Part 19
A cette riposte imprévue et sans arrière-pensée, Mme de Bergenheim perdit la parole et demeura interdite devant la jeune fille, comme un écolier devant le pédagogue qui vient de lui administrer une vigoureuse férule.
—Où diantre ce petit serpent est-il allé chercher cela? pensa Gerfaut, fort mal à son aise entre les deux armoires où il s’était blotti.
Voyant que sa belle-sœur ne lui répondait pas, Aline prit ce silence de confusion pour de la mauvaise humeur et se fâcha tout à fait à son tour.
—Vous êtes très méchante aujourd’hui, dit-elle, adieu; je ne veux pas de vos livres.
Elle jeta les volumes de _Waverley_ sur le divan, reprit son arrosoir sans s’inquiéter de faire une libation nouvelle sur le parquet, et sortit en fermant la porte avec fracas.
Mme de Bergenheim, l’air sombre et pensif, resta immobile, comme si la réflexion de la jeune fille l’eût changée en statue.
—Entrerai-je? se disait Octave, enfin sorti de sa niche, et la main sur le bouton de la porte.—Voilà une petite Agnès qui, avec ses naïvetés, me fait un tort infini. Je suis sûr qu’on vogue maintenant à pleines voiles sur la mer orageuse du remords, et que ces deux boutons de rose qu’elle regarde si fixement lui paraissent les yeux de son mari.
Avant que l’indécision du poète eût cessé, la baronne se leva par un mouvement brusque et sortit en fermant la porte presque aussi bruyamment que l’avait fait sa belle-sœur.
Ce fut en maudissant, du plus profond de son âme, les pensionnaires, les pensionnats et les cœurs de seize années, malgré la poésie dont les a doués un illustre écrivain, que Gerfaut redescendit l’escalier du cabinet et revint à la bibliothèque. Après s’être promené quelque temps en long et en large devant les dictionnaires et les parchemins étalés sur la table, il sortit et remonta dans sa chambre. Au moment où il passait devant le grand salon, une orageuse harmonie vint frapper son oreille; des fusées chromatiques montantes et descendantes, des gammes de six octaves roulant comme la cataracte du Niagara, des arpèges extraordinaires, un martellement de basses à faire sauter les touches se succédaient, sans interruption, avec une pétulance, un nerf, un emportement qui prouvaient que la furie française n’est pas l’apanage exclusif du sexe fort. Au milieu de ces notes graves, folles, tristes, passionnées, hurlant parfois de leur accouplement, Gerfaut reconnut, à la netteté des traits et à l’élégance brillante de quelques passages, que cette improvisation ne pouvait sortir des doigts peu exercés d’Aline. Il comprit qu’en ce moment le piano servait de confident à Mme de Bergenheim, et qu’elle y épanchait, avec l’explosion dont une longue concentration finit par faire un besoin, les émotions contradictoires auxquelles depuis quelques jours elle se trouvait livrée, car, pour le cœur privé d’un autre cœur où se puissent verser sa joie et sa peine, la musique est un ami qui écoute et répond. Sous les doigts qui l’interrogent, l’instrument reçoit la pression de l’âme souffrante et s’anime pour la consoler. Le souffle de la douleur errant sur le clavier éveille une harmonie qui la berce et l’endort, ou la distrait par une exaltation passagère.
