Part 29
—Pardon, dit-elle, je vous ai causé de la peine; pardon, mon Octave. C’est que vous-même m’avez dit tout à l’heure un mot cruel. Je ne vous aime pas! mais quelle femme serais-je donc alors? La vérité, l’excès, je puis dire, de ma tendresse ne sont-ils pas les seules excuses que je trouve à ma conduite? Faibles excuses, je le sais, et qui ne me justifient pas; mais enfin il me semble que je suis moins coupable de céder à un sentiment extrême.
—Tu m’aimes donc?
—Mon Dieu! vous savez bien que ce n’est pas ma faute: j’ai assez combattu! Ne me condamnez donc pas trop sévèrement, Octave; j’ai besoin de votre estime; j’étais habituée à la mienne. Que me restera-t-il si vous me jugez comme je me juge moi-même?—Oh! cela est bien amer à sentir; chaque preuve d’attachement que vous recevez de moi vous donne un droit nouveau de me moins respecter.
—Mais quelle est cette torture que vous m’infligez? s’écria Gerfaut avec une sorte d’emportement. Qui vous a donné le droit de me croire ingrat ou insensé? moi, vous respecter moins parce que vous m’aimez plus! devenir impie pour ma divinité, alors qu’elle m’exauce!—Non, Clémence, je ne sais pas faire deux parts de mon âme et séparer l’ardeur de mon désir de la vénération que j’ai besoin de vous offrir; ne réduisez pas à des proportions si misérables le sentiment que vous m’avez inspiré. Quand je vous dis ange et reine, ce sont là des mots de mon cœur et non de ma mémoire. S’ils n’étaient pas livrés aux profanations de la foule, je les aurais trouvés pour vous, car seuls ils expriment une faible idée de ce que vous êtes à mes yeux. Sois-en sûre, je t’aime de respect comme de passion. Je comprends que tu sois incrédule, car rien dans mes paroles ne peut te rendre ce que j’éprouve. Mais ne me punis pas de cette impuissance de mon langage, ne me punis pas parce que je t’aime d’une adoration si grande que je ne sais pas de prière digne d’elle. Ne refuse donc plus de te baisser vers moi, de laisser éclore ton âme à cette vie enchantée que je veux t’apprendre. Crains-tu de compromettre ton empire en m’accordant le bonheur? C’est là un de ces mensonges qui courent par le vulgaire, et dont s’indignent ceux qui savent aimer. Rassure-toi, je ne briserai pas ta chaîne parce que tu l’auras dorée et fleurie. Les rois s’agenouillent à leur sacre et se relèvent dès qu’ils sont couronnés; mais moi, si ta main me couronne, je resterai à genoux;—à genoux maintenant et toujours!
Cette fois, Clémence ne le fit pas relever, car il lui plaisait à ses pieds.
—Si je vous dis de sortir, vous m’obéirez donc? demanda-t-elle après un court silence.
Il hésita un instant et la regarda d’un air suppliant.
—J’obéirai, dit-il; mais aurez-vous le courage d’ordonner?
Leurs yeux restèrent longtemps confondus. L’inquiétude peinte dans ceux d’Octave semblait donner un éclat nouveau à son éloquence ordinaire, tandis que la détermination qui avait animé un instant ceux de Clémence allait s’éteignant de plus en plus dans un regard languissant et désarmé.
—Je vous permets de rester jusqu’à minuit et demi, dit-elle enfin, en jetant un coup d’œil sur la pendule de sa chambre qu’elle pouvait apercevoir à travers la porte entr’ouverte. Gerfaut suivit la direction de ce regard et vit qu’on ne lui accordait guère plus d’un quart d’heure; mais il était trop habile pour faire la moindre observation. Il savait d’ailleurs que le second quart d’heure est toujours un peu moins difficile à obtenir que le premier. La jeune femme, de son côté, n’eut pas plus tôt accordé cette concession qu’elle s’en repentit; mais, au lieu de laisser voir son inquiétude, elle crut devoir la cacher sous une affectation d’insouciance.
—Je suis sûre, dit-elle, que vous m’avez encore trouvée bien capricieuse aujourd’hui; il faut me pardonner, c’est un défaut de famille. Vous connaissez le proverbe: _Caprice de Corandeuil!_
—Je veux qu’on dise: _Amour de Gerfaut_, répondit-il tendrement.
