Part 25
—A qui le dites-vous? repartit le magistrat, heureux de se rétablir carrément dans une discussion de son ressort; un des grands vices du jury provient de cette habitude qu’ont la plupart de ses membres d’exiger, pour former leur conviction, des preuves matérielles, pour ainsi dire. Le plus souvent, ils ne se trouvent suffisamment éclairés que lorsqu’ils se sont assurés de la réalité du délit _de visu_. L’enchaînement et l’interprétation des faits, leurs déductions rigoureuses, l’évidence morale résultant du raisonnement, en un mot, toute la partie philosophique et logique de l’argumentation leur échappent ou sont au-dessus de leur intelligence. Il leur faut la vue des plaies, comme à saint Thomas. Mais j’espère que quant à Lambernier, on ne me contestera pas l’existence du corps du délit: il est là flagrant et palpitant; la hanche de la victime saigne encore.
—Tra de ri de ra, s’écria l’artiste, en frappant alternativement de son couteau son verre et une bouteille, comme s’il eût joué du triangle.—Il faut avouer que nous choisissons des sujets de conversation d’une gaieté folâtre et étourdissante. Nous sommes vraiment de joyeux convives; voilà en face de moi Bergenheim qui ressemble à Macbeth voyant l’ombre de Banquo; ici mon ami Gerfaut boit de l’eau pure avec une tristesse profonde.—Tête dieu! messeigneurs, trêve aux drôleries de cours d’assises. Qu’on coupe le cou à ce Lambernier et qu’il n’en soit plus question:
Le vin, le jeu, les belles, Voilà mes seuls amours.
—Parbleu! monsieur serait un juré selon votre cœur, dit M. de Camier au rigide magistrat; c’est dommage qu’il ne soit pas des assises prochaines à ma place; il parle de couper une tête comme d’autres de condamner à huit jours de prison.
—La peine de mort n’est pas applicable dans l’espèce, répondit le procureur du roi qu’on n’arrachait pas facilement à la phraséologie judiciaire; la pénalité attachée à l’attentat de Lambernier est subordonnée aux éventualités de l’état de sa victime. Si la blessure ne cause pas une maladie ou une incapacité de travail pendant vingt jours, la peine se réduit à un emprisonnement d’un mois à deux ans ou de deux à cinq ans, selon que la question de préméditation sera admise ou rejetée. S’il y a incapacité de travail pendant le laps de temps susdit, le châtiment s’accroît naturellement à proportion de l’aggravation du dommage; et, messieurs, par incapacité de travail, il ne faut pas entendre, comme quelques-uns pourraient le faire, l’impossibilité d’un travail quelconque, mais bien le non-exercice de la profession: or, la profession du cocher consistant à conduire une voiture en étant assis sur un siège, et la blessure qu’il a reçue se trouvant placée à la région inférieure de la hanche, dans la partie qui est en contact direct avec ce siège, il est probable que cette blessure, qui paraît profonde et qui peut avoir attaqué quelque nerf, ne sera pas guérie avant l’expiration du délai de vingt jours et causera par conséquent l’incapacité de travail mentionnée par le code pénal. Dans ce cas, et en admettant, ce qui me paraît indubitable, la préméditation, le prévenu serait condamné aux travaux forcés à temps, articles 309 et 310 du code.
—Laissez-nous donc en paix, magistrat! s’écria d’une voix tonnante Marillac en se levant à demi sur son siège; est-ce que vous prétendez nous faire croire qu’il faille vingt jours pour cicatriser une égratignure dans une masse de chair aussi volumineuse que la culotte d’un bœuf? Et quant à la préméditation, je la nie: _nego_.
Pour donner plus de force à son opinion, il vida son verre et le posa avec fracas sur la table, en jetant au préopinant un regard qui semblait le défier à une joute d’éloquence judiciaire. A cette interruption, le magistrat disert fit ouïr une espèce de hennissement comme le cheval de Job au son de la trompette.
—La préméditation, monsieur, reprit-il avec un heureux mélange de gravité et de chaleur, la préméditation est si facile à établir, que vous serez le premier à l’admettre après une minute de réflexion. Je me contenterai de deux moyens pour la prouver de la manière la plus victorieuse.
