œil de l’aigle qui fond sur sa proie.
—Vous avez tué Lambernier! dit-il tout à coup d’une voix foudroyante.
Christian fit un mouvement en arrière, comme s’il eût été frappé, et ses lèvres se contractèrent légèrement.
—J’ai été témoin du meurtre, reprit Gerfaut lentement et en appuyant sur chaque parole; je vais écrire ma déposition et l’envoyer à un homme dont je suis sûr comme de moi-même. Si je meurs demain, je lui léguerai une mission qu’aucun effort de votre part ne l’empêchera de remplir: il surveillera vos moindres actions avec une diligence inexorable; il sera le protecteur de Mme de Bergenheim si vous oubliez que votre premier devoir est de la protéger. Le jour où vous abuserez de votre position à son égard, le jour où elle dira: «Secourez-moi!» ce jour-là, ma déclaration sera déposée à la cour royale de Nancy. On y ajoutera foi, soyez-en sûr. D’ailleurs, la rivière est une tombe indiscrète; avant peu elle rendra le corps que vous lui avez confié. Vous serez mis en jugement et condamné. Vous connaissez la peine du meurtre? ce sont les travaux forcés à perpétuité.
A ce dernier mot, Bergenheim s’élança vers la cheminée, arracha un couteau de chasse suspendu à la boiserie et tira la lame du fourreau.
En le voyant prêt à fondre sur lui, Octave se croisa les bras sur sa poitrine et se contenta de dire froidement:
—Songez que mon cadavre vous embarrassera: c’est assez d’un.
Le baron jeta l’arme sur le parquet avec une fureur qui la brisa en deux.
—Mais c’est vous, dit-il d’une voix tremblante, c’est vous qui êtes l’assassin de Lambernier. Il savait ce secret d’infamie et sa mort a été involontaire de ma part.
—Peu importe l’intention et la culpabilité première. Il s’agit du fait. Il n’est pas un jury qui ne vous condamne, et c’est ce que je veux, car cet arrêt sera une cause de séparation de corps et lui rendra la liberté.
—Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Christian en pâlissant; vous me dénoncerez, vous, un gentilhomme! Savez-vous qu’il n’y a qu’un mot au niveau de celui de lâche? c’est le mot délateur. D’ailleurs, ma condamnation ne flétrirait-elle pas aussi cette femme à laquelle vous prenez tant d’intérêt?
Il baissa la voix en prononçant ces dernières paroles, car il rougit en secret d’employer un pareil argument et de mêler le nom de sa femme à un débat dans lequel il se voyait à la discrétion de son adversaire.
—Je sais tout cela, répondit celui-ci; je tiens aussi, moi, à l’honneur de mon nom, et pourtant je l’expose. J’ai assez d’ennemis qui seront trop heureux d’outrager ma mémoire. L’opinion me condamnera, car elle ne verra que l’action, et cette action est odieuse. Nul ne saura les motifs qui m’en font un devoir. J’éprouve plus de regrets encore en pensant qu’une autre personne peut se trouver atteinte du coup destiné à la défendre; mais ces raisons doivent tomber devant une autre sans réplique. Il est une chose plus précieuse et plus nécessaire que l’opinion du monde, c’est la paix de chaque jour, c’est l’inviolabilité de la douleur, c’est le droit de vivre enfin; et voilà ce qu’à défaut de bonheur je veux léguer à celle que le sort a mise sous votre autorité, mais que je ne laisserai pas à votre merci.
—Je suis son mari, dit Bergenheim avec une rage concentrée.
—Oui, vous êtes son mari: ainsi la loi est pour vous. Vous n’avez qu’à invoquer tous les pouvoirs de la société, ils viendront à votre appel pour vous aider à écraser une femme sans défense. Et moi, qui l’aime comme vous n’avez jamais su l’aimer, je ne puis rien pour elle! Vivant, je dois me taire et me courber devant votre droit; mais, mort, vos lois absurdes n’existent plus pour moi; mort, je puis me placer entre elle et vous, et je le ferai. Puisque, pour la secourir, je n’ai pas le choix des armes, je ne reculerai pas devant la seule qui me soit offerte. Oui; si, pour la sauver de votre vengeance, je suis forcé de recourir à la honte d’une dénonciation, je vous le jure ici, je me ferai dénonciateur. Je souillerai mon nom de cette tache; je ramasserai cette pierre dans la boue; la boue sera pour moi, mais la pierre pour vous, et je vous en briserai la tête.
—Ce sont les paroles d’un lâche! s’écria Christian en se laissant tomber dans un fauteuil.
