Gerfaut

Part 14

Chapter 144,011 wordsPublic domain

—Taisez-vous donc; si l’on vous entendait; il peut passer du monde, dit Reine en regardant autour d’elle. Si vous saviez combien j’ai eu peur en venant. J’ai dit à maman que j’allais au moulin, chez mon oncle; mais ce vilain Lambernier m’a rencontrée quand j’entrais dans le bois. Qu’est-ce que je ferai, s’il dit qu’il m’a vue? Ce n’est pas ici le chemin du moulin. Pourvu qu’il ne m’ait pas suivie, encore? Je serais fraîche!

—Vous direz que vous êtes venue cueillir des fraises ou des noisettes, entendre chanter le rossignol; maman Gobillot n’y verra que du feu.—Qu’est-ce que c’est que ce Lambernier?

—Vous savez bien.... le menuisier.... Vous l’avez vu chez nous l’autre jour.

—Ah! ah! dit Marillac avec intérêt, cet ouvrier qu’on a renvoyé du château?

—Oui! et ils ont bien fait; c’est un très mauvais sujet.

—C’est lui qui vous a parlé de Mme de Bergenheim. Répétez-moi donc cela. Hier nous avons été dérangés par votre mère, au moment où vous commenciez.... Que vous a-t-il donc dit?

—Oh! des mensonges, bien sûr. Il ne faut pas croire tout ce qu’il raconte, d’abord.

—Mais enfin que raconte-t-il?

—Qu’est-ce que ça vous fait, ce qu’on dit sur Mme la baronne? répondit la jeune fille, avec un certain dépit de voir que Marillac ne s’occupait pas d’elle exclusivement.

—Pure curiosité. Il vous disait donc que s’il racontait à M. le baron tout ce qu’il sait, celui-ci lui donnerait bien de l’argent pour le faire taire?

—Il m’a dit ce qu’il m’a dit. Demandez-le-lui, si vous voulez le savoir. Pourquoi ne restez-vous pas au château, puisque vous ne pensez qu’à madame? Est-ce que vous êtes amoureux d’elle?

—Je ne suis amoureux que de vous, ma chère biche.—Que le diable l’emporte! pensa-t-il; ne va-t-elle pas être jalouse, maintenant! Comment la faire jaser?—Je suis persuadé comme vous, reprit-il à haute voix, que tous les mauvais propos de ce Lambernier sont autant de calomnies.

—Il n’y a pas de doute. Il est connu dans le pays; c’est une mauvaise langue qui espionne tout ce qu’on fait et tout ce qu’on dit, pour le rapporter à tort et à travers. Mon Dieu! pourvu qu’il ne fasse pas d’histoire, parce qu’il m’a vue entrer dans le bois!

—Mme de Bergenheim, continua l’artiste avec affectation, est certainement fort au-dessus des bavardages d’un drôle de cette espèce.

Reine se pinça les lèvres sans répondre.

—Elle a trop de qualités et de vertus pour que personne puisse y ajouter la moindre foi.

—Quant à cela, il y a des saintes nitouches parmi les dames de Paris comme ailleurs, dit la jeune fille d’un air aigre-doux.

—Ouais! pensa Marillac, nous y voici. Toujours la vieille querelle du petit bonnet et du chapeau d’Herbault, de la grisette et de la dame. Maintenant, que je sois académicien si je ne lui délie pas la langue.

—Mme de Bergenheim, reprit-il en appuyant avec emphase sur chaque mot, est une femme si bonne! si jolie! si aimable!...

—Mon Dieu! dites donc tout de suite que vous l’aimez ce sera plus tôt fait, s’écria Reine en se dégageant brusquement du bras qui l’avait enlacée jusqu’alors.—Une grande dame qui a des carrosses et des laquais rouges tout galonnés, c’est là une conquête! Tandis qu’une demoiselle bourgeoise qui n’a que sa vertu....

Elle baissa les yeux d’un air de componction, sans achever sa phrase.

—Une vertu qui donne des rendez-vous au bout de trois jours, et au fond d’un bois, encore! Joli! pensa l’artiste.

—Toujours est-il que vous ne serez pas le premier, reprit-elle en relevant la tête et en cherchant à cacher son dépit sous un air d’ironie.

—Ce sont des mensonges.

—Des mensonges! et moi je vous dis que je sais ce que je sais.—Lambernier n’est pas un menteur....

