Gerfaut

Part 13

Chapter 133,919 wordsPublic domain

—Écoute, dit-il, tu viens de m’entendre tempêter et blasphémer, et tu as pris ce bavardage pour de la haine de bon aloi. Brave garçon! sais-tu pourquoi je bats ainsi la campagne? C’est que, connaissant mon tempérament, je sentais l’urgence de me mettre en colère et d’épancher ce que j’avais sur le cœur. Si je n’avais pas employé ce remède infaillible, la contrariété que son billet m’a fait éprouver m’aurait tiraillé les nerfs toute la nuit; je n’aurais pas dormi; or, quand je ne dors pas, mon teint se plombe encore plus que de coutume, et j’ai les yeux cernés.

—Fat!

—Niais!

—Comment, niais?

—Me prends-tu donc pour un beau-fils? Ne devines-tu pas ma raison pour vouloir dormir sur les deux oreilles? C’est tout simplement l’envie de ne pas reparaître devant elle avec une figure de Lazare. Il ne faudrait que cela pour l’encourager dans sa férocité. Je me garderai parbleu bien de lui laisser voir que sa dernière botte m’a touché. Je te louerais cent francs, pour demain matin, ton visage à la Téniers, ta face d’alderman.

—Merci, nous ne sommes pas un masque. D’ailleurs, tout ce que tu dis ne prouve pas le moins du monde qu’elle t’aime, et j’en reviens là.

—Mon cher Marillac, il a pu m’échapper dans ma colère des choses d’après lesquelles tu la juges mal. Maintenant que je suis calme et que mon remède a ramené mon système nerveux à son état normal, je vais t’expliquer ma position réelle.—Elle est ma Galatée à moi.—Allégorie du temps du déluge, vas-tu dire; mais enfin, rebattue ou non, c’est mon histoire. Je n’ai pas encore entièrement brisé le marbre dont la vertu, l’éducation, les convenances, le devoir, les préjugés, tout ce que tu voudras enfin, recouvrent la chair de ma statue; mais j’approche du but et j’y arriverai. Sa résistance désespérée en ce moment est la plus grande preuve de mon progrès. De non à oui il y a un pas terrible pour une femme. Je conçois qu’on y regarde à deux fois, car souvent ce pas a ouvert un abîme; et si, de loin, on rit de l’abîme, de près il donne le vertige.—Ma Galatée commence à sentir à la surface du cœur les coups de mon marteau, et elle a peur.

Peur du monde, peur de moi, peur de son mari, peur d’elle-même, peur du ciel et de l’enfer...—N’adores-tu pas les femmes qui ont peur de tout?—Elle, en aimer un autre! jamais. Il est écrit de toute éternité qu’elle sera à moi.—Que voulais-tu donc dire?

—Rien, puisque tu es sûr d’elle.

—Sûr, plus que de ma vie éternelle. Mais je veux savoir ce que tu penses.

—Pas ce soir. C’est un soupçon qui m’est venu; quelque chose que l’on m’a dit aujourd’hui; une conjecture si vague encore qu’il est inutile de s’y arrêter.

—Je devine fort mal les énigmes, dit Octave d’un ton sec.

—Demain nous reparlerons de ça.

—Comme tu voudras, reprit l’amant avec une indifférence peut-être affectée. Si tu veux jouer avec moi le rôle d’Iago, je te préviens que je suis peu disposé à la jalousie.

—Demain, te dis-je, j’éclaircirai cette affaire: quel que soit le résultat de ma démarche, je te promets de te dire la vérité. Après tout, ce n’est peut-être qu’un commérage de femmes.

—Bien, bien, à ton loisir. J’ai pour demain un autre service à te demander. Je chercherai à décider ces dames à faire une promenade dans le parc. Mlle de Corandeuil ne viendra probablement pas; il faut que tu me fasses le plaisir d’accaparer le Bergenheim et la petite sœur et de gagner les devants insensiblement, de façon à me faciliter un moment d’entretien avec cette cruelle; car elle m’a signifié que d’aucune manière je ne réussirais à la voir seule, et il faut absolument que je lui parle.

—Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’on attend demain vingt personnes à dîner, et que tous ses moments seront pris probablement par ses devoirs de maîtresse de maison.