Gerfaut le regarda un instant avec le calme et la domination d’une volonté supérieure.
—Pas d’insultes! dit-il, l’un de nous ne vivra plus demain. Et rappelez-vous ce que je vais vous dire: si je succombe dans ce duel, arrêtez-vous là dans votre propre intérêt. Je me soumets à la mort pour moi-même; mais j’exige pour ELLE liberté, paix et respect. Songez-y bien: au premier outrage, mon ombre sortira du tombeau pour la préserver d’un second, pour creuser entre elle et vous un fossé qu’on ne franchit pas—le bagne.
XXIV
En sortant de son évanouissement, Mme de Bergenheim resta plongée pendant quelque temps dans une torpeur qui ne lui laissa percevoir que d’une manière fort confuse ses propres sensations. D’un premier regard elle entrevit vaguement les rideaux de son lit sur lequel elle était étendue et, croyant d’abord s’éveiller d’un sommeil ordinaire, elle essaya de se rendormir. Peu à peu quelques pensées s’illuminèrent dans les ténèbres de son esprit. Éveillée à demi à son malheur, elle rouvrit les yeux et s’aperçut qu’elle était couchée tout habillée; en même temps sa chambre lui parut éclairée par une lueur plus vive que celle de la veilleuse qui y brûlait ordinairement pendant la nuit. Entre les rideaux à demi fermés, elle aperçut une ombre gigantesque se reflétant jusqu’au plafond sur la boiserie en face du lit. Elle se souleva et vit distinctement un homme assis à l’angle de la cheminée. En reconnaissant son mari, Clémence retomba sur l’oreiller, glacée de terreur. Alors elle se rappela tout, et la scène du boudoir se retraça à son esprit dans ses moindres détails. Elle se sentit près de s’évanouir une seconde fois en entendant le bruit des pas de Christian qui faisaient crier le parquet, quoiqu’il marchât avec précaution. Par un instinct puéril, elle resta les yeux fermés, espérant qu’il la croirait endormie; mais sa respiration entrecoupée trahissait son agitation et son effroi.
Le baron la regarda un instant en silence et ouvrit ensuite les rideaux.
—Vous ne pouvez passer la nuit ainsi, dit-il; il est près de trois heures. Il faut vous coucher comme à l’ordinaire.
Clémence frissonna de tous ses membres à ces paroles dont l’accent n’avait pourtant rien de dur. Sans répondre, elle obéit avec une docilité machinale; mais, à peine levée, elle fut obligée de s’appuyer contre le lit, car ses jambes tremblantes étaient hors d’état de la soutenir.
—N’ayez pas peur de moi, lui dit Bergenheim en s’éloignant de quelques pas; ma présence ici n’a rien qui doive vous effrayer. Je veux seulement qu’on sache que j’ai passé la nuit dans votre chambre, car il est possible que mon retour éveille quelques soupçons. Vous pensez bien que notre tendresse n’est qu’une comédie à l’usage de nos domestiques.
Il y avait dans la légèreté affectée de ces expressions un sarcasme dont la jeune femme se sentit déchirée jusqu’au fond de l’âme. Elle s’attendait à une explosion de fureur, mais non à ce mépris paisible. Son orgueil révolté lui rendit un accès de courage.
—Je ne mérite pas que vous me traitiez ainsi, dit-elle; ne me condamnez pas sans m’entendre.
—Je ne vous demande rien, répondit Christian qui se rassit près de la cheminée; déshabillez-vous et dormez si cela vous est possible. Il est inutile que Justine fasse demain des commentaires sur vos vêtements de nuit ou sur l’altération de vos traits.
Au lieu d’obéir cette fois, elle le suivit et essaya de rester debout pour lui parler; mais son émotion lui en ôta la force. Elle fut obligée de s’asseoir.
—Vous me traitez trop mal, Christian, dit-elle lorsqu’elle eut réussi à affermir sa voix. Je ne suis pas coupable... pas autant que vous le pensez, reprit-elle en baissant la tête.
Il la regarda un instant attentivement et répondit ensuite sans que sa voix trahît la plus légère émotion:
—Vous devez penser que mon plus grand désir est d’être persuadé par vous. Je sais que souvent les apparences sont trompeuses; peut-être réussirez-vous à m’expliquer ce qui s’est passé cette nuit; je suis donc encore disposé à croire à votre parole. Jurez-moi que vous n’aimez pas M. de Gerfaut.
—Je le jure, dit-elle d’une voix faible, sans lever les yeux.
