Gerfaut

Part 28

Chapter 283,894 wordsPublic domain

Vingt-quatre heures s’étaient écoulées. Dès le matin le baron était parti, ainsi que tous ses hôtes, à l’exception de Gerfaut et de l’artiste. La journée s’était traînée lentement, maussade et languissante. Une froideur générale portait à l’isolement le petit nombre de personnes restées au château. Aline boudait sa belle-sœur depuis leur conversation du boudoir; Mlle de Corandeuil, tout entière aux soins que réclamait l’état de son carlin, n’avait fait qu’une très courte apparition à table; Marillac, qui depuis son lever buvait du thé comme un mandarin, n’avait pas osé y présenter sa figure blafarde des excès de la veille. Il se faisait malade un peu plus qu’il ne l’était réellement, pour retarder autant que possible le moment où il serait contraint de comparaître devant la maîtresse du château, dont il redoutait fort la sévérité exigeante et aristocratique. Mme de Bergenheim enfin ne quittait pas sa tante et évitait ainsi de se trouver seule avec Octave, à qui ces différentes circonstances eussent procuré un tête-à-tête presque continuel, pour peu qu’elle y eût consenti. L’absence de Christian, au lieu d’être pour les amants un signal de délivrance, semblait avoir créé entre eux une mésintelligence nouvelle, car Clémence eût trouvé une sorte d’impudeur à mal user de la liberté plus grande que lui laissait le départ de son mari. Elle fut donc pendant toute la journée d’autant plus réservée qu’elle voyait plus de facilités à faillir; mais le soir, quand elle se retrouva seule dans son appartement, cette rigueur factice tomba soudain. Autant elle s’était montrée inflexible et inabordable pour celui dont elle redoutait la présence, autant le souvenir de son amant la trouva douce et passionnée dès qu’elle se crut à l’abri de ses séductions. Mettant de nouveau en pratique la capitulation de conscience qui permettait la ligne oblique à ses pensées, pourvu que ses actions fussent fidèles au droit chemin, elle se récompensa de l’honnête rigidité de sa conduite par ces friandes criminalités d’imagination, sylphes perfides qui rougissent des caresses de leurs ailes les fronts les plus innocents. Couchée plutôt qu’assise sur le divan de son parloir, elle passa la soirée entière à rêver d’Octave, à lui parler comme s’il eût pu répondre, à lui faire mille aveux plus tendres que ceux qu’il avait obtenus d’elle, à fêter enfin dans le plus riche sanctuaire de son cœur celui qu’elle exilait de ses yeux.

Puis cette exaltation tomba peu à peu. Depuis le matin, l’atmosphère offrait cette lourdeur électrique qui fait éprouver un malaise véritable aux organisations nerveuses. L’orage, longtemps contenu, éclatait alors avec violence; le tonnerre grondait au loin, répété par les nombreux échos des montagnes; la pluie battait sans discontinuer contre les fenêtres; à chaque instant quelque rafale de vent, passant sur le château, arrachait des gémissements plaintifs aux girouettes des toits, aux persiennes mal fermées, à tout ce qui donnait prise à sa vague aérienne. Parfois un souffle plus pénétrant s’introduisait jusque dans les corridors intérieurs et y courait comme une note lugubre dans les tuyaux d’un orgue gigantesque. L’âme la plus calme n’eût pas écouté sans émotion ces voix étranges se lamentant dans le silence de la nuit. La sensibilité maladive de Mme de Bergenheim, exagérée depuis quelque temps par une lutte morale continuelle, finit par s’en affecter jusqu’à la souffrance; insensiblement ses pensées prirent un cours mélancolique en harmonie avec la tristesse de l’orage, et les songes dorés de son imagination s’évanouirent, remplacés bientôt par un morne abattement.

