Part 24
—A personne... ah! mille rabots! la tête me tourne, répondit le menuisier, et il ferma les yeux de terreur, car, tout étourdi par le sang que sa posture faisait affluer au cerveau, il lui semblait que la rivière montait insensiblement jusqu’à lui, et que des vagues béantes s’ouvraient çà et là comme des cercueils pour l’engloutir.
—Tu vois que si je fais un geste tu es un homme mort, reprit le baron en le courbant plus profondément.
—Livrez-moi plutôt aux gendarmes, je ne dirai rien des lettres; sûr comme il y a un Dieu, je ne dirai rien. Mais ne me lâchez pas—tenez-moi bien—ne me lâchez donc pas—je glisse—ah! sainte mère de Dieu!
Christian, se cramponnant à l’arbuste qu’il avait saisi, se redressa et releva ensuite Lambernier, qui eût été incapable de le faire lui-même, car la frayeur et l’aspect de l’eau tourbillonnante lui avaient donné le vertige. Quand ce dernier fut debout, il chancela à deux ou trois reprises, et ses jambes se dérobèrent sous lui comme s’il eût été ivre.
Le baron le regarda un instant en silence, et l’expression de ses yeux était faite pour porter au dernier degré une terreur dont les symptômes étaient assez visibles.
—Va-t’en, lui dit-il enfin, quitte le pays sur-le-champ, tu as le temps de t’enfuir avant qu’il soit fait aucune poursuite. Mais songe que, si tu dis jamais, à qui que ce soit sur la terre, un mot de ce que tu m’as raconté et de ce qui s’est passé entre nous, je saurai te retrouver, fût-ce au bout du monde; dans ce cas, tu ne mourras que de ma main.
—Je le jure par la très sainte Vierge et par tous les saints..., balbutia Lambernier devenu tout à coup fervent catholique et rendu par le danger qu’il venait de courir à sa dévotion méridionale.
Christian lui montra du doigt l’échelle de pierre au-dessus de laquelle ils étaient.
—Voici ton chemin; passe le gué, remonte le bois des frênes et gagne l’Alsace. Si tu te conduis bien, j’assurerai ton sort.—Mais rappelle-toi:—un seul mot d’indiscrétion, et tu es un homme mort.
A ces mots, par un de ces mouvements nerveux dont les hommes d’une vigueur extraordinaire ne calculent pas toujours l’effet, il le poussa dans le sentier qu’il lui avait indiqué. Lambernier, dont les forces s’étaient complètement épuisées dans les luttes successives qu’il venait de soutenir, et qui avait peine à se tenir debout, perdit l’équilibre à cette secousse aussi violente qu’inattendue. Il trébucha à la première marche, tourna en essayant de se remettre d’aplomb et tomba enfin, la tête la première, le long du talus presque vertical. Une saillie de l’escarpement, contre laquelle il alla frapper d’abord, le rejeta sur le rocher éboulé. Il glissa lentement sur sa convexité en poussant des cris lamentables; un moment il se cramponna à un petit buisson qui avait poussé dans une gerçure de la pierre, mais son bras brisé en deux endroits dans sa chute n’eut pas la force de s’attacher à ce fragile moyen de salut; il le laissa échapper tout à coup de sa main, jeta un dernier cri de douleur et de désespoir, roula deux fois sur lui-même et tomba lourdement dans le torrent, où il s’engloutit comme une masse déjà privée de vie.
