Gerfaut

Part 22

Chapter 223,901 wordsPublic domain

—Êtes-vous sûr, ô amant candide, de n’être pas un peu plus ridicule qu’il ne convient à vos antécédents et à votre caractère? L’honnête laurier de Scipion l’Africain a-t-il troublé votre sommeil? Est-ce un pari que vous avez fait avec vous-même ou une épreuve de mortification que vous vous imposez en expiation de vos vieux péchés? Avez-vous juré de faire pâlir devant votre héroïsme toutes les vertus des domestiques nourrissant leurs maîtres, des cochers de fiacre rapportant l’argent oublié dans leurs voitures et des saintes filles vouées au service des malades? Concourez-vous en ce moment pour le prix Montyon? Si cela est, envoyez seulement au jury votre conversation actuelle, ajoutez en note que vous aviez pour interlocutrice une des plus aimables femmes du royaume, et vous êtes sûr d’être couronné. Vous serez la première rosière de votre sexe; parmi tous les autres fleurons de votre gloire, celui-ci ne sera ni le moins rare ni le moins original. Car, où diantre, je vous prie, êtes-vous allé chercher ce galimatias triple devant lequel Ballanche et Jean Paul baisseraient pavillon? Je ne vous savais pas ces phrases surnaturelles, ce jargon ascétique, cette quintessence de tendresse religieuse et virginale. Quelle fantaisie d’escalader le ciel, quand la terre vous est si bonne aujourd’hui, quand cette grotte est si obscure, l’air qu’on y respire si tièdement parfumé, la mousse de ce rocher si douce qu’on dirait d’un tapis de velours? Il y a bien longtemps que vous demandez un moment semblable à celui-ci; depuis un an, il est dans tous vos désirs, dans tous vos rêves, et maintenant qu’il est venu, vous en dissipez la fortune en enfantillages dignes d’un lycéen qui vient de lire Werther. Ignorez-vous que ce qui est naïveté, excusable et quelquefois attrayante à quinze ans, devient niaiserie à trente, et que cette belle ingénuité ne sied qu’au teint rosé et aux joues imberbes de l’adolescence? Avez-vous envie que Dantan, dont la main satanique vient de vous pétrir, fasse un léger changement à votre buste en y ajoutant un voile comme signe caractéristique? Je vous le dis, vous êtes en trois lettres un sot ou un fou: un fou de perdre une occasion qui ne se retrouvera peut-être plus, un sot de croire comme parole évangélique tout ce pathos que vous venez d’entendre et de débiter. Vous n’êtes pas de bonne foi, et probablement cette belle dame ne l’est pas plus que vous. Rappelez-vous son esprit si fin, sa coquetterie si habile, son humeur moqueuse dont vous avez déjà éprouvé le sarcasme; la croyez-vous tellement aveuglée par les brouillards au milieu desquels vous la promenez depuis une demi-heure, tellement étourdie de l’éther mystique que vous lui faites respirer, en un mot si complètement domptée par tout ce magnétisme immatériel d’outre-Rhin, qu’il ne lui soit pas déjà venu, comme à vous, quelque idée essentiellement parisienne? N’essayez donc plus de voler; marchez comme tout le monde, vous irez plus vite; car vous avez des jambes et non des ailes. Songez que vous êtes sur la terre. Quel que soit le but que vous veuillez atteindre, le plus court n’est pas de prendre par la lune comme vous faisiez tout à l’heure. Vous rêverez cette nuit, vous mourrez peut-être demain, en ce moment, vivez.

—A quoi donc songez-vous? dit Mme de Bergenheim, surprise du silence et de l’air distrait d’Octave.

A cette question, il fit presque un soubresaut.

—Que je meure si je le lui dis, pensa-t-il; elle doit me trouver assez ridicule comme cela.

—Mais répondez-moi, puisque je veux que vous me parliez, reprit-elle avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et contente de l’exercer.

Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait, il lui lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées, car son coup d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de celui que se jetaient au passage les augures romains, si l’on en croit Cicéron. Mme de Bergenheim sentit la projection magnétique de ce regard pénétrer entre ses paupières et s’enfoncer comme un glaive dans ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient posés contre son cœur et le scrutaient fibre à fibre, repli après repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la sorte jusqu’au fond de l’âme, et, pour se soustraire à cette muette interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule d’Octave, en disant doucement:

—Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.

Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient pas noués, glissa et, dans sa chute, entraîna le peigne qui rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en désordre sur ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de Gerfaut, celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvres toute cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la taille souple et gracieuse qui, en se penchant, semblait demander cette caresse; mais, observateur même en cet instant, il n’essaya pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet, il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois choses, a-t-on dit: demander, recevoir et prendre; celui des amants est le même. Demander est très doux, prendre a l’attrait qui s’attache toujours au fruit défendu, mais recevoir est le bonheur même. Octave pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être accompli: au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait d’elle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt deviné que senti.

Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus mystérieuse. Le soir approchait et le soleil était près d’atteindre l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher. Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le calme eût été complet si les abois lointains de la meute, en pleine chasse dans le haut du vallon, n’eussent apporté un souvenir du monde extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit même était une raison de sécurité pour les amants, l’affaiblissement progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus en plus, et avec eux le danger.

—Clémence, dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa philosophie analytique était vaincue.

Mme de Bergenheim leva la tête et le regarda un instant d’un œil incertain, comme si elle se fût éveillée d’un songe.

—Que votre cœur bat fort! dit-elle, pauvre ami!

Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un enfant qui veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui lui disait dans chaque battement: Je t’aime? Quel que fût le motif de cette pose abandonnée, Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux. Ses yeux, errant vaguement çà et là, semblaient demander conseil aux plus petites pointes du rocher, aux moindres touffes d’herbe semées sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie penchée sur sa poitrine, écarta les boucles de cheveux dont elle était inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin extrême, comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul ou la réserve: il saisit Clémence dans ses bras avec une passion extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible:

—Cette amitié m’est trop cruelle! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas m’aimer!

Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore; le péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seul instant eût été y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui paraissait une ceinture de feu; n’y pouvant parvenir, elle se laissa glisser à genoux et implora par une supplication muette la pitié de son amant; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi, Octave éprouva de nouveau un étrange sentiment d’ironie et de défiance. Ce n’était pas la première fois qu’on lui demandait grâce; il savait combien cette pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions, et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé; il se fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente et dédaigneuse; mais la trouver savante et habile était une déception qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés, il la voulut en ce moment calme et vertueuse.

—Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je lui ai donné.

Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de Mme de Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe d’intelligence n’accueillit cet appel maçonnique; aucun symptôme de confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une pure lueur la transparence de l’albâtre qui l’entoure; en contemplant ce mélange d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes, enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de lui-même, de sa défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité fatale toujours prête à flétrir dans sa main les roses les plus suaves à respirer. Avec l’humilité d’un caractère aimant et élevé, prompt à reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est vertueuse, et portant alors à une exagération si sublime toutes les noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son âme tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel n’est-il pas un poignard?

Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice de cette source au fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet entretien, où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs parfums de la blanche corolle du lis, où les feux les plus ardents assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La part que Clémence lui avait accordée, et dont elle l’avait reconnu souverain, avait des limites étroites; mais est-il petit royaume pour un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa la moisson à l’avenir; l’espérance était assez riche pour dorer le présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes, sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.

Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus éloquent que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose l’aveu interdit à leur langage, Mme de Bergenheim était restée à genoux, quoique le danger qui lui avait inspiré cette attitude fût passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps, elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles d’Octave, elle s’oubliait tout entière au bonheur d’aimer, insoucieuse de l’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor, répétés par les échos, la réveillèrent enfin en lui apportant un avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation mêlée d’inquiétude.

—M’en refuserez-vous encore une boucle en souvenir de cette heure du ciel? lui dit Octave en lui arrêtant doucement la main au moment où elle allait remettre son peigne.

—En avez-vous besoin pour vous souvenir? répondit-elle en lui lançant un regard qui n’était ni un reproche ni un refus.

—Le souvenir dans mon cœur et les cheveux sur mon cœur! Nous sommes dans un siècle indigne. Je ne puis me glorifier de vos couleurs aux yeux de tous, et pourtant je voudrais porter un signe de mon servage.

—Mon chevalier! dit-elle avec une tendresse mêlée d’orgueil.

Elle laissa ses cheveux se dérouler de nouveau, puis parut embarrassée pour mettre à exécution sa gracieuse volonté.

—Je ne puis cependant pas les couper avec mes dents, reprit-elle avec un sourire qui laissa entrevoir une double rangée de perles.