—Lambernier n’est pas un menteur!—répéta comme un écho une voix rude et enrouée qui semblait sortir de la cavité du hêtre, au pied duquel les amants étaient assis.—Qui est-ce qui dit que Lambernier est un menteur?

Au même instant le menuisier en personne sortit de derrière l’arbre où il était caché depuis un moment, et intervint brusquement sur la scène comme le _Deus ex machinâ_ des tragédies romaines. Sa veste brune, jetée sur l’épaule droite selon son habitude, et son chapeau gris à larges bords enfoncé sur l’oreille, il vint se placer en face du couple stupéfait, en fixant tour à tour sur chacun des interlocuteurs ses yeux enfoncés et méchants, et en laissant échapper de ses lèvres serrées un ricanement sardonique.

Mlle Reine jeta un cri comme si elle eût vu Satan sortir de terre à ses pieds; Marillac se leva d’un bond et saisit sa cravache.

—Vous êtes un drôle bien insolent, s’écria-t-il en faisant sonner sa voix de basse-taille; passez votre chemin.

—Il n’y a pas de chemin, répondit l’ouvrier d’un ton qui justifiait l’épithète dont il avait été gratifié; nous sommes sur le communal, et j’ai le droit d’y être tout comme vous.

—Si tu ne tournes pas les talons sur-le-champ, reprit l’artiste qui devint rouge de colère, je te coupe la figure en deux.

—Ce sont les pommes qu’on coupe en deux, dit Lambernier en ricanant et en avançant la tête d’un air de bravade.—Ma figure se fiche de votre fouet comme d’un goupillon; parce que vous êtes un monsieur, et moi un ouvrier, ne croyez-vous pas me faire peur? je me fiche d’un bourgeois comme....

Cette fois il n’eut pas le temps d’achever sa comparaison; un coup de cravache qui lui sangla le visage, de l’oreille droite au bout du nez, lui coupa la parole et le fit malgré lui reculer de deux pas.

—Tron de l’air! s’écria-t-il d’une voix semblable à un hurlement; parce que vous êtes un monsieur!.... Que je perde mon nom si je ne vous rabote pas sur toutes les coutures!

Il jeta sur l’herbe sa veste et son chapeau, cracha dans ses mains qu’il frotta l’une contre l’autre, et prit la position d’un athlète qui se dispose à boxer.

A cette démonstration menaçante, Mlle Gobillot, qui s’était levée, toute violette d’émotion, poussa deux ou trois cris inarticulés; mais, au lieu de se jeter entre les combattants, comme les Sabines, elle se mit à courir à toutes jambes sur la pelouse. Bientôt elle disparut à travers les arbres, à l’imitation d’Angélique lorsque cette belle Circassienne laissa Roland et Ferragus s’escrimer en son honneur, au milieu de la forêt des Ardennes.

Quoique les armes des deux adversaires ne fussent pas, en apparence, de nature à ensanglanter le gazon, leur contenance avait quelque chose de martial qui eût fait honneur à d’antiques paladins. Lambernier, écrasé sur ses jambes, d’après toutes les règles de l’art du pugilat, et les poings à hauteur des épaules, avait une vague ressemblance avec un chat sauvage prêt à bondir sur sa proie. L’artiste, de son côté, le haut du corps jeté en arrière, le jarret tendu, le menton enfoncé jusqu’à la moustache dans le collet fourré de sa redingote, et la cravache baissée, suivait, d’un œil assuré, tous les mouvements de son adversaire. Au moment où il le vit marcher sur lui le poing en avant, il leva le bras, de son côté, et lui appliqua du côté gauche un second coup de cravache si vigoureusement appuyé, que l’ouvrier battit de nouveau en retraite en se frottant les yeux et en beuglant.

—Tonnerre! je ne vois plus clair.... mais quand ce serait le pape, il y passerait.

Il porta la main à la poche de son pantalon, en tira un de ces grands compas de fer dont se servent les menuisiers, et l’ouvrit par un mouvement rapide. Il le saisit alors par le milieu et se trouva ainsi armé d’une espèce de stylet à deux pointes qu’il brandit d’un air menaçant.

A cette vue, Marillac fit deux pas en arrière, passa la cravache dans la main gauche, et s’armant, de son côté, de son poignard corse, se mit en position de défense.

