Gerfaut

Part 20

Chapter 203,811 wordsPublic domain

Gerfaut jeta autour de lui un regard indécis et chercha des yeux Mme de Bergenheim, mais il ne la trouva pas. Sans s’inquiéter du désespoir de sa tante, Clémence s’était sauvée dans sa chambre, car elle sentait le besoin d’être seule pour calmer son émotion, ou peut-être pour en jouir en paix une seconde fois. Octave se résigna donc à suivre son compagnon, dont la retraite avait l’air d’une véritable déroute. En moins d’une demi-minute, chasseurs et chiens eurent détalé de la cour et s’éloignèrent rapidement par l’allée de platanes, pour gagner à travers le parc le bois de la Corne. Au bout de quelques instants, quand se fut affaibli l’effet produit par la physionomie lamentable de Mlle de Corandeuil, la gaieté reprit son cours. Les plaisanteries de terroir, les bons mots champêtres, enfin toute cette jovialité qui fait d’une assemblée de chasseurs la plus fastidieuse de toutes les réunions imaginables, recommencèrent leur feu croisé. Bergenheim y était habitué et, il le faut avouer, en prenait volontiers sa part comme un bon gentilhomme campagnard qu’il était; Marillac avait trouvé parmi ses voisins un gros notaire qu’il exploitait, méditant selon son usage un vaudeville où il pût le faire figurer. Quant à Gerfaut, il se traînait à l’arrière-garde d’un air mélancolique qui donnait un singulier démenti à la passion pour la chasse, dont il avait fait profession dans son premier entretien avec le maître du château.

En ce moment, l’énergie de ses sensations l’emportait sur la dissimulation que lui commandait la prudence, et dont il s’était fait l’habitude. Pour se mettre au niveau de ses compagnons, il eût fallu une perfection d’hypocrisie dont, malgré ses efforts, il se sentait incapable. Il lui était impossible de rapetisser son esprit au point de lui faire côtoyer amiablement ces intelligences lourdes et opaques; impossible de couler son imagination bouillonnante au moule de cette conversation vulgaire et triviale. Lorsqu’on a plané sur les ailes de la foi, de la poésie ou de l’amour vers ces régions qui ne sont pas encore le ciel, mais qui en approchent, et d’où l’on entend déjà ses concerts en entre-voyant ses splendeurs, le moindre bruit de la terre forme une dissonance dont sont déchirées toutes les fibres de l’âme. S’éveiller des visions du rocher de Pathmos, ou des rêves de Swedenborg au bourdonnement d’une discussion bourgeoise, tomber des nuages d’Ossian, ou des méditations de Manfred dans le barbotement de certaines coteries littéraires, voilà les petites infortunes auxquelles sont journellement exposées les intelligences qu’une organisation fatale porte à l’exaltation, au milieu d’une société prosaïque; mais passer du sourire d’une femme qu’on aime au gros rire de son mari est un malheur cent fois plus insupportable encore, quoiqu’il inspire en général peu de compassion, et que Dante ait oublié ce supplice dans son purgatoire.

Au bout de quelques minutes, les cris des chiens, les plaisanteries des chasseurs, la marche au grand air, le bruit même du vent dans les bois et le frémissement du feuillage, mais par-dessus tout, l’intarissable bonne humeur de Bergenheim avaient navré Gerfaut d’un ennui si mortel que sa figure en devint, malgré lui, l’interprète fidèle. Cette expression lugubre frappa le baron, qui de sa nature était le moins observateur des hommes.

—Quelle mine d’enterrement faites-vous donc là? dit-il en riant à son hôte, vous avez l’air d’un cerf aux abois. Je me repens de vous avoir enlevé à Mme de Bergenheim; il paraît que vous préférez décidément sa compagnie à la nôtre.

—Serez-vous très jaloux si j’en conviens? répondit Octave, qui fit un effort pour se prêter au ton de plaisanterie de son interlocuteur.

—Jaloux! non, ma foi; quoique vous soyez certainement bien fait pour donner de l’ombrage à un pauvre mari. Mais la jalousie n’est ni dans mon caractère ni dans mes principes.

