Gerfaut

Part 3

Chapter 33,810 wordsPublic domain

—M. de Mauléon! s’écria la jeune femme en partant d’un éclat de rire; lui, une âme! et une âme en peine encore! Oh! ma tante, vous lui faites honneur. M. de Mauléon qui est gras, qui a quarante-cinq ans, et qui met un corset! un audacieux qui au bal se permet de serrer les doigts de ses danseuses en leur décochant des regards passionnés. Oh! M. de Mauléon!

Mlle de Corandeuil autorisa, par un léger grimacement de ses lèvres pincées, l’accès de gaieté de sa nièce, qui, une main sur le cœur, faisait rouler deux yeux étincelants, pour contrefaire l’air langoureux de son infortuné soupirant.

—C’est peut-être M. d’Arzenac?

—M. d’Arzenac est assurément fort bien; il a des manières parfaites; il se peut qu’il ne dédaigne pas trop ma conversation, et, de mon côté, je trouve la sienne intéressante et surtout de bon goût; mais vous pouvez être assurée qu’il n’est pas plus occupé de moi que moi de lui. D’ailleurs, vous savez bien qu’il épouse Mlle de la Neuville.

—M. de Gerfaut? poursuivit Mlle de Corandeuil avec la persévérance que mettent les gens âgés à épuiser leur idée, et comme si elle eût été décidée à passer en revue tous les hommes de leur connaissance, jusqu’à la découverte du secret de sa nièce.

Celle-ci resta un instant sans répondre.

—Comment pouvez-vous penser cela, ma tante? dit-elle enfin, un homme d’aussi mauvaise réputation, qui fait des ouvrages qu’on ose à peine lire, des pièces qu’on se reproche d’être allé voir jouer. N’avez-vous pas entendu Mme de Pontivers dire qu’une jeune femme qui tiendrait à sa réputation ne pouvait guère permettre ses visites?

—Mme de Pontivers est une prude qui m’est insupportable, avec son attirail de petites grimaces, de prétentions et de bégueuleries. Ne s’était-elle pas mis en tête cet hiver de m’instituer son chaperon? Je lui ai fait entendre qu’une veuve de quarante ans était assez grande personne pour aller seule. Elle a la fureur de craindre d’être compromise, comme si elle était compromettable. Faire fi de M. de Gerfaut! quelle présomption! Il a certainement trop d’esprit pour avoir jamais brigué l’honneur de périr d’ennui chez elle; car il a de l’esprit, et beaucoup. Je n’ai jamais compris votre aversion pour lui, ni la manière hautaine dont vous le receviez dans mon salon, surtout dans les derniers temps avant notre départ.

—Ma tante, on n’est pas maîtresse de ses antipathies ou de ses affections. Mais, pour répondre d’une seule fois à vos questions et à l’intérêt que vous me témoignez, soyez certaine qu’aucun de ces messieurs, ou de ceux que vous pourriez encore me nommer, n’est pour la moindre chose dans la disposition d’esprit que j’éprouve. Je m’ennuie parce qu’il est probablement dans la nature de mon caractère d’avoir besoin de distractions, et que dans ce pays perdu les distractions sont nulles. C’est une maussaderie involontaire que je me reproche et qui passera, je l’espère. Soyez donc sûre que la racine du mal n’est pas dans le cœur.

Au ton froid et un peu sec dont ces paroles furent prononcées, Mlle de Corandeuil comprit que sa nièce voulait garder son secret, si cependant elle avait un secret; elle ne put retenir un mouvement d’humeur en voyant ses prévenances ainsi repoussées et en ne se trouvant pas plus avancée qu’au commencement de la conversation. Elle manifesta son désappointement en écartant du pied le carlin, qui en était pourtant fort innocent, et ce fut avec un accent grondeur, beaucoup plus familier à sa voix que les câlineries précédentes, qu’elle reprit:

—Eh bien, puisque j’ai tort, puisque votre mari vous adore et que vous l’adorez, puisqu’en un mot vous avez le cœur parfaitement libre et tranquille, votre conduite n’a pas le sens commun, et je vous conseille fort d’en changer. Toutes ces vapeurs, ces langueurs, ces pâleurs sont des caprices insupportables pour les autres, je vous en préviens. Il y a en Provence un proverbe qui dit: _Vaillance de Blacas, prudence de Pontevez, caprice de Corandeuil_. Si la devise n’était pas trouvée, il la faudrait créer pour vous, car vous avez dans le caractère quelque chose d’indéchiffrable à faire pécher une sainte. Si quelqu’un doit vous connaître, c’est moi, puisque je vous ai élevée, et, ceci n’est pas pour vous adresser un reproche, vous m’avez donné assez de peine, car vous êtes la personne la plus fantasque, la plus décousue, la plus inégale, la plus enfant gâtée...