—L’ami, dit-il d’un air délibéré, mon aiguille est plus courte que la vôtre; mais elle pique mieux. Si vous faites un pas sur moi, si vous levez la main, je vous saigne comme un marcassin.

En voyant la ferme attitude de l’artiste, dont la taille carrée dans sa petitesse semblait annoncer une vigueur peu commune, et à qui ses moustaches et ses yeux brillants donnaient en ce moment un air assez formidable; en remarquant surtout la lame large et tranchante du poignard, Lambernier s’arrêta.

—Eh! tron de l’air, s’écria Marillac qui s’aperçut que sa bonne contenance produisait son effet, vous êtes Provençal; mais moi je suis Gascon. Vous avez la main prompte, camarade...

—Mais, tron dé diou! c’est bien vous qui avez la main prompte: vous m’assassinez de coups de fouet comme si j’étais votre cheval... vous m’avez crevé un œil. Est-ce que vous vous imaginez que j’ai mon pain cuit comme vous et que je n’ai à faire qu’à enjôler les filles? J’ai besoin de mes yeux pour travailler, mille noms de nom! Parce que vous êtes un bourgeois et moi un ouvrier...

—Je ne suis pas plus bourgeois que vous, reprit l’artiste, assez content au fond de voir la furie de son adversaire s’exhaler ainsi en paroles, et son attitude perdre son caractère menaçant; rengainez votre compas et allez à votre ouvrage.—Tenez, ajouta-t-il en tirant de sa poche deux écus de cinq francs. Vous avez été un peu rustre, et moi un peu vif. Allez vous laver les yeux avec un verre de vin: il n’y a pas d’enflure qui tienne là-contre.

Lambernier fronça les sourcils et les abaissa sur ses yeux, qui dardèrent un regard haineux et méchant. Il hésita un instant comme s’il eût discuté en lui-même ce qu’il devait faire et pesé les chances de succès en cas de décision hostile. Après quelques secondes de réflexion, la prudence l’emporta sur la colère. Il ferma son compas et le remit dans sa poche. Mais il repoussa l’argent qui lui était offert.

—Vous êtes généreux, dit-il avec un sourire amer: cinq francs par coup de cravache? Je connais bien des gens qui tendraient la joue douze heures par jour à ce prix. Mais je ne suis pas de ce métier-là. Je ne demande rien à personne. Je me suis battu en juillet.

—Si Léonard de Vinci avait vu la boule de ce paroissien en ce moment, pensa l’artiste, il n’aurait pas cherché pendant si longtemps le type de son Judas. Sans mon bon poignard mon affaire était claire. Je suis sûr que cet homme a la bosse du meurtre.

N’ayant pas fort grande envie de prolonger un pareil tête-à-tête, l’artiste alla pour détacher son cheval; mais, au moment où il portait la main à la bride, une idée subite l’arrêta, et il revint sur ses pas.

—Écoutez, Lambernier, dit-il, j’ai eu tort de vous frapper, et je voudrais réparer cela. On m’a dit que vous aviez été renvoyé du château contre votre gré. Je suis assez lié avec M. de Bergenheim pour pouvoir vous être utile: voulez-vous que je lui parle de vous?

Le menuisier était resté immobile à sa place en fixant sur son adversaire, au moment où celui-ci se disposait à monter à cheval, des yeux qui, dans leur cavité, semblaient gonflés par la haine. Sa physionomie changea d’expression et redevint froide et concentrée lorsqu’il se vit interpellé de nouveau. Avant de répondre, il secoua la tête à deux ou trois reprises.

—A moins d’être le diable, dit-il, je vous défie bien de faire dire oui à Monsieur quand une fois il a dit non. On m’a chassé comme un chien; c’est bon. Rira bien qui rira le dernier. C’est cette vieille bête de Rousselet et ce gros cornichon de cocher de Mlle de Corandeuil qui ont fait des rapports sur moi. J’en pourrais faire aussi des rapports, si je voulais.

—Mais pour quel motif vous a-t-on renvoyé? reprit Marillac; vous êtes un habile ouvrier. J’ai vu de votre ouvrage au château: il y a encore des appartements à terminer; il faut qu’on ait eu des raisons graves pour ne pas vous employer dans un moment où l’on doit avoir besoin de vous.

—Ils ont dit que je causais à Mlle Justine, et Madame m’a fait renvoyer. Elle en était bien la maîtresse, n’est-ce pas? comme je suis bien le maître de l’en faire repentir.