—Vous avez raison d’être aimable et de me dire de douces paroles, j’en ai besoin ce soir. Je me sens triste et souffrante; les rêves les plus noirs me viennent à l’esprit. Je crois que c’est cet orage qui me rend ainsi. N’éprouves-vous pas cela comme moi? Que ce tonnerre est lugubre! il me semble une menace de malheur.
Octave lui jeta le sourire par lequel on gâte les puérilités d’un enfant bien-aimé.
—Votre imagination est toujours la même, dit-il, avide d’émotions tristes. Si vous mettiez la même volonté à être heureuse qu’à vous créer des peines, notre vie serait trop douce. Qu’importe l’orage?... et quand même vous y verriez un emblème, qu’a-t-il donc de si terrible? Le nuage est une vapeur, le tonnerre un son, tous deux sont également éphémères; l’azur du firmament, qu’ils peuvent un instant obscurcir, est seul éternel. Le ciel, c’est l’amour. Ne crois-tu pas comme moi à sa souveraine immortalité?
—N’avez-vous rien entendu? dit Mme de Bergenheim, en tressaillant tout à coup et en écoutant d’un air inquiet.
—Rien. Qu’est-ce donc?
—Je crains que ce ne soit Justine qui s’avise de descendre; elle est si insupportable avec ses attentions...
Elle se leva et alla regarder dans la chambre à coucher, dont, par précaution, elle ferma les portes à clef. Un moment après, elle vint se rasseoir sur le divan.
—Justine dort en ce moment, dit Octave; je ne me suis pas hasardé à venir avant d’avoir vu s’éteindre la lumière de sa chambre.
Clémence lui prit la main et l’appuya contre sa poitrine.
—Tenez, dit-elle, maintenant, quand je vous dirai que j’ai peur, me croirez-vous?
—Pauvre ange! s’écria-t-il, en sentant le cœur de la jeune femme battre avec une violence extrême.
—C’est à vous que je dois ces palpitations qui me prennent maintenant pour la moindre chose. Je sais que nous ne courons aucun danger, qu’à cette heure personne n’entrera dans mon appartement, et pourtant j’éprouve une terreur que je ne puis vaincre. Il y a, dit-on, des femmes qui s’habituent à ce tourment, qui finissent par être en même temps coupables et tranquilles;—c’est une pensée indigne que je vais vous avouer:—quelquefois je souffre tant, que je voudrais être comme elles. Mais c’est impossible; je ne sais pas me faire au mal. J’étais née pour être vertueuse.
Octave avait trop de délicatesse d’esprit pour essayer quelqu’un de ces sophismes que les hommes ont toujours prêts en pareille occurrence, et dont les femmes à remords reçoivent d’ordinaire l’absolution sans trop se débattre. Il savait que les souffrances de Mme de Bergenheim n’avaient rien de joué et qu’elle accueillerait mal une apologie de sa propre conduite que lui refusait sa conscience. Il ne répondit donc à cet épanchement douloureux que par des protestations dévouées et par les mots les plus doux que put trouver son cœur.
—Vous ne pouvez pas comprendre cela, reprit-elle en lui abandonnant ses mains, qu’il pressait avec tendresse; vous êtes homme; vous aimez hardiment; vous vous livrez à chaque sentiment qui vous semble doux, sans trouver au fond un remords qui en corrompt le charme. Et puis, quand même vous souffririez, vos peines du moins vous appartiennent, nul n’a le droit de vous demander ce que vous avez. Mais moi, mes larmes mêmes ne sont pas à moi; mes larmes! et j’en ai versé souvent pour vous... il faut les boire, car il aurait le droit de me dire:—Pourquoi pleurez-vous?—Et moi, que pourrais-je répondre?
Elle détourna la tête pour cacher quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir; il les vit, et, se penchant vers elle, il les essuya de ses lèvres.
—A moi, tes larmes! dit-il avec passion; mais ne me désespère plus en me disant que mon amour te rend malheureuse.