* * * * *
XX
La salle à manger principale était une des parties du château qu’avaient respectées le goût moderne et l’esprit d’innovation de Mme de Bergenheim. Cette pièce, située au rez-de-chaussée et dont les fenêtres donnaient sur la cour, pouvait servir de pendant au salon des portraits. C’était le même style d’ornement, la même physionomie pompeuse et sombre, les mêmes boiseries en châtaignier, rendues par le temps aussi foncées que l’acajou. Le plafond était divisé en une foule de caissons par de fortes solives que croisaient d’autres plus petites disposées entre elles comme des côtes adhérentes à la colonne vertébrale. Des festons de pampre grossièrement sculptés couraient aux angles des maîtresses poutres et allaient rejoindre une vigne dont une main assez inhabile avait décoré chaque panneau. Cette sculpture, probablement allégorique, offrait une foule de figurines à demi cachées sous les feuilles, à cheval sur les raisins, grimpant le long des ceps, qu’on eût pu prendre à volonté pour des chérubins ou pour des cupidons. Pour dire la vérité, grâce au ciseau de l’artiste et à la teinte noire de la boiserie, ces petits personnages ressemblaient beaucoup plus à des rats occupés à manger le raisin qu’à une troupe d’anges faisant vendange dans la Jérusalem céleste; ce qui avait été probablement l’intention de l’auteur.
Si l’aspect des deux salles offrait au premier coup d’œil une analogie frappante, leur décoration formait une opposition qui ne l’était pas moins. Les portraits de famille du premier étage avaient été remplacés au rez-de-chaussée par une collection de bois de cerfs et de daims, entremêlée de trompes, de coutelas croisés, de fusils en faisceaux, de trophées de chasse de toute espèce. Dans les grands jours, les ramures, dont les andouillers étaient en partie chargés de bobèches dorées, venaient au secours du lustre suspendu au milieu du plafond. Chacun de ces candélabres singuliers avait son histoire, se rattachant à quelque chasse célèbre et fidèlement transmise de génération en génération. Lorsqu’ils étaient tous allumés, leur clarté se reflétait avec mille accidents bizarres sur les faisceaux d’armes, sur les trompes gigantesques, sur les sculptures de la boiserie, et étreignait la salle entière d’une ceinture d’illumination aussi pittoresque qu’originale.
Une cheminée en granit gris, poli comme le marbre et dont le manteau était plus élevé qu’un homme de taille ordinaire, formait, en face des fenêtres, une saillie de plus de cinq pieds. Un carré de briques rouges s’avançait aussi loin, en empiétant sur le parquet. Cette précaution avait sans doute été prise contre les dangers d’incendie que devaient rendre plus fréquents les feux énormes dont on avait jadis l’habitude et auquel celui qui brûlait alors dans la cheminée n’avait pas trop dérogé. Une bûche dont les copeaux auraient chauffé pendant une partie de l’hiver un pauvre ménage parisien, et que flanquait un fagot de menu bois, s’élevait sur deux chenets en cuivre bizarrement travaillés et probablement le chef-d’œuvre de quelque artiste des forges qui peuplent les vallons des Vosges. Ces chenets se terminaient par deux têtes de diables armées de cornes recourbées et dont les mâchoires ouvertes d’une manière effroyable semblaient prêtes à avaler les pieds des personnes qui venaient chercher la chaleur du foyer. Le reste de la cheminée n’offrait de remarquable que l’inscription suivante incrustée dans la pierre du milieu, et qu’une dorure à demi noircie par la fumée rendait plus apparente:
A flammis Gehennæ Libera nos, Domine!
Cette prière composait, avec les démons de l’âtre et son feu terrible, un sermon sur l’enfer plus frappant que l’éloquence de Bridaine ou de Bourdaloue. Au milieu des jets de flammes bleues, jaunes, rouges, qui s’élançaient en sifflant de la masse de bois embrasé, les deux chenets, dont un frottement soigneux entretenait la teinte brillante, avaient réellement l’air de deux suppôts de Belzébuth n’attendant qu’une âme pécheresse pour la faire danser dans la fournaise. Il y avait dans cet aspect quelque chose de lugubre qui contrastait singulièrement avec les idées hospitalières que rappelle d’ordinaire le coin de feu d’une salle à manger. Il semblait que, dans je ne sais quelle intention ironique, l’auteur inconnu de l’inscription eût voulu parodier les _mané_, _thecel_, _pharès_ du festin de Balthazar et troubler à plaisir la digestion des hôtes qui, de génération en génération, se renouvelaient devant ce foyer.