—Ma tante, interrompit Clémence, les joues animées des plus belles couleurs, vous m’avez assez souvent parlé de mes défauts pour que je les connaisse, et si je ne suis pas corrigée, ce n’est pas votre faute, car vous ne m’avez jamais épargné les leçons. Si je n’avais pas eu le malheur de perdre ma mère d’aussi bonne heure, je ne vous aurais pas fait autant de mal.

La jeune femme sentit une larme sous sa paupière, mais elle eut assez d’empire sur elle-même pour l’empêcher de couler sur sa joue brûlante. Prenant un journal sur la table, elle l’ouvrit pour cacher cette émotion involontaire et mettre fin à une conversation qui lui devenait pénible. Mlle de Corandeuil, de son côté, replaça sévèrement ses lunettes sur son nez, déploya, à la distance convenable de ses yeux, la _Gazette de France_ depuis longtemps négligée, et s’étendit avec solennité dans son fauteuil.

Le silence régna pendant quelque temps dans le salon. La vieille fille lisait fort attentivement en apparence. Sa nièce restait immobile, les yeux fixés sur la couverture jaune du numéro de la _Mode_ que le hasard avait fait tomber sous sa main. Enfin, s’arrachant à sa rêverie, elle feuilleta le journal d’une main nonchalante, qui semblait dire combien peu elle attachait d’intérêt à la lecture qu’elle allait faire. Mais, en tournant le premier feuillet, un cri de surprise lui échappa, et ses yeux se fixèrent sur la brochure avec une avide curiosité.

Sur la page du frontispice, où sont gravées les armes de Mme la duchesse de Berry, et au milieu de l’écusson de droite, laissé vide à cette époque par l’absence des fleurs de lis proscrites, se trouvait dessiné au crayon un oiseau dont la tête était surmontée d’une petite couronne de vicomte.

Curieuse de savoir ce qui pouvait causer une pareille surprise à sa nièce, Mlle de Corandeuil avança la tête; ses yeux parcoururent un instant la page sans y rien remarquer d’extraordinaire, mais enfin, s’arrêtant sur les armoiries, ils découvrirent la nouvelle pièce de blason dont on les avait enrichies.

—Un coq! s’écria-t-elle après une seconde de réflexion; leur coq sur l’écusson de Madame! qu’est-ce que cela veut dire, bon Dieu? et il n’est ni gravé ni lithographié: il est dessiné à la main.

—Ce n’est pas un coq, c’est un gerfaut couronné, dit Mme de Bergenheim.

—Un gerfaut! Savez-vous ce que c’est qu’un gerfaut? A Corandeuil, chez votre grand-père, il y avait une fauconnerie, et j’en ai vu, moi, des gerfauts; mais vous... Je vous dis que c’est un coq, le coq gaulois; vilaine bête! Ce que vous prenez pour une couronne, et qui y ressemble un peu en effet, est une crête mal faite. Comment ce laid animal se trouve-t-il là? Je voudrais bien savoir si c’est à la poste qu’on se permet de pareilles gentillesses. On criait contre le cabinet noir, mais c’est cent fois pis si l’on peut impunément outrager les familles paisibles dans leurs domaines. Je veux absolument découvrir l’auteur de cette mauvaise plaisanterie. Fais-moi le plaisir de sonner.

—C’est réellement fort étrange! dit Mme de Bergenheim en tirant le cordon avec une vivacité qui annonçait qu’elle partageait, sinon l’indignation, du moins la curiosité de sa tante.

Un domestique en petite livrée bleue, à passepoils rouges, entra dans le salon.

—Qui est allé aujourd’hui à Remiremont chercher les journaux? demanda Mlle de Corandeuil.

