Part 17
—Le matérialisme, telle est la source où puise la littérature moderne, reprit la vieille fille; et cette onde empoisonnée ne dessèche pas seulement les pensées qui voudraient s’épanouir vers le ciel, elle flétrit également tout ce qu’il y a de noble parmi les sentiments humains. Aujourd’hui l’on ne se contente pas de nier Dieu parce qu’on n’est plus assez pur pour le comprendre; on méconnaît jusqu’aux faiblesses du cœur pour peu qu’elles aient un caractère d’exaltation et de dignité. On ne croit plus à l’amour. Toutes les femmes dont nous parlent vos écrivains à la mode sont de vulgaires et parfois d’impudiques créatures auxquelles un homme d’autrefois eût rougi d’adresser un regard ou d’offrir un soupir. Je dis ceci pour vous, monsieur de Gerfaut; car sur ce chapitre-là vous êtes loin d’être irréprochable, et je pourrais invoquer vos œuvres à l’appui de mon opinion. Si je vous accusais d’athéisme en amour, que pourriez-vous me répondre?
Emporté par une de ces émotions fougueuses auxquelles ne résistent pas les hommes d’imagination, Octave se leva:
—Je ne démentirais pas une pareille accusation, s’écria-t-il. Oui, c’est une chose triste, mais vraie, et les esprits pusillanimes reculent seuls devant la vérité; il n’y a de réalité que dans les objets matériels; tout le reste n’est que déceptions et chimères. Toute poésie est un rêve, toute spiritualisation une duperie! Pourquoi ne pas appliquer à l’amour la philosophie accommodante qui prend le monde comme il est, et ne jette pas au pressoir un fruit savoureux sous prétexte d’en extraire je ne sais quelle essence imaginaire? Deux beaux yeux, une peau satinée, des dents blanches, une main et un pied élégants sont des valeurs si positives, si incontestables! N’est-il pas déraisonnable de placer ailleurs qu’en elles toute la fortune de sa tendresse? L’esprit vivifie, a-t-on dit; cela est faux: l’esprit tue. C’est la pensée qui corrompt la sensation et crée une souffrance là où serait sans elle un plaisir véritable. La pensée, don maudit! Donne-t-on ou demande-t-on une pensée à la rose qu’on respire? Pourquoi ne pas aimer comme on respire? La femme, même en n’y voyant qu’une végétation plus parfaitement organisée, ne serait-elle pas encore la reine des créations? Pourquoi ne pas jouir de son parfum en se baissant vers elle, en la laissant à la terre dont elle est née et dont elle vit? Pourquoi l’arracher de son limon, cette fleur si fraîche et la sécher entre nos mains en l’élevant comme une hostie? Pourquoi faire d’une créature faible et fragile un être au-dessus de toutes les gloires, une chose pour laquelle notre enthousiasme manque de nom et trouve celui d’ange indigne et vulgaire? Ange! oui, sans doute, mais ange de la terre et non du ciel; ange de chair et non de lumière! A force d’aimer, nous aimons mal. Nous mettons notre maîtresse trop haut et nous-mêmes trop bas: pour elle, il n’est jamais de piédestal assez grand selon notre fantaisie. Insensés!—Oh! la réflexion est toujours sage, mais le désir est fou, et la conduite se règle sur le désir.—Nous, surtout, esprits actifs et inquiets, blasés sur beaucoup de choses, mécréants à d’autres, irrespectueux pour le reste, planant sur la vie comme sur un lac immonde, et voyant tout, même les couronnes, de haut en bas, nous cherchons dans l’amour un autel où puisse s’humilier notre orgueil et s’attendrir notre dédain. Car il y a dans l’homme un insurmontable besoin de se mettre à genoux devant n’importe quelle idole, qui reste debout et se laisse adorer. A certaines heures, il sonne au fond du cœur une cloche de prière dont la voix jette le plus fort contre terre en lui criant: «Sicambre, courbe-toi!» Et alors, celui qui ignore Dieu dans ses églises et méprise les rois sur leurs trônes, celui qui a usé déjà et brisé de pitié les creuses idoles de la gloire, celui-là manquant de temple où aller prier, se fait un fétiche pour avoir aussi sa divinité, pour se suspendre à un anneau céleste qui le sorte un instant de la fange où rampent les hommes, pour ne pas rester seul dans son impiété, pour voir enfin au-dessus de sa tête, quand il la lève, quelque chose qui ne soit pas le vide et le néant. Celui-là cherche une femme, prend tout ce qu’il a de talent, de passion, de jeunesse, d’enthousiasme, toutes les puissances de son esprit, toutes les richesses de son cœur, et jette cette offrande devant elle comme le manteau que Raleigh étendit devant Élisabeth, et il lui dit, à cette femme: «Marchez, ô ma reine; foulez de vos pieds adorés l’âme de votre esclave.»—Celui-là, c’est un fou, n’est-il pas vrai? car lorsque la reine a passé, que reste-t-il sur le manteau? de la boue.