Le premier est tiré de la présence même de l’accusé dans le lieu où l’attentat a été commis, le second de la nature de l’arme dont il s’est servi: 1º après la défense formelle que M. le baron de Bergenheim, ici présent, avait faite à Lambernier de se montrer sur son domaine, il est évident qu’un motif grave, qu’un projet arrêté d’avance ont pu seuls le déterminer à enfreindre cet ordre, à braver cette défense. Or, si ce motif n’est pas expliqué par l’accusé, d’une manière, je ne dis pas plausible, mais claire et péremptoire, il doit être nécessairement, _ipso facto_, interprété contre lui et expliqué par le fait subséquent du délit auquel il se trouve lié par une conséquence logique et rigoureuse. Vous observerez que je ne fais qu’indiquer ce moyen; 2º quant à l’arme dont Lambernier a dû se servir, si c’était un couteau fermant, je serais le premier à reconnaître qu’on ne peut tirer de ce fait aucune présomption en faveur de la question de préméditation, l’usage de beaucoup de gens de la classe ouvrière étant de porter habituellement des couteaux de cette espèce, dont ils se servent pour couper leurs aliments dans leurs repas en plein air. A cet égard, les dépositions des témoins ne nous donnent aucun renseignement suffisant. Le cocher a reçu le coup sans apercevoir l’arme qui l’a frappé; Léonard Rousselet a vu briller une lame dans la main du meurtrier, mais il n’en peut déterminer la forme d’une manière précise. L’instruction manque donc d’explication probante sur ce point; mais il résulte de l’examen de la blessure, dont j’ai constaté l’état moi-même, qu’elle a dû être faite au moyen d’une lame étroite, aiguë et triangulaire, du genre des épées qu’on nomme carrelets, des baïonnettes et de certains stylets ou poignards; et tout fait présumer que c’est à cette dernière classe qu’appartient l’instrument du crime. Or, je vous le demande, messieurs les jurés, le port d’une pareille arme, port prohibé par les ordonnances de police et contraire à toutes les habitudes d’un homme de la classe de Lambernier, n’annonce-t-il pas chez lui la détermination de s’en servir? Et contre qui pouvait-il avoir formé le dessein de s’en servir, si ce n’est contre le cocher avec lequel il a eu déjà plusieurs altercations, qui avaient déterminé entre eux une animosité dont nous venons de voir le résultat déplorable? Je croirais abuser des moments de la cour et du jury si j’insistais davantage sur un pareil moyen.
L’imagination du jeune magistrat, exaltée par une surabondance de libations contraires à ses habitudes de sobriété, l’avait transporté en pleine cour d’assises à la fin de sa harangue. Tandis qu’il reprenait haleine, l’artiste pencha la tête à droite et à gauche en cherchant à attirer l’attention de ses voisins par un sourire confidentiel.
—Le procureur du roi, dit-il à demi-voix, abuse de la permission d’être supercoquentieux sans compter qu’il commence à voir double. Remarquez comment je vais le pulvériser.
Après ce préambule, Marillac vida son verre et se leva. Appuyant le coude dans la paume de la main gauche et gesticulant de l’avant-bras, comme s’il eût voulu asperger d’eau bénite l’auditoire, il prit la parole d’une voix claire comme celle de l’Intimé.
—Je demanderai au ministère public la permission de le réfuter en peu de mots.—_Et in Arcadia ego!_ ou si vous aimez mieux: _Anch’io son pittore_, ou enfin pour parler votre langue prosaïque et parlementaire: Et moi aussi j’ai fait mon droit. Tu t’en souviens, Octave, c’était le bon temps. La Chaumière du Montparnasse! Frascati! le parterre de l’Odéon!—A bas les claqueurs! la carte au chapeau!—Rouge, pair et passe!—Dans les grands jours, le petit Rocher de Cancale; les dîners à quinze sous chez Flicoteaux, dans les périodes d’infortune. Et des amours, des femmes!—_Æterni dii!_—Quelles femmes et quelles amours!—Octave, te rappelles-tu Anastasie? Pas la petite blonde. La belle brune de la rue de la Paix; celle à qui j’avais appris à fumer et qui m’a donné deux soufflets au bal de Sceaux, parce que je dansais avec Henriette. Tu ne te souviens pas d’Anastasie?—ma belle tigresse d’Anastasie?...