—C’est pardieu vrai, s’écria Gerfaut en se levant avec tant de vivacité qu’il renversa sa chaise.

—Tu oublies encore que Mlle de Corandeuil loge ici dessous.

—C’est Satan qui s’en mêle, reprit l’amant en se promenant à grands pas, sans égard pour cette observation. Je voudrais qu’il tordît le cou, pendant la nuit, à tous ces visiteurs campagnards. Allons, les dés sont pour elle. Aujourd’hui et demain seront la bataille de Ligny de ce petit despote; mais, après-demain, gare Waterloo!

—Bonsoir, mylord Wellington, dit Marillac qui se leva et prit son bougeoir.

—Bonsoir, Iago! Ah! tu crois m’avoir bien inquiété avec tes mots mystérieux et tes réticences de mélodrame.

—A demain! à demain! répondit l’artiste en sortant:

Ce secret-là Se trahira.

* * * * *

XI

Le lendemain, avant que la plupart des habitants du château eussent songé à quitter leur lit, ou du moins leur appartement, un homme à cheval sortit seul par une porte de la cour des écuries donnant sur le parc. Il était enveloppé jusqu’au menton d’une longue redingote de voyage, garnie de brandebourgs et de fourrures, vêtement un peu prématuré pour la saison, mais dont l’air vif et froid qui régnait en ce moment faisait apprécier l’opportunité. Après avoir tourné le château par l’avenue circulaire, il traversa l’allée de platanes et le pont, et prit ensuite à gauche le chemin de la Fauconnerie. Il fit tout ce trajet au pas et en modérant l’ardeur de sa monture, fort beau cheval du Yorckshire qui, par la manière ferme et élastique dont il relevait les pieds en marchant, protestait contre l’allure lente et grave imposée à son ardeur. Il semblait donc que le charme d’une promenade solitaire fût le seul motif d’une sortie aussi matinale et qu’aucun intérêt pressant n’attirât le cavalier vers le but de son excursion. Mais lorsqu’il eut atteint le bouquet de bois depuis lequel Gerfaut avait, pour la première fois, aperçu le château de Bergenheim, et qu’en se retournant après y être entré il eût vu disparaître à travers les arbres les hautes girouettes des tourelles du bord de l’eau, il rendit tout à coup les rênes à son coursier. Le généreux insulaire ne se fit pas répéter cette invitation et prit sa course avec autant d’entraînement que s’il eût suivi une chasse au renard par les bruyères de son pays. Il galopa de la sorte pendant environ trois quarts de lieue sans presque ralentir son premier élan, malgré les inégalités d’une route qui, comme nous l’avons dit, suivait une ligne à peu près droite au milieu d’un terrain tortueux et accidenté. Il eût été difficile de décider lequel on devait le plus admirer, des jambes de l’animal ou des poumons du cavalier; car celui-ci, durant ce rapide trajet, exécuta sans reprendre haleine, pour ainsi dire, toute l’ouverture de _Guillaume Tell_. Il le faut avouer, le fausset dont il nasilla le ranz des vaches de l’_andante_ avait plus d’analogie avec un mirliton de Saint-Cloud qu’avec le hautbois; mais, en revanche, quand il fut arrivé au _presto_, sa voix, assez bonne basse-taille, claqua si énergiquement aux oreilles du cheval que celui-ci redoubla de vigueur, comme si cette mélopée eût produit sur ses nerfs auditifs l’effet de la trompette qui sonne la charge un jour de bataille.

Le promeneur, qu’on aura peut-être reconnu à cette prouesse musicale, termina son concert en s’arrêtant à l’entrée d’une des langues de bois qui descendaient jusqu’à la rivière du haut des rochers et rompaient çà et là l’uniformité des prairies. C’était la dernière qu’il eût à traverser avant de sortir du vallon, et de là à la Fauconnerie il n’y avait plus que pour environ dix minutes de chemin. Du haut de sa selle et en jetant les yeux dans cette direction, il pouvait déjà distinguer la fumée des maisons du village, dont les colonnes ondoyantes s’élevaient au milieu du brouillard du matin et tranchaient sur sa couleur blanchâtre par une nuance d’un gris azuré. Cette vue ne parut lui inspirer aucun désir de poursuivre sa course de ce côté. Après avoir regardé quelque temps autour de lui pour s’orienter, il quitta le chemin, s’enfonça à droite au milieu des arbres et s’arrêta enfin au pied d’un d’entre eux, plus grand que la plupart des autres, et isolé au milieu d’une petite pelouse qui, en le laissant ainsi à découvert, lui faisait une sorte de place d’honneur.