Gerfaut accompagna cette apostrophe d’un regard si foudroyant que celle qui en était l’objet sentit ses veines glacées par un frisson subit et retira la main que son mari avait gardée jusqu’alors dans la sienne; bientôt elle se leva et alla s’asseoir de l’autre côté de la table, sous prétexte de se rapprocher de la lampe pour travailler, mais en réalité afin de s’éloigner de Christian. Clémence s’était attendue au courroux de son amant, mais non à son mépris; elle manqua de force pour supporter ce supplice, et la tendresse conjugale, péniblement échafaudée dans son cœur depuis deux jours, tomba en poussière au premier souffle de l’indignation d’Octave.
Mlle de Corandeuil avait accueilli avec indulgence les paroles véhémentes du vicomte; car, par un raffinement d’orgueil, elle séparait volontiers sa cause de celle des autres femmes.
—Ainsi donc, dit-elle, vous prétendez que si la passion aujourd’hui est peinte sous des couleurs fausses ou vulgaires, la faute en est aux modèles et non aux artistes.
—Vous exprimez ma pensée beaucoup mieux que je ne l’aurais fait moi-même, reprit Gerfaut d’un ton d’ironie: où sont les anges dont vous demandez les portraits?
—Dans nos rêves, à nous autres poètes, dit Marillac en levant les yeux au plafond d’un air inspiré.
—Eh bien, alors dites-nous vos rêves, au lieu de copier une réalité qu’il vous est impossible de rendre poétique, puisque vous-même la voyez sans illusion.
A cette demande naïvement articulée par le baron, Gerfaut sourit avec amertume.
—Mes rêves, répondit-il, je vous les raconterais mal, car le premier bienfait du réveil, c’est l’oubli, et aujourd’hui je suis éveillé. Pourtant, il m’en souvient, un jour je me laissai surprendre par un songe maintenant évanoui, mais dont rayonne encore à mes yeux la trace lumineuse. Sous une belle et séduisante apparence, j’avais entrevu le plus riche trésor que puisse offrir la terre au cœur de l’homme; j’avais cru découvrir une âme, cette chose divine, profonde comme la mer, ardente comme la flamme, pure comme l’air, glorieuse comme le ciel, infinie comme l’espace, immortelle comme l’éternité! pour moi, c’était un autre univers dont je devais être le roi; j’ai tenté la conquête de ce nouveau monde, avec quel ardent et saint amour, je ne puis vous le dire! mais, moins heureux que Colomb, j’ai trouvé le naufrage au lieu du triomphe.
A l’aveu que son amant faisait de sa défaite, Clémence, par un attendrissement irrésistible, lui jeta un regard de démenti; puis elle baissa la tête, car elle sentit son visage inondé d’une rougeur brûlante.
En rentrant dans sa chambre, Gerfaut courut à la fenêtre. De là, il pouvait apercevoir l’appartement du baron, où régna longtemps une menaçante obscurité. Dire ce que, pendant une heure, l’amant éprouva de craintes, d’angoisses et de colère, raconter les projets extravagants ou furieux auxquels son imagination s’arrêta tour à tour, n’apprendrait rien à ceux qui ont passé par une pareille épreuve, et serait incompréhensible pour les autres. A la fin un cri de victoire s’échappa de ses lèvres, à la vue d’une lumière inespérée qui étincela tout à coup derrière les fenêtres, dont ses regards ne s’étaient pas détachés un seul instant.