—Il paraît que c’était une dame ou une demoiselle fort aimable, dit le notaire en remplissant le verre de l’artiste, à sa santé!
—A sa santé! répéta celui-ci; mais, notaire, continua-t-il en regardant son voisin d’un air mélancolique, si vous voulez boire à la santé de toutes les créatures enchanteresses qui ont doré de leur amour la vie de l’homme qui vous parle, autant vaut apporter un tonneau plein et vous y jeter vivant comme Clarence; car j’ai vécu fort et vite. Bourgeois et provinciaux que vous êtes, vous ne pouvez comprendre cette existence large, torrentueuse, épicée, luxuriante. Je suis un homme carré dans la base; mais j’expie parfois la richesse exagérée de mon organisme. Il est des moments où je ploie sous la vie trop pleine que je me suis faite, où la puissance de mes souvenirs me plonge dans un affaissement morne et triste, et ce moment est du nombre. Il me semble que j’ai un voile autour du front et un poids étouffant sur la poitrine.
—Pardieu! dit à l’autre extrémité de la table M. de Camier, avec quatre ou cinq bouteilles qu’il a bues, il n’est pas étonnant qu’il ait la vue trouble et la respiration gênée. En attendant, le vin ne lui ôte pas la parole.
—Il en est incivil! balbutia le procureur du roi qui souffrait impatiemment que l’artiste lui enlevât le dé de la conversation.
Sans répondre à ces remarques critiques, Marillac promena tout autour de lui un regard langoureux dans lequel ondoyaient les premières flammes de l’ivresse, et reprit la parole en se balançant comme un peuplier bercé par le vent.
—Une sensibilité exquise et dévorante est un fléau terrible lorsqu’elle tombe en partage à un homme magistral, large de cerveau, de cœur et d’épaules. La destinée de cet homme est celle du météore qui heurte les calmes planètes au milieu de leurs orbes réguliers et les fracasse. Les créatures d’amour qu’il rencontre dans cette vallée de larmes viennent se briser, pots de terre qu’elles sont, contre lui, pot de fer qu’il est. Car ses baisers dévorent, ses étreintes étouffent, ses caresses corrodent.—Et moi j’appartiens à cette race d’hommes exaltés, sataniques, anges déchus et carrés par la base. Ma jeunesse est un laminoir où se broient tour à tour d’innombrables existences de femmes.—Mais l’heure des remords approche; elle approche, l’heure des remords.—Je vois passer, comme don Juan, les ombres de mes victimes—procession menaçante et lugubre.—Isaure! Henriette! Anastasie!... Caroline!—un bataillon complet sur le pied de guerre; six compagnies du centre, grenadiers et voltigeurs!—Anastasie est dans les grenadiers à cause de ses petites moustaches—grands dieux!—ai-je suffisamment adoré ses petites moustaches! Don Juan!—je suis don Juan.
Don Giovanni, à cenar teco M’invitasti, e son venuto
_Pentiti!_—_No._—_No._—Non, mille tonnerres! Marilac ne se repent pas. Ouvrez tout le tremblement de vos enfers, je m’en moque comme de mes vieilles pantoufles, car je suis un homme carré par la base.—Le commencement du _Requiem_ que l’on a plaqué à la fin du _Don Juan_ de l’Opéra ne produit pas l’effet qu’on en attendait. Point de confusion dans les genres!—Au théâtre la musique dramatique, à l’église la musique religieuse.
Requiem æternam dona eis, Domine.
A ce verset beuglé d’une voix lugubre, une réclamation générale s’éleva de toutes les parties de la table. Des interpellations bruyantes, des coups de couteau sur les verres et les bouteilles, des cris de toute espèce rappelèrent l’orateur à l’ordre.
—Monsieur Marillac, s’écria le procureur du roi d’un ton railleur et en dominant le tumulte avec sa voix de Palais, vous aviez annoncé l’intention de me réfuter. Il me semble que la chaleur de l’improvisation vous a entraîné un peu loin de votre sujet.
L’artiste le regarda un instant d’un air étonné.