Gerfaut écouta quelque temps en silence, le front appuyé contre la porte du salon. A chaque phrase, à chaque modulation, son esprit, par un merveilleux instinct de sympathie, s’identifiait avec le sentiment dont elle était l’interprète. Il reconnut dans des accords graves, rauques, lugubres, largement appuyés, comme si la musicienne eût voulu s’enivrer de leur dissonance, les accents poignants du repentir qui s’acharne sur l’âme en l’étreignant de ses serres brûlantes. Un grondement de notes plus contenues, mais moins affaissées, sourdes d’abord, puis s’élevant insensiblement, et finissant par tonner en roulement éclatant et furieux, exprima les doutes, les craintes, les tortures de la jalousie. C’était souffrance encore, mais souffrance qui s’exhale au lieu de se ronger; c’était le cœur blessé, mais laissant saigner sa plaie, et non le cœur étouffant dans une main de fer sans pouvoir respirer pour gémir. Après bien des soupirs, des reproches, des cris d’angoisse, des sanglots, la fureur de cette exécution décrut peu à peu et se fondit en une suite de modulations de plus en plus adoucies et calmées, comme le Rhône, après avoir arraché ses rives au fond des rochers du Valais, finit par s’endormir dans le Léman paisible. Pendant quelque temps, l’imagination de Clémence erra au milieu de vagues mélodies sans se fixer à aucune. Enfin un souvenir parut la captiver. Après avoir fait murmurer au piano les premières mesures de la romance du _Saule_, elle reprit le motif avec plus de précision, et lorsqu’elle eut achevé la ritournelle, elle commença d’une voix douce et un peu voilée:
Assisa al piè d’un salice.
Octave l’avait entendue chanter plusieurs fois dans le monde, mais jamais avec cet accent profond. Par une de ces pudeurs dont les nobles femmes ont l’instinct, Clémence eût rougi de livrer au peuple des salons la moindre portion de son âme; même cet aveu d’une nature aimante que révèle un timbre de voix vibrant et attendri. Devant les étrangers elle chantait des lèvres; en ce moment c’était du cœur. Au troisième couplet, lorsqu’il comprit qu’elle devait s’être exaltée par l’expression de son chant, par le parfum d’amour mélancolique, de rêverie douloureuse, de désenchantement passionné qu’exhale cette exquise romance, le poète entra doucement, jugeant le moment favorable, et assez ému lui-même pour croire à la contagion de son trouble.
La première figure qu’il aperçut fut celle de Mlle de Corandeuil, étendue dans son fauteuil, la tête renversée, les bras pendants, et laissant échapper, en manière d’accompagnement, une mélodie nasale, sifflante et fêlée. Les lunettes de la vieille fille, suspendues au bout de son nez, avaient singulièrement compromis l’harmonie de son tour de cheveux, où les branches se trouvaient engagées; la _Gazette de France_, tombée de ses mains, caparaçonnait le dos de Constance, couchée à ses pieds selon son habitude.
—Atroce pythonisse! se dit Gerfaut. Il y a donc une malédiction sur moi aujourd’hui. Cependant, ayant vu que la maîtresse et le carlin dormaient tous deux d’un sommeil aussi profond que celui de Guillot et de son troupeau, il referma la porte discrètement et traversa le salon en marchant sur la pointe des pieds.
Mme de Bergenheim avait cessé de chanter, mais ses doigts continuaient à moduler vaguement le motif de la romance. En observant la démarche circonspecte d’Octave, elle se pencha pour regarder sa tante, dont elle n’avait pas remarqué le sommeil, car le dos immense du fauteuil était tourné de son côté. Personne ne sait dormir d’une manière fort imposante, et le profil de la vieille fille à demi décoiffée avait une expression grotesque dont la gravité de sa nièce ne put éviter l’influence. L’envie de rire fut pour le moment plus forte que le respect ou la mélancolie; et, en se rasseyant, Clémence, par ce besoin de communication particulier à la gaieté, regarda involontairement Octave souriant de son côté. Quoique cet échange d’idées n’eût rien de sentimental, celui-ci s’empressa de le mettre à profit; un moment après il était assis sur un tabouret, derrière le piano, à gauche et à quelques pouces seulement de Mme de Bergenheim.
—Comment peut-on dormir quand vous chantez?