Ce soir-là, les convives assis autour de la table ovale, vis-à-vis de la cheminée, paraissaient complètement indifférents aux idées religieuses qui avaient peut-être à la même place flagellé la conscience de leurs devanciers. Les jouissances culinaires, rehaussées par une journée fatigante et auxquelles le feu clair et pétillant donnait un assaisonnement nouveau, absorbaient trop exclusivement leur attention pour leur laisser le loisir d’un autre souci. Ils étaient pour la plupart plongés, âme et corps, jusque par-dessus les oreilles, dans les délices d’un souper plus confortable que recherché, mais où chaque plat était empreint d’une bonté positive, solide et plantureuse, essentiellement en harmonie avec l’appétit surnaturel qu’on peut supposer à une douzaine de chasseurs.
Aucune des femmes du château n’assistait à ce repas; cet usage, un peu imité de l’Anglais, avait été adopté par la baronne pour les soupers qui servaient de clôture ordinaire aux parties de chasse de son mari. Ces jours-là elle se dispensait de paraître à table, soit qu’elle trouvât par trop fastidieux de présider d’interminables séances, dont les ruses du lièvre, la mort du daim et les hauts faits de la meute alimentaient invariablement les discussions; soit qu’elle voulût laisser par son absence une liberté entière à des cavaliers plus habiles en général à démonter un perdreau ou à vider un flacon, qu’à faire leur cour à une femme du monde. Il est probable que cette conduite était convenablement appréciée par ceux qui en étaient l’objet et qu’ils en éprouvaient une certaine reconnaissance malgré les vifs regrets donnés à _l’absence de ces dames_; c’était la phrase officielle. Arrivant à table, le plus souvent harassés de fatigue, trempés de sueur ou de pluie, mourant de faim, dans un délabrement aussi complet de costume que d’estomac, ils devaient peu regretter le joug d’étiquette qu’impose aux plus effrontés viveurs la présence d’une maîtresse de maison. Ils se livraient donc pour la plupart aux liesses du festin avec ce débraillement de corps et d’esprit dont les charmes sont appréciables par toutes les personnes qui ont passé un seul après-midi la poitrine sanglée par une carnassière.
Le souper étant arrivé à ce période qui n’a pas de nom exact dans la langue gastronomique, et pendant lequel les dispositions méthodiques et les savantes théories du maître d’hôtel sont à chaque instant violées par les fantaisies révolutionnaires des convives, le dessert était servi sans que l’entremets eût disparu. Quelques plats plus solides tenaient même çà et là comme d’inexpugnables redoutes, malgré les assauts réitérés que leur faisaient subir un ou deux mangeurs retardataires, héritiers de l’appétit de Gargantua. Le repas ressemblait à une course, lorsqu’au dernier tour les chevaux sont disséminés sur l’arène, à distance irrégulière, selon la vigueur de leurs jarrets. Les dîneurs, les soupeurs pour mieux dire, avaient procédé de même d’une dent inégale, d’après l’ardeur ou la ténacité de leur appétit, combinées avec la capacité de leur estomac. Déjà la majorité cherchait à raviver l’émoussement de son goût par l’âcreté saline du fromage de Roquefort ou la pulpe fondante de la poire de Saint-Germain, que l’arrière-garde piochait encore les foies truffés d’un pâté de Strasbourg. La même dissidence régnait sur mer; mer rouge, bien entendu. Quelques-uns, sobres par goût ou par nécessité, s’obstinaient à tremper d’une double ration d’eau le simple mâcon du premier service, tandis que le plus grand nombre savourait les vins de Bordeaux et du Rhin dans des vidrecomes habituellement consacrés à la bière d’Alsace. Car, dans certaines provinces de Cocagne où se perpétue le bien boire de nos aïeux, le decrescendo des coupes, en raison inverse de la quantité du liquide qu’elles contiennent, est en souverain mépris. Toutes les petites recherches de service, inventées par la parcimonie moderne, sont proscrites comme attentatoires aux jouissances réelles; la demi-douzaine de dés à coudre en cristal, qui accompagne chaque couvert sur les tables élégantes, semble une superfluité fallacieuse. Pour un grand nombre de gourmets de campagne plus robustes que raffinés, l’unité immuable des verres est une habitude qui a l’autorité d’un dogme.