—Avais-je quelque chose à vous dire? demanda-t-il; dans ce cas, je soutiens mon dire. Faites-moi seulement le plaisir de m’apprendre de quoi il s’agit.
—C’est au sujet de Lambernier et relativement à la question de préméditation, lui souffla le notaire en lui versant à boire. Courage! vous improvisez mieux que Berryer. Si vous déployez vos moyens, le procureur du roi est un homme enterré.
Marillac remercia son voisin par un sourire et un hochement de tête qui semblaient dire: Fiez-vous à moi.—Il vida ensuite son verre avec l’abandon imprudent qui depuis quelque temps le roulait sur le chemin de fer de l’orgie; mais, par un effet étrange, quoique assez fréquent en pareil cas, cette libation, au lieu de l’achever, lui rendit pour un moment une sorte de lucidité d’esprit.
—L’accusation du ministère public, reprit-il avec le sang-froid d’un vieil avocat, s’appuie sur deux moyens: 1º la présence non motivée du prévenu dans le lieu où le délit a été commis; 2º la nature de l’arme dont il s’est servi.—Deux réponses simples, mais péremptoires vont faire crouler l’échafaudage qu’on a prétendu fonder sur cette double présomption: 1º Lambernier avait un rendez-vous à l’endroit et à l’heure précise où a eu lieu l’attentat dont il s’est rendu coupable: ce fait sera prouvé par témoin et établi aux débats de la manière la plus incontestable. Sa présence se trouve donc complètement expliquée sans qu’on puisse d’aucune manière l’interpréter contre lui; 2º le ministère public a reconnu lui-même que le port d’une arme dont Lambernier aurait eu l’habitude de se servir ne pourrait point, par cela même, être invoqué en faveur de la préméditation; or tel est précisément le cas dont il s’agit ici. Cette arme, en effet, n’est ni un carrelet, ni une baïonnette, ni un stylet, ni rien de ce que pourrait encore supposer la riche imagination de M. le procureur du roi; c’est un simple instrument de la profession du prévenu, dont la présence dans sa poche est aussi facile à comprendre que celle d’une tabatière dans le gilet de mon voisin le notaire, qui prend vingt prises de tabac par minute. Cette arme, messieurs, c’est un compas de menuisier.
—Un compas! interrompirent plusieurs voix à la fois.
—Un compas! s’écria le baron en faisant un mouvement sur sa chaise et en regardant fixement l’artiste. Par un geste qu’il ne put réprimer, il porta la main à la poche de sa veste de chasse et la retira précipitamment en sentant le compas de l’ouvrier qui y était resté depuis la scène tragique de la Roche du Gué.
—Un compas de fer, répéta l’artiste, d’environ dix pouces de long, plus ou moins, quand les branches sont fermées.
—Expliquez-vous, monsieur, s’écria le procureur du roi avec un vif accent d’intérêt; vous avez donc vu l’attentat? Dans ce cas, vous serez assigné comme témoin à décharge. La justice est impartiale, messieurs: Thémis n’a pas deux balances.
—Au diable, Thémis! répondit Marillac avec emportement, il faut arriver de Tombouctou pour employer des métaphores aussi rococo.
—Faites votre déposition, témoin: je vous requiers de faire votre déposition, repartit à son tour le magistrat, dont l’ivresse croissante était aussi digne et solennelle que celle de l’artiste pouvait être tendre ou tapageuse.
—Je n’ai rien à déposer, car je n’ai rien vu.
Ici le baron respira avec force, comme si ces paroles eussent rendu à ses poumons l’air qui leur manquait.
—Mais moi, j’ai vu! se dit Gerfaut, en contemplant l’anxiété peinte sur les traits de Bergenheim, et il tomba dans une rêverie profonde.
—Je raisonne par hypothèse et présomption, reprit l’artiste. J’ai eu, il y a quelques jours, une petite altercation avec ce Lambernier, et, sans ma bonne lame de Gênes, elle aurait bien pu se terminer comme celle d’aujourd’hui, car ce païen me paraît aussi prompt à dégainer que saint Pierre.
Il raconta alors sa rencontre avec Lambernier, mais les ménagements dus à l’honneur de Mlle Gobillot lui imposèrent une foule de réticences, de déguisements et de circonlocutions, qui finirent par rendre son récit assez peu intelligible pour les auditeurs et au milieu desquels sa tête, où les idées s’entremêlaient dans un certain désordre, s’embrouilla tout à fait.
