Part 18
—Regardez donc, Clémence, les jolis vers que M. de Gerfaut vient d’écrire dans mon album, lui disait à son tour Aline, qui, entre autres joies de vacances défendues au Sacré-Cœur, avait un portefeuille superbement relié en velours cramoisi, renfermant deux méchantes sépias, une aquarelle plus mauvaise et les vers en question. Elle nommait cela: mon album! comme elle appelait: mon journal! un petit cahier où, selon l’usage de beaucoup de jeunes demoiselles, elle consignait chaque soir le récit des grandes aventures de la journée. Depuis quelques jours, ce manuscrit prenait un développement qui menaçait d’atteindre la dimension des mémoires de Mme la duchesse d’Abrantès; mais si l’album était livré à l’admiration publique, personne n’avait vu le journal, et Justine elle-même n’avait pu découvrir, dans la chambre de la jeune pensionnaire, le sanctuaire qui renfermait ce mystérieux manuscrit.
Aline était encore plus mal accueillie que les autres; et Mme de Bergenheim ne dissimulait qu’avec peine l’humeur que lui causait le rayonnement dont s’éclairait la jolie figure de sa belle-sœur, chaque fois qu’il était question d’Octave. La conduite diplomatique de celui-ci porta donc ses fruits, et ses prévisions s’accomplirent avec une justesse qui prouvait l’infaillibilité de son calcul. Malgré la finesse de son esprit, Clémence n’évita pas l’espèce de coup de Jarnac dont son amant l’avait frappée. Une irritation sourde et nerveuse, une inquiétude pleine d’abattement et d’âcreté, vinrent joindre leur aiguillon aux autres émotions dont elle était sans cesse flagellée. Au milieu de tous ces sentiments contradictoires de crainte, de remords, de dépit, d’amour, de jalousie, la tête lui tournait parfois au point de ne plus savoir ce qu’elle voulait; elle se trouvait dans une de ces situations particulières aux femmes d’un caractère complexe et mobile, que toutes les sensations impressionnent, et qui passent avec une facilité extrême d’une idée à une autre entièrement opposée. Après avoir été effrayée outre mesure par la présence de son amant dans la maison de son mari, elle avait fini par s’y habituer, puis par se moquer de sa première frayeur.—En vérité, pensait-elle quelquefois, j’étais trop bonne de me tourmenter et de me rendre malade; je me manquais à moi-même en me défiant ainsi de moi, en voyant un danger où il n’y en a aucun. Ce n’est pas, sans doute, en griffonnant cet arbre généalogique qu’il espère se rendre fort redoutable. Si c’est pour cela qu’il a fait cent lieues, il ne méritait réellement pas d’être traité aussi sévèrement.—Puis, après s’être ainsi rassurée contre les périls de sa position, sans voir que craindre moins le danger, c’était s’enhardir à l’amour, elle passait à l’examen de la conduite de son amant.—Il paraît tout à fait résigné, se disait-elle; pas un mot depuis deux jours! pas un regard! Puisqu’il prend son parti si bien, il devrait, ce me semble, m’obéir tout à fait et partir; ou bien, s’il veut me désobéir, il pourrait y mettre une forme plus aimable. Car, enfin, sa manière d’être est presque de l’impolitesse; il devrait se rappeler au moins que je suis maîtresse de maison et qu’il est chez moi.—Je ne sais quel plaisir il peut trouver à la conversation de cette petite fille! Je gage que son seul but est de me contrarier! Il se trompe fort assurément, et cela m’est bien égal.—Mais Aline prend cela au sérieux! Elle est d’une coquetterie depuis qu’il est ici! Elle fait sa grande personne et sa charmante! Il est sûr que M. de Gerfaut se conduit fort mal en cherchant à tourner la tête de cette enfant.—Je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait dire pour se justifier.