Octave tira de sa poche un stylet dont la lame courte et large était tranchante comme celle d’un damas.

—Pourquoi portez-vous toujours ce poignard? demanda la jeune femme d’une voix altérée; j’éprouve une terreur involontaire en vous voyant ainsi armé.

—Ne craignez rien, dit Gerfaut sans répondre à cette question, je respecterai le bandeau qui vous sert de couronne. Je sais où il faut couper, et si mon ambition est grande, ma main sera discrète.

Mme de Bergenheim n’eut pas confiance en cette modération et craignit de mettre sa belle chevelure à la merci de son amant; elle prit donc le poignard, coupa elle-même une petite boucle qu’elle lissa dans ses doigts et la lui offrit ensuite avec un geste amoureux qui doublait le prix de ce don.

En ce moment les sons du cor retentirent de nouveau, à une distance plus rapprochée.

—Déjà vous quitter! s’écria Clémence en se faisant violence, mais il le faut. Cher ange! laissez-moi partir maintenant; dites-moi adieu.

Elle se pencha vers lui en présentant son front pour y recevoir cet adieu. Ce furent ses lèvres que rencontrèrent celles d’Octave, mais ce dernier baiser fut rapide et fugitif comme l’éclair. Se dérobant aux bras qui voulaient encore la retenir, elle s’élança hors de la grotte, et un moment après elle avait disparu dans les détours ombragés du sentier.

Gerfaut resta quelque temps à la même place, plongé dans l’affaissement que l’âme éprouve toutes les fois qu’elle a dépensé en vives émotions une grande somme de sensibilité ou d’énergie. S’arrachant enfin à cette langueur rêveuse, il gravit le rocher par où il était descendu, afin de regagner le haut de l’escarpement. Mais au bout de quelques pas, il s’arrêta, par un mouvement d’effroi, comme s’il eût vu se dresser devant lui quelque reptile venimeux.

Au-dessus de l’échelle taillée dans le roc, entre les buissons de noisetiers et d’aubépines dont était bordée la crête du plateau, il avait aperçu Bergenheim immobile et courbé, dans l’attitude d’un homme qui cherche à se cacher pour observer lui-même. Les regards du baron n’étant pas tournés du côté de Gerfaut, celui-ci ne devina pas s’il était l’objet de cet espionnage, ou si la disposition du terrain permettait à Christian d’apercevoir Mme de Bergenheim qui devait être en ce moment sous les platanes. Dans l’incertitude de ce qu’il devait faire, il resta immobile de son côté, couché à demi sur le rocher dont une saillie, grâce à cette pose, pouvait le dérober à la vue du baron, dans le cas où il n’aurait pas été aperçu par lui.

XIX

Quelques minutes avant que l’horloge du château eût sonné quatre heures, un homme avait franchi le fossé qui servait de clôture au parc dans le haut du vallon. Lambernier, car c’était lui qui se montrait ainsi exact à tenir sa promesse, se dirigea d’abord à travers le fourré vers l’angle du bois de la Corne, qu’il avait désigné à Marillac; mais, après avoir marché quelque temps, il se vit contraint de rétrograder. La chasse, dont il avait entendu le bruit avant d’entrer dans le parc, venait en ce moment de son côté, car le lièvre, lancé depuis peu, cherchait à gagner les hauteurs avec l’instinct naturel à ces animaux que la structure particulière de leurs pattes rend, relativement aux chiens, plus agiles à la montée. Le Provençal comprit que continuer son chemin dans le sens qu’il avait d’abord choisi le conduirait infailliblement au milieu des chasseurs; et malgré son insolence, il redoutait trop le baron pour vouloir s’offrir à ses yeux et s’exposer de nouveau à la correction qui lui avait été déjà infligée. Il revint donc sur ses pas, et, faisant un détour au milieu du taillis dont il connaissait parfaitement les moindres sentiers, descendit du côté de la rivière, sauf à remonter au lieu fixé pour le rendez-vous quand la chasse se serait éloignée.