Parmi les plus fervents prosélytes de cette religion carnavalesque, Marillac, l’œil étincelant et les joues enluminées plus encore que de coutume, se distinguait au premier rang. Assis entre le gros notaire et un autre bon compagnon qui, par leur exemple et leurs provocations continuelles, eussent grisé un évêque, il vidait verre sur verre, rouge après blanc et blanc après rouge, avec accompagnement de plus en plus bruyant de rires, de bons mots, de joyeusetés de toute espèce. A chaque instant, sa tête s’échauffait au milieu des libations destinées à rafraîchir son gosier et sans qu’il s’aperçût du complot tramé par ses voisins qui trouvaient fort plaisant de mettre sous la table un élégant de Paris. Du reste, il n’était pas le seul qui se laissât entraîner sur la pente glissante que termine l’attrayant abîme de l’ivresse. La plupart des convives partageaient son abandon imprudent et son exaltation progressive. D’un bout de la table à l’autre, il régnait une bachique émulation qui présageait pour la fin de la séance une gaieté voisine de l’orgie.
Au milieu de ces joues colorées sous lesquelles le vin semblait circuler avec le sang, de ces yeux brillants d’un éclat lourd et factice, de toute cette pantomime déréglée si contraire aux calmes habitudes des gesticulateurs, qu’on eût dit des bras italiens attachés à des poitrines alsaciennes, deux figures s’isolaient de l’expression générale et contrastaient étrangement avec l’épanouissement insouciant des autres. Au centre de la table, le baron remplissait les fonctions de maître de maison avec une sorte d’emportement nerveux qui pouvait passer pour gaieté de bon aloi aux yeux de ses hôtes, hors d’état d’étudier sa physionomie; mais un observateur de sang-froid eût bientôt soulevé le masque et compris que ces efforts violents de plaisanterie et de bonne humeur essayaient de dissimuler quelque horrible souffrance. De temps en temps, au milieu d’une phrase ou d’un rire commencés, il s’arrêtait subitement; les muscles de sa face se détendaient comme si le ressort qui les mettait en jeu se fût brisé; l’expression de son regard devenait fauve et sombre; il s’affaissait sur sa chaise et y restait immobile, étranger à ce qui l’entourait et livré à quelque obsession mystérieuse contre laquelle sa résistance se trouvait impuissante. Tout à coup il paraissait se réveiller d’un rêve lugubre, se secouait par un effort convulsif et se jetait dans la conversation avec une parole tranchante, saccadée, incohérente; il encourageait l’humeur bruyante de ses hôtes, les excitait aux folies de l’ivresse et leur donnait lui-même l’exemple; puis la même pensée inconnue teignait de nouveau son visage d’un éclair sinistre, et il retombait dans le supplice d’une rêverie qu’on pouvait croire épouvantable à le juger par son reflet extérieur.
Parmi les convives, un seul, assis presque en face de Bergenheim, semblait être dans le secret de sa préoccupation et en étudiait les symptômes avec une attention dissimulée, mais profonde. Gerfaut, car c’était lui, apportait à cet examen un intérêt qui réagissait sur sa propre physionomie; soit que l’animation générale fît ressortir la teinte uniforme de son teint, soit qu’une émotion contenue décolorât ses joues en concentrant le sang vers le cœur, il était plus pâle encore que de coutume. Ses traits paraissaient altérés et son front se sillonnait fréquemment de rides pensives ou douloureuses. Il y avait une sorte de complicité entre l’inquiétude de son observation et la distraction morne de Christian. A l’insu de ce dernier, une pensée commune torturait ces deux hommes de son étreinte empoisonnée, semblable au serpent du groupe de Laocoon qui enlace de ses replis une de ses victimes, tandis que ses dents s’enfoncent au flanc d’une autre.