Dans ces accès de découragement plus fréquents depuis quelque temps, un regard désenchanté sur sa propre position lui montrait les abîmes qu’elle ne voulait pas voir en d’autres instants, ou qu’elle croyait franchissables. Tant que, luttant de bonne foi, elle avait regardé Octave comme un adversaire, elle l’avait eu en face d’elle, et il lui avait donné assez d’occupation pour la distraire d’un retour approfondi sur elle-même; mais depuis qu’elle était allée à lui comme on passe à l’ennemi, et que, dans son âme, elle avait pris parti pour l’amant contre le mari, c’est en face de celui-ci qu’elle se trouvait; le courage lui manquait à cette seule idée, tant elle se sentait faible, coupable, vaincue avant le combat. Lorsqu’elle jouait encore avec sa passion, elle avait peu pensé à Christian; elle eût trouvé puéril de faire intervenir l’idée tutélaire de son mari dans un divertissement sans danger selon elle; puis lorsque, voulant briser son jouet, elle l’avait trouvé de fer et qu’il s’était métamorphosé dans sa main en un joug de plus en plus tyrannique, elle avait appelé à son aide les divinités conjugales, mais d’une voix trop étouffée pour être entendue. Maintenant la situation avait encore changé. Christian n’était plus l’allié insignifiant que la femme vertueuse avait condamné par fatuité de sagesse à une neutralité ignorante, ni le protecteur au bras duquel la faible femme avait voulu se retenir lorsqu’un vertige était venu rendre le sol glissant à ses pieds tentés d’une chute: il était le mari, dans l’acception hostile et redoutable de ce mot; le mari, ce despotisme jaloux et brutal, ce cauchemar de toutes les heures, ce garnisaire imposé au lit qui l’abhorre, ce reptile dont la rose doit souffrir la souillure, cet être enfin en qui s’incarnent tous les fléaux de la terreur, toutes les répugnances du dégoût, toutes les difformités du ridicule, le jour où l’amour ne reconnaît plus ses droits.

Cet homme avait pour lui la loi toujours en aide au plus fort, la religion, qui pourtant prit un jour pitié de la femme adultère, la société où l’on se rue à qui jettera cette première pierre que le maître a maudite. Elle était sa serve, attachée à sa glèbe par des liens indissolubles. Il l’avait marquée de son nom comme une chose à lui; il tenait dans sa main tous les fils de son existence; il était le dispensateur de sa fortune, le juge de ses actions, le maître du foyer domestique. Elle n’avait de dignité que par lui. Qu’il lui retirât son bras un seul jour, elle tombait des honneurs de sa position sans qu’aucune puissance humaine pût la relever de sa chute. Le monde fermait ses salons à l’épouse proscrite et joignait à la sentence du mari un autre anathème plus foudroyant peut-être; car il n’est ni ciel serein, ni brise indulgente, ni main protectrice pour les pauvres fleurs criminelles. La plus humble dans sa faute trouve toujours mille pieds ardents à la fouler, mille vers impurs, heureux d’y traîner leur venin.

Une fois tombée de la sphère de l’illusion à celle de la réalité, Mme de Bergenheim se blessait à chaque pas. Un découragement amer la prenait en songeant à l’impossibilité de bonheur à laquelle la condamnait une déplorable fatalité. Son mariage et son amour se disputaient son existence, impuissants tous deux à la conquérir tout entière, habiles seulement à se frapper à mort l’un l’autre. Le mariage faisait de l’amour un crime; l’amour, du mariage une torture. Elle se sentait traînée par sa chaîne, sans vertu pour la porter, sans audace pour la rompre; à son chemin douloureux elle ne voyait point de terme honorable et doux à la fois. Elle n’avait de choix qu’entre deux abîmes: la honte dans la tendresse, le désespoir dans la vertu. Le nuage le plus sinistre lui voilant l’avenir, elle se rejetait alors dans un étourdissement fiévreux, semblable au tourbillon où Dante rencontra l’âme affligée de Francesca. Comme cet autre ange, sa sœur d’amour et de souffrance, elle errait au gré de la tourmente, sans trouver ni trêve à sa peine ni repos pour sa lassitude. Si ce vol au milieu de l’orage possède un charme funeste, il est cependant des instants où la passion la plus impétueuse éprouve un besoin de calme et de sécurité. Toute âme aspire au bonheur; or le bonheur, ce n’est pas le délire du moment, quel qu’en soit l’excès; c’est l’assurance d’un lendemain, la vue du but où l’on marche, les jouissances anticipées de l’avenir mêlées à celles du présent; et ce sanctuaire où la tendresse peut dormir, et cette foi dans la destinée, et ce royaume des jours qui doivent naître, l’amour légitime seul les possède. Conquérir sa vie de chaque heure à un prix dont s’effrayerait parfois celui qui a faim s’il devait en payer son repas; cueillir la moindre fleur en pensant: Sera-ce la dernière? faire en toute sensation prodigalité de son âme, par prévision de malheur, et pour ne pas rester trop puissant à souffrir; voilà l’amour coupable! Le soleil le plus radieux dore vainement sa journée; le lendemain n’est pas à lui: le lendemain souvent, c’est l’abandon, la honte, le désespoir.