Ce fut là son début. Le rhétoricien le plus empêtré dans sa galanterie collégienne eût trouvé tout d’abord une phrase aussi spirituelle; mais l’éloquence était moins dans les mots que dans l’expression. Le mouvement aisé, rapide, quoique discret, par lequel Octave s’était assis, la précision élégante de son geste, la manière gracieuse dont il penchait la tête en parlant, annonçaient une grande habitude de l’espèce de conversation qu’il entreprenait. Si les paroles étaient d’un écolier, l’accent et la pose étaient d’un maître.
La première pensée de Clémence fut de se lever et de sortir du salon, mais un charme invincible la retint sur sa chaise. En voyant étinceler près de son visage ce regard noir et pénétrant qui, depuis quelques jours, lui refusait ses prières; en entendant vibrer, douce comme un soupir, la voix qu’elle aimait, elle sentit son sein se gonfler et ses prunelles ondoyer sous leurs paupières; elle ne se trouva pas assez maîtresse de ses yeux pour oser les arrêter sur ceux d’Octave; elle les détourna donc et affecta de regarder la vieille fille.
—J’ai un talent particulier pour faire faire la sieste à ma tante, dit-elle d’un ton d’enjouement que démentait l’émotion de son corsage; si je voulais, elle dormirait ainsi jusqu’à ce soir; quand je cesserai de jouer, le silence la réveillera.
—Je vous en supplie, jouez encore; ne l’éveillez jamais, répondit Gerfaut; et, comme s’il eût craint de ne pas être suffisamment exaucé, il se mit à frapper de la main gauche une batterie de basse, sans s’inquiéter des fausses notes.
—Jouez du moins dans le ton, dit Clémence en souriant, et berçons juste.
Elle eut tort de dire _berçons_, car son amant prit acte de ce terme comme d’un consentement de complicité pour tout ce qui pourrait arriver. Dans un tête-à-tête, _nous_ est le mot le plus traître de la langue.
Soit qu’elle n’eût pas elle-même une envie extrême que sa tante s’éveillât, soit qu’elle désirât éviter une conversation dont elle se sentait troublée d’avance après l’avoir si ardemment désirée, soit qu’elle voulût goûter en silence le bonheur de se sentir encore aimée, car, depuis qu’il était assis près d’elle, les moindres gestes d’Octave étaient redevenus un aveu, Mme de Bergenheim secoua deux ou trois fois la tête avec grâce en cherchant un motif; puis elle se mit à jouer la _valse du duc de Reichstadt_, en frappant seulement la première mesure de l’accompagnement, pour indiquer à son amant où il devait poser les doigts.
La valse commença. Clémence jouant le chant et Octave la basse, deux mains restaient inoccupées, celles-là précisément qui étaient voisines l’une de l’autre. Or que peuvent faire deux mains inoccupées et voisines, quand l’une appartient à un homme hardiment amoureux, l’autre à une jeune femme qui, ayant depuis longtemps maltraité son amant, se trouve au bout de sa sévérité? Avant la fin de la première reprise, les doigts blancs et effilés de la clef de _sol_ furent en prison dans ceux de la clef de _fa_, sans que cela fît le moindre tort à l’effet du morceau, car la vieille tante dormait toujours.
Un moment après, la bouche d’Octave se colla sur cette main un peu tremblante, comme s’il eût voulu en imbiber de son âme la peau tiède et parfumée. Deux fois la baronne essaya de se dégager, car elle sentait le frisson de cette caresse circuler dans ses veines, deux fois la force lui manqua, et sa tentative finit par se changer en une pression contre les lèvres tenaces qu’elle croyait posées sur son cœur; la main rendait le baiser. Il commençait à devenir urgent que la vieille tante s’éveillât, mais elle dormait mieux que jamais, car la valse continuait toujours: et si une légère indécision se faisait remarquer dans le chant, la main gauche, au contraire, frappait ses grosses notes avec une énergie capable de métamorphoser Mlle de Corandeuil en une seconde Belle au bois dormant.