—Vous êtes philosophe! dit l’amant avec un sourire un peu forcé.

—Ma philosophie est des plus simples. Je respecte trop ma femme pour la soupçonner, et je m’aime trop moi-même pour me tourmenter d’avance d’un malheur imaginaire. Si ce malheur arrivait, et que j’en fusse certain, il serait temps de m’en occuper. Ce serait une affaire bientôt terminée.

—Quelle affaire? demanda Marillac, en interrompant le chœur de _Robin des Bois_ qu’il exécutait à lui seul depuis cinq minutes, et en ralentissant le pas pour se mêler à la conversation.

—Une sotte affaire, mon cher, qui ne regarde encore ni vous, ni M. de Gerfaut, ni moi non plus, j’espère, quoique je sois dans la catégorie exposée. Nous parlons infortune conjugale.

L’artiste jeta sur son collaborateur un regard qui signifiait: De quoi diantre t’avises-tu, de faire lever ce lièvre-là?

—Il y aurait bien des choses à dire là-dessus, observa-t-il ensuite d’un ton sentencieux, et pensant que son intervention ne serait pas inutile pour tirer son ami du mauvais pas où il le voyait engagé; il y aurait infiniment de choses à dire là-dessus; on écrirait des volumes sur cette matière. Quant à la manière de voir individuelle, chacun a son système et son plan de conduite.

—Et quel serait le vôtre, profond scélérat? reprit Christian; seriez-vous mari aussi cruel que vous êtes célibataire immoral? Cela arrive ordinairement; plus on a été braconnier effronté, plus on devient garde-chasse intraitable.

Voyez Brichou, je n’ai trouvé d’autre moyen de l’empêcher de tuer mes lièvres que de les lui donner à garder; et maintenant il ne se tire pas un coup de fusil dans tout mon domaine, qu’il ne soit sur les talons du délinquant, prêt à verbaliser. Quel serait donc votre système?

—Hum! hum! Vous vous trompez, Bergenheim; mes caravanes de garçon m’ont essentiellement disposé à l’indulgence. _Debilis caro_, voyez-vous bien, ce que Shakespeare a traduit: _Frailty, thy name is woman!_

—Je suis un peu rouillé en fait de latin et je n’ai jamais su l’anglais. Cela veut dire?

—Ma foi, cela veut dire que, si j’étais marié et que ma femme me trompât, je prendrais mon parti en galant homme, vu la fragilité indélébile de ce sexe enchanteur.

—Propos de garçon, mon cher! Et vous, Gerfaut?

—Je vous avouerai, répondit celui-ci avec un peu d’embarras, que je n’ai pas fort réfléchi sur ce chapitre. D’ailleurs je crois à la vertu des femmes.

—Bah! Songez que ces dames ne sont pas là et que votre galanterie est perdue. En cas de malheur, enfin, que feriez-vous?

—Je crois que je dirais avec Lanoue:

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot; L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

—Je suis en partie de l’avis de Lanoue; seulement je ferais une petite variante en mettant au lieu de _s’éloigne_, _se venge et ne dit mot_.

Marillac jeta un second coup d’œil d’intelligence à son ami.

—_Per Bacco!_ dit-il ensuite, êtes-vous donc un époux castillan ou vénitien?

—Eh! eh! répondit Bergenheim, je suppose que je tuerais ma femme, le quidam et moi peut-être après, le tout sans crier gare!—Ohé! Brichou; fais donc attention: Tambeau s’est découplé.

En disant ces mots, le baron franchit d’un élan gigantesque un fossé qui séparait le chemin dans lequel ils marchaient tous trois, d’une clairière où étaient déjà entrés les autres chasseurs.

. . . . . . . . . . Qu’en dis-tu?

murmura l’artiste aux oreilles d’Octave d’un ton aussi dramatique que celui de Manlius.

Au lieu de répondre, l’amant fit entendre un bruissement de lèvres intraduisible, qui signifiait, selon toute apparence:

«Je m’en moque.»

