Gerfaut

Part 12

Chapter 123,948 wordsPublic domain

—Prenez garde: vous m’en arrachez!—Oui, les cheveux blonds et les yeux bleus. Il disait cela à propos de la vierge de Carlo Dolci qui est dans votre petit salon. M. Marillac a dit qu’il aimait les cheveux rouges, parce que c’était le beau type juif; si c’est un compliment qu’il a voulu me faire, je le remercie.—Est-ce que vous trouvez que j’ai les yeux aussi bleus que ceux de cette vierge? M. de Gerfaut prétend qu’ils se ressemblent beaucoup.

Mme de Bergenheim retira sa main avec une vivacité qui arracha encore une demi-douzaine de cheveux à sa belle-sœur, et s’enveloppa jusqu’au menton dans la couverture.

—Oh! M. de Gerfaut sait faire de très jolis compliments! dit-elle. Et vous êtes sans doute très contente de ressembler à la madone de Carlo Dolci?

—Elle est si jolie!... et puis c’est la sainte Vierge... Ah! j’entends la voix de M. de Gerfaut dans le jardin.

La jeune fille se releva vivement et courut à la fenêtre, d’où, cachée derrière les rideaux, elle pouvait sans être vue observer ce qui se passait au dehors.

—Il est avec Christian, reprit-elle. Les voilà qui rentrent par la bibliothèque. Il paraît qu’ils viennent de faire une grande promenade, car ils sont très crottés tous les deux. Si vous aviez vu quelle jolie petite casquette a M. de Gerfaut!

—En vérité, il lui a tourné la tête, pensa Mme de Bergenheim avec un mouvement d’humeur très prononcé, et elle ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir.

Gerfaut venait en effet de payer de sa personne et de s’offrir en holocauste à l’amour de la propriété, monomanie habituelle des campagnards, à laquelle nul ne peut se soustraire. Quel infortuné jeune homme, venant goûter pour un jour de la vie de château, n’a pas été traîné impitoyablement de pépinière en serre chaude et de cascade en étang, au point de finir par ressembler à un barbet revenant de la chasse aux canards?—Ne faites pas attention; nous sommes sans façon à la campagne, lui dit pour le consoler un butor de châtelain, en montrant ses souliers qui, avec leur adjonction de boue de propriétaire, pèsent une vingtaine de livres. Il ne songe pas, le bourreau! que si un époux a droit de rusticité auprès d’une jolie femme qui n’y fait plus attention, elle est un peu moins tolérante pour les bottes mal cirées d’un soupirant.—Mais, en général, les maris n’ont aucun égard pour les jeunes célibataires.

—O race de propriétaires campagnards! vous tous qui coupez vos bois, fauchez vos prés, moissonnez vos champs, vendangez vos vignes, récoltez vos pommes ou vos garances, exploitez vos tourbières ou vos mines, nourrissez vos bœufs ou vos vers à soie, élevez vos chevaux de pur sang et de sang mêlé, tuez vos lièvres et tondez vos mérinos; race de jury et d’élections, race de conseil d’arrondissement et de conseil général, race d’abonnés à la _Gazette de France_ ou au _Journal des Débats_; vous êtes la base de la société, car le sol est à vous; vous nous nourrissez, vous nous abreuvez, vous nous chauffez, vous nous habillez pour notre argent; vous êtes donc estimables, vous êtes honorables, vous êtes considérables; mais de votre compagnie, que Dieu nous délivre à jamais!