Lorsque Octave eut bien longtemps, bien doucement, bien tendrement caressé cette main qu’on ne lui disputait plus, il leva la tête pour obtenir une faveur nouvelle; car un amant n’est jamais comme la mer, à laquelle il a été dit: Tu n’iras pas plus loin! Cette fois Mme de Bergenheim ne détourna pas les yeux; mais, après avoir regardé un instant Octave, comme doivent regarder les anges, elle lui dit avec une coquetterie pleine de séduction:
—Aline?
La contemplation muette qui répondit à cette question renfermait un démenti si éloquent, que toute parole devenait superflue. En se sentant aimé, Gerfaut rendit grâce à la ruse qui lui avait procuré le bonheur dont il jouissait; mais il la dédaigna pour mieux savourer ce bonheur même. Son sourire doux et fin trahit le secret de son machiavélisme; il fut compris et pardonné. En ce moment, il n’y avait plus entre eux ni doutes, ni craintes, ni combats; il leur avait fallu bien des efforts pour se désunir: d’une même chute ils retombaient au sein l’un de l’autre. Ils n’éprouvaient pas même le besoin d’une explication pour la mutuelle souffrance qu’ils s’étaient faite, car la souffrance n’existait plus et ils étaient entrés dans ce paradis de l’amour dont l’extase est rendue plus délicieuse encore par le souvenir des peines passées. Ils restèrent longtemps en silence, heureux de se voir, d’être l’un près de l’autre, d’être seuls, car la vieille tante dormait toujours, de respirer le même air, de sentir leur cœur battre d’un même accord, de se bercer mollement dans leur tendresse au son de cette musique de plus en plus confuse et incertaine, et craignant de faire évanouir par un seul mot les charmes ineffables de cette félicité. Ils échangèrent leurs âmes dans de longs regards, dont l’ardeur et l’adoration étaient égales, car les dernières résistances étaient domptées au cœur de Clémence. Et quand elle sentit les lèvres de son amant remplacer sur les siennes le baiser de leurs yeux, elle se raidit dans les bras qui l’enlaçaient en pressant le clavier par une contraction nerveuse; il lui sembla que le salon tournait, que le jour devenait nuit, et que sa vie s’exhalait tout entière dans un soupir lentement respiré par la bouche d’Octave.
La valse était finie, et pourtant Mlle de Corandeuil ne s’était pas éveillée. Aucun son ne se faisait plus entendre; on eût dit que le sommeil avait aussi gagné les deux amants, immobiles dans les bras l’un de l’autre comme deux anges en prière. Le charme fut rompu tout à coup par un bruit épouvantable, semblable à la trompette qui doit appeler les coupables au dernier jugement.
XVII
Avez-vous vu par une belle soirée d’octobre un couple de ramiers rasant les cimes d’un bois effeuillées par l’automne? On dirait deux nacelles aériennes liées par d’invisibles amarres, tant leur vol est doux et silencieux, tant leurs ailes se baignent avec abandon dans l’air qui les soutient, tant l’instinct qui les mène fond tous leurs mouvements dans un ensemble plein de mollesse et de grâce. Tout à coup, sur la lisière du taillis, à l’abri de quelque chêne, un chasseur ajuste les oiseaux sans défiance et les frappe tous deux au milieu de leur joie et de leur tendresse. Si vous n’êtes pas chasseur vous-même, il vous aura pris peut-être quelque pitié de ces pauvres et belles créatures tombant sanglantes et mutilées du ciel où elles planaient.
Une balle qui eût ainsi frappé les deux amants au milieu de leur extase leur eût paru moins cruelle que la sensation causée par ce bruit épouvantable. Clémence tressaillit sur sa chaise et s’y affaissa glacée de terreur. Gerfaut se leva presque aussi troublé qu’elle; Mlle de Corandeuil, arrachée pour le coup à son sommeil, se dressa brusquement du fond de sa bergère, comme ces figures fantastiques qu’un ressort met en mouvement dans une tabatière, et qui vous sautent au nez au moment où vous y cherchez du tabac. Quant à Constance, elle se précipita sous le fauteuil de sa maîtresse, son retranchement ordinaire, en poussant le plus lamentable de tous les hurlements que puisse contenir une poitrine de carlin.