—Malheureuse! oh oui, bien malheureuse! et pourtant ce malheur, je ne le changerais pas contre les plus riches félicités des autres. Ce malheur, c’est mon trésor, c’est ma vie. Être aimée de vous!... Penser qu’il a été un temps où ce délice eût été légitime!... Quelle fatalité pèse sur nous, Octave! Pourquoi nous sommes-nous connus si tard? Je fais un rêve souvent, un beau rêve. Je suis libre encore, et c’est vous... Oh! il y a un regret éternel dans mon âme.
—Tu es libre encore, si tu m’aimes... C’est la pluie qui frappe contre la persienne, continua-t-il en voyant l’inquiétude avec laquelle Mme de Bergenheim prêtait l’oreille, comme si quelque bruit inexplicable eût éveillé de nouveau ses craintes.
Ils écoutèrent un instant sans entendre autre chose que les sifflements monotones de l’orage.
—Être aimée de vous et ne pas rougir! reprit-elle lorsqu’elle fut rassurée, et en le regardant avec ardeur; avouer votre tendresse comme la gloire de ma vie! être ensemble sans craindre toujours qu’un coup de foudre ne nous sépare! vous donner mon âme et rester digne de prier! ce serait un de ces bonheurs célestes qu’on ne voit qu’en rêve...
—Oh! rêve, lorsque je suis loin de toi; mais quand tu me vois à tes pieds, quand nos cœurs battent seuls l’un près de l’autre, l’un pour l’autre, n’évoque pas, pour nous distraire du bonheur présent, l’image de celui qui n’est plus en notre pouvoir. Penses-tu qu’il existe des liens qui puissent plus étroitement nous unir? Ne suis-je pas à toi? Et toi-même, qui me parles du don de ton âme comme d’un vœu qui ne peut s’accomplir, ne me l’as-tu pas déjà donnée tout entière?
—Oui, tout entière! répondit-elle, ne résistant plus à son entraînement; et c’est avec justice, car c’est à toi que je la dois. Je ne comprends la vie que du jour où je l’ai reçue de tes yeux; mais depuis ce jour j’ai vécu et je puis mourir. Tu m’as créée!... et je t’aime.—Moi aussi, je manque de mots pour te dire mon cœur; mais je t’aime...
Il la reçut dans ses bras où elle s’était réfugiée pour cacher son visage après ces paroles. Elle y resta un instant, mais tout à coup elle se redressa, saisit les mains d’Octave et les serra d’une manière convulsive.
—Je suis perdue, dit-elle d’une voix aussi faible que celle d’une femme qui va mourir.
Instinctivement, il suivit la direction des yeux de Clémence qui semblaient blanchir d’effroi et restaient fixés sur la porte vitrée. Une ondulation presque imperceptible de la mousseline qui formait un rideau du côté du cabinet fut tout ce qu’il aperçut. En ce moment un bruit presque inappréciable, pression d’un pied sur le parquet, frôlement contre une boiserie, ou pêne glissant avec précaution dans une serrure, se fit entendre, et la porte s’ouvrit silencieusement comme si elle eût été mise en mouvement par une ombre.
XXIII
Madame de Bergenheim voulut se lever, mais la force lui manqua; elle tomba à genoux et glissa aux pieds de son amant. Sans essayer de la soutenir, celui-ci s’élança du divan, franchit le corps étendu devant lui et tira son poignard.
Christian avait paru sur le seuil de la porte et y restait immobile. Il y eut un moment de silence grave et terrible. On n’entendait que les mugissements de l’orage qui semblait redoubler de violence comme pour prendre part à cette scène, et un bruissement vague, causé par le tressaillement nerveux de la jeune femme à demi évanouie. Elle se tordait sur le parquet et faisait crier sous ses doigts la soie du divan, en essayant de s’y appuyer; puis on n’entendit bientôt plus que les bruits du dehors, car elle perdit connaissance et resta couchée dans l’immobilité de la mort. Les yeux seuls des deux hommes parlaient: ceux du mari, fixes, pesants, implacables; ceux de l’amant, étincelant d’une audace désespérée.
Après un instant de cette mutuelle fascination, le baron fit un mouvement pour entrer.
—Un pas de plus, vous êtes mort! dit Gerfaut d’une voix sourde, et il serra le manche de son poignard en appuyant fortement le pouce sur le croissant qui le terminait.