C’était un de ces beaux arbres, cheveux blancs des forêts, comme on en trouve souvent dans les paysages de Salvator, un hêtre vénérable et gigantesque; la tige principale, entièrement séchée à une trentaine de pieds du sol, s’élevait, semblable à un squelette de bois, au milieu de la verdure jaunissante dont l’entouraient les branches collatérales que la vie n’avait pas encore quittées. A la base, le tronc avait été tellement rongé du temps, qu’une crevasse, graduellement agrandie par la crue de chaque année, s’était presque entièrement vidée. Le cœur de l’arbre, attaqué d’une lente, mais continuelle vermoulure, avait fini par tomber en poussière; il restait à peine quelques couches de l’aubier par où la sève pouvait encore monter au sommet et le nourrir, et l’écorce entr’ouverte formait par sa cavité une niche dans laquelle une personne pouvait se tenir debout aisément. Près de cet arbre coulait un très mince ruisseau, qui, après avoir pris sa source à quelque distance, descendait à petit murmure à la rivière en se creusant un lit étroit dans la terre argileuse qu’il arrosait. Telle était la modestie de son cours, qu’à quelques toises seulement une nuance d’un vert plus frais et un gazon plus touffu étaient les seuls indices annonçant sa présence. C’était là un de ces lieux classiques pour les rendez-vous, depuis qu’il y a dans le monde des bois, des ruisseaux et des amants, un de ces sites qui font partie essentielle d’une décoration d’opéra-comique ou de vaudeville, et jouent un rôle aussi important dans une scène champêtre qu’un divan dans une scène de salon. Rien n’y manquait, ni l’ombrage protecteur, ni les murmures langoureux de l’onde, ni les oiseaux gazouillant sous la feuillée, ni le paysage pittoresque tout à l’entour, ni le doux gazon pour tapis et pour coussins.

Après être descendu de son coursier et l’avoir attaché à une des branches du hêtre en se conformant à l’usage immémorial des poursuivants d’amour, le cavalier frappa deux ou trois fois du pied pour se dégourdir les jambes, et tira ensuite de son gousset une fort jolie montre de Bréguet.

—Huit heures dix minutes, dit-il; je suis en retard et cependant je suis en avance. Il paraît que les horloges de la Fauconnerie ne sont pas fort bien réglées.

Au rendez-vous j’arrive la première. Raimbaud! Raimbaud!

L’artiste eût beau interroger les échos, d’une voix qui ne rappelait que d’un peu loin celle de Mlle Falcon, il ne fut pas plus heureux qu’Alice, et personne ne lui répondit. Ce ne fut pas sans un assez vif sentiment d’humeur qu’il vit qu’au lieu d’arriver le dernier, comme il l’avait supposé, il était obligé de faire ce qu’on appelle, d’une manière triviale, mais pittoresque, le pied de grue. Son tempérament méridional ne lui permettant pas de justifier cette comparaison par l’immobilité de son attitude, au lieu de rester perché sur une jambe avec la dignité de l’oiseau des clochers, il se mit à marcher en long et en large d’un pas rapide et saccadé, en sifflant aussi terriblement que si ses lèvres eussent été armées d’un gros sifflet de voleur:

Quand je quittai ma Normandie.... J’attends.... J’attends....

que lui avait rappelé la circonstance. Une douzaine de chardons, poussés par hasard dans les limites de sa faction, s’en trouvèrent fort mal, car il leur faucha la tête en mesure à grands coups de cravache. Quand ce passe-temps fut épuisé, il eut recours à un autre dont la nature prouvait que si la beauté attendue par lui n’avait pas pour première vertu l’exactitude, ce n’était pas, en revanche, une de ces petites-maîtresses ambrées, toujours prêtes à tomber en syncope et qu’une délicatesse de nerfs, plus ou moins vraie, rend extrêmement intolérantes pour les défauts de leurs amants. Plongeant la main dans une des vastes poches de sa redingote, il en tira un étui en veau marin rempli de cigares de la Havane, accompagné d’un de ces briquets-portefeuilles appelés Lucifer, et commença à fumer en vrai traban, tout en continuant sa promenade. Mais, au bout de quelques instants, ce palliatif fut usé comme le premier.