Il alla prendre un petit crucifix d’argent suspendu à la tête du lit.
—Jurez-moi cela sur ce Christ, dit-il en le présentant à sa femme.
Elle essaya vainement de soulever sa main qui semblait collée au bras du fauteuil.
—Je le jure, balbutia-elle une seconde fois, tandis que son visage devenait pâle comme la mort.
Un rire sauvage semblable à un sifflement s’échappa des lèvres de Christian. Sans ajouter un mot, il alla remettre le Christ à sa place, ouvrit ensuite le panneau secret entre les fenêtres et vint poser le coffret de palissandre sur la table devant sa femme. A cette vue, celle-ci fit un mouvement pour s’en emparer; mais le courage lui manqua, et elle se pencha en arrière pour chercher un appui.
—Parjure à votre mari et parjure à Dieu! dit lentement Bergenheim. Savez-vous du moins quelle femme vous êtes?
Clémence resta longtemps avant de pouvoir répondre; sa respiration était si pénible, que chaque haleine semblait un étouffement; sa tête, après avoir roulé vaguement sur le dos du fauteuil sans trouver une position moins douloureuse, finit par tomber sur sa poitrine comme un épi brisé par la pluie.
—Si vous avez lu ces lettres, murmura-t-elle lorsqu’elle eut recouvré la force de parler, vous devez voir que je ne suis pas si indigne que vous le dites. Je suis bien coupable... mais j’ai encore droit au pardon.
En ce moment peut-être, Christian, s’il eût été doué de l’intelligence qui comprend les mystères du cœur, eût pu renouer encore un lien près de se rompre; non sans doute qu’il eût dû espérer une bien riche moisson d’affection légitime du champ où avait fleuri l’ivraie de l’amour adultère; mais s’il lui était désormais impossible de créer une passion qui ne suit guère le mariage dont elle n’a pas été la source, il pouvait du moins arrêter Clémence sur une pente dangereuse, et, s’armant des enseignements terribles d’une demi-faute, la sauver de chutes plus irréparables. Mais sa nature était trop vulgaire pour saisir les nuances qui séparent la faiblesse du vice, et les enivrements d’une âme aimante de la dépravation d’un caractère corrompu. Avec l’obstination familière aux esprits bornés, il portait toute chose à sa conséquence extrême et concluait presque toujours au delà du vrai. Depuis quelques heures, la culpabilité de sa femme était décidée dans son esprit; cette opinion servit de base à sa conduite, et il s’y tint cramponné avec une ténacité sourde à toute réfutation.—Ses traits restèrent empreints de la plus désespérante impassibilité, tandis qu’il écoutait les paroles de justification qu’essayait Clémence d’une voix faible et entrecoupée.
—Je sais que j’ai mérité votre haine... mais si vous compreniez ce que je souffre, vous me pardonneriez... Vous m’avez laissée à Paris, bien jeune... sans expérience... j’aurais dû mieux combattre, et pourtant j’ai usé toutes mes forces dans cette lutte... Vous voyez comme depuis un an je suis pâle et changée... J’ai vieilli de plusieurs années; enfin, je ne suis pas encore ce qu’on appelle une femme... perdue. Il a dû vous le dire...
—Sans doute, répondit Christian avec ironie; oh! vous avez là un loyal chevalier!
—Vous ne me croyez pas! vous ne me croyez pas! reprit-elle en tordant ses mains de désespoir; mais lisez ces lettres... les dernières. Voyez si c’est ainsi qu’on écrit à une femme entièrement coupable.
Elle voulut prendre le paquet que tenait son mari; au lieu de le lui donner, celui-ci l’approcha d’une bougie et le jeta tout enflammé dans la cheminée. Clémence poussa un cri et se précipita pour le reprendre, mais le bras de fer de Christian la saisit par le milieu du corps et la retint sur son fauteuil.
—Je comprends que vous teniez à cette correspondance, dit-il d’un ton moins calme qu’il ne l’avait été jusqu’alors; mais vous êtes plus tendre que prudente. Laissez-moi détruire un témoignage qui vous accuse. Savez-vous que j’ai déjà tué un homme à cause de ces lettres?
—Tué! s’écria Mme de Bergenheim que ces paroles rendirent folle, car elle n’en comprit pas le véritable sens et en fit l’application à son amant;—eh bien, tuez-moi aussi, car je mens quand je dis que je me repens. Je ne me repens pas; je suis coupable; je vous ai trompé. Je l’aime et je vous abhorre; je l’aime! tuez-moi... je l’aime... mais tuez-moi!