Christian étendit la main et ne répondit à cette menace que par un regard; mais ce regard était si dédaigneux, ce geste si impératif, qu’une lame croisée contre la sienne eût paru moins redoutable à l’amant. Honteux de son émotion en présence de ce calme, Octave remit son arme dans le fourreau et imita l’attitude méprisante de son ennemi.
—Venez, monsieur, dit celui-ci à demi-voix, en faisant lui-même un pas en arrière.
Au lieu de l’imiter, Gerfaut jeta les yeux sur Clémence. Elle était plongée dans un évanouissement si profond qu’il chercha vainement à distinguer le bruit de son souffle. Il se baissa vers elle par un entraînement irrésistible de pitié et d’amour; mais, au moment de la saisir dans ses bras pour la placer sur le divan et essayer de lui faire reprendre connaissance, la main de Bergenheim l’arrêta. Ce fut à peine s’il sentit sur son bras la pression de ces doigts de fer qui, en le serrant, eussent pu le briser; toutefois ce contact suffit pour le rappeler au devoir que l’honneur lui imposait dans cette funeste circonstance. En présence de l’homme qu’il avait insulté, le signe le plus léger d’intérêt, la marque de tendresse la plus fugitive devenaient un outrage nouveau, et il y avait une sorte de lâcheté à s’en rendre coupable. S’il est un être sur la terre à qui l’on doive égards et respect, c’est sans doute celui que votre tort a rendu votre ennemi. Octave étouffa donc dans son cœur la douleur passionnée qui le brisait et, obéissant au geste qui l’avait retenu, il se redressa et dit d’un air grave et résigné:
—Je suis à vos ordres, monsieur.
Christian lui montra la porte pour l’inviter à passer le premier; conservant ainsi de son côté et avec un sang-froid extraordinaire cette politesse dont une bonne éducation fait une habitude indélébile, mais qui en ce moment avait quelque chose de plus effrayant que l’emportement le plus furieux.
Gerfaut jeta de nouveau sur Clémence un regard d’irrésolution et dit en la montrant, d’un ton presque suppliant:
—La laisserez-vous ainsi sans secours? Il y aurait trop de cruauté à l’abandonner dans cet état.
—Il n’y aura pas cruauté, mais pitié, répondit froidement Bergenheim; elle ne s’éveillera que trop tôt.
Le cœur d’Octave se serra, mais sa contenance ne trahit pas son émotion. Il n’hésita plus et sortit. Le mari le suivit sans même jeter un regard à la pauvre femme que sa bouche venait de condamner si impitoyablement et elle resta seule, étendue dans ce frais boudoir comme dans une tombe.
Les deux hommes descendirent l’escalier tournant du petit cabinet, éclairés à demi par les faibles lueurs que plongeait au fond de son hélice la lampe d’albâtre. A la porte de la bibliothèque, ils se trouvèrent dans l’obscurité; Christian, ouvrant une lanterne sourde dont il s’était muni, en fit jaillir une lumière suffisante pour guider leurs pas. Ils traversèrent en silence la galerie des tableaux, le vestibule et montèrent ensuite le grand escalier. A voir passer au milieu de la nuit ces deux figures dont la clarté de la lanterne illuminait les traits d’un reflet vacillant et jaunâtre, on eût pressenti involontairement quelque drame lugubre dans lequel ils devaient jouer un rôle. Dante, suivant Virgile par les chemins brûlés de la cité dolente, ne marchait pas le front plus pâle, le pied plus muet que Gerfaut guidé par son hôte à travers les longs corridors du château. C’était avec une précaution égale que celui-ci le précédait. Craignant que le bruit le plus léger n’éveillât quelqu’un des domestiques dont cette promenade nocturne eût étrangement excité la curiosité, il retenait sa respiration et glissait comme une ombre, tandis que son regard interrogeait avec inquiétude l’obscurité des lieux qu’ils parcouraient.
Sans avoir rencontré personne, sans que rien les eût trahis, ils arrivèrent enfin à l’appartement du baron. Avec le même sang-froid qui avait caractérisé sa conduite jusqu’alors, Christian en referma soigneusement les portes, alluma sur la cheminée un candélabre chargé de bougies, et se tourna ensuite du côté de son compagnon, moins calme que lui.