Ainsi, d’idée en idée, et par des conséquences fort logiques selon le cœur, si elles ne l’étaient pas selon l’esprit, elle arrivait inévitablement, à la fin de chaque réflexion, au point où son amant avait voulu l’amener. Le désir d’une explication avec lui, qu’elle n’osait s’avouer d’abord par un sentiment d’orgueil, prenait de jour en jour une intensité si grande qu’à la fin Octave lui-même ne pouvait désirer avec plus d’ardeur cet entretien. Depuis qu’elle se voyait sevrée de ces mille offrandes dont il lui avait fait une trop chère habitude, elle en sentait mieux le prix; la privation momentanée des délices de cette tendresse dangereuse, mais si douce, lui avait creusé dans l’âme un vide qui lui faisait pressentir quel néant deviendrait sa vie, si elle était condamnée désormais à l’isolement. Avec l’énergie particulière à la souffrance, elle regretta l’amour plus encore qu’elle ne l’avait goûté; comme on trouve le jour plus beau quand la nuit est venue. Maintenant qu’Octave semblait prêt à l’oublier, elle sentait qu’elle le chérissait avec une tendresse portée jusqu’à l’adoration. Elle se reprochait sa dureté envers lui, plus qu’elle ne s’était jamais reproché sa faiblesse. Il était des instants où son regret lui conseillait des démarches si imprudentes, de si téméraires folies, qu’elle s’effrayait de ses propres pensées. Son antipathie pour tout ce qui n’était pas lui s’augmentait à un tel degré, au milieu de cette irritation d’esprit, que les devoirs de famille les plus simples lui devenaient odieux et pénibles. Il semblait que toutes les personnes dont elle était entourée fussent autant d’ennemis qui la séparaient du bonheur; car le bonheur, c’était Octave; le bonheur, c’était d’entendre sa voix douce et pénétrante la bercer tout bas de ces mots enchantés qui savent les chemins du cœur; c’était de lire ses lettres, où la passion la plus enthousiaste empruntait des séductions nouvelles aux grâces d’un esprit aussi noble que fin; c’était de recevoir le baiser de son âme dans un de ses regards; et ce bonheur, paroles, lettres, regards, elle avait tout perdu!
Le soir du quatrième jour, elle trouva ce supplice au-dessus de ses forces.
J’en deviendrais folle, pensa-t-elle; demain je lui parlerai.
A peu près dans le même instant, Gerfaut se disait de son côté: Demain j’aurai un entretien avec elle. Ainsi, par une étrange sympathie, leurs deux cœurs semblaient s’entendre malgré leur séparation. Mais ce qui était entraînement irrésistible dans celui de Clémence n’était chez son amant qu’une détermination résultant d’un calcul pour ainsi dire mathématique. A l’aide de ce don de seconde vue que possèdent en amour les hommes intelligents, il avait suivi nuance à nuance les variations passionnées de l’âme de Mme de Bergenheim; sans qu’elle lui eût adressé un mot, et malgré le voile indifférent ou dédaigneux dont elle avait encore le courage de s’envelopper, il n’avait pas perdu une seule des souffrances éprouvées par elle depuis quatre jours. Maintenant il la jugeait assez abattue pour qu’il pût risquer une démarche jusque-là dangereuse; et avec l’égoïsme commun à tous les hommes, même aux mieux aimants, il espérait sa faiblesse de son chagrin.
Le lendemain était le jour d’une partie de chasse arrangée avec quelques voisins. Dès le matin Bergenheim et Marillac, suivis des piqueurs et de la meute, se mirent en route pour le lieu du rendez-vous, qui était le hêtre au pied duquel le tête-à-tête de l’artiste avait été si brutalement interrompu. Gerfaut refusa de se joindre à eux sous le prétexte d’un article à terminer pour la _Revue de Paris_, et resta seul avec les trois femmes. Dès que le dîner fut terminé, il se retira dans sa chambre afin de donner une apparence de vérité à l’excuse dont il s’était servi; mais, en réalité, pour se tenir prêt à saisir la première occasion favorable et la faire naître au besoin par une absence momentanée.
Il était occupé depuis quelque temps à tailler une plume, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, lorsqu’il aperçut à celle du rez-de-chaussée, directement au-dessous de lui, les deux pattes et le museau de Constance; puis le gros carlin tout entier sauta lourdement sur l’appui pour se chauffer au soleil.
—La duègne vient de rentrer dans son sanctuaire, pensa Gerfaut, qui savait qu’il était aussi impossible de voir Constance sans sa maîtresse, que saint Roch sans son chien.