—Mademoiselle, c’est le père Rousselet, répondit le laquais.

—Où est M. de Bergenheim?

—Monsieur le baron joue au billard avec Mlle Aline.

—Faites monter Léonard Rousselet.

Et Mlle de Corandeuil se posa dans son immense fauteuil avec la dignité d’un chancelier qui va ouvrir un lit de justice.

III

Les domestiques du château de Bergenheim formaient une famille dont les membres étaient loin de vivre en parfaite harmonie. Le baron, faisant exploiter lui-même son domaine, employait un assez grand nombre de journaliers, valets de ferme, filles de basse-cour, que la livrée traitait du haut de sa grandeur et regardait comme vilains taillables à merci. Les manants, de leur côté, regimbaient contre les laquais privilégiés et ne leur épargnaient pas les noms de mirliflores et de Parisiens, accompagnés parfois de gourmades plus expressives. Entre ces tribus ennemies, une troisième, beaucoup moins nombreuse, se trouvait dans une position critique: c’étaient les deux laquais amenés par Mlle de Corandeuil. Bien avait pris à ces messieurs que leur maîtresse partageât le goût de Frédéric pour les hommes grands et vigoureux, et les eût choisis à la carrure de leurs épaules, sans cela il leur eût été impossible de sortir sains et saufs de toutes les querelles dans lesquelles ils se voyaient journellement engagés.

La question de supériorité entre les deux familles avait été la première pomme de discorde; une foule de griefs particuliers étaient venus ensuite l’envenimer. De tout temps on s’est battu pour des couleurs; or la livrée de Bergenheim était rouge, celle de Corandeuil verte. C’étaient deux drapeaux; chacun exaltait le sien en jetant de la boue à celui de ses adversaires. Cornichon! écrevisse! concombre! homard! telles étaient les gracieuses interpellations échangées chaque jour entre les deux partis. Cornichon et écrevisse étaient la plaisanterie, concombre et homard l’insulte. Ensuite le répertoire des provocations potagères, animales et allégoriques étant épuisé, on se sautait à la gorge et l’on s’arrachait les cheveux. Il ne se passait pas de semaine sans que l’un des deux gigantesques Corandeuil, groupe semblable à Pandarus et à Bitias, de l’_Énéide_, n’allât s’aligner pour un duel à coups de poing, dans quelque recoin du parc, avec un Bergenheim du château ou des fermes. Moins les dagues et les stylets, on eût pu se croire à Vérone du temps des Capulets et des Montaigus.

Au milieu de cette guerre civile soigneusement dissimulée aux yeux des maîtres, dont on redoutait la sévérité, vivait un assez singulier personnage. Léonard Rousselet, le père Rousselet, comme on l’appelait habituellement, était un vieux paysan désespéré de l’être, et qui avait fait mille efforts pour sortir de son état sans jamais y parvenir. Après avoir été successivement garçon coiffeur, sacristain, marchand de cirage, maître d’école, infirmier, il avait fini par retomber à soixante ans au point d’où il était parti. Dans la maison de M. de Bergenheim il n’avait pas d’emploi particulier; espèce de tout à tout, il faisait les commissions, soignait les jardins et médicamentait la meute et les chevaux; au physique, c’était un homme de haute taille, aussi à son aise dans ses vêtements qu’une amande sèche dans sa coque. Un immense habit noir jaune battait ordinairement ses mollets, nageant dans leurs bas de laine bleue, et plus semblables à des échalas de vigne qu’à des jambes humaines; conformation qui fournissait journellement aux autres domestiques un texte de plaisanteries auxquelles le vieillard ne daignait répondre que par un sourire méprisant et en grommelant entre ses dents:—Valetaille! paysans sans éducation! Ce mot exprimait le dernier degré de son dédain, car son désespoir eût été de passer pour un homme mal élevé; et il avait conservé de ses différentes conditions un langage singulièrement digne et prétentieux.