Dans les circonstances qui veulent une décision rapide, au milieu de ces crises rares, mais solennelles de la vie où la plus courte réflexion est un retard inopportun, où la spontanéité d’action devient une impérieuse nécessité, les hommes d’esprit poétique ont un singulier désavantage: l’imagination si énergique aux heures méditatives de la solitude leur devient une ennemie parfois fatale; il y a dans cette faculté une expansion qui dépense à vide une grande somme de force vitale; à chaque idée dont elle est frappée, elle jaillit à l’encontre en jets divergents qui en vont atteindre les nuances les plus chatoyantes, les ramifications les plus imperceptibles. Mais cette prompte richesse de compréhension, cette dilatation excessive des pores de l’âme en appauvrissent la vigueur. Elles causent une sorte de sueur fertile pour la conception, énervante pour l’action. L’imagination alors s’épanouit tellement devant toutes choses, qu’elle n’en pénètre plus aucune; elle s’émousse sans percer, elle s’éblouit de sa propre lumière et se perd dans l’infini qu’elle s’est ouvert au lieu d’arriver au but. C’est une arme qui écarte et dont les coups deviennent plus impuissants à mesure qu’ils couvrent un plus grand espace.
Depuis sa sortie du parloir, Gerfaut était en proie à toutes les obsessions de cette étrange torture. Par un inexplicable phénomène psychologique, son esprit, au lieu d’entrer dans le vif de cette scène si pressante, si impérieuse, s’était plongé comme un aigle dans les incommensurables espaces du drame tout entier; en un instant il avait dévoré le passé et l’avenir de sa passion au point d’être presque entièrement distrait du présent. Sa première entrevue avec Clémence, les divers incidents de cette année si pleine de souvenirs, les succès de sa tendresse heure par heure, les mille conquêtes, préludes de la dernière, et puis ce jour si ravissant changé en nuit horrible, cette femme de son cœur perdue pour lui et par lui, cet homme à qui il devait rendre un compte de sang, toutes ces images tourbillonnaient devant ses yeux comme les feuilles séchées qu’une trombe soulève et roule en spirale furieuse.
D’invincibles émotions de regrets, une pitié pleine de désespoir, le pressentiment de catastrophes humainement inévitables amollirent son cœur en fascinant son esprit. Il vit alors sous les couleurs les plus odieuses l’égoïsme de son amour et le sentiment qui lui avait imposé comme un devoir envers lui-même le complément du triomphe. Cette exigence si ordinaire de la vanité lui parut la lâcheté la plus méprisable. Il eut horreur de lui. Le dernier regard de Clémence en s’évanouissant à ses pieds, regard de pardon et d’amour, lui était entré dans le cœur comme un poignard. Il l’avait perdue! elle! la femme qu’il aimait! la reine de sa vie! l’ange de ses adorations! perdue! L’enfer était dans cette idée. Pendant quelques instants, il ne put maîtriser son trouble: un vertige le prit à la vue de l’abîme creusé par sa main, et dans lequel il avait précipité la plus chère partie de son âme. Ce fut comme un mouvement d’affreuse ivresse; la tête lui tourna de remords. Le battement de ses artères, la crispation convulsive de ses nerfs, une trépidation involontaire bouleversèrent son organisation impressionnable. Il y eut pour lui un instant horrible, car la violence de ses sensations ne lui en ôtait pas la perception, et il s’aperçut qu’il tremblait, sans pouvoir dire comme Bailly: «C’est de froid.»
Auprès de cette figure pâle sur laquelle mille émotions passionnées ondulaient comme les nuées d’un jour d’orage, le front de Bergenheim restait froid et sombre, semblable au ciel du nord. On eût dit une statue de marbre dont le contact est de glace à côté d’une statue de bronze rouge encore de la fournaise, ou plutôt c’était le commandeur près d’étreindre don Juan de sa main sépulcrale. En ce moment, le poète était au-dessous du soldat, l’intelligence élevée se trouvait vaincue par l’esprit vulgaire, l’âme enthousiaste par le tempérament prosaïque, mais inébranlable.