—Huit heures vingt-cinq minutes! s’écria brusquement Marillac entre deux bouffées, et en regardant une seconde fois sa montre; je voudrais bien savoir pour qui me prend cette petite rose-pompon? C’était, pardieu! bien la peine d’éreinter ce pauvre Bewerley, qui a l’air de sortir de la rivière. Il y a de quoi lui causer une fluxion de poitrine. Si Bergenheim le voyait ainsi suant et haletant, avec cette bise de loup-garou pour couverture, il me donnerait un galop carabiné.—C’est que, parole d’honneur! ça devient bouffon. Il n’y a plus d’enfants. Ces hamadryades ne doutent de rien. Ça se fait attendre; ça veut être désirée. Je vais la voir arriver tout à l’heure, pimpante et glorieuse comme si elle avait fait le plus beau trait du monde. C’est bon pour une fois, _prima transit_; mais, si nous devons voguer encore quelque temps dans ces parages, on fera son éducation; on lui apprendra à dire: _S’il vous plaît_ et _Merci_. Ah! ah! elle ne sait pas à quel lion elle a affaire!—Huit heures et demie! Si dans cinq minutes elle n’est pas ici, je vais à la Fauconnerie et j’y fais un sabbat du septième enfer. Je brise, à coups de cravache, toute la porcelaine de la Femme-sans-Tête:

Crudele, perche finora Far mi languir cosi?

Est-ce suffisamment déphlogistiquant de monter la faction? Que pourrais-je faire pour tuer le temps? Si je ruminais un peu la scène VI de notre second acte! La scène VI:—Valory, Gustave, Mme de Castelléon.—Le duel vient d’être convenu entre les deux rivaux.—Mme de Castelléon, qui ne se doute de rien, les retrouve dans son salon.—Coquetterie de sa part; fureur concentrée de Gustave, l’amant vrai; aisance ironique de Valory, le roué.—C’est bien ça.—Voici donc la scène:—partir de l’entrée de Mme de Castelléon pour arriver au moment où Gustave, n’y tenant plus, s’écrie: _Madame, lui ou moi?_ et où elle répond:—_Ni l’un ni l’autre._ Réponse noble et fière, simple et touchante comme celle du vieux grognard, et qui ne sera pas perdue pour la postérité. Couper la scène là.—C’est bien ça.—Il faut beaucoup de nuances et de graduations avant d’arriver à l’explosion, un emberlificotement à la Scribe et un _crescendo_ à la Rossini, tout ensemble.—Hum! hum!—Depuis son entrée c’est Mme de Castelléon qui tient la scène, jusqu’au moment où Gustave s’emporte et la prend à son tour. Valory n’a que des répliques courtes et incisives, faisant marcher le reste à coups de fouet.—Maintenant, faut-il faire cela Gymnase ou Porte-Saint-Martin? Et, d’abord Mme de Castelléon s’assoira-t-elle en entrant?—Des fauteuils en demi-cercle devant le trou du souffleur, ça serait plus Gymnase.—D’un autre côté, un dialogue debout est plus favorable à la passion, en laissant de la latitude aux bras et aux jambes. Les jambes, surtout, jouent aujourd’hui un grand rôle dans la passion.—Diantre! si c’est Frédérick qui représente Gustave, comment exiger de lui qu’il dise: _Madame, lui ou moi?_ empaqueté dans un fauteuil?—On pourrait les laisser assis au commencement et les faire lever pour la fin; de la sorte, ce serait Gymnase d’abord, et ensuite Porte-Saint-Martin.—_Vidit quod esset bonum. Allons! all opra!_

Plongeant de nouveau la main dans la longue poche de sa redingote, qui paraissait aussi féconde que la jupe de Mme Gigogne, Marillac en tira cette fois un portefeuille servant en même temps d’album, et dont les pages feuille morte étaient alternativement couvertes de croquis, d’écriture raturée, de charges de toute espèce et de prétendues inspirations musicales: une vraie Babel artistique reliée en maroquin vert. Il en sortit un crayon garni d’argent qu’il se mit à tailler à l’aide d’un poignard corse à large lame, dont il s’était probablement armé pour donner à son rendez-vous un caractère plus hasardeux et plus espagnol. Quand le crayon fut enfin pointu comme une aiguille, il remit le glaive dans le fourreau et le tout dans sa poche, s’assit au pied du hêtre, écrivit en très belle bâtarde, en haut d’une des pages de l’album:—Scène VI.—Mme de Castelléon, Gustave, Valory.—Ensuite il appuya ses coudes sur ses genoux, son front sur ses mains, et resta absorbé dans le laborieux enfantement de la composition.