—Quand je vis que le lièvre gagnait le passage du haut, dit un des convives, beau vieillard de soixante ans, à cheveux gris et à joues rubicondes, je courus vers la jeune coupe pour l’attendre au retour. J’étais bien sûr, notaire, qu’il sortirait sain et sauf de vos mains. On sait qu’il est écrit sur votre fusil: _Homicide point ne seras!_
—Vous voulez dire _liévricide_ ou _léporicide_, cria Marillac de l’autre bout de la table; allons, notaire, défendez-vous: une, deux! en garde!
—Monsieur de Camier, répondit d’un ton de bonne humeur le chasseur dont l’adresse était ainsi mise en doute, je n’ai pas la prétention d’être de votre force. Je n’ai jamais tué d’aussi gros gibier que celui de votre dernière chasse.
Cette réponse faisait allusion à une petite mésaventure arrivée récemment au premier interlocuteur, à qui sa vue basse avait fait prendre un veau pour un chevreuil. Les rieurs, qui s’étaient d’abord égayés aux dépens du notaire, se tournèrent contre son adversaire.
—Combien avez-vous fait faire de paires de bottes avec votre gibier? demanda l’un d’eux.
—Monsieur de Camier, cria de nouveau l’artiste, vous êtes bien heureux que nous ne soyons pas en Égypte au temps des Pharaons; on eût fait de vous un autodafé en l’honneur du bœuf Apis.
—Messieurs, pour en revenir à notre propos, dit un jeune homme dont la figure compassée aspirait à l’air austère et imposant, jusqu’ici nous ne pouvons former que des conjectures fort vagues sur le chemin que ce Lambernier a dû suivre pour se sauver. Ceci, permettez-moi de vous le dire, est plus important que le lièvre du notaire ou que le veau de M. de Camier.
A cette observation, Bergenheim, qui depuis quelque temps n’avait pris aucune part à la conversation, se redressa sur sa chaise.
—Un verre de vin de Sauterne, dit-il brusquement, en offrant à boire à ses voisins.
Gerfaut le regarda un instant à la dérobée et baissa ensuite les yeux, comme s’il eût craint que ce mouvement ne fût remarqué.
—Le procureur du roi a flairé un accusé, dit le notaire; il n’y a pas à craindre qu’il quitte la piste. Ce sera sans doute pour les assises prochaines?
M. de Camier remit sur la table son verre à moitié plein.
—Au diable le jury! s’écria-t-il avec humeur, je suis de la première session, et je parierais ma tête que je tomberai au sort. Comme ce sera agréable! Quitter ma maison et mes affaires au milieu de l’hiver pour venir jugeailler pendant quinze jours une bande de coquins que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam. C’est encore là un des agréments de votre gouvernement constitutionnel. Un tas de niaiseries renouvelées des Grecs qu’on nous donne pour des découvertes sublimes. Le Français doit être jugé par ses pairs! Est-ce que je suis le pair d’un voleur? Allez chercher vos jurés à Bicêtre ou à Toulon si vous voulez être conséquents. A quoi bon payer des juges, si nous autres propriétaires sommes obligés de faire leur métier? Les anciens parlements, contre qui l’on a tant crié, valaient cent mille fois mieux que toutes vos pétaudières de cours d’assises.
A cette sortie, Marillac, qui s’amusait tout seul à donner le _fa_ grave en pelant une pomme, interrompit sa mélopée, au grand soulagement d’un lévrier couché à ses pieds dont il irritait singulièrement les nerfs.
—Monsieur de Camier, dit-il, vous êtes gros propriétaire, éligible et carliste, vous faites maigre le vendredi, vous allez à la messe de votre paroisse, et vous tuez de temps en temps des veaux au lieu de chevreuils; je vous estime et je vous respecte; mais permettez-moi de vous le dire, vous venez de nous débiter une tirade fossile et anté-diluvienne. Et Calas, monsieur? et Sirven? et le chevalier de La Barre?
—Et Lesurque, monsieur? répondit avec non moins de vivacité le gentilhomme campagnard.