—Et comment pourriez-vous l’en faire repentir? répondit l’artiste dont la curiosité, que Mlle Reine n’avait pu satisfaire, était de plus en plus excitée; qu’est-ce que vous pouvez avoir de commun avec Mme la baronne?

—Parce que c’est une dame, et que je suis un ouvrier... Ça n’empêche pas que si je pouvais lui glisser seulement deux mots dans l’oreille, je suis sûr qu’elle me donnerait plus de louis d’or que je n’ai gagné de pièces de vingt sous depuis que je travaille au château...

—Parbleu! à votre place, j’irais le lui dire aujourd’hui même, ce mot.

—Pour qu’on me fasse mettre à la porte par cette bande de fainéants en habits d’écrevisses. Pas de ça, Lisette. J’ai mon idée: rira bien qui rira le dernier!

En répétant ce proverbe, l’ouvrier fit entendre le ricanement sardonique qui lui servait habituellement de sourire.

—Lambernier, dit l’artiste d’un ton sérieux, on m’a déjà parlé de certains propos fort étranges que vous avez tenus ces jours derniers. Savez-vous qu’il y a dans la loi une peine pour ceux qui inventent des calomnies?

—Quand on prouve ce qu’on dit, est-ce une calomnie? répondit le menuisier avec assurance.

—Qu’est-ce que vous vous chargez de prouver? s’écria brusquement Marillac.

—Eh! tron de l’air! vous le savez bien: c’est que M. le baron... Il n’acheva pas; mais d’un geste grossier, en portant la main à sa tête, il acheva d’expliquer son idée.

—Vous prouverez cela?

—Devant la justice, s’il le faut.

—Devant la justice, cela ne vous rapporterait pas grand’chose; mais si vous voulez cesser vos propos, ne plus ouvrir la bouche de tout cela à qui que ce soit, et me donner à moi, à moi seul, vous entendez, la preuve dont vous parlez, je vous la paye dix napoléons.

Lambernier regarda fixement l’artiste avec un regard singulièrement pénétrant.

—Il vous en faut donc une de la ville et une de la campagne, une mariée et l’autre fille, dit-il d’un ton de brutale raillerie; cette pauvre demoiselle Reine sait-elle qu’elle fait la paire?

—Que voulez-vous dire?

—Oh! vous êtes plus malin que moi.

Les deux hommes se regardèrent en silence, en cherchant mutuellement à deviner leurs pensées, qu’ils ne comprirent cependant que très imparfaitement, mais qu’il est possible d’expliquer ici d’une manière plus claire.

—C’est encore un amoureux de Mme la baronne, pensa Lambernier avec l’insolence cynique de son caractère; si je lui dis ce que je sais, ma vengeance sera en bonne main, sans que j’aie besoin de m’exposer.

—Voilà un sournois qui m’a l’air diantrement fort en diplomatie, se dit de son côté Marillac; mais il est rancunier, et il faudra bien qu’il s’explique.

—Dix napoléons ne se trouvent pas dans le pas d’un cheval, reprit, après un silence assez long, le menuisier: dans une semaine, si vous voulez, vous me les compterez.

—Vous me prouverez... ce que vous m’avez dit, répondit Marillac avec quelque hésitation, et en rougissant malgré lui du rôle qu’il jouait en ce moment, et dont jusqu’alors il n’avait pas entrevu le côté reprochable et presque odieux.

—Bah! se dit-il en lui-même pour tranquilliser sa conscience, si ce coquin sait réellement quelque chose qui puisse la compromettre, il vaut mieux que ce soit moi qui achète ce secret que tout autre. Je n’en abuserai pas et je pourrai peut-être rendre service à cette femme. N’est-ce pas là le rôle d’un galant homme de se dévouer à la défense de la beauté imprudente et menacée?

—Je vous apporterai la preuve, je ne vends pas mes copeaux chat en poche, dit le menuisier.

—Quand?

—Trouvez-vous lundi à quatre heures après midi à la croisée des chemins, près de l’angle du bois de la Corne.

—Au bout du parc?

—Oui, un peu au-dessus de la roche du Gué.

—J’y serai. Jusque-là vous ne direz mot à personne?

—C’est juste, puisque vous achetez ma marchandise.