La coupe qu’ils devaient traverser pour gagner le bois de la Corne formait un grand carré long sur un plan incliné et descendait du haut du vallon jusqu’à la rivière. Au moment où Marillac franchissait à son tour le fossé, son ami vit à l’extrémité inférieure de la clairière Mme de Bergenheim qui marchait lentement dans les allées de platanes. Un moment après, elle disparut derrière un massif sans que les autres chasseurs l’eussent aperçue.

—Prends garde de glisser, dit l’artiste, le talus est très mouillé.

Cet avertissement porta malheur à Gerfaut, qui, en sautant, accrocha une racine d’arbre et tomba.

—Vous êtes-vous blessé? lui cria Bergenheim.

Octave se releva et essaya de marcher, mais il fut obligé de s’appuyer sur son fusil.

—Je crois que je me suis tordu le pied, dit-il, et il y porta la main, comme s’il eût éprouvé une douleur assez vive.

—Diable! c’est peut-être une foulure, observa le baron, qui revint sur ses pas; asseyez-vous. Croyez-vous pouvoir marcher?

—Oui, mais je craindrais que la chasse ne me fatiguât; je vais rentrer.

—Voulez-vous qu’on fasse un brancard pour vous porter?

—Vous vous moquez de moi; je ne suis pas femmelette à ce point. Je vais m’en retourner doucement et je prendrai un bain de pied en rentrant.

—Appuie-toi sur moi, je te reconduirai, dit l’artiste en lui offrant le bras.

—Merci; je n’ai pas besoin de toi, lui répondit Octave; va-t’en au diable! continua-t-il tout bas avec un regard expressif.

—_Capisco_, reprit du même ton Marillac, en lui serrant le bras en signe d’intelligence. Si fait, si fait, dit-il tout haut, je ne veux pas que tu t’en ailles seul. Je serai ton Antigone.

Antigone me reste, Antigone est ma fille.

Bergenheim, je me charge de lui. Continuez votre chasse, ces messieurs vous attendent. Nous nous retrouverons à souper: là les jambes sont un meuble de luxe, et une entorse est une chimère, pourvu qu’elle respecte le gosier et l’estomac.

Christian regarda tour à tour ses hôtes et le groupe qui venait d’atteindre le haut de la clairière. Pendant un instant, la charité chrétienne lutta contre la passion de la chasse; puis cette dernière l’emporta; et comme il vit que Gerfaut, quoique boitant un peu, était réellement en état de marcher, surtout avec l’aide d’un bras:

—N’oubliez pas de mettre votre pied dans l’eau, lui dit-il, et faites venir Rousselet; il s’entend fort bien en foulures.

Cette recommandation ayant achevé de tranquilliser sa conscience, il s’éloigna pour rejoindre ses autres compagnons, tandis que les deux amis reprenaient lentement de leur côté le chemin du château, Gerfaut appuyé d’une main sur le bras de l’artiste, et de l’autre sur son fusil.

—Enfoncé, le bourgeois! dit avec un rire à demi étouffé Marillac au bout de quelques pas, et lorsqu’il fut certain de ne pas être entendu de Bergenheim. A-t-il donné complètement dans l’allégorie! Ma parole d’honneur, ces troupiers sont d’une candeur primitive et baptismale! Ce n’est pas nous autres artistes qu’on peut flouer de la sorte. Connue, ton entorse; c’est tiré du _Mariage de raison_, acte premier, scène deuxième.

—Tu vas me faire l’amitié de me quitter dès que nous serons dans le taillis, lui répondit Gerfaut, tout en continuant de boiter avec une grâce qu’eût enviée lord Byron; tu iras droit devant toi, ou tu prendras à gauche, à ton choix; le côté droit t’est interdit.

—Suffit. Il retourne cœur à ce qu’il paraît, et pour le moment tu es d’accord avec Sganarelle, qui le place à droite.

—Ne rentre pas au château, puisqu’il est entendu que nous sommes ensemble. Si tu rejoins les chasseurs, dis à Bergenheim que tu m’as laissé assis au pied d’un arbre, et que la douleur de mon entorse est presque entièrement passée. Tu aurais tout aussi bien fait de ne pas m’accompagner, comme je t’en priais.