—_Basta!_ s’écria-t-il pour conclusion, en se laissant retomber lourdement sur sa chaise.—Pas un mot de plus pour l’empire du Mogol. A boire! notaire, car il n’y a que vous qui ayez des égards pour moi. Ce qu’il y a de plus clair là dedans, c’est que je gagne dix louis à l’aventure de ce coquin.
Ces paroles frappèrent le baron et lui rappelèrent celles que lui avait dites le menuisier en lui remettant la lettre.
—Dix louis! demanda-t-il brusquement en regardant Marillac comme s’il eût voulu le percer de son regard.
—Deux cents francs, si vous aimez mieux. Un vrai marché de dupe. Mais assez causé, _mio caro_, vous vous trompez si vous croyez me faire jaser. Ah! bien oui! ce n’est pas moi qui me laisse emberlificoter. Je suis muet et silencieux comme la tombe.
Bergenheim n’insista pas, mais il s’appuya contre le dos de sa chaise et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Il resta pendant quelque temps perdu dans ses pensées et cherchant à lier les obscures paroles qu’il venait d’entendre avec les révélations incomplètes de Lambernier. A l’exception de Gerfaut, qui ne perdait aucun des mouvements de son hôte et qui étudiait chaque variation de sa physionomie avec l’intérêt d’un médecin témoin d’une agonie, les convives, plus ou moins absorbés par leurs propres sensations, ne firent aucune attention à l’étrange attitude du maître de la maison, ou, comme M. de Camier, l’attribuèrent à l’influence assoupissante du vin. La conversation reprit son cours criard, discordant, disputeur, interrompu à chaque instant par les divagations bruyantes de quelque convive plus animé; car, à la fin d’un repas où la sobriété n’a pas été reine, chacun est disposé à imposer aux autres le despotisme de sa propre ivresse et les rabâcheries de ses hallucinations particulières. Parmi les plus bavards, Marillac ne tarda pas à remporter le prix, grâce à la vigueur de ses poumons de basse-taille, à la volubilité infatigable de sa parole méridionale et à une sorte d’originalité saugrenue dans ses propos, qui contraignait parfois ses adversaires mêmes à l’attention. A la fin, il était resté à peu près maître du champ de bataille et lançait despotiquement à droite et à gauche les bordées de son éloquence avinée, semblable à une pièce de quarante-huit qui a démonté, à elle seule, une batterie entière.
—C’est pitié, s’écria-t-il tout à coup au milieu de son triomphe et en promenant de tous côtés un regard vainqueur et dédaigneux, c’est réellement pitié, messieurs, que d’ouïr votre conversation. On ne saurait rien imaginer de plus mesquin, de plus prosaïque, de plus bourgeois. C’est de l’épicier dédoublé, troisième numéro. Ne vous plairait-il pas de vous livrer à une discussion d’un ordre plus élevé? Debout, poètes, _sursum corda!_ ne sommes-nous pas un cénacle? donnons-nous les mains et parlons d’art et de poésie. Je suis altéré d’une conversation artistique, j’ai soif d’esprit et d’intelligence.
—Il faut boire puisque vous avez soif, dit le notaire qui lui remplit son verre jusqu’au bord.
L’artiste le vida d’un trait et reprit la parole d’une voix languissante en regardant son gros voisin avec une sorte de tendresse.
—Je commence notre propos artistique: Connais-tu le pays où les citronniers fleurissent?
—Il y fait plus chaud que dans le nôtre, répondit le notaire peu familier avec la romance de _Mignon_; et, se mettant à rire d’un mauvais rire, il fit à ses voisins un signe de l’œil qui signifiait selon toute apparence:
«Pour le coup, son affaire est faite.»
Marillac se pencha vers lui avec la candeur d’un agneau qui présente sa tête au boucher, et lui serra sympathiquement les mains.