Un des battants de la porte placée en face des fenêtres s’ouvrit; le pavillon d’une trompe de chasse parut dans l’entre-bâillement, et la fanfare de la mort du loup fit retentir les échos du salon d’un fracas annonçant que l’exécutant aurait pu faire assaut avec Roland à Roncevaux. Le rideau du drame se levait sur une parodie, et une seconde péripétie changea la pantomime et les sentiments des personnages. La vieille fille se laissa retomber dans son fauteuil en se bouchant les oreilles et en trépignant sur le parquet; mais ce fut en vain qu’elle essaya de manifester son indignation de vive voix, ses paroles se perdirent dans le vacarme du terrible instrument. Clémence mit les deux mains sur ses oreilles à l’imitation de sa tante; c’était une contenance toute trouvée. Après avoir promené sa terreur sous tous les fauteuils du salon, Constance, à moitié folle, se jeta dans la porte entr’ouverte, par un coup de désespoir; Gerfaut enfin se mit à rire avec expansion, comme si la plaisanterie lui eût paru excellente; car la figure colorée de M. de Bergenheim venait de remplacer le pavillon de la trompe de chasse, et lui-même faisait entendre un bon rire, presque aussi bruyant que sa fanfare.
—Ah! ah! vous ne comptiez pas sur cette partie d’accompagnement, dit le baron, lorsque sa gaieté fut un peu calmée; voilà donc l’article de _la Revue de Paris_ que vous aviez à composer! Et vous croyez que je vais vous laisser chanter des duos italiens avec madame pendant que je cours les bois?... Vous me prenez pour un mari par trop débonnaire, vicomte.—Allons, allons, à gauche par quatre;—en avant!—Faites-moi l’amitié de venir prendre un fusil. Nous allons avant souper lancer un ou deux lièvres au bois de la Corne.
—Monsieur de Bergenheim, s’écria la vieille demoiselle, lorsque son émotion lui permit enfin de parler, ceci est d’une inconvenance... d’une grossièreté...; c’est un procédé de soldat... de cannibale... J’ai le cerveau brisé; je suis sûre d’avoir la migraine avant un quart d’heure... C’est digne d’un gardeur de chèvres.
—Ne songez donc pas à votre migraine, ma tante, répondit Christian, dont la bonne humeur paraissait excitée par les plaisirs de la journée: vous êtes fraîche comme un bouton de rose... et Constance aura pour son souper des têtes de lièvres rôties à discrétion.
En ce moment, un second vacarme, aussi éclatant que le premier, se fit entendre dans la cour; les sons rauques et faux d’un cor de chasse, évidemment joué par un amateur très novice, accompagnaient les abois confus et glapissants d’une meute nombreuse; le tout se trouvait entremêlé d’éclats de rire, de coups de fouet, de clameurs de toute espèce. Au milieu de ce tapage, on distingua tout à coup un cri plus perçant que tous les autres, un cri d’angoisse et de désespoir.
—Constance! s’écria Mlle de Corandeuil, d’une voix de fausset pleine de terreur; elle se précipita aussitôt vers les fenêtres de l’antichambre et tout le monde la suivit.