—J’avais mes raisons pour vouloir me tirer moi-même des griffes de Christian. C’est aujourd’hui lundi, et j’ai à quatre heures un rendez-vous dans lequel tu es plus intéressé que moi. Maintenant, veux-tu écouter un bon conseil?

—L’écouter, oui; le suivre, c’est moins sûr.

—O race des amants! s’écria l’artiste avec une sorte de transport, race folle, absurde, endiablée, impie et sacrilège!

—Après?

—Après? Je te dis que tout ceci finira par des poignards.

—Bah! il n’y a plus de poignards.

—Sais-tu que cet autre enragé de Bergenheim, avec sa figure rubiconde et son gros rire de quarante-huit, a tué trois ou quatre individus, tandis qu’il était au service, à propos d’une partie de billard ou des bonnes grâces d’une grisette?

—_Requiescant in pace._

—Prends garde qu’il ne fasse chanter _De profundis_ pour toi-même. Il passait pour le plus fort tireur de Saint-Cyr; il a surtout un diable de coup, un dégagement en froissant le fer, que je ne peux pas t’expliquer, car je ne l’ai jamais compris. Tout ce que je sais, c’est qu’il engage en quarte, ensuite on n’y voit plus que du feu, et l’on se trouve encloué sans avoir eu le temps de dire: _Ohime!_ Il tire le sabre de la même force. Quant au pistolet, je l’ai vu casser neuf poupées de suite chez Lepage.

—Eh bien, si je dois avoir une affaire avec lui, nous nous battrons à l’arsenic.

—Pardieu! la plaisanterie est souverainement déplacée. Je te dis qu’il s’apercevra de quelque chose et ton affaire sera bientôt réglée: il te tuera comme si tu étais le lièvre qu’il chasse en ce moment.

—Tu pourrais trouver des comparaisons moins humiliantes pour moi, répondit Gerfaut avec un sourire insouciant; d’ailleurs, tu exagères. J’ai toujours remarqué que ces sabreurs à bottes secrètes et ces occiseurs de poupées étaient d’assez bonnes gens dans une rencontre. Tu sais que les poupées n’ont pas d’yeux et qu’un carrelet bien aiguisé agit sur le moral autrement qu’un bouton de fleuret. Ceci n’attaque en rien la bravoure de Bergenheim, que je crois très réelle et très solide.

—Je te le garantis vrai lion de l’Atlas! D’après cela tu conviendras qu’il y a une extravagance carabinée à venir l’attaquer dans sa cage, à lui tirer les moustaches à travers les barreaux. Et c’est ce que tu fais, tête et sang! Sois amoureux de sa femme, fais-lui la cour à Paris, quand il est à cent lieues de vous, occupé à traquer les loups, c’est bien; mais t’installer chez lui! à portée de sa griffe! ce n’est pas de l’amour, c’est de la démence.—Il n’y a pas de quoi rire. Je suis sûr que le dénouement de ceci sera quelque épouvantable tragédie. Tu l’as entendu tout à l’heure, lorsqu’il parlait de tuer femme et amant, comme s’il se fût agi d’avaler un verre de bischoff. Eh bien, je le connais: il le ferait comme il l’a dit, sans seulement froncer le sourcil. Ces rouges ont un caractère d’enfer quand ils s’en mêlent! Il est capable de te massacrer dans quelque coin de son parc, de t’enterrer proprement au pied d’un chêne et de faire croquer à Mme de Bergenheim ton cœur fricassé au vin de Champagne, comme celui de Raoul de Coucy.

—Avoue du moins que ce serait un trépas pittoresque et qui n’aurait rien de bourgeois.

—Bien du plaisir. Certes, je me vante de détester le bourgeois; je suis connu pour cela; mais j’aimerais mieux mourir en bonnet de coton, gilet de flanelle et robe de chambre de molleton, enfin dans une véritable peau de sauvage de la rue Saint-Denis, que d’avoir Bergenheim pour m’aider dans cette petite opération. Regarde donc! n’a-t-il pas l’air de Goliath?