Malgré sa confiance en lui-même, ce ne fut pas sans émotion que Léonard Rousselet se vit appelé à comparaître devant la personne la plus redoutée du château. Sa démarche se ressentait de cette impression lorsqu’il parut à la porte du salon, où il resta grave et silencieux comme l’ombre de Banquo. A l’aspect de cette figure hétéroclite, Constance se leva en jappant avec fureur et courut se jeter sur une paire de jambes pour qui elle semblait partager l’irrévérence de la livrée; mais le tissu du bas de laine, semblable à une peau de cheval, et la corne qui recouvrait le tibia, étaient un trop dur morceau pour ses dents de douairière; elle fut donc obligée de renoncer à son attaque et de se contenter d’aboiements impuissants, tandis que le vieux paysan, qui eût donné un mois de ses gages pour lui casser la mâchoire du bout de son soulier ferré, la flattait de la main, en disant d’une hypocrite voix de fausset:—Bellement, bellotte; bellement; charmante petite bête!

Cette conduite courtisanesque toucha le cœur de la vieille fille et adoucit l’air sévère dont elle avait empreint son visage.

—Taisez-vous, Constance, dit-elle, et couchez-vous près de votre maîtresse. Rousselet, approchez.

Le vieillard obéit, en faisant sur le parquet des glissades révérencieuses, et prit la position d’un soldat au port d’armes.

—C’est vous, reprit Mlle de Corandeuil, qu’on a envoyé aujourd’hui à Remiremont? Avez-vous fait toutes les commissions qu’on vous avait données?

—Il n’est point dans les impossibles, mademoiselle, que j’en aie laissé quelques-unes dans la boîte aux oublis, répondit le paysan, craignant de se compromettre par une affirmation positive.

—Dites-nous alors celles dont vous vous êtes acquitté.

Léonard se moucha derrière son chapeau, en orateur bien appris, et, se dandinant sur ses jambes d’une manière qui n’avait rien de bourbonien:

—C’est donc moi, dit-il, qui suis allé ce matin à la ville, rapport à ce que M. le baron avait dit hier au soir qu’il chasserait aujourd’hui, et que le piqueur était donc allé enceindre des marcassins au bois de la Corne. Je suis donc arrivé à Remiremont; je me suis donc présenté chez le boucher; j’ai donc acheté: 1º cinq kilogrammes d’habillé de soie.

—De la soie chez un boucher! s’écria Mme de Bergenheim.

—Je veux dire dix livres de ce que les gens sans éducation appellent un porc, reprit Rousselet, en prononçant ce dernier mot d’une voix étranglée.

—Passons ces détails, dit Mlle de Corandeuil. Vous êtes allé à la poste.

—Je suis donc allé à la poste, où j’ai jeté les lettres de mademoiselle, de madame, de M. le baron, et une de Mlle Aline pour M. d’Artigues.

—Aline écrit à son cousin! Saviez-vous cela? dit vivement la vieille demoiselle, en se tournant vers sa nièce.

—Mais oui; ils sont en correspondance réglée, répondit celle-ci avec un sourire qui semblait ajouter qu’elle y voyait peu de danger.

La prude vieille fille hocha la tête, en avançant la lèvre inférieure, pantomime qui disait clairement: Nous débrouillerons cet écheveau-là une autre fois.

Mme de Bergenheim, impatientée de cet interrogatoire, prit la parole à son tour d’un ton vif qui contrastait avec la lenteur solennelle de sa tante.

—Rousselet, dit-elle, lorsqu’on vous a remis les journaux, avez-vous remarqué si les bandes étaient intactes ou si on les avait décachetés?

A cette interrogation précise, l’honnête commissionnaire plongea la moitié de sa figure dans sa cravate, et l’espèce de sarabande qu’il exécutait sur place prit un caractère plus flageolant. Ce fut avec un embarras visible qu’il répondit au bout de quelque temps:

—Certainement, madame... quant aux bandes... je n’inculpe pas le monsieur de la poste.

—Si les journaux étaient cachetés quand vous les avez reçus, il n’y a que vous alors qui ayez pu les ouvrir.

Rousselet se redressa de toute sa hauteur; et donnant à sa figure de casse-noisette la plus grande majesté possible:

—Sauf le respect que je dois à madame, dit-il d’un ton solennel, Léonard Rousselet est connu. Cinquante-sept ans à la Saint-Hubert! Je suis donc incapable d’ouvrir les journaux. Quand on les a lus au château, et qu’on me les envoie porter à la cure, je ne dis pas; en marchant, ça dissipe; et puis le curé, c’est Jean Bartou, le fils à Joseph Bartou, le tuilier. Mais lire avant le château, jamais! Léonard Rousselet est un vieillard incapable d’une pareille bassesse. Innocence baptismale; cinquante-sept ans à la Saint-Hubert.