Un instant après, il aperçut Justine et la femme de chambre de Mlle de Corandeuil détalant, bras dessus bras dessous, le long de l’allée de platanes, comme si elles fussent allées faire une promenade champêtre, leurs services étant inutiles pour le moment. Enfin, il n’avait pas écrit une demi-page, qu’il vit en face de la fenêtre Aline, un chapeau de paille sur la tête et un arrosoir à la main. Un domestique apporta un baquet plein d’eau près d’un massif de dahlias que la pensionnaire avait pris sous sa protection, et elle se mit à l’ouvrage avec le zèle particulier aux jeunes filles qui, dans leur besoin d’attachement, se font la monnaie d’une grande passion en petites tendresses de fleurs, de serins, de chats ou d’agneaux.
—Maintenant, dit Gerfaut, voyons si la place est abordable.—Et, fermant le secrétaire, il descendit à pas de loup.
Après avoir traversé le vestibule du rez-de-chaussée et ensuite une étroite galerie décorée de quelques tableaux médiocres, il se trouva devant la porte de la bibliothèque. Grâce à l’arbre généalogique qu’il s’était chargé d’extraire des nombreuses liasses de parchemin dont un rayon entier se trouvait encombré, il possédait une clef de cette chambre qui n’était pas habituellement ouverte. A force de sermons sur le danger de certaines lectures pour les jeunes personnes, Mlle de Corandeuil avait fait prévaloir ce système de clôture, destiné spécialement à préserver Aline de toute tentation d’ouvrir quelques-uns des romans que la vieille fille proscrivait en masse sur le titre seul, comme eût pu faire la gouvernante de don Quichotte.—En 1780 les demoiselles ne lisaient pas de romans.—Cela mettait fin à toute discussion et coupait court aux réclamations de la jeune pensionnaire, tenue exclusivement au régime de M. Le Ragois et de la géographie de Mentelle.
Sur une table, au milieu de la bibliothèque, étaient étalés les dictionnaires de Moréri, de d’Hozier, de Saint-Allais, de Corcelle, plusieurs dossiers de vieux titres et une grande feuille de papier de Hollande sur laquelle était commencée au crayon l’esquisse de l’arbre généalogique des Bergenheim. Au lieu de se mettre à l’œuvre, Gerfaut referma soigneusement la porte d’entrée et alla ensuite, en pressant un bouton, ouvrir une autre porte plus petite qu’on ne voyait pas d’abord. Des bandes de cuir ouvragé y figuraient des rayons de livres semblables à ceux qui couvraient les parois, et, pour la distinguer au premier coup d’œil du reste de la bibliothèque, il fallait être averti de son existence. Cette porte avait singulièrement attiré l’attention de Gerfaut la première fois qu’il l’avait remarquée. Après l’avoir ouverte avec précaution, il se trouva dans un étroit passage, au fond duquel, vis-à-vis de la fenêtre, un escalier en colimaçon conduisait à l’étage supérieur. Un chat qui espère surprendre une fauvette endormie ne marche pas avec plus de précaution qu’il ne le fit en montant cet escalier: à quelques pieds de lui seulement, il eût été impossible de distinguer le bruit de ses pas ou de sa respiration.
Le lieu où il se trouva quand il eut franchi la dernière marche était un cabinet rempli d’armoires, éclairé par une seule porte vitrée garnie d’un rideau de mousseline. Cette porte donnait dans un parloir qui séparait le salon de Mme de Bergenheim de sa chambre à coucher. L’unique fenêtre en face du cabinet et, vis-à-vis l’une de l’autre, les portes des deux chambres occupaient la presque totalité de la boiserie dont le reste était tendu d’une étoffe gris perle à dessins lilas. Les angles s’arrondissaient en petites niches remplies de fleurs rares qui embaumaient ce sanctuaire. Le parquet ne formait qu’une seule rosace où l’érable et le châtaignier, le citronnier et le palissandre nuançaient leurs incrustations d’un travail aussi fini que celui d’un meuble des magasins de Susse ou de Giroux. Un divan large et bas, couvert d’une étoffe semblable au reste de la tenture, occupait tout l’espace devant la fenêtre. C’était le seul meuble et il paraissait presque impossible d’introduire un fauteuil de plus.