L’artiste força son ami de se retourner et lui montra Christian arrêté, ainsi que les autres chasseurs, au bord du fourré, à quelques centaines de pas de l’endroit où ils étaient revenus eux-mêmes. Au milieu du groupe dont il était entouré, et qu’il dominait de toute la tête, les bras croisés sur sa poitrine, dont cette pose développait l’ampleur et la solidité herculéennes, le baron semblait en effet un digne représentant de ces âges primitifs où la force et l’énergie physiques étaient la plus incontestable des supériorités. Malgré la distance, ils entendirent sonner le timbre de sa voix, vigoureuse comme toute sa personne, sans pouvoir toutefois distinguer ses paroles.

—Il a réellement une tournure du temps de la Table-Ronde, dit Gerfaut; il y a cinq ou six cents ans, il n’eût pas été fort agréable de se trouver en face de lui dans un tournois; et si aujourd’hui, comme alors, on enlevait les cœurs féminins à grands coups d’estramaçon, j’avoue que je n’aurais pas grande chance de succès. Heureusement nous sommes émancipés de la vigueur animale, et le garçon boucher est passé de mode.

—Passé de mode tant que tu voudras; en attendant, il tue.

—Tu ne comprends donc pas les charmes du danger, et l’attrait que les difficultés ajoutent au plaisir? Les pommes du jardin des Hespérides devaient avoir mille fois plus de saveur encore que celles de l’arbre de science, gardées qu’elles étaient par un dragon. Je ne sais si c’est vieillesse précoce de mon âme, si mon goût émoussé a besoin de stimulants qui lui ravivent l’amour; mais je t’avouerai que cette figure puissante et vigoureuse de Christian produit dans mon drame un effet que je ne voudrais détruire pour rien au monde; c’est l’ombre noire qui fait saillir plus vivement la lumière. Depuis que je suis ici, je l’ai étudié, et je le connais comme si j’avais passé ma vie avec lui. Je suis sûr ainsi que toi qu’à la première révélation il me tuera s’il le peut, et je trouve un intérêt étrange à savoir ma vie ainsi risquée. Toutes ces passions parisiennes sont si fades à force d’être pacifiques! Il y a là des arrangements si commodes, un commerce si facile, des relations si assurées de l’impunité et même du secret, du moment qu’elles sont convenues! Comment veux-tu que l’on résiste au sommeil dans les bras d’un bonheur qui vous balance avec la monotonie d’une nourrice? Pour bien bercer, vive la mer! le ciel sur la tête, l’abîme sous les pieds!

—Tu es fou!

—Sérieusement, je sais gré à Bergenheim d’être ainsi. Il y a toujours quelque chose de mortifiant à tromper un mari débile comme Priam ou niais comme George Dandin. Cela transforme la passion la plus élevée en une sorte d’escroquerie mesquine. Le beau triomphe, en effet, de l’emporter sur un être incapable de défense ou de vengeance! C’est faire le métier du renard qui attaque un poulet. L’époux désarmé par l’âge est une victime que l’on a pitié d’outrager, le complaisant un infâme que l’on méprise. A l’un on voudrait pouvoir demander pardon, tandis qu’on est tenté à chaque instant de jeter l’autre par les fenêtres de son salon. Christian n’est ni l’un ni l’autre; il a force et honneur. Je l’estime en l’outrageant, et je sens que j’en aime Clémence davantage.

—Si tu ne te moques pas de moi, tu es le plus stupide homme d’esprit qu’il soit possible de rencontrer. Comment! tu veux me persuader que toi, artiste, viveur, matérialiste, roué enfin, tranchons le mot, tu trouves un plaisir particulier à sentir continuellement sur ta tête l’épée de Damoclès! Pour jouer sa vie sur un coup de dés, il faut ou croire fermement à une autre qui serve de rechange en cas de malheur, ou avoir la goutte aux quatre membres. Or comme tu as beaucoup plus de santé que de religion... je ne suis pas plus manchot qu’un autre; tu sais que j’ai fait mes preuves, et tu ne me supposeras pas capable de couardise, je puis donc te faire un aveu: moi aussi j’ai donné une fois dans l’amour périlleux; j’avais affaire à un mari comme le tien, orgueilleux, violent, implacable et, qui plus est, despote et jaloux. Aussi c’est la plus jolie intrigue à échelle de soie et à pistolets de poche qu’il fût possible de rencontrer à dix lieues à la ronde. Chacun de mes rendez-vous me faisait commettre au moins une demi-douzaine de délits prévus par le Code pénal, avec toutes les circonstances aggravantes imaginables: escalade, main armée, effraction, attentat nocturne, etc., etc.; dans trois mois j’ai mérité dix fois, en détail, les galères à perpétuité.