Lorsque le regard de Bergenheim rencontra celui d’Octave, il traduisait une si implacable vengeance, il était gonflé d’un tel venin de haine, que celui-ci en tressaillit comme au contact d’une vipère. En face de cet époux outragé, si puissant de physionomie et de maintien, l’amant sentit l’infériorité de sa propre attitude; une émotion poignante de dépit et de vanité lui vint en aide. Domptant par un effort surnaturel de volonté le trouble irrésistible auquel il s’était un instant abandonné, il dit à ses nerfs: ne tremblez plus, et ses nerfs devinrent de fer; à son cœur: calme tes battements, et son cœur se pétrifia. Il remit à d’autres temps les regrets et les remords; en ce moment, ces tristes expiations lui étaient interdites: un autre devoir l’appelait. Les mœurs sont ainsi faites. A certains outrages, il n’est plus de réparations possibles. La route une fois ouverte, il faut aller jusqu’au bout: le pardon n’est plus que sur la tombe de l’offensé.
Octave se soumit à cette nécessité. Il étouffa dans son âme toute défaillance de conscience capable d’en diminuer la fermeté et reprit la contenance dédaigneuse qui lui était habituelle. Ses yeux rendirent à ceux de son ennemi leur regard de défi mortel, et il prit la parole en homme accoutumé à dominer les événements de sa vie et à ne se laisser primer dans aucune circonstance.
—Avant toute explication, dit-il, je dois vous déclarer sur mon honneur qu’il n’y a ici qu’un seul coupable, et c’est moi. L’ombre d’un reproche adressé à Mme de Bergenheim serait de votre part l’outrage le plus injuste, l’erreur la plus déplorable. C’est à son insu, c’est sans y avoir été autorisé d’aucune manière que je me suis introduit dans son appartement. Je venais d’y entrer quand vous êtes arrivé. La nécessité me force de vous avouer une passion qui est un outrage pour vous; je suis prêt à le réparer par toutes les satisfactions possibles; mais, en me mettant à votre discrétion sur ce point, je dois disculper Mme de Bergenheim de tout ce qui pourrait porter atteinte à sa vertu et à sa réputation.
—Quant à sa réputation, répondit Christian, j’y veillerai; quant à sa vertu...
Il n’acheva pas, mais sa figure prit une expression d’incrédule ironie.
—Je vous jure, monsieur, reprit Octave avec émotion, qu’elle est au-dessus de toute séduction comme elle devrait être à l’abri de toute insulte; je vous jure... Quel serment dois-je vous faire pour que vous me croyiez? Je vous jure que Mme de Bergenheim n’a trahi aucun de ses devoirs envers vous; que je n’ai jamais reçu d’elle le moindre encouragement; qu’elle est innocente de ma folie, comme peuvent l’être les anges dans le ciel.
Christian, pour toute réponse, secoua la tête avec un sourire méprisant.
—Ce jour sera un désespoir pour tout le reste de ma vie, si vous ne me croyez pas, continua Gerfaut avec une véhémence croissante; je vous dis, monsieur, qu’elle est innocente; innocente! entendez-vous? J’ai été égaré par une passion dédaignée. J’ai voulu profiter de votre absence. Vous savez que j’ai une clef de la bibliothèque; je m’en suis servi sans quelle pût s’en douter. Plût au ciel que vous eussiez été témoin de tout notre entretien! il ne vous resterait aucun doute. Peut-on empêcher un homme de pénétrer chez une femme malgré elle, lorsqu’il a réussi à s’en procurer les moyens? Je vous répète...
—Assez, monsieur, répondit froidement le baron. Vous faites en ce moment ce que tout autre ferait à votre place, ce que je ferais moi-même; mais cette discussion est superflue; laissez à cette femme le soin de se disculper. En ce moment, il ne doit être question que de vous et de moi.
—Quand je vous proteste sur mon honneur.
—Monsieur, en pareille circonstance un faux serment ne déshonore pas. J’ai été garçon aussi, et je sais que tout est permis contre un mari. Brisons là-dessus, je vous prie, et venons au fait. Je me regarde comme insulté par vous, et vous devez me rendre raison de cette insulte.
Octave fit en silence un signe d’acquiescement.
—Un de nous deux doit mourir, reprit Bergenheim en s’accoudant négligemment sur la tablette de la cheminée.
L’amant inclina la tête une seconde fois, par un geste grave.