—Messieurs, dit le procureur du roi, en prenant sa voix d’audience et en scandant chaque phrase de l’index, d’un côté mon profond respect pour les anciens parlements, ces dignes modèles de la magistrature, ces incorruptibles défenseurs des franchises nationales, de l’autre ma vénération non moins grande pour les institutions émanées de notre constitution politique, ne me permettent pas d’adopter une opinion exclusive. Cependant, sans prétendre proclamer d’une manière trop absolue la supériorité de l’ancien système sur le nouveau et déverser sur celui-ci un blâme irréfléchi, je crois pouvoir me ranger, dans un sens, de l’avis de M. de Camier. Par ma place, je suis plus à même que personne d’étudier les avantages et les inconvénients du jury, et je suis forcé d’avouer que, si les avantages sont réels, les inconvénients ne sont pas moins incontestables. Il faut en convenir, messieurs, les jurés ne se maintiennent pas toujours à la hauteur sévère de leurs devoirs; ils fléchissent parfois sous le poids du mandat que leur confie la vindicte sociale. Il n’est pas d’assises où l’action des lois ne se trouve paralysée par une mansuétude que je devrais plutôt qualifier de faiblesse.
—Ce sont les procès de la presse qui vous donnent le choléra-morbus, interrompit la voix républicaine de Marillac, rendue plus éclatante par des rasades réitérées.
—Non; c’est l’acquittement de ses trois voleurs que le ministère public n’a pas encore digéré, dit à son tour le notaire, en clignant un œil railleur et en aspirant lentement une prise de tabac.
—Le vol le plus manifeste, le mieux établi aux débats, répondit le jeune magistrat avec un accent de regret et de reproche; des dépositions claires comme le jour, des prévenus se coupant à chaque parole, un alibi mis en poussière, un faisceau de preuves foudroyantes, et tout cela aboutit à un verdict de non-culpabilité! Vous étiez du jury, monsieur de Bergenheim; sans doute vous avez donné votre voix pour l’acquittement, car l’arrêt a été rendu à une majorité de neuf contre trois. Voilà donc des malfaiteurs rejetés dans la société et prêts à y reporter la perturbation par l’exercice de leur criminelle industrie. Messieurs, messieurs, prenez-y garde! ce n’est pas ainsi que l’on réussit à faire de l’ordre et de la paix publique. Si vous voulez être protégés contre le poignard de l’assassin, n’émoussez pas le glaive de Thémis!
—Oh! oh! Thémis! répéta l’artiste, en se tournant vers son voisin de gauche; il peut se vanter d’être d’un mythologique soporifique, votre ministère public.
Bergenheim avait levé la tête en entendant l’interpellation de l’orateur.
—J’ai condamné, monsieur, s’écria-t-il d’un ton étrange, lorsque celui-ci eut achevé sa période; je vous jure que j’ai condamné.—Je respecte les lois.—Assurément il faut frapper le coupable.—Buvez donc, messieurs. A la santé de Mme de Camier!
Il vida son verre pour donner l’exemple, se passa la main sur le front à plusieurs reprises, et promena ensuite autour de lui un regard ferme et dur, qui pouvait passer pour une provocation.
—Est-ce que le patron _della casa_ a mis le pied dans la vigne du seigneur? demanda M. de Camier à son voisin; il a un air extraordinaire ce soir. Quelle idée de porter la santé de ma pauvre femme qui garde le lit depuis dix-huit mois!
—Impossible! répondit le convive à qui s’adressait cette question. Autant vaudrait dire qu’un tonneau peut se griser. Je le connais homme à nous mettre tous sous la table et à repartir ensuite pour la chasse.
—Bah! j’en sais au moins un capable de lui tenir tête, répondit le vieux gentilhomme, dont le nez et les joues enluminées annonçaient un champion aguerri aux combats de Bacchus,—style mythologique du procureur du roi.
—Mais si j’ai bonne mémoire, dit le notaire à celui-ci, dans l’affaire dont nous parlons, les objets volés avaient disparu; il n’existait pas de corps de délit, et, devant un jury, le corps du délit est très important.