—Elle est seule, se dit-il; elle n’a pas eu le courage de mentir jusqu’au bout; certes, le ciel nous protège, car dans l’exaspération où je suis, je les aurais tués tous deux.
XV
L’expérience de la vie renferme une compensation amère de tous ses avantages; elle détruit la simplicité du caractère. Dès que cette triste compagne a pris l’homme par la main, malheur à lui! car il essayerait vainement de se soustraire à cette étreinte; son âme, primitivement transparente comme le verre dont les pores laissent passer la lumière sans en assombrir le reflet, se couvre d’un crêpe qui la rend opaque. Au lieu de ressembler désormais aux glorieux esprits, splendides rivaux des étoiles, elle se matérialise et revêt toutes les misères de cette dégradation; il lui naît une ombre.
Celui qui se trouve admis à l’initiation de la vie réelle devient double en quelque sorte; il s’opère en lui un phénomène moral qui rappelle la monstruosité physique dont Ritta et Christina offraient l’exemple. Il est deux hommes au lieu d’un; deux hommes accolés plutôt que confondus, et conservant chacun des désirs et des vouloirs souvent contraires. Ainsi que tous les gens d’esprit, Gerfaut était parfois dominé par cette complication d’existence au point de ne plus percevoir distinctement son moi réel. Surexcitée par un travail opiniâtre ou par les raffinements de la vie parisienne, son âme avait pris trop de développement pour pouvoir s’absorber dans une sensation, quelle qu’en fût la puissance; ainsi, tandis que sa moitié impressionnable se plongeait dans chaque émotion avec une ardeur abandonnée, l’intelligence, habituée à la réserve du doute et à la clairvoyance de l’observation, restait en dehors froide et parfois dédaigneuse. Le cœur était submergé, le cerveau surnageait. Pour Octave, l’expérience était une cuirasse de liège qui ne le laissait enfoncer qu’à demi dans la mer orageuse des passions, don fatal et souvent maudit! Une seule goutte de cette onde si troublée, si amère, si perfide, ne renferme-t-elle pas cependant le plus précieux nectar dont puisse se désaltérer la soif de l’homme? Est-il dans les jouissances des arts, dans les labeurs de la science, dans les couronnes de la gloire, une volupté qui égale celle d’un soupir exhalé sur nos lèvres, d’un regard éteint sous notre regard?
Gerfaut reconnaissait en vain cette supériorité du sentiment sur l’esprit; en vain il voulait émonder le superflu de pensée qui corrompait le charme de ses plus douces émotions, en y restant étranger ou en s’en faisant le juge; en vain il invoquait la brutalité du sauvage et du lazzarone, dont les sensations sont d’autant plus complètes que leur âme plus bornée y tient tout entière et y trouve un aliment suffisant; l’instinct de sa nature était plus fort que sa volonté. Aspirant à la naïveté autant que d’autres aspirent à la rouerie, il ne pouvait rétrograder jusqu’à elle: il voulait fermer les yeux, et ses yeux s’obstinaient à rester ouverts; malgré tous ses efforts, il conservait la funeste faculté d’analyser son impression au moment même où il l’éprouvait, et de voir reproduite à froid dans un miroir railleur la scène qu’il venait de jouer brûlante et inspirée; il était donc presqu’en même temps acteur et spectateur, ému et calme, enthousiaste et blasé, passionné et sceptique; le tout sans fausseté de caractère, mais par luxe ou, si l’on veut, par dépravation d’intelligence.