—Voilà les arrhes du marché, répondit l’artiste. Et il lui tendit les pièces d’argent qu’il tenait encore à la main; Lambernier les mit cette fois dans sa poche sans faire d’objection.

—Lundi, à quatre heures!

—Lundi, à quatre heures! répéta Marillac en montant sur son cheval, qu’il fit partir au grand trot comme s’il eût été pressé de quitter son interlocuteur. Au premier détour, lorsqu’il eut repris le chemin, il tourna la tête et aperçut l’ouvrier encore immobile au pied du hêtre.

—Voilà, pensa-t-il, un drôle dont la place est marquée à Toulon ou à Brest, et je viens de conclure avec lui un traité satanique. Bah! je n’ai rien à me reprocher. De deux choses l’une: ou Gerfaut est la dupe d’une coquette, ou son amour est menacé d’une catastrophe; dans tous les cas, je suis son ami et je dois éclaircir ce mystère pour le mettre sur ses gardes.

—Dix francs aujourd’hui et dix napoléons lundi, disait de son côté Lambernier, en regardant le cavalier qui s’éloignait, d’un œil où rayonnait un mélange de moquerie et de haine, il faudrait être un fier imbécile pour refuser. Mais ça ne paye pas tes coups de cravache, mon freluquet; quand nous aurons fait ensemble le compte du château, je réglerai le tien.

En disant ces mots, il porta la main à la poche où il avait placé son compas et reprit ensuite lentement le chemin de la Fauconnerie.

XII

Les visites, anathématisées d’avance dans la conversation des deux amis, arrivèrent de bonne heure au château, selon l’usage de la campagne où l’on dîne le matin. Depuis sa chambre, où il était resté comme Achille sous sa tente, Gerfaut vit défiler successivement le long de l’avenue une demi-douzaine de berlines, cabriolets et chars découverts, qui amenaient au moins le nombre de convives annoncé par Marillac. Peu à peu la société se répandit par groupes dans les jardins. Quatre ou cinq jeunes filles, sous la conduite d’Aline, coururent s’emparer d’une escarpolette, à laquelle s’attelèrent quelques jeunes gens de bonne volonté parmi lesquels Octave aperçut bientôt son Pylade. Pendant ce temps, Mme de Bergenheim faisait les honneurs de sa maison aux mères et aux femmes qui, trouvant cet amusement trop jeune pour leur âge, préféraient une promenade paisible dans les allées du parc. Christian, de son côté, expliquait des plans d’amélioration à quelques hommes à physionomie industrielle ou agricole, qui paraissaient l’écouter avec intérêt, à charge de revanche. Trois ou quatre autres enfin avaient pris possession du billard, tandis que la partie vénérable de la société était restée au salon près de Mlle de Corandeuil.

—As-tu un pantalon blanc à me prêter? s’écria brusquement Marillac en entrant dans la chambre de son ami, au premier coup de la cloche du dîner.—Une énorme tache verte à l’un de ses genoux rendait superflue toute explication au sujet de la nécessité de ce changement de costume.

—Tu ne perds pas de temps, répondit Gerfaut après avoir ouvert un tiroir de la commode. Quelle est celle de ces beautés cantonales qui a eu l’honneur de te voir à ses pieds?

—C’est cette damnable escarpolette, sotte invention! Sacrifiez-vous donc pour plaire à des petites filles. Si jamais on m’y reprend! Ton système d’égoïsme est le véritable.—A propos, Mme de Bergenheim m’a demandé tout à l’heure, d’un air passablement narquois, si tu étais malade et si tu ne descendrais pas pour le dîner.

—De l’ironie!

—A ce qu’il m’a paru. Cette femme-là sourit d’une manière qui ne doit pas être du tout commode pour son interlocuteur. Je ne suis pas plus timide qu’un autre, mais j’aimerais mieux faire un vaudeville en trois actes à moi tout seul que d’être obligé de lui adresser une déclaration si je lui voyais ce diable de sourire sur la bouche. Elle a une manière d’avancer la lèvre inférieure...—Ouf! sais-tu que tu es terriblement mince? tu permets que je donne un coup de canif à la ceinture de ton pantalon? Jamais je ne pourrais danser avec cet étranglement abdominal.

—Et ce secret que tu devais me révéler? interrompit Octave avec un sourire qui semblait annoncer une sécurité parfaite.

Marillac prit un air grave en regardant son ami, puis il se mit à rire d’une manière un peu contrainte.