Le spectacle de la cour était aussi bruyant que pittoresque. Marillac, debout sur un banc, soufflait comme un triton dans une trompe à la Dampierre, en essayant de jouer la valse de _Robert le Diable_ d’une manière encore plus infernale que ne l’a notée l’auteur. A ses pieds, sept ou huit chasseurs et autant de domestiques encourageaient de leurs cris une chasse d’une espèce nouvelle. La meute du baron, en grand renom dans le pays, était composée d’une quarantaine de chiens, estampillés tous sur la cuisse droite de l’écusson de Bergenheim. Le poil tombant verticalement formait, d’après toutes les règles de l’art héraldique, un champ de gueules naturel, au milieu duquel les trois têtes de taureau d’argent avaient été dessinées par un caustique qui laissait la peau à nu. De tout temps, les chiens du château avaient été ainsi timbrés aux armes de leurs maîtres, et Christian, grand partisan des vieux usages, n’avait eu garde d’abroger celui-là. Cet insigne féodal avait probablement agi sur le moral de la meute, car il était impossible de trouver à vingt lieues à la ronde une collection de bassets plus hargneux, de braques plus débauchés, de limiers plus méchants et de lévriers plus querelleurs; chasseurs parfaits d’ailleurs, mais il semblait que, comme chiens de qualité, tous les vices leur fussent permis.
C’est au milieu de cette horde, sans foi ni loi, le museau rouge encore d’un lièvre dépecé l’instant d’auparavant, qu’était tombée l’infortunée Constance, après avoir traversé l’antichambre, l’escalier, le vestibule et le perron, toujours poursuivie par le son de la trompe de Christian, qui produisait sur ses nerfs l’effet du cor d’Astolphe. Un honnête marchand du moyen âge, surpris au détour d’un bois par une embuscade de routiers, ne devait pas en être accueilli autrement que ne le fut le carlin au moment où il se jeta tête baissée dans la cour. Soit que la querelle entre Corandeuils et Bergenheims eût gagné jusqu’à l’espèce canine; soit à l’instigation des laquais qui, du plus grand au plus petit, détestaient cordialement l’animal, il fut en un moment lancé comme s’il eût été un daim, atteint, bousculé, roulé, piétiné, mordu par les quarante brigands à quatre pattes qui semblaient décidés à emporter chacun en guise de trophée un lambeau de sa robe café au lait.
Le personnage qui prenait le plus de plaisir à ce déplorable spectacle était sans contredit le père Rousselet. Il se frottait les mains derrière le dos, les jambes écartées dans l’attitude du colosse de Rhodes, tandis que les pans de son habit tombant jusqu’à terre lui donnaient l’air d’un kanguroo délassant ses pattes sur sa queue. Sa grande bouche, fendue comme un bec de kakatoès, laissait échapper sans interruption un sifflement provocateur qui encourageait les assassins dans leur crime au moins autant que la fanfare de Marillac.
—Constance! cria une seconde fois Mlle de Corandeuil, glacée d’épouvante à la vue de son carlin couché sur le flanc au milieu de ses ennemis, et semblable à une carcasse de cheval mangé par les loups.
Cet appel fut sans effet sur la partie animale des acteurs de cette scène, mais elle produisit sur la livrée et même sur une partie des chasseurs la même impression que la terrible clameur d’Achille sur les Troyens au bord du Scamandre; les cris d’encouragement cessèrent à l’instant; plusieurs des assistants cherchèrent à s’éclipser prudemment, le piqueur se mit à rappeler à grands coups de fouet ses subordonnés; quant à Rousselet, plus politique que tous les autres, il se jeta intrépidement dans la mêlée, lançant à droite et à gauche de vigoureuses ruades, et prit dans ses bras le roquet presque évanoui, qu’il emporta comme une mère son enfant, sans s’inquiéter de laisser à la meute acharnée la moitié des basques de son habit.
Lorsque la vieille demoiselle vit déposer à ses pieds l’objet de sa tendresse couvert de boue, moucheté de sang, et poussant des gémissements étouffés qu’elle prit pour le râle de la mort, elle se laissa tomber elle-même sur une chaise, sans rien dire.
—Filons, dit à demi-voix Bergenheim en prenant son hôte par le bras, et du ton d’un écolier qui voit paraître au détour d’une rue la figure de son professeur, au moment où il médite une école buissonnière.