Les persiennes, fermées avec soin, ainsi qu’un double rideau, laissaient pénétrer si peu de jour, qu’à travers la mousseline de la porte vitrée Octave eut besoin de s’habituer à cette obscurité avant de distinguer complètement Mme de Bergenheim. La baronne était couchée sur le divan, la tête tournée vers lui et un livre à la main. Il crut d’abord qu’elle dormait, mais bientôt il aperçut le rayonnement de ses yeux qui restaient fixés sur la corniche et semblaient lui faire les plus éloquentes confidences.
—Elle ne dort pas, elle ne lit pas, donc elle pense à moi, se dit-il par une déduction logique qui lui parut incontestable.
Après un moment de contemplation, voyant que la jeune femme restait immobile, Gerfaut essaya de tourner doucement le bouton, afin de faire son entrée le moins brusquement possible. Le pêne venait de glisser sans bruit dans la serrure, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à coup. Un large flot de lumière inonda le parquet et, sur le seuil du parloir, Aline parut son arrosoir à la main.
La jeune fille s’arrêta un instant, car elle crut que sa belle-sœur dormait; mais ayant rencontré dans la pénombre le regard étincelant de Clémence, elle entra et lui dit de sa voix fraîche et argentine:
—Toutes mes fleurs se portent bien; je viens arroser les vôtres.
Mme de Bergenheim ne répondit rien, et ses sourcils se contractèrent légèrement, tandis qu’elle suivait de l’œil la jolie jardinière qui s’était agenouillée devant un superbe datura. Ce symptôme presque imperceptible et l’expression un peu fauve du regard présageaient un orage. Quelques gouttes d’eau tombées de l’arrosoir sur le parquet lui servirent de prétexte, et Gerfaut, tout amoureux qu’il était, ne put s’empêcher de songer à la fable du loup accusant l’agneau de troubler son breuvage, lorsqu’il entendit la dame de ses pensées s’écrier d’un ton d’impatience:
—Laissez donc ces fleurs; elles n’ont pas besoin d’être arrosées. Vous ne voyez pas que vous abîmez le parquet? Aline se retourna, regarda un instant la grondeuse, puis, posant son arrosoir à terre, s’élança d’un bond sur le divan, comme un jeune chat qui vient de recevoir un coup de patte de sa mère et se croit suffisamment autorisé à jouer avec elle. A cette attaque imprévue, Mme de Bergenheim voulut se lever; mais, avant d’être sur son séant, elle fut renversée sur les coussins par la jeune fille qui s’était emparée de ses mains et la baisait sur les deux joues.
—Mon Dieu! que vous êtes méchante depuis quelques jours! dit Aline en serrant victorieusement les doigts de son adversaire, sur qui elle s’était presque assise.—Est-ce que vous voulez devenir comme votre tante? Vous ne faites que gronder maintenant. Que vous ai-je donc fait? Êtes-vous fâchée contre moi? Est-ce que vous ne m’aimez plus?
A cette interrogation faite avec un accent caressant, Clémence éprouva une espèce de remords du sentiment de jalousie qu’elle ne pouvait vaincre. Pour l’expier, elle baisa sa belle-sœur au front avec une apparence d’affection dont celle-ci fut satisfaite.
—Qu’est-ce que vous lisez là? dit la jeune fille en ramassant le livre qui, pendant leur lutte, était tombé sur le parquet. _Notre-Dame de Paris_; que ça doit être intéressant! Voulez-vous me le laisser lire? Oh! voulez-vous? dites-moi!
—Vous savez bien que ma tante défend que vous lisiez des romans.
—C’est pour me chagriner, et pas pour autre chose. Est-ce que vous trouvez qu’elle a raison? Il faut donc que je reste une sotte et que je passe ma vie à lire de l’histoire et de la géographie. Comme si je ne savais pas que Louis XIII était le fils de Henri IV, et qu’il y a en France quatre-vingt-six départements.—Vous lisez bien des romans, vous. Le feriez-vous si c’était mal?
Sans vouloir s’engager dans une de ces controverses que le bon sens extrêmement logique des enfants rend toujours difficiles, Clémence répondit d’une voix un peu impérative qui devait mettre fin à la discussion:
—Quand vous serez mariée, vous ferez ce que vous voudrez. Jusque-là, il faut vous en rapporter, pour votre éducation, aux personnes qui s’intéressent à vous.