Au milieu de ces méditations ardentes et tristes, les heures s’étaient rapidement écoulées, la pendule marquait près de minuit. Mme de Bergenheim pensa qu’il était temps de chercher le sommeil qui s’obstinait à la fuir. Au lieu de sonner pour appeler sa femme de chambre, dont le service importunait ce besoin de solitude que l’amour inspire, elle alla elle-même à la bibliothèque chercher quelque livre dont elle jugeait que le secours ne lui serait pas inutile pour s’endormir. Au moment où elle ouvrait la porte du cabinet attenant au parloir, la clarté de la bougie qu’elle tenait à la main lui fit apercevoir sur le parquet un objet brillant comme une pierre précieuse, et qu’elle prit d’abord pour une de ses bagues; mais, en se baissant, elle vit son erreur: c’était une épingle en rubis, montée sur une petite plaque d’or émaillé. Au premier coup d’œil elle la reconnut pour appartenir à M. de Gerfaut. Elle l’avait souvent remarquée à sa cravate avec cette attention que les femmes accordent toujours à la mise de leurs amants.

Robinson découvrant l’empreinte d’un pied de sauvage sur le sable de son île n’éprouva pas un saisissement plus vif que Clémence à cette trouvaille inattendue. Elle ramassa l’épingle et rentra dans le parloir avec une précipitation semblable à une fuite. Dans un instant son imagination épuisa mille conjectures contradictoires pour s’expliquer la présence d’un objet pareil dans ce lieu. Octave y était donc entré, pour y avoir laissé ce signe de sa présence; il pouvait donc à son insu pénétrer chez elle, au cœur de son appartement; ce qu’il avait fait une fois, il pouvait sans doute le faire encore! Elle se trouvait ainsi à sa discrétion, en quelque sorte, s’il avait l’audace de revenir; et la nuit profonde, l’absence de Christian, le sommeil des habitants du château n’encourageraient-ils pas cette audace, cette nuit même, peut-être? La frayeur que cette idée lui causa dissipa comme un bain de glace l’ivresse de ses pensées; car, ainsi que la plupart des femmes, elle avait un peu plus de courage en rêve qu’en action, et si son esprit se livrait quelquefois au charme de colorer sa passion d’incidents romanesques et périlleux, la crise venue la trouvait énervée et tremblante. Un moment auparavant, elle évoquait l’image d’Octave et l’asseyait amoureusement à côté d’elle sur le divan. La réalisation de ce désir l’effraya dès qu’elle la crut possible, et elle ne songea plus qu’à s’y soustraire. Elle était sûre que son amant n’avait pu s’introduire dans le cabinet par le parloir, car elle ne lui en avait jamais permis l’entrée, et de ce côté il n’avait pas pénétré plus avant que le petit salon. L’idée de la porte du corridor la frappa d’un trait de lumière; elle se rappela que cette porte ne se trouvait pas habituellement fermée, celle de la bibliothèque l’étant toujours; elle savait qu’Octave avait une clef de celle-ci, et elle comprit facilement qu’il n’avait pu arriver chez elle que par là. Rassemblant tout son courage par l’effet même de sa peur, elle rentra dans le cabinet, descendit l’escalier d’un pas mal assuré et ferma le verrou de la porte par un mouvement nerveux annonçant une sorte de résolution désespérée. Cet acte de défense accompli, elle remonta au parloir et se laissa tomber sur le divan, comme si une pareille expédition eût épuisé ses forces.