Gerfaut ruminait cette oraison jaculatoire en suivant son hôte, qui, sous prétexte de lui faire voir plusieurs points de vue pittoresques (c’est toujours là le guet-apens), le promenait dans la rosée du matin à travers les laitues du potager et les taillis du parc. Mais il savait, par expérience, que tout n’est pas roses dans le métier d’amant: les factions par la neige, les ascensions sur les murs, le blocus dans un cabinet borgne, l’emprisonnement au fond d’une armoire, sont des inconvénients plus désagréables qu’un tête-à-tête pacifique avec un mari, eût-il à vous faire admirer un enclos grand comme la forêt de Saint-Germain. Octave se conduisit donc en héros; il écouta complaisamment les prolixes explications de Bergenheim, s’intéressa aux plantations, trouva les prés très verts, les futaies admirables, le granit des rochers plus beau que celui des Alpes, s’extasia aux moindres échappées de vue, conseilla l’établissement d’une scierie sur la rivière, qui, étant flottable, pourrait en conduire les planches dans toutes les villes de la Moselle, ce qui augmenterait considérablement la valeur des bois; promit à quelques arpents de vignes à ceps rabougris et à feuillage languissant une récolte digne de Vouvray ou de Mâcon, et, à propos de vin, fit une manœuvre habile.—Ayant conservé un petit domaine près de Bordeaux, il se posa devant son hôte comme un bon propriétaire, faisant, il est vrai, de la littérature pour son agrément, mais propriétaire au fond et avant tout, propriétaire de cœur et d’âme, passionné de son médoc, comme lui, Bergenheim, pouvait l’être de ses luzernes et de ses baliveaux. Le poète parla vin soyeux et vin corsé, joli vin et vin subtil, bouquet et arome, toute la kyrielle du métier, comme un commis-voyageur faisant l’article; il força Christian d’accepter d’avance une pièce de son vignoble, et celui-ci n’y consentit qu’à condition de lui envoyer en échange un cheval choisi parmi ses élèves. Ils fraternisèrent enfin comme Glaucus et Diomède; mais Gerfaut espérait bien jouer le rôle du Grec qui, au dire d’Homère, reçut en retour d’une vile cuirasse de fer une armure d’or d’un prix inestimable. Dans les transactions entre un amant et un mari, il y a toujours un article secret dont le dernier ne se doute guère, et qui rompt singulièrement l’harmonie du marché lorsqu’il est mis à exécution.

En entrant chez sa femme, dont on lui avait annoncé l’indisposition, une des premières paroles de Christian fut:

—Ce M. de Gerfaut a l’air d’un excellent garçon, et je serais enchanté qu’il restât quelque temps avec nous. C’est doublement fâcheux que tu sois souffrante. Il est bon musicien, ainsi que Marillac; vous auriez chanté ensemble. Tâche donc de prendre sur toi et de descendre dîner.

—Je ne peux cependant pas lui avouer que M. de Gerfaut m’aime depuis un an, dit en elle-même Mme de Bergenheim.

Un instant après, Mlle de Corandeuil arriva d’un air pincé et s’assit dans un fauteuil devant le lit.

—Vous pensez bien, dit-elle, que je ne suis pas dupe de cette indisposition. Je vois clairement que vous voulez faire une impolitesse à M. de Gerfaut, car vous ne pouvez pas le souffrir. Il me semble cependant qu’un allié de votre famille devrait trouver en vous plus d’égards, surtout lorsque vous savez l’estime particulière que j’ai pour lui. Cela est d’un ridicule inouï, et je finirai par en dire un mot à votre mari; nous verrons si son intervention sera plus puissante que la mienne.

—Vous ne ferez pas cela, ma tante, interrompit Clémence, en se levant sur son séant et en essayant de lui prendre la main.

—Si vous voulez que votre maussaderie reste entre nous, je vous engage à congédier votre migraine aujourd’hui même. Je suis votre servante.

—Mais c’est une persécution! s’écria Mme de Bergenheim, en retombant sur son lit quand la vieille fille fut sortie. Il a donc ensorcelé tout le monde? Aline, ma tante, mon mari—sans compter moi, qui en perdrai certainement la tête. Je ne conçois pas que je n’aie pas la fièvre. Il faut à tout prix en finir.—Elle sonna violemment.

—Justine, dit-elle à sa femme de chambre, ne laissez entrer personne sous aucun prétexte, et n’entrez pas vous-même avant que je sonne; je veux essayer de dormir.