—Toutes mes amies, répondit Aline d’un ton boudeur, ont des parents qui s’intéressent à elles au moins autant que votre tante à moi, et on ne les empêche pas de lire.—Voilà Claire de Saponay qui a lu tout Walter Scott, _Maleck-Adel_, _Eugénie_ et _Mathilde_... que sais-je!... Gessner. Mlle de Lafayette.—Enfin, elle a tout lu... Moi, on m’a laissé lire _Numa Pompilius_ et _Paul et Virginie_.—A seize ans, si cela n’est pas ridicule!
—Allons, ne vous fâchez pas et allez à la bibliothèque prendre un roman de Walter Scott; mais que ma tante n’en sache rien au moins.
A cet acte de capitulation par lequel Mme de Bergenheim voulut probablement réparer sa maussaderie précédente, Aline, toute joyeuse, ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée. Gerfaut eut à peine le temps de quitter son poste d’observation et de se jeter entre deux armoires où il se cacha de son mieux sous un manteau qui y était suspendu. Mais la jeune fille, sans faire attention à une paire de jambes qui ne se trouvaient que fort imparfaitement dissimulées, sauta l’escalier du haut en bas plutôt qu’elle ne le descendit, et remonta un moment après en fredonnant, les deux précieux volumes à la main.
—_Waverley_, ou l’_Écosse il y a soixante ans_, dit-elle en lisant le titre entier par anticipation de jouissance. J’ai pris le premier parce que vous me les prêterez tous l’un après l’autre, n’est-ce pas? Claire dit bien qu’une demoiselle peut lire Walter Scott, et que c’est très joli.
—Nous verrons, si vous êtes sage, répondit Clémence en souriant; mais surtout ne laissez pas voir ces livres à ma tante: car c’est moi qui serais grondée.
—Soyez tranquille, je vais vite les cacher dans ma chambre.
Elle alla jusqu’à la porte, puis s’arrêta et revint sur ses pas.
—Il paraît, dit-elle, que M. de Gerfaut a travaillé aujourd’hui dans la bibliothèque, car il y a sur la table un tas de gros livres. C’est aimable à lui, n’est-ce pas, de vouloir faire cette généalogie? Est-ce que nous y serons toutes deux? met-on les femmes dans ces choses-là? J’espère bien que votre tante n’y sera pas; d’abord elle n’est pas de la famille.
Au nom de Gerfaut, le nuage qui s’était dissipé sur le front de Clémence vint de nouveau l’obscurcir.
—Je n’en sais pas plus que vous, répondit-elle un peu sèchement.
—C’est qu’au salon il n’y a que des tableaux d’hommes; ce qui n’est pas déjà si poli de leur part. J’aimerais mieux qu’il y eût les portraits de mes grands-mères; ce serait plus amusant de voir toutes les belles robes qu’on portait dans ce temps-là que ces vieilles barbes qui font peur.—Mais dans les arbres généalogiques on ne met peut-être pas les demoiselles, continua-t-elle d’un ton pensif.
—Il faut le demander à M. de Gerfaut, il a certainement trop envie de vous plaire pour vous refuser, répondit Clémence avec un sourire presque ironique.
—Croyez-vous? dit naïvement Aline, je n’oserai jamais lui demander cela.
—Il vous fait donc toujours peur?
—Encore un peu, répondit la jeune fille en baissant les yeux, car elle se sentit rougir.
Ce symptôme rendit à Mme de Bergenheim toute la mauvaise humeur contre laquelle elle s’était efforcée de lutter jusqu’alors, et ce fut avec un accent de perçante moquerie qu’elle reprit brusquement:
—Votre cousin d’Artigues vous a-t-il écrit?
Mlle de Bergenheim leva les yeux et la regarda un instant d’un air distrait.
—Je ne sais pas, dit-elle enfin.
—Comment! vous ne savez pas si vous avez reçu une lettre de votre cousin? reprit Clémence en riant avec affectation.
—Ah! Alphonse... non, c’est-à-dire oui; mais il y a déjà longtemps.
—Comme vous êtes devenue froide et indifférente pour ce cher Alphonse! Vous ne vous rappelez donc pas combien l’an dernier vous avez pleuré à son départ, comme vous vous êtes fâchée contre votre frère qui voulait vous plaisanter sur cette belle affliction, comme vous avez juré de n’avoir jamais d’autre mari que votre cousin.