Peu à peu cette émotion exagérée se calma; Clémence respira plus facilement et finit par éprouver un sentiment analogue à celui que traduit le proverbe italien: _Passato il periglio, gabbato il santo!_ Sa frayeur lui parut enfantillage dès qu’elle se crut à l’abri du danger; elle se promit de sermonner Octave le lendemain, de manière à lui ôter l’envie de recommencer une tentative pareille; puis elle renonça au petit plaisir de cette gronderie, en songeant que, pour en jouir, il faudrait avouer la découverte de l’épingle et par conséquent la rendre; or elle était aussi décidée à la garder que jamais voleur a pu l’être à s’emparer du bien d’autrui. Depuis longtemps, elle avait conçu pour cette épingle une passion d’enfant; elle la trouvait jolie parmi tous les bijoux du monde. D’ailleurs, c’était celle qu’Octave portait habituellement; cela seul ne lui donnait-il pas un prix infini? Quel que fût son désir, elle n’eût jamais osé la lui demander; mais le hasard l’ayant fait tomber dans ses mains, la tentation de se l’approprier devint irrésistible. Elle éprouva un accès de joie folle et sans remords à l’idée de cette mauvaise action. Passant autour de son cou blanc et délié une cravate de satin noir, elle y attacha le rubis précieux, après l’avoir au préalable baisé plus dévotement qu’une relique, et courut devant la psyché de sa chambre à coucher pour juger de l’effet de son larcin.

—Qu’elle est charmante et que je l’aime! dit-elle; mais comment ferai-je pour la porter sans qu’il la voie?

Avant qu’elle eût résolu cette difficulté, un bruit léger se fit entendre et la pétrifia devant la glace où elle se contemplait.

—C’est lui! pensa-t-elle; après être restée un moment dans une sorte d’anéantissement, elle se traîna jusqu’au-dessus de l’escalier du cabinet et écouta en s’appuyant contre la rampe, car elle sentit ses genoux fléchir. Elle n’entendit d’abord que le battement précipité de son cœur; puis le même bruit se fit entendre de nouveau plus distinctement. On tournait le bouton de la porte du bas, en cherchant à l’ouvrir; l’obstacle imprévu du verrou irritait sans doute au dernier degré la personne qui voulait entrer, car elle insista à la fin avec une violence qui menaçait de briser le pêne dans la serrure ou d’enfoncer la porte.

La première pensée de Mme de Bergenheim fut de se sauver dans sa chambre à coucher et de s’y enfermer; la seconde lui montra le danger de l’exaspération que semblait éprouver Octave et le malheur qui en pourrait résulter si le moindre bruit était entendu du dehors. Il n’y avait pas une minute à perdre en hésitation. Par une de ces décisions subites que la nécessité inspire aux caractères les plus timides, la jeune femme descendit rapidement l’escalier et tira le verrou.

La porte fut ouverte doucement et refermée avec la même précaution. La lampe d’albâtre du parloir éclairait d’une faible lueur les marches supérieures de l’escalier, mais le bas se trouvait dans une obscurité presque complète. Ce fut par le cœur plus que par les yeux qu’elle reconnut Octave; lui-même n’apercevait que d’une manière fort indistincte Mme de Bergenheim, dont la robe blanche se dessinait vaguement au milieu des ténèbres; elle se tenait debout devant lui, appuyée contre la rampe, tremblante d’émotion et muette, car elle n’avait pas encore trouvé le mot qui devait le chasser. Il éprouvait, de son côté, l’embarras auquel n’échappent pas les plus entreprenants, lorsqu’un incident inattendu survient à l’encontre de leur prévision. Il avait cru surprendre Clémence et il la trouvait sur ses gardes; la pensée du rôle un peu déloyal qu’il jouait en ce moment lui fit monter aux joues une rougeur cachée par la nuit, et lui ôta pendant quelques instants son assurance ordinaire. Cherchant en vain dans son esprit une phrase triomphante, capable de le justifier tout d’abord et de lui conquérir comme un droit ce qu’il tentait comme un délit, il eut recours à un moyen souvent employé par l’éloquence absente; il s’inclina pour se mettre à genoux et saisit la main de la jeune femme; il semblait que la violence de son émotion le rendît incapable de s’exprimer autrement que par une adoration silencieuse.