Justine obéit, après avoir poussé les volets. Lorsqu’elle fut sortie, sa maîtresse se leva, passa sa robe de chambre et chaussa ses pantoufles avec une vivacité qui ressemblait à un mouvement de colère; elle s’assit ensuite à son bureau et se mit à écrire rapidement en écrasant la plume sur le papier satiné, sans s’inquiéter des éclaboussures d’encre. Le dernier mot de la dernière ligne fut terminé par un large trait horizontal, aussi énergiquement tracé que le paraphe napoléonien.

Quand un jeune homme qui, suivant l’usage, commence par la fin, trouve une arabesque de cette nature au bas d’une lettre de femme, il doit s’armer de patience et de résignation avant de lire le contenu.

* * * * *

X

Ce soir-là, Gerfaut, rentrant dans sa chambre, prit à peine le temps de poser sur la cheminée le bougeoir qu’il tenait à la main. Tirant d’une poche de son gilet un papier réduit à une dimension microscopique, il le porta passionnément à ses lèvres avant de l’ouvrir; ses yeux tombèrent d’abord sur la queue menaçante du mot final; ce mot était: _Adieu!_

—Hum! fit l’amant, dont l’exaltation fut sensiblement refroidie à cette vue.

Il lut l’ensemble d’un seul coup d’œil, s’élançant au point culminant de chaque phrase, comme un chamois bondit aux saillies des rochers; il recommença ensuite en épelant les syllabes lettre par lettre; il pesa le sens naturel et le sens mystique des moindres expressions, comme un rabbin qui commente la Bible, et déchiffra les ratures avec la patience d’un dévorateur d’hiéroglyphes, afin d’arracher à leurs barres mystérieuses quelque lambeau de l’idée qu’elles retraçaient. Après avoir ainsi pressé, analysé, disséqué ce joli billet dans ses plus subtiles intentions, dans ses nuances les plus imperceptibles, il le froissa dans sa main et se mit à marcher à grands pas dans la chambre, en faisant entendre de temps en temps quelques-unes de ces exclamations auxquelles le _Dictionnaire_ de l’Académie n’a pas encore donné droit de bourgeoisie; car tous les amants ressemblent aux lazzaroni qui baisent les pieds de san Gennaro quand il se conduit bien, mais qui l’appellent _briconne_ et _furfantone_ dès qu’ils croient avoir à se plaindre de lui, et le menacent alors de le traîner à la mer la corde au cou. D’ailleurs, les femmes sont très bonnes; elles excusent presque toujours les pierres que la colère d’un amant jette à leur statue, et disent volontiers, avec l’indulgent sourire de l’empereur romain: «Je ne suis pas blessée!»

Au milieu de ce paroxysme de fureur amoureuse, deux ou trois coups retentirent derrière la boiserie.

—Est-ce que tu composes? demanda une voix semblable à celle d’un ventriloque; j’en suis.

Les amis sont toujours là.

Un moment après, Marillac, en pantoufles, un foulard autour de la tête, tenant d’une main un bougeoir et de l’autre sa pipe, parut sur le seuil de la porte; il y resta dans une immobilité admirative.

—Tu es beau, dit-il, tu es magnifique, fatal et maudit. Tu me rappelles Kean dans _Othello_.

Have you pray’d to night, Desdemona?

Gerfaut le regarda sans répondre, en fronçant les sourcils.

—Je parie que c’est la dernière scène de notre troisième acte, reprit l’artiste en posant son bougeoir sur la cheminée; il paraît que cela sera joliment tragique et que le balcon de la Porte-Saint-Martin peut faire provision de vinaigre des quatre voleurs. Une idée! je me sens en verve aussi, et si tu veux, nous allons nous mettre à dévorer du papier comme deux boas constrictors. Tu as une sonnette, en parlant de serpent?... Ah! oui. Voilà le cordon; je vais dire qu’on nous fasse un bol de café d’homme, quintessencié et incendiaire.—Ou plutôt je descends moi-même à l’office; je suis très bien avec Marianne; d’ailleurs, chez Bergenheim, liberté, _libertas_. Le café, c’est ma muse à moi; sous ce rapport-là je ressemble à Voltaire...

—Marillac, s’écria son ami en le voyant près de sortir.

L’artiste se retourna et revint docilement sur ses pas.