Lambernier avait atteint le plateau couvert d’arbres qui s’étendait au-dessus de la Roche du Gué, lorsqu’en débouchant au milieu d’un carré où l’on avait fait récemment une coupe, il vit venir à lui deux hommes marchant fort vite et dont la rencontre en ce lieu lui causa une impression assez déplaisante. Le premier était le cocher de Mlle de Corandeuil, l’un des plus copieux automédons qui eussent jamais écrasé de leur rotondité le siège d’un landau ou d’une berline. Il s’avançait les mains dans les poches de sa veste verte, en arrondissant ses larges épaules comme s’il eût été chargé de remplacer Atlas. Sa casquette galonnée posée militairement sur l’oreille, ses sourcils sévères et ses joues boursouflées annonçaient qu’il était sur le point d’accomplir quelque action importante dont il était vivement préoccupé. A côté de lui, Léonard Rousselet manœuvrait avec une égale activité ses jambes semblables aux pattes d’un faucheux. Le vieillard retroussait avec soin comme un jupon les pans de son gigantesque habit dont les rejetons des souches qui couvraient le sol auraient pu lacérer l’amadou, singulièrement compromis déjà par les dents de la meute.

A leur vue, Lambernier voulut rentrer dans le taillis d’où il venait de sortir; mais il fut arrêté dans sa retraite par une interpellation menaçante, comme un navire chassé par un corsaire reçoit, en manière d’interjection d’amener, un boulet dans sa mâture.

—Margajat! lui cria le cocher d’une voix presque aussi éclatante qu’une pièce de quatre; halte et front! Si tu prends le trot, je prends le galop.

—Qu’est-ce qu’il vous faut? je n’ai pas affaire à vous, répondit l’ouvrier d’un air moitié insouciant, moitié de mauvaise humeur.

—Mais moi, j’ai affaire à toi, reprit le gros domestique en se plantant en face de lui, et en se balançant alternativement sur le talon et sur la pointe des pieds par un mouvement semblable à celui des chevaux de bois que l’on donne aux enfants. Avancez donc, Rousselet; est-ce que vous êtes poussif ou fourbu?

—C’est que je n’ai pas le jarret de vos bêtes, répondit le vieillard, qui arriva enfin tout essoufflé et ôta son grand chapeau pour s’essuyer le front.

—Qu’est-ce que ça signifie de venir me sauter dessus comme deux assassins au coin d’un bois? demanda Lambernier, prévoyant que ce début amènerait quelque scène où il était menacé de jouer un rôle peu agréable.

—Ça signifie, dit le cocher: _primo_, que Rousselet n’en est pas; je n’ai besoin de personne pour corriger un gringalet comme toi; _secundo_, que tu vas recevoir ton décompte en deux temps et quatre mouvements.

A ces mots, il enfonça sa casquette sur son oreille droite et releva les poignets de ses manches pour donner plus de liberté à l’action de deux mains larges et épaisses comme des pains d’une livre.

Les trois hommes étaient arrêtés à un endroit où, l’année précédente, on avait brûlé du charbon. Le terrain, qui avait conservé à cette place une teinte noire et grasse, y était plus uni que dans le reste de la coupe et paraissait très favorable à un duel à coups de poing ou d’autre espèce. En voyant les préparatifs belliqueux du cocher, Lambernier posa sur une vieille souche son chapeau et sa veste et se mit en face de son adversaire d’un air assez délibéré, malgré une disproportion de force évidente. Mais avant qu’ils eussent commencé les hostilités, Rousselet s’avança, étendit entre eux son grand bras comme la masse d’un héraut d’armes, et prit la parole d’une voix dont la solennité semblait encore accrue par la gravité de la circonstance.

—Je ne présuppose pas, dit-il, que vous vouliez vous démantibuler simultanément, vu qu’il n’y a que des gens sans éducation qui agissent d’une manière aussi vulgaire; vous allez donc vous expliquer d’amitié, pour voir si c’est susceptible d’arrangement. C’est ainsi que ça se conditionnait quand j’étais dans la 25e demi-brigade.

—L’explication, dit le cocher de sa grosse voix, c’est que voilà un Savoyard qui ne manque pas une occasion de me vilipender, moi et mes chevaux, et que j’ai fait serment de le houssiner et de l’aplatir la première fois qu’il me tomberait sous la main. Ainsi, père Rousselet, à droite conversion! Il va voir si je suis un cornichon: il le trouvera poivré, le cornichon!

—Si vous vous êtes servi de cette expression malhonnête, observa Léonard en se tournant du côté du Provençal, vous êtes fautif et vous devez demander excuse, comme ça se pratique entre gens d’éducation.