Jamais ce dualisme bizarre ne lui avait infligé de plus fréquentes tortures que depuis qu’il aimait Mme de Bergenheim. Avant cette époque, son cœur, émoussé par les passions d’une jeunesse orageuse, était graduellement tombé dans une torpeur voisine du néant; au milieu des ténèbres morales où il s’était endormi de fatigue et de satiété, la mauvaise partie de l’âme, que nous avons comparée à l’ombre du corps, avait exercé un empire presque imperceptible par cela même qu’elle régnait seule; car l’ombre ne se voit pas dans la nuit; elle s’y confond comme la vague dans la mer, toutes deux étant de même nature. Mais depuis qu’un jour nouveau avait brillé sur la vie d’Octave, depuis que Clémence s’était levée à ses yeux comme l’astre du réveil, l’ombre avait paru aussitôt, évoquée par ce soleil régénérateur, et partout où il lançait un rayon, elle s’étalait pour faire tache dans sa lumière.
En ce moment, loin de se réjouir du triomphe qu’il venait d’obtenir, Gerfaut tomba dans un de ces accès de désenchantement pendant lesquels, poussé par un démon inconnu, il exerçait impitoyablement contre lui-même la redoutable ironie de son esprit. Ne pouvant dormir, il se leva, ouvrit de nouveau la fenêtre et y resta longtemps accoudé. La nuit était sereine, d’innombrables étoiles étincelaient au firmament, et la lune baignait de sa lueur argentée les cimes des arbres du parc, à travers lesquels frémissait une brise monotone. Après avoir contemplé en silence le mélancolique tableau de la nature endormie, le poète sourit avec dédain.
—Il faut que cette comédie finisse, se dit-il; je ne puis pas dissiper ainsi ma vie. Sans doute, la gloire est un rêve aussi bien que l’amour; passer la nuit à regarder niaisement la lune et les étoiles est, après tout, aussi raisonnable que de pâlir sur un ouvrage destiné à vivre un jour, un an, un siècle! car quelle renommée dépasse ce terme? si j’aimais réellement, je ne regretterais pas les heures perdues; mais est-il bien vrai que j’aime? Il est des moments où je me trouve un sang-froid, une lucidité d’esprit, une prévision incompatible avec l’entraînement d’une passion véritable; en d’autres instants, il est vrai, une fièvre soudaine me brise et me laisse faible comme un enfant... Oh! oui, je l’ai aimée d’une manière étrange; le sentiment que j’ai éprouvé pour elle est devenu travail de mon esprit en même temps qu’émotion de mon cœur, et c’est ce qui lui donne cette ténacité despotique; car l’impression matérielle s’affaiblit et finit par s’éteindre, mais quand une intelligence énergique s’est mise à une œuvre, elle s’y acharne jusqu’à ce que le fruit soit éclos du labeur; et ce fruit, doux ou amer, celui qui l’a semé doit le recueillir. J’aurais tort de me plaindre. Passion, sentiment passif! Pour moi, ce mot est un contresens; je me suis fait amant comme Napoléon se fit empereur; personne ne lui imposa le diadème, il le prit et se couronna de sa main. Si ma couronne à moi s’est trouvée d’épines, qui pourrais-je accuser? n’est-ce pas ma tête qui l’a cherchée?
J’ai aimé cette femme d’élection parmi toutes les autres; et ce choix fait, j’ai travaillé à mon amour comme à mon poème le plus chéri; elle a été le sujet de toutes mes méditations, l’aimant de tous mes désirs, la fée de tous mes songes; depuis un an c’est pour elle que mon imagination a bâti tous ses palais; depuis un an il n’est pas sorti de mon cerveau une pensée dont je ne lui aie offert l’hommage. J’avais mis mon talent sous son invocation; il me semblait qu’en vivant perpétuellement dans la contemplation de son image, je deviendrais à la fin digne de la peindre, je me sentais un avenir, si elle m’eût compris; souvent j’ai pensé à Raphaël, c’est un trône vacant dans la poésie; ce trône, je l’ai rêvé pour le mettre en poussière aux pieds de Clémence.—Oh! quand même ce serait à jamais un rêve, ce rêve m’a donné des heures d’incomparable bonheur! je serais ingrat de le nier.