—A demain les affaires sérieuses, répondit-il. L’essentiel aujourd’hui, c’est d’être aimable. Mme de Bergenheim m’a demandé tout à l’heure si nous serions assez complaisants pour dire quelques morceaux. Je me suis incliné pour toi et pour moi. Je ne suppose pas que les indigènes de ce vallon aient souvent entendu le duo de _Mose_ avec les fioritures à la Tamburini.

Palpito a quello aspetto, Gemo nel suo dolor.

Veux-tu que nous disions celui-là ou celui du _Barbier_? c’est vieux, le _Barbier_.

—Tout ce qu’il te plaira, mais ne m’en casse pas la tête d’avance. Je voudrais que la danse et la musique fussent au fond de la Moselle.

—A la bonne heure, mais pas le dîner. J’ai jeté un coup d’œil à la salle à manger; cela promet d’être fort beau. Allons, tout le monde est rentré: à table.

Le temps est loin de nous où Paris et la province formaient deux régions presque étrangères l’une à l’autre, où Mme de Sévigné pouvait faire de si piquants récits des assemblées gentilhommières des pays d’état, et où un jeune cadet du Limousin fraîchement débarqué au Palais-Royal était exposé sur sa mine à y être reçu comme M. de Pourceaugnac. Aujourd’hui, grâce à la rapidité des communications, aux importations de toute espèce qui arrivent du centre à la circonférence sans avoir eu le temps de se faner en route, Paris et le reste de la France ne sont plus qu’un corps immense passionné des mêmes opinions, paré des mêmes modes, riant des mêmes bons mots, révolutionné par les mêmes barricades.

Les mœurs provinciales ont presque entièrement perdu leur physionomie, et un salon de bonne compagnie est le même partout. Une exception cependant se présente parfois à la campagne. Là, des nécessités de voisinage imposent un mélange auquel la maîtresse de maison la plus exclusive ne peut pas toujours se soustraire. La société rassemblée au château offrait en ce moment un exemple de ces réunions hétérogènes dans lesquelles une duchesse peut avoir à sa droite un maire de village, et la femme la plus élégante de l’allée des Feuillants, un gros juge de paix qui croit se rendre fort aimable en cherchant à griser sa voisine.

Les relations fréquentes de M. de Bergenheim avec plusieurs maîtres de forges des environs, acquéreurs habituels de ses coupes de bois, avaient établi entre eux un échange de politesse assez froide de part et d’autre, très exacte de son côté, un peu guindée du leur, car, aujourd’hui encore, les personnes de la classe industrielle conservent avec celles qu’elles ont la bonhomie d’envier comme classe privilégiée, une attitude raide et hargneuse qui, partout où ces deux castes se trouvent en présence, trace une ligne de démarcation aussi facile à saisir que la différence de couleur de l’eau dans le confluent de l’Isère et du Rhône.

Parmi leurs voisins de campagne, Mme de Bergenheim avait promptement découvert ces symptômes de morgue envieuse, toujours prête à se trouver offensée et fort peu propre à rendre la société agréable. Elle avait donc pris le parti de réunir, par invitations générales, les personnes qu’elle était obligée de recevoir, afin de se débarrasser d’une seule fois d’un ennui qu’aucun agrément ne compensait. Ce jour-là était un de ces jours de corvée.

Au milieu de ces dames beaucoup plus parées qu’élégantes; de ces demoiselles bien portantes, à gros bras marbrés de rose, à pieds moulés en fers à repasser; de ces messieurs prépondérants, étranglés par leurs cravates blanches et gonflés dans leurs habits noirs, Gerfaut, dont le système nerveux avait été déjà singulièrement agacé par son désappointement de la veille, se sentit suffoqué d’un redoublement de mauvaise humeur. A table, il se trouva placé entre deux femmes qui semblaient avoir épuisé dans leurs toilettes toutes les couleurs du spectre solaire, et dont la coquetterie respective se trouvait surexcitée par le voisinage de l’écrivain célèbre. Mais leurs minauderies furent perdues; celui qui en était l’objet se comporta avec une maussaderie, qui heureusement passa pour mélancolie romantique; ce qui le rendit plus intéressant encore aux yeux de sa voisine de gauche, blonde de vingt-cinq ans, fraîche, potelée, et, à l’entendre, passionnée de lord Byron, prétention commune à presque toutes les jolies femmes grasses.