En sentant la main qui s’emparait de la sienne, Clémence se recula et dit d’une voix sourde:

—Vous me faites horreur!

—Horreur! répéta-t-il en se redressant.

—Oui; et ce n’est pas assez, reprit-elle avec un accent dont l’énergie avait un caractère d’indignation—je devrais dire mépris au lieu d’horreur. Vous m’avez trompée en me disant que vous m’aimiez, indignement trompée!

—Mais je t’adore, s’écria-t-il avec véhémence; quelle preuve veux-tu de mon amour?

—Sortez, sortez sur-le-champ. Une preuve, dites-vous, j’en accepte une seule: sortez, je le veux, entendez-vous?

Au lieu d’obéir, il la saisit dans ses bras malgré la résistance qu’elle lui opposait.

—Tout hors cela, dit-il;—ordonne-moi de me tuer à tes pieds, je le ferai; je ne sortirai pas.

Elle essaya pendant quelques instants de se dégager; quoiqu’elle employât toutes ses forces, elle n’y put parvenir.

—Oh! vous êtes sans pitié, dit-elle plus faiblement; mais je vous abhorre; tuez-moi plutôt!

Gerfaut fut ému et presque effrayé de l’accent d’angoisse dont elle prononça ces paroles; il lui rendit la liberté, mais au moment où il ouvrait les bras, il la sentit chanceler et fut obligé de la soutenir.

—Pourquoi me faites-vous mal? murmura-t-elle d’une voix défaillante, en tombant évanouie sur la poitrine de son amant.

Il l’enleva dans ses bras, monta, non sans difficulté, l’étroit escalier et la posa sur le divan du parloir. Elle avait entièrement perdu connaissance; à la pâleur mate de son visage, on eût pu la croire morte, sans un léger tressaillement qui agitait de temps en temps ses membres et semblait présager une crise de nerfs. Octave lui donna les secours que réclamait son état en homme assez familier aux évanouissements de femme pour ne pas en perdre la tête. La femme de chambre la plus adroite n’eût pas détaché plus rapidement les agrafes du peignoir et la petite cravate de satin qui gênait la respiration. Malgré son anxiété, il ne put réprimer un sourire en reconnaissant son épingle qu’il ne s’attendait guère à trouver au cou de Clémence, après la manière hostile dont il venait d’être accueilli. S’agenouillant devant elle, il lui baigna d’eau froide les mains et les tempes et lui fit respirer un flacon de vinaigre qu’il avait trouvé sur la toilette de la chambre à coucher. Peu à peu ces soins produisirent leur effet; les convulsions nerveuses se calmèrent, les dents desserrées laissèrent passer un souffle plus égal, et une nuance légère colora la pâleur de la jeune baronne. Elle ouvrit languissamment les yeux et les referma, comme si la lumière l’eût blessée; puis, étendant un bras, elle en entoura le cou d’Octave penché vers elle; elle resta quelque temps ainsi, respirant doucement et dormant en apparence du sommeil le plus paisible.

—Tu me donnes ton épingle, n’est-ce pas? dit-elle tout à coup, en se retournant machinalement du côté de son amant; et elle croisa les deux mains de manière à lui en faire un collier.

—Tout ce que j’ai n’est-il pas à toi? répondit-il bien bas, tandis qu’il faisait les vœux les plus fervents pour prolonger le rêve où elle paraissait plongée.

—A moi! reprit-elle d’une voix faible et passionnée; dis encore que tu m’appartiens, que tu es mon bien, mon être! à moi seule, mon Octave!

—Tu ne me chasses donc plus? tu me veux donc près de toi? demanda-t-il avec une douce moquerie de bonheur, et en effleurant de ses lèvres la joue satinée de la jeune femme.

—Oh! reste, je t’en supplie! bien près et toujours!

Elle le serra plus étroitement dans ses bras, comme si elle eût craint qu’il ne la voulût quitter, et se retourna tellement, que sa bouche remplaça sa joue. L’ardeur avec laquelle il répondit à ce mouvement involontaire de tendresse fut trop vive pour que le sommeil de Clémence y pût résister. Elle se leva sur son séant, ouvrit les yeux et regarda un instant autour d’elle avec un étonnement silencieux.