—Quand vous prononcez le nom de votre pasteur, énoncez-vous d’une manière plus convenable, interrompit Mlle de Corandeuil, quoique elle-même, dans son intimité, ne parlât pas du prêtre plébéien en termes fort respectueux. Mais si pour elle le fils à Joseph Bartou, avec ou sans soutane, était toujours le fils à Joseph Bartou, pour les paysans elle entendait qu’il fût M. le curé.

Mme de Bergenheim, sur qui la harangue de Rousselet n’avait pas produit grand effet, secoua la tête avec impatience et dit d’un ton impératif:

—Je suis certaine que les journaux ont été ouverts par vous ou par des personnes à qui vous les aviez confiés, et c’est ce que je veux savoir sur-le-champ.

Rousselet abdiqua sa pose de sénateur romain; se passant la main derrière les oreilles, par un geste familier aux personnes placées dans une position embarrassante, il reprit d’un ton moins emphatique:

—En revenant je m’étais donc arrêté à la Fauconnerie, à la Femme-sans-Tête...

—Et qu’allez-vous faire dans des auberges? interrompit Mlle de Corandeuil d’une voix sévère. Vous savez qu’on n’entend pas dans cette maison que les domestiques fréquentent les cabarets et lieux semblables, qui ne sont propres qu’à pervertir les mœurs des basses classes.

—Domestiques! basses classes!... invective donc, vieille aristocrate! grogna sourdement Rousselet; mais, n’osant se livrer à sa mauvaise humeur, il reprit d’une voix mielleuse:

—Si mademoiselle avait fait le chemin par la même voiture que moi, elle saurait qu’il est d’une longitude peu désaltérante. Je m’étais donc arrêté à la Femme-sans-Tête pour abattre la poussière de mon œsophage. Pour lors, Mlle Reine, la fille de Mme Gobillot, la maîtresse de l’auberge—ces dames la connaissent bien, puisqu’elles se sont arrêtées à la Fauconnerie en venant de Paris—Mlle Reine me demanda donc la permission de regarder le journal jaune, où il y a des messieurs et des dames endimanchés; je lui obtempérai donc la raison; elle me dit donc que c’était pour savoir les modes et voir comment on se gouvernait dans la capitale en fait de bonnets, robes et autres chiffons; futilité de femme.

Mlle de Corandeuil se renversa dans son fauteuil en se livrant à un accès d’hilarité que lui permettait rarement son humeur rigide.

—Mlle Gobillot lisant la _Mode_!... Mlle Gobillot parlant robes, châles et cachemires. Clémence, qu’en dites-vous? Vous verrez qu’elle fera venir des chapeaux d’Herbault... Ah! ah!... voilà ce qu’on appelle le progrès de la civilisation, le siècle des lumières!...

—Mlle Gobillot, dit Clémence, en fixant sur le vieux paysan un regard pénétrant, est-elle la seule qui ait regardé ce numéro de la _Mode_? N’y avait-il aucune autre personne dans cette auberge?

—Madame, répondit Rousselet, forcé dans ses derniers retranchements, il y avait bien deux jeunes hommes prenant leur réfection, et dont l’un, révérence parler, avait une barbe ni plus ni moins longue que celle d’un bouc. Madame me pardonnera si je me licencie à proférer des expressions aussi vulgaires, mais c’est que madame veut tout savoir.

—Et l’autre de ces jeunes gens?

—L’autre avait l’épiderme facial rasé comme ces dames ou moi pouvons l’avoir. Zéro aux signes particuliers du signalement. C’est donc lui qui a tenu le journal pendant que son camarade à moustaches fumait devant la porte.