Au bout de quelque temps il releva la tête, regarda alternativement le ciel d’un bleu pâle tout moutonné de petits nuages blancs, les arbres groupés pittoresquement sur la pelouse, un reste de brouillard qui courait à la surface de la rivière, et, à quelques pas, Bewerley, dont la respiration et la sueur formaient elles-mêmes une fumée transparente en s’exhalant à l’air froid du matin. Après avoir ainsi demandé des inspirations au ciel et à la terre, à la nature morte et à la nature vivante, il approcha enfin le crayon du papier. Sept poires accompagnées de faux toupets et de favoris naquirent successivement sous ses doigts, sans qu’il eût probablement la conscience de son œuvre. En esquissant ce type satirique si cher aux caricaturistes de cette époque, il obéissait machinalement à la loi qui isole les sens de la volonté et leur donne une sorte d’intelligence matérielle à part, toutes les fois que l’esprit manque de force pour les asservir à son action.

—C’est fantastique! s’écria Marillac en biffant avec humeur son croquis; pas plus d’idées que sur la main! D’abord, je suis comme Mme de Staël: il me faut un premier mot; si vous ne me donnez pas un premier mot, enfoncée l’imagination! je resterais à cette place jusqu’au jugement dernier plutôt que de le trouver, ce scélérat de premier mot!—Que diantre lui faire dire à cette femme pour son entrée en scène?—_Bonjour, messieurs._ Et puis après, bûche?—C’est très nature: _Bonjour, messieurs_, mais qu’est-ce que ça prouve, et où cela mène-t-il? à: _Madame, j’ai l’honneur... Nous avons l’honneur..._—Ça marche joliment jusqu’à présent. Prodigieusement dramatique!—Si ce cuistre de Gerfaut n’était pas absorbé par sa passion in-folio, il me mettrait bien cela en train; car c’est une justice à lui rendre, il n’est pas plus embarrassé du premier mot que du dernier. Mais est-ce qu’il y a moyen d’obtenir de lui une parole raisonnable?—Est-il incroyable avec son amour de don Quichotte! Il se bat les flancs pour faire de l’exaltation et de la jeunesse de cœur. Oui, je t’en souhaite de la fraîcheur d’âme; râpée, mon cher, râpée, usée, sucée, séchée, étiolée, montrant la corde! Ame d’artiste, sonore et vide! on ne peut pas vivre et avoir vécu. Avec cela orgueilleux comme Satan, et plus niais qu’un pigeon; prétendant n’avoir de toutes les choses de la vie que jusqu’à la cheville, et roulé comme un polytechnique par cette petite baronne. Parbleu! je ne serais pas fâché d’avoir la certitude qu’elle se moque de lui, et de le lui démontrer mathématiquement; il ne se brûlerait pas la cervelle pour cela, et ce serait lui rendre service, car il ne fait plus rien; pour peu que ça continue six mois, c’est un homme perdu pour l’art.—Si cette violette des bois pouvait venir! Mais il ne s’agit pas de cela; travaillons.—Je disais donc: Mme de Castelléon.—_Bonjour, messieurs... Encore ici!_ ou bien: _Charmée de vous retrouver._—Que le diable t’emporte, va, madame de Castelléon! tu es joliment sûre d’être empoisonnée au dénouement.—Je crois que c’est le grand air qui me distrait. Il m’est impossible de concentrer mon esprit, de fixer mon imagination sur un point; je la sens s’évaporer de mon cerveau comme à travers un crible; il me semble qu’elle va se percher sur toutes les branches de ces arbres, pour y chanter en compagnie des pinsons; qu’elle descend la rivière, à cheval sur le brouillard, et danse au soleil avec les moucherons, autour de la queue de Bewerley. Je suis sûr que je travaillerais mieux dans ma chambre.—On dit que Glück faisait porter dans une prairie son piano et du vin... ça l’inspirait. Je crois que c’était plutôt le vin que la prairie; car je veux bien être académicien si ce gazon et ce feuillage me donnent l’ombre... Eh! eh!...