—Qu’est-il donc arrivé? dit-elle enfin, et comment êtes-vous là?—Ah! c’est affreux, et vous me punissez cruellement de ma faiblesse.

Cette sévérité subite, après un si mol abandon, changea en irritation le ravissement d’Octave.

—C’est vous, répondit-il, qui mettez du raffinement dans votre cruauté. Pourquoi me laisser entrevoir le bonheur si vous voulez ensuite me le ravir? Puisque vous ne m’aimez qu’en songe, de grâce, rendormez-vous et ne vous éveillez plus. Je resterai près de vous, demandant la joie de ma vie aux aveux de votre sommeil. Tout à l’heure vos paroles étaient si douces! vous les démentez maintenant?

—Qu’ai-je donc dit? demanda-t-elle en hésitant un peu, et avec une rougeur inquiète.

Ces symptômes, qu’il crut de mauvais augure, augmentèrent son dépit. Il se leva et répondit d’un ton d’amertume:

—Ne craignez rien. Je n’abuserai pas des paroles qui vous sont échappées, quels qu’en soient le charme et la flatterie; elles me disaient que vous m’aimiez. Je ne le crois plus: vous êtes émue, je le vois; mais c’est de peur et non d’amour.

Clémence s’assit plus en arrière sur le divan, se croisa les bras sur la poitrine et le regarda quelque temps en silence.

—Croyez-vous ces deux sentiments si incompatibles? dit-elle enfin; vous êtes le seul dont j’ai peur. D’autres ne se plaindraient pas.

Il y avait une grâce si irrésistible dans son accent et dans son regard que la mauvaise humeur de Gerfaut se fondit comme la glace sous un rayon de soleil. Il se remit à genoux devant le divan, prit les mains de Clémence et voulut les croiser autour de son cou comme elles l’avaient été un moment auparavant; mais, au lieu de se prêter à cet arrangement, elle essaya de le faire relever.

—Je suis si bien à vos pieds! dit-il en résistant doucement pour conserver sa position. Tout le monde peut s’asseoir à côté de vous; moi seul, j’ai le droit d’être à genoux. Ce droit, ne me le ravissez pas.

Mme de Bergenheim dégagea une de ses mains et la leva en étendant le doigt d’un air assez menaçant.

—Songez un peu moins à vos droits, dit-elle, et un peu plus à vos devoirs. Je vous conseille de m’obéir et de profiter de mon indulgence qui vous permet de vous asseoir un moment près de moi. Pensez que je pourrais être plus sévère et que si je vous traitais comme vous le méritez...

Il ne lui donna pas le temps d’achever. La précipitation avec laquelle il se leva fit naître un demi-sourire sur les lèvres de la jeune femme; mais cette expression ne fut pas de longue durée; elle se changea en une autre pleine de tristesse, tandis qu’Octave, dans le triomphe de la prise de possession, promenait autour de lui un regard de ravissement, qui, après avoir exploré tous les détails du parloir, vint s’égarer dans la porte à demi ouverte de la chambre à coucher. Lorsqu’il regarda de nouveau Clémence, il fut frappé du sentiment d’amertume dont étaient l’interprète ses grands yeux bruns fixés sur lui.

—Vous me méprisez donc bien, dit-elle d’un ton grave, pour vous être permis une pareille démarche! Peut-être pensez-vous mal de moi à cause de cette faiblesse que je ne puis vous cacher.—Oh! ce serait pis que la mort si vous me méprisiez parce que je vous aime!

Lorsqu’une femme vous adresse, en retenant ses larmes, une plainte qu’elle semble avoir trempée dans le sang de son cœur, il n’est pas de réponse possible. Les prières et les serments sont de glace. Alors il faudrait pouvoir mourir pour prouver qu’on est digne d’aimer. Gerfaut, en entendant les paroles de Clémence, sentit son sein se dégonfler de toute la joie rêveuse dont il était inondé, et ce fut avec un air d’abattement qu’il répondit:

—Comment ai-je pu mériter un mot si cruel?

Cette tristesse toucha plus la baronne que ne l’eussent fait les protestations les plus passionnées.