Et pourtant cet amour n’est qu’un sentiment factice, je le sens aujourd’hui. Ce n’est pas d’elle que je suis épris de la sorte. C’est de la femme créée par mon imagination et que j’aperçois sous ce plâtre insensible. Il y a réellement en nous une étrange puissance. Lorsqu’elle a été longtemps mûrie et méditée, notre pensée finit par prendre vie et par marcher à nos côtés. A force de m’occuper de cette femme, il me semble que mon âme s’est dédoublée, que tout ce qu’il y avait en elle de jeune, de pur, de fleuri, de féminin, en est sorti pour s’unir à Clémence; qu’en l’aimant c’est moi que j’aime encore, que j’aspire seulement à reprendre la moitié de moi-même dont je suis séparé. Je comprends maintenant l’allégorie d’Adam tirant Ève de sa propre substance; mais la chair forme une chair palpitante comme elle; l’esprit ne crée qu’une ombre, et une ombre ne saurait échauffer un cadavre. Deux morts n’ont jamais fait un vivant; un corps sans âme n’est-il pas un cadavre? et d’âme, elle n’en a pas.
Elle n’en a pas; mais pourquoi lui en faire un crime? Nous accusons nos maîtresses d’ingratitude et d’égoïsme, tandis que le plus souvent elles ne sont coupables que de faiblesse et d’impuissance. Une femme sans doute a les bras assez grands pour étreindre son amant, pour l’enchaîner sur son sein dans les étouffements d’un délire convulsif?; mais a-t-elle assez d’extension dans l’esprit pour embrasser de même une intelligence supérieure, pour l’envelopper, pour la contenir, pour la doubler dans toute son étendue comme on double d’hermine un manteau impérial? Si dans quelques endroits l’hermine manque à la pourpre, faut-il la jeter dans les flammes?
Sans doute, je suis trop ambitieux; mais il m’est impossible d’amoindrir mon désir et de me contenter du bonheur mesquin d’une intrigue vulgaire. Je ne comprends de la passion que l’extrême, l’infini, l’absolu. Lorsqu’une rivière se verse dans une autre, au bout de quelque temps leurs eaux sont tellement confondues qu’en y puisant une goutte il est impossible de dire à laquelle cette goutte a appartenu: il n’y a plus deux rivières, il y a un fleuve. Est-ce donc une chimère de rêver pour un fluide impalpable ce qui s’accomplit si facilement pour un fluide matériel? Une substance divine, à ce qu’on prétend, est-elle moins fusible et moins pénétrable que l’onde? existe-t-il en elle des aspérités inflexibles et inconnues qui fassent de l’isolement une loi de son essence? L’amour enfin ne peut-il être ce fleuve de deux âmes confondues au point de ne plus reconnaître la part apportée par chacune d’elles?
Les mythes anciens ont presque tous un grand sens moral; pourquoi ne voir dans l’allégorie d’Hermès et d’Aphrodite que la poétisation d’une monstruosité physique? Une Fragoletta divine est peut-être le mot de l’obscure énigme qui s’appelle amour. Sans doute, s’il est une autre vie, la plante la plus noble qui germe ici-bas doit y refleurir et s’enrichir de toutes les conditions de bonheur interdites à notre imperfection. Là, notre désir deviendra réalité, car il est impossible que nous ayons une idée dont l’objet n’existe pas: ce serait créer en dehors de la nature. Nos souhaits inexaucés, vagues prévisions de l’avenir, sont conçus dans le temps pour s’accomplir dans l’éternité. Nous souffrons parce que nous voulons anticiper et jouir dès aujourd’hui de ce qui ne sera que demain.—Oui, Fragoletta! il y a peut-être une religion dans ce mot; deux sur la terre, un dans le ciel! Et si le ciel où nous aspirons n’était à son tour que la seconde marche d’une échelle immense remontant jusqu’à Dieu depuis les plus profondes limites de la création; si, à chaque degré, l’amour, cette force suprême de conjonction, fondait deux âmes en une et réduisait ainsi de moitié les innombrables légions humaines, n’arriverait-il pas un terme où, de décroissance en décroissance, l’universalité des êtres reviendrait au nombre unique dont elle est sortie? Ainsi le symbole du monde serait une pyramide dont les hommes seraient la base et Dieu le sommet—le triangle de Jéhovah!