—O poète, reprit-il, n’éprouves-tu pas comme moi, les soirs, à l’heure du crépuscule, un vague besoin de vie chaude, parfumée et orientale? Veux-tu dire adieu à cette patrie ingrate et voguer vers le pays où le ciel bleu se reflète dans la mer bleue? Venise! le Rialto et le Pont des Soupirs, le Lido et Saint-Marc, les gondoliers chantant les stances du Tasse et l’atroce schlague autrichienne! Rome! le Colisée et Saint-Pierre; les loges du Vatican et le Panthéon; le Tibre jaune et les cardinaux rouges; la mélancolie de la campagne romaine et la _mal’aria_.—Naples! les lazzaroni et le Vésuve, San-Carlo et la Chiaja.—Connue l’Italie! je la sais par cœur. Enfoncée!—Allons plutôt à Constantinople. J’ai soif de sultanes, j’ai soif de houris, j’ai soif...
—Mais, parbleu, buvez si vous avez soif.
—Volontiers. Je ne dis jamais non. J’ai soif de voluptés exorbitantes, car je suis un homme carré par la base. Je méprise l’amour en bonnet de coton et j’adore le danger. Le danger, c’est ma vie à moi. Je veux des échelles de soie longues comme celle de Jacob; des citadelles à escalader; des craquements de petits pieds sur les feuilles sèches, les soirs, au clair de la lune; des baisers corrosifs, toujours les soirs, à la barbe des maris et des eunuques noirs. Les eunuques noirs ont-ils de la barbe? peu importe. Barbus ou non, je les méprise. Je veux pour ciel de lit une voûte d’acier composée de cinq cents poignards; ne comprends-tu pas, poète, le piquant du poignard!—Quel exécrable jeu de mots! C’est égal, allons à Constantinople. J’enlève le sérail, et je m’appelle Marillac bey, ou Marillac pacha, ou peut-être sultan Marillac.—Oh! oh! fameux!
D’un bel uso di turchia.
—Je vous en prie, ne le faites plus boire, dit Gerfaut au notaire de l’autre côté duquel il était assis.
L’artiste regarda quelque temps son ami d’un air sérieux et lui dit ensuite avec intérêt:
—Tu as raison de ne vouloir plus boire, Octave, j’allais te le conseiller. Tu as déjà fait excès aujourd’hui et j’ai peur que tu ne t’en trouves mal, car tu es d’une faible santé; tu n’es pas, comme moi, un homme carré par la base.—Figurez-vous, messeigneurs, que ce jeune homme pâle que j’ai l’honneur de vous présenter, M. le vicomte de Gerfaut, gentilhomme de Gascogne, roué de profession et étoile littéraire de premier ordre, est affligé par la nature d’un estomac qui n’a rien de commun avec celui de l’autruche; il a besoin des plus grands ménagements. Aussi, nous l’abreuvons principalement d’eau de seltz et nous le nourrissons de blancs de volaille. De plus, nous conservons ce précieux phénomène entre deux couvertures de laine, sur une chaudière d’eau bouillante. C’est un grand poète au bain-marie. Je suis moi-même un très grand poète.
—Et moi aussi, j’espère, interrompit le notaire.
—Vous êtes Stenio, vous; car, messieurs, autrefois il n’y avait de poètes qu’en vers; aujourd’hui on les a mis en prose. Il y en a même qui ne le sont ni en vers ni en prose, des poètes silencieux qui n’ont jamais mis personne dans leur secret et qui se nourrissent en égoïstes de leur poésie, comme l’ours de la graisse de ses pattes. C’est une chose très facile que d’être poète, pourvu qu’on éprouve à l’âme des enivrements indescriptibles, qu’on entende bouillonner des pensées inexprimables dans son large front, et qu’on sente battre très fort sous la mamelle gauche un noble cœur d’homme dans sa blanche poitrine de femme.
—Il est gris comme trente-six mille hommes, dit M. de Camier assez haut pour être entendu.
Marillac se tourna d’un air majestueux du côté de l’interrupteur.
—Vieillard, dit-il, c’est vous qui êtes gris. Le vieillard est gris quand il n’est pas blanc; la perdrix grise quand elle n’est pas rouge; l’âne et la souris invariablement gris. D’ailleurs, le terme est incivil: si vous aviez dit ivre, je ne l’aurais pas relevé. Ivre, en latin _ebrius_ et en italien _ubriaco_.
Ubriaco! ma perche? Perche d’un che poco in se.