Mme de Bergenheim ne poussa pas plus loin l’interrogatoire et tomba dans une rêverie profonde. Les yeux fixés sur le numéro de la _Mode_, elle semblait étudier les moindres linéaments de l’esquisse qu’on y avait dessinée, comme si elle eût espéré d’y trouver à la fin la révélation de ce mystère. Sa respiration irrégulière, l’animation de plus en plus vive qui colorait la blancheur habituelle de son teint, eussent dénoncé à un œil observateur un de ces orages de l’âme dont la manifestation physique offre des symptômes semblables à ceux d’un accès de fièvre. La pâle fleur d’hiver expirant sous la neige avait soudainement relevé la tête et recouvré ses couleurs; la mélancolie, contre laquelle la jeune femme se débattait en vain, avait disparu par enchantement. Dans cette organisation délicate graduellement engourdie depuis deux mois, la sève de jeunesse se réveillait ardente et vivace; et là où semblait imminente une langueur voisine du marasme, une surabondance de vie allait peut-être créer des dangers contraires.

Un petit oiseau surmonté d’une couronne, le tout assez mal dessiné, tel était le talisman bizarre qui avait produit ce changement de scène.

—Ce sont des commis voyageurs, dit la vieille tante, qui avait toujours la prétention de tout deviner; un d’eux sans doute, en lisant sur l’enveloppe du journal le nom bien connu de M. de Bergenheim, aura trouvé charmant de dessiner l’animal en question. Ces messieurs de l’industrie ont reçu en général une si bonne éducation! Mais c’est donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Léonard Rousselet, continua-t-elle en haussant la voix comme un président de cour d’assises qui prononce son résumé, vous avez eu tort de laisser sortir de vos mains un effet à l’adresse de votre maître. On vous excuse pour cette fois, mais je vous engage à être plus soigneux dorénavant; quand vous passerez devant l’auberge de Mme Gobillot, vous direz de ma part à mademoiselle sa fille que si elle a envie de lire la _Mode_, les bureaux de cette revue sont rue du Helder, nº 25; je serai enchantée de procurer un abonnement à un de nos journaux. Vous pouvez vous retirer.

Sans se faire répéter cette invitation, Rousselet se mit à marcher à reculons, comme un ambassadeur sortant d’une audience royale, escorté de Constance en guise de maître des cérémonies. N’ayant pas bien calculé la distance, il venait de cogner la porte avec ses épaules, lorsqu’elle s’ouvrit brusquement, et une personne dont la démarche offrait une vivacité extraordinaire le fit pirouetter en s’élançant au milieu du salon.

C’était une très jeune fille, un peu petite, mais dont les formes parfaitement développées présageaient pour l’avenir une légère tendance à l’embonpoint. Elle appartenait à la famille des Bergenheim, si l’on en croyait la ressemblance qui existait entre ses traits caractérisés et plusieurs des vieux portraits du salon; elle portait une robe en drap brun à longue queue, comme si elle eût été près de monter à cheval. Un chapeau de feutre gris, posé sur l’oreille, laissait à découvert, du côté gauche, une grosse touffe de cheveux très frisés, d’un blond vif et brillant. Cette coiffure, et le voile vert qui flottait à chaque mouvement, comme la crinière d’un casque, donnaient un air singulièrement cavalier au frais visage de cette gentille amazone, qui brandissait en guise de lance une queue de billard.

—Clémence, s’écria-t-elle avec une pétulance incomparable, je viens de battre Christian; j’ai fait la rouge, j’ai fait la blanche, et puis le carambolage; j’ai tout fait. Mademoiselle, je viens de gagner deux parties à Christian; c’est glorieux, j’espère; il ne me rend plus que dix-huit points à la partie simple. Père Rousselet, je viens de battre Christian. Savez-vous jouer au billard?

—Mademoiselle Aline, je n’en ignore pas absolument, répondit le paysan avec un sourire aussi gracieux que possible, et en cherchant à se remettre d’aplomb sur ses jambes.

—On n’a plus besoin de vous, Rousselet, dit Mlle de Corandeuil; fermez la porte en sortant.

Lorsqu’elle fut obéie, la vieille fille se tourna gravement du côté d’Aline, qui continuait de danser au milieu de la chambre, et venait de prendre les mains de sa belle-sœur pour la forcer de partager sa joie d’enfant.

—Mademoiselle, dit-elle d’une voix sévère, est-il d’usage au Sacré-Cœur d’entrer dans un salon sans saluer les personnes qui s’y trouvent, et en sautant comme une folle? ce qu’on ne se permettrait pas chez des paysans.