Gerfaut resta quelque temps immobile, le front caché dans ses mains; tout à coup il releva la tête et partit d’un éclat de rire sardonique.
—C’est assez voltiger par-dessus les nuages, s’écria-t-il, mettons pied à terre. Après tout, les sept trompettes du jugement dernier valent encore mieux comme dénouement que ma pyramide, dont le sommet finirait par avaler la base. Si Marillac avait entendu toutes les extravagances qui viennent de me passer par la tête, il trouverait que je suis ce soir d’une métaphysique carabinée. Il est permis de penser en vers, mais il faut agir en prose, et c’est ce que je ferai demain. Les caprices de cette femme, qu’elle prend pour efforts de vertu, me rendront cruel et inexorable; j’ai beau lui demander la paix à deux genoux, il lui faut la guerre; eh bien, soit, elle aura la guerre.
* * * * *
XVI
Pendant plusieurs jours, Gerfaut suivit avec une impitoyable persévérance la ligne qu’il s’était tracée. La femme la plus exigeante eût dû se montrer satisfaite de la politesse qu’il déployait près de Mme de Bergenheim, mais rien dans sa conduite n’annonçait le moindre désir d’une explication. Il veillait avec un soin si scrupuleux sur ses regards, sur ses gestes, sur ses paroles, qu’il eût été impossible de découvrir la nuance la plus légère entre sa manière d’être envers Mlle de Corandeuil et celle qu’il avait adoptée à l’égard de Clémence. Ses attentions de choix, ses frais particuliers d’amabilité étaient réservés exclusivement pour Aline. Toutefois, il apportait dans ce jeu autant de ménagement que d’adresse, car il savait que, malgré son penchant à la jalousie, Mme de Bergenheim ne croirait jamais à un abandon soudain, et qu’elle découvrirait le but de cette ruse pour peu qu’il y mît de l’exagération.
En renonçant à toute attaque directe, il n’en travailla qu’avec plus de soin à fortifier sa position. Il redoubla d’activité pour creuser la tranchée qu’il avait établie autour de la vieille tante et du mari, suivant le principe de l’art militaire qui veut que l’on se rende maître des ouvrages extérieurs d’une place forte avant de livrer une attaque sérieuse aux remparts.
C’était, en quelque sorte, par reflet que la passion d’Octave arrivait à Clémence. A chaque instant elle apprenait quelque circonstance de cette attaque détournée, à laquelle il lui était impossible de porter obstacle.
—M. de Gerfaut m’a promis de passer au moins quinze jours ici, venait lui dire sa tante d’un ton moqueur.
—Gerfaut est réellement plein d’obligeance, lui disait à son tour son mari; il trouve étrange que je n’aie pas fait faire un arbre généalogique pour mettre dans le salon. Il prétend que c’est un complément indispensable à la collection de mes portraits de famille, et il veut absolument me rendre le service de s’en charger. Il paraît, à ce que dit ta tante, qu’il est fort instruit en blason. Croirais-tu qu’il a passé toute la matinée dans la bibliothèque à compulser des liasses de vieux titres? Je suis enchanté de cette circonstance, qui prolongera son séjour ici, car c’est un charmant garçon; libéral, mais gentilhomme au fond.—Marillac, qui a une écriture superbe, se charge de mettre au net le tableau et d’enluminer les écussons. Comprends-tu que nous ne puissions pas retrouver le blason de mon arrière-grand’mère de Cantelescar? Mais dis-moi, ma bonne amie, il me semble que tu ne te montres pas très aimable pour ton cousin Gerfaut?
A ce propos, ou à tout autre de même nature, Mme de Bergenheim cherchait à détourner la conversation; mais elle éprouvait alors pour son mari une antipathie voisine de l’aversion. Car le manque d’intelligence est un des défauts que les femmes pardonnent le moins; elles font volontiers un crime de la confiance qui s’endort sur la foi de leur honneur et de l’aveuglement qui ne devine pas chez elles la possibilité d’une chute.