—Eh bien, tu étais heureux; tu te sentais vivre!

—Heureux!... Écoute: entre artistes il n’est pas question de poser et de faire le grand homme, c’est bon devant le bourgeois. Je t’avouerai donc qu’il ne m’est pas arrivé une seule fois de me retrouver sur le pavé de la rue avec l’intégralité de mes membres, sans éprouver une certaine facilité de respiration qui me faisait oublier pour un moment tous les charmes que je venais de goûter. A la fin, je ne persévérais plus que par vanité, car réellement la peine passait le plaisir. Ne me parle pas de l’amour espagnol: je ne suis pas fanfaron; j’abhorre le danger.—Dans ces moments-là, on entend des pas qui approchent dans les plus vagues craquements des boiseries, on voit des yeux qui luisent aux trous de toutes les serrures; et puis une femme qui a peur et qui vous dit à chaque instant, d’une voix pâmée:—Le voici... sauve-toi; qu’il ne tue que moi... Et alors, d’une main, on la serre contre sa poitrine, tandis que de l’autre on cherche dans sa poche pour s’assurer que la bonne lame de Gênes y est encore... Et pendant quelques instants, on n’entend dans le silence que deux cœurs qui battent à se briser.—Tu appelles cela du bonheur? Joli!... J’ai trois scélérats de cheveux blancs derrière l’oreille droite qui datent de ce bonheur-là.

—Il te faut une passion en robe de chambre et en pantoufles, séducteur dégénéré!

—Juste; je ne suis pas comme toi, qui as moins de bon sens à trente ans qu’à vingt. J’ai mis à profit mon expérience; je me suis fait une petite théorie sentimentale, où le confortable l’emporte sur le romantique, et les arrangements doux et commodes sur les extravagances hasardeuses. En principe général et fondamental, je ne suis jamais amoureux d’une femme dont le mari n’a pas soixante ans, à moins que par la mansuétude authentique de son caractère il ne me donne toutes les garanties de paix que je désire; car, sous ce rapport, je suis juste-milieu: la paix à tout prix... avec le mari.—Observe que je suis même disposé à faire, s’il est nécessaire, une exception à mon principe, qui semblerait livrer à mes énormités tous les augustes patriarches de l’hyménée. Il y a des rageurs de sexagénaires qui vous jettent à tout propos leurs cheveux blancs à la tête et qui finissent par tirer le pistolet sans lunettes. Ceux-là, je les respecte et je leur ôte mon chapeau à vingt pas. La paix à tout prix, je ne sors pas de là. Ainsi donc, pour en revenir à toi, si tu veux être sage...

—Nous voici dans le taillis, répondit Gerfaut, en quittant le bras de l’artiste et en cessant de boiter; ils ne peuvent plus nous voir; ainsi la pièce est jouée. Tu sais ce que tu dois dire si tu les rejoins: tu m’as laissé au pied d’un arbre. Surtout défense d’approcher des platanes, sous peine de recevoir le plomb de mes deux coups dans les moustaches.

A ces mots il jeta sur son épaule le fusil qui jusqu’alors lui avait servi de béquille, et se lança à la descente du fossé du côté de la rivière.

XVIII

A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement semblable à celui sur lequel était bâti le château, mais beaucoup plus abrupt et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à droite et gagnait, par une montée mieux ménagée, un plateau plus égal. Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient sur la rivière. Lorsqu’on avait fait quelques pas dans ce petit chemin couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de rocher plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.