—Tu vas me faire le plaisir, lui dit Gerfaut, d’aller dans ta chambre. Tu travailleras ou tu te coucheras, à ton choix; et, entre nous, tu ferais tout aussi bien de dormir. Je veux être seul.

—Tête dieu pleine de reliques! tu me dis cela comme si tu méditais un attentat sur ton illustre personne. Est-ce que nous nous suicidons? Voyons si tu n’as pas quelque arme cachée, quelque bague à poison. Le poison des Borgia, malédiction! Cette substance blanche dans ce vase de porcelaine, vulgairement nommé sucrier, _est-ce pas d’aventure_ un scélérat d’arsenic déguisé en honnête denrée coloniale?

—Fais-moi grâce de tes pasquinades, répondit Octave, tandis que son ami furetait dans tous les recoins de la chambre avec une affectation d’inquiétude, et puisque je ne puis me débarrasser de toi, écoute un avis: si tu crois que je t’ai amené ici pour te conduire comme tu le fais depuis deux jours, tu t’abuses.

—Qu’est-ce que j’ai fait?

—Tu me laisses sur les épaules toute la matinée cet assommant Bergenheim, qui m’a fait compter, je crois, tous les baliveaux de son parc et tous les crapauds de son étang. Ce soir, quand cette vieille sorcière d’Endor a proposé son infernal whist, auquel il paraît que je suis quotidiennement condamné, tu t’es excusé sous prétexte d’ignorance, et cependant tu joues au moins aussi bien que moi.

—Mais je ne supporte pas le whist à vingt sous la fiche.

—Est-ce que je l’aime, moi?

—Parbleu, tu es bon enfant; tu as un intérêt qui doit te faire avaler doux comme miel tous les petits désagréments du métier. Est-ce que tu voudrais par hasard me faire jouer _Bertrand et Raton_? Plus souvent que je serai Raton?

—Mais enfin, qu’as-tu donc fait tout le jour?

Marillac se posa devant la glace, donna une physionomie plus pittoresque à l’arrangement de son foulard, lissa ses moustaches, laissa exhaler lentement, du coin des lèvres, une bouffée qui lui enveloppa la figure d’une sorte de brouillard, et se retournant ensuite vers son ami, lui dit, d’un air assez satisfait de lui-même:

—Ma foi, mon très cher, chacun pour soi, et Dieu pour tous. Toi, par exemple, tu donnes dans les passions du haut genre; il te faut des femmes armoriées. Les perles de ta petite baronne, qui est en même temps comtesse, à ce qu’il paraît, t’ont tourné la tête. Je suppose que les trèfles d’une marquise t’enverraient à Charenton, et les feuilles d’ache d’une duchesse au fond de la Seine; que si le sort te faisait rencontrer quelque puissante dame portant couronne fermée, et dont les yeux te fussent indulgents, j’ignore dans quelle région il faudrait chercher ta raison; dans la lune probablement, et mise en bouteille comme celle de Roland. La qualité t’entête et te rend exclusif. Tu fais de l’amour d’aristocrate; soit, c’est ton affaire. Pour moi, j’ai un autre système; je suis en sentiment ce que je suis en politique: je veux des institutions républicaines.

—Qu’est-ce que tu me contes là?

—Laisse-moi dire. Je veux le vote universel, le concours de tous les citoyens, l’admission à tous les emplois, les élections générales, les bases larges, le gouvernement populaire, enfin tout notre salmis patriotique. Ce qui signifie, en fait de femmes, que je les porte toutes dans mon cœur, que je ne reconnais entre elles aucune distinction de caste ou de rang, et que je proscris toute catégorie. Article premier de ma charte: toutes les femmes sont égales devant l’amour, pourvu qu’elles soient jeunes, jolies, aimables, attrayantes, bien faites surtout, et pas trop maigres.

—Et l’égalité!