—J’étais une sotte, et Christian avait raison. Alphonse qui n’a qu’un an de plus que moi! Songez donc, quel joli ménage nous ferions! Je sais que je ne suis pas très raisonnable, et il faut alors que mon mari le soit pour nous deux.—Christian a neuf ans de plus que vous.
—Vous trouvez que c’est trop? dit Mme de Bergenheim d’un ton très fin.
—Au contraire.
—Et quel âge voudriez-vous donc qu’eût votre mari?
—Mais... trente ans, répondit la jeune fille après quelque hésitation.
—L’âge de M. de Gerfaut?
Les deux femmes se regardèrent un instant en silence. Depuis le lieu où il était caché, Octave, auditeur de cette conversation dont il était la pensée et l’âme secrète, remarqua l’expression de douceur qui vint animer le regard de Clémence, et qui semblait provoquer une confidence entière. La jeune pensionnaire se laissa prendre ingénument à cette apparence d’intérêt et de tendresse.
—Je vous raconterais bien quelque chose, dit-elle, si vous vouliez me promettre de ne le répéter à personne.
—A qui donc voulez-vous que j’en parle? Vous savez que je suis discrète pour vos petits secrets.
—C’est que ce serait peut-être un grand secret, reprit Aline.
—Voyons: asseyez-vous là et contez-moi ce grand secret.
Clémence prit à son tour les mains de sa belle-sœur et lui fit une place à ses côtés sur le divan.
—Vous savez, dit celle-ci, que Christian m’a promis une montre comme la vôtre, parce que je n’aime plus la mienne. Hier, en nous promenant, je lui disais que c’était fort mal à lui de ne me l’avoir pas encore donnée. Savez-vous ce qu’il m’a répondu?—Il est vrai qu’il riait un peu.—Ce n’est pas la peine que je t’en achète une; quand tu seras la vicomtesse de Gerfaut, ton mari te la donnera.
—Votre frère a voulu se divertir à vos dépens; comment êtes-vous assez enfant pour ne pas vous en apercevoir?
—Enfant! dit Aline en se levant d’un air piqué; je sais ce que j’ai vu. Hier au soir ils ont parlé longtemps ensemble au salon, et je suis très sûre que c’était de moi.
Mme de Bergenheim partit d’un éclat de rire, qui augmenta le dépit de sa belle-sœur, moins disposée que jamais à se voir traitée en petite fille.
—Pauvre Aline! dit enfin la baronne; ils parlaient du cinquième portrait dont M. de Gerfaut ne peut retrouver l’original dans les vieux titres, et qu’il croit étranger à la famille. Vous savez, cette vieille figure à barbe grise, près de la porte.
La jeune pensionnaire baissa la tête comme un enfant qui voit une méchante sœur aînée souffler sur son château de cartes.
—Et comment savez-vous cela? dit-elle après un instant de réflexion. Vous étiez au piano. Comment pouviez-vous entendre d’un bout du salon à l’autre ce que disait M. de Gerfaut?
Ce fut au tour de Clémence de baisser la tête, car il lui sembla que sa belle-sœur devinait en ce moment cette subtilité d’organes, cette attention continuelle qui, sous une affectation d’indifférence, ne lui laissaient pas perdre une seule des paroles d’Octave. Selon l’usage, elle voulut cacher son embarras sous un redoublement d’ironie.
—Il est probable, en effet, dit-elle, que je me trompe et que vous avez raison. Quel jour devons-nous saluer madame la vicomtesse de Gerfaut?
—Je vous dis sottement tout ce que je pense, et ensuite vous vous moquez de moi, reprit Aline, dont la figure ronde s’allongeait à chaque mot, et passait du rose à l’incarnat; est-ce ma faute si mon frère m’a parlé de cela?
—Je crois que vous n’aviez pas besoin qu’il vous en parlât pour y penser beaucoup.
—Eh bien, ne faut-il pas penser à quelque chose?
—Mais il faut veiller un peu à ses pensées; il n’est pas fort convenable pour une demoiselle de s’occuper d’un homme, répondit Clémence avec un accent de sévérité dans lequel sa tante eût reconnu avec orgueil le pur sang des Corandeuil.
—Je croyais que cela était plutôt permis à une demoiselle qu’à une dame.