Il leva vivement la tête en la sentant tout à coup inondée d’une pluie de terre en poussière. Ce mouvement lui fut fatal, et ses yeux reçurent une partie de la libation destinée à ses cheveux. Ce fut avec un sentiment de cuisson assez désagréable qu’il les referma, après avoir, toutefois, entrevu au-dessus de lui la figure de Mlle Reine Gobillot, fraîche et joufflue comme un chérubin, pincée, outre mesure, dans une robe de guingamp à carreaux verts et lilas, qui faisait ressortir les charmes de son buste dans tout leur luxe, et portant au bras gauche un petit panier: contenance obligée des demoiselles d’une certaine condition qui font l’école buissonnière.

—Qu’est-ce que c’est donc que ce genre-là! s’écria Marillac en se frottant les yeux; voilà une heure que vous me faites croquer le marmot, et maintenant vous m’aveuglez; si vous êtes une hirondelle, je ne suis pas Tobie, entendez-vous?

—Comme vous me parlez, pour une petite pincée de terre! répondit Reine devenue rouge framboise, de rose pêche qu’elle était; et elle jeta le reste de la poignée qu’elle avait prise à une taupière à deux pas de là.

—C’est que ça me cuit comme les cinq cents diables, reprit l’artiste d’un ton radouci, car il comprit le ridicule de sa colère; puisque vous avez fait le mal, venez au moins le réparer; on dit que ça guérit, de souffler dans l’œil.

—Non! je m’en vais. Je n’aime pas qu’on me rudoie.

L’artiste mit son album dans sa poche et se leva précipitamment, en voyant que la jeune fille faisait un mouvement pour partir; il lui passa cavalièrement un bras autour de la taille et l’obligea, moitié de gré, moitié de force, à s’asseoir près de lui.

—C’est que l’herbe est humide, et je tacherai ma robe, dit-elle pour dernière résistance.

Un foulard fut aussitôt étendu sur le gazon, en guise de tapis, par l’amant subitement rendu à la politesse et aux petits soins de son état.

—Et maintenant, ma chère Reine, reprit-il, dites-moi pourquoi vous venez si tard. Savez-vous qu’il y a une heure que je m’arrache les cheveux de désespoir.

—Heureusement la poudre les fait repousser, répondit-elle en regardant malicieusement Marillac, dont la tête était en effet poudrée en brun comme si on lui eût versé une tabatière sur l’occiput.

—Méchante! s’écria-t-il en riant, quoique ses yeux eussent l’air d’avoir pleuré; et il essaya de prendre un baiser pour la punir, d’après le principe des représailles, moins odieuses en amour qu’à la guerre.

—Finissez donc, monsieur Marillac! vous savez bien ce que vous m’avez promis.

—De vous aimer toujours, créature séduisante, dit-il d’une voix de crocodile qui soupire pour attirer une proie.

Reine se pinça la bouche en cœur et se tortilla dans son corset en se rengorgeant, mais pour obéir à l’instinct féminin qui prescrit de détourner la conversation après un aveu trop direct, sauf à y revenir ensuite par un autre chemin.

—Qu’est-ce que vous faisiez donc, dit-elle, quand je suis arrivée? Vous étiez si occupé, que vous ne m’avez pas entendue venir. Vous étiez bien drôle; vous étendiez les bras en l’air et vous vous frappiez le front en parlant.

—Je pensais à vous.

—Mais il ne fallait pas pour cela vous donner des coups de poing sur la tête. Ça devait vous faire bien mal.

—Femme adorée! cria tout à coup l’artiste d’une voix passionnée, et en écarquillant, à la manière des basilics, ses yeux encore rouges.

—Mon Dieu! vous me faites peur. Si j’avais su, je ne serais pas venue; il faut que je m’en aille tout à l’heure.

—Me quitter déjà, Reine de mon cœur! Non! ne l’espérez pas.

Non! je perdrais plutôt le jour, Que de me dégager d’un si charmant amour!