—Tant pis. Appliquant donc ce système éminemment constitutionnel et libéral, je vais moissonnant toutes les fleurs qui veulent bien se laisser cueillir par moi, sans trouver les unes plus fraîches parce qu’elles sont de noblesse, ni les autres moins parfumées parce qu’elles sont de roture. Et comme les pâquerettes des champs sont un peu plus nombreuses que les roses impériales, il en résulte que je déroge souvent, mais très souvent. C’est ainsi qu’en ce moment je suis lancé jusque par-dessus les oreilles dans un petit sentiment villageois haut en couleur, et bien en chair:

Simple et naïve bergerette, Elle règne....

—Tais-toi donc; l’appartement de Mlle de Corandeuil est précisément sous celui-ci.

—Je te dirai, puisqu’il faut te rendre compte de mes actions, qu’avant dîner je suis allé dans le parc dessiner quelques sapins qui remontent au moins à Clodion le Chevelu, et plus beaux dans leur genre que les chênes de Fontainebleau.—Voilà pour l’art.—A dîner, j’ai dîné et vaillamment. C’est une justice à rendre à Bergenheim, on vit chez lui d’une manière royale. Voilà pour l’estomac.—Ensuite j’ai fait seller un cheval en tapinois, et, en deux petits temps de galop, je me suis trouvé à la Fauconnerie, où j’ai présenté mes adorations à Mlle Reine Gobillot, fille mineure, mais jouissant de ses droits. Voilà pour le cœur.

—Peste!

—Pas d’ironie, s’il te plaît: chacun ne partage pas ton goût pour les princesses qui vous font courir cent lieues pour les suivre, sans vous offrir seulement le bout de leur gant à baiser au débotté. Ces intrigues, dignes de _la Clélie_, ne sont pas mon fait.

Je suis sergent, Brave....

—Ah çà, veux-tu te taire? Tu ne sais pas que je n’ai pour moi en ce moment que cette respectable douairière du rez-de-chaussée; si elle peut supposer que j’aie fait un pareil vacarme au-dessus de son appartement, nous serons demain ennemis à mort.

Zitto, zitto, piano, piano, Senza strepito e rumore,

reprit Marillac en mettant un doigt sur sa bouche et une sourdine à sa voix. Ce que tu dis là me surprend. A la manière dont tu donnais le bras à Mme de Bergenheim pour la ramener au salon après souper, j’aurais cru que vous étiez fort bien ensemble. En me retournant au-dessus de l’escalier, car je faisais la corvée d’offrir le poing à la duègne—tu dis que je ne te sers à rien—il m’avait semblé apercevoir un certain entrelacement de mains.—_Ah buona lana!_—Tu sais que j’ai un coup d’œil d’aigle.—Elle t’a glissé un poulet, sûr comme je m’appelle Marillac.

Gerfaut approcha d’une des bougies le billet qu’il tenait froissé dans sa main. Le papier s’enflamma, et dans une seconde il n’en resta plus que quelques pellicules noirâtres, qui tombèrent en poussière sur le marbre de la cheminée.

—Tu les brûles! tu as tort, dit l’artiste; pour moi, je conserve tout, lettres et cheveux. Quand je serai vieux, je ferai relier les unes pour mes lectures du soir, et tisser, au moyen des autres, un tableau allégorique que je suspendrai devant mon bureau, afin d’avoir toujours sous les yeux le souvenir des êtres adorés qui en auront fourni la trame.—Et je te réponds qu’il y en aura de toutes les couleurs, depuis ceux de Camille Hautier, ma première passion, qui étaient blond albinos, jusqu’à ceux-ci.

A ces mots, il tira de sa poche un papier, d’où il sortit une longue mèche de cheveux noirs comme du charbon, qu’il étala sur son index.

—Est-ce à Titania que tu as arraché cette crinière? demanda Gerfaut, en faisant glisser entre ses doigts les cheveux plus brillants que soyeux qu’il outrageait par cette supposition ironique.

—Ils pourraient être plus doux, j’en conviens, répondit Marillac avec négligence; et il froissa de son côté la boucle soumise à cette critique sans pitié, comme s’il eût été question d’une étoffe, et qu’il eût voulu s’assurer de la finesse du tissu.

—Cheveux de petite bourgeoise, tirant sur la grisette.

—Avoue du moins que la couleur en est franche et belle, et que la quantité compense la qualité. Cette pauvre Reine m’en a donné, parole d’honneur, de quoi faire un étendard de pacha. Ingénuité provinciale et primitive! Ce n’est pas à Paris qu’on se fauche ainsi le chignon. J’ai connu particulièrement une femme qui ne donnait jamais à un adorateur plus de sept de ses cheveux; eh bien, au bout de trois ans, cette beauté prévoyante fut obligée de porter un faux tour. Toute sa chevelure avait passé en détail. Es-tu comme moi, Octave? la première chose que je demande, c’est une de ces boucles assassines. En général, les femmes aiment assez ces enfantillages, et quand elles vous ont accordé cela, c’est un lacet qu’on leur jette et dont on les étrangle.

Pour joindre la démonstration à la parole et expliquer la manière dont il lançait son nœud coulant au beau sexe, Marillac prit à deux mains la longue tresse noire et la fit passer par-dessus la bougie; mais son mouvement fut si mal calculé, que le feu prit aux cheveux; en un instant ils flambèrent comme ceux de Bérénice.

—Mauvais augure, s’écria Gerfaut, qui ne put s’empêcher de rire en voyant l’air ébahi de son ami.

—C’est le jour des autodafés, dit l’artiste en se laissant tomber négligemment dans un fauteuil; mais, bah! petit malheur; si Reine demande à les voir, je lui dirai que je les ai mangés à force de les baiser. C’est toujours flatteur, un amant capillivore; je suis sûr que cela fera plaisir à cette rose champêtre.—C’est qu’en vérité elle a des joues fraîches comme des pommes d’api! En revenant, je songeais à un vaudeville que j’ai envie de faire là-dessus. Seulement je mettrai la scène en Suisse, parce que la Suisse c’est plus vaudeville que les Vosges et j’appellerai la jeune personne Betty ou Kettly, au lieu de Reine, un nom en _y_ enfin, qui rime avec Rutly, à cause de la couleur locale. Veux-tu en être? J’ai presque achevé le scenario:—Scène première.—Au lever du rideau on aperçoit des moissonneurs.

—Veux-tu me faire l’amitié d’aller te coucher? interrompit Gerfaut.

—Chœur des moissonneurs:

Déjà l’aurore Qui se colore...

—Nous savons ça. Si tu ne me laisses pas tranquille, je te jette cette carafe à la tête.

—Je ne t’ai jamais vu d’une humeur aussi massacrante. Il paraît que ta divinité t’a cruellement traité.

—D’une manière indigne, s’écria l’amant dont cette question avait ranimé le courroux; traité comme on ne traiterait pas un garçon coiffeur. Ce billet que je viens de brûler était le congé le plus formel, le plus ingrat, le plus insolent. Cette femme-là est un monstre, entends-tu?

—Un monstre! ton ange, un monstre! dit Marillac en comprimant avec peine un violent éclat de rire.

—Elle, un ange! c’est un démon qu’il faut dire... Cette femme-là...

—Ne l’adores-tu pas?

—Je la hais, je l’abhorre: elle me fait horreur. Tu peux rire, si tu veux?

A ces mots, Gerfaut frappa un violent coup de poing sur la table.

—Tu oublies que Mlle de Corandeuil loge ici dessous, observa l’artiste d’un air railleur.

—Écoute, Marillac. Ton système, en fait de femmes, est vulgaire, grossier, trivial. Les pâquerettes que tu cueilles; tes bergères à qui tu coupes de pleines poignées de cheveux excellents pour mettre dans un matelas, tes beautés rudânières à joues de pivoine, sont des conquêtes tout au plus dignes d’un commis de magasin endimanché. Tout cela, c’est de la galanterie du plus bas étage, de la hussarderie de maréchal des logis en garnison, et pourtant tu as raison, mille et mille fois raison; et, à côté de moi, tu es un des sept sages de la Grèce.

—Tu me fais trop d’honneur. Ainsi donc, tu n’es pas aimé?

—Je le voudrais, en vérité; car si je n’étais pas aimé aujourd’hui, j’aurais l’espoir de l’être demain. Mais tu te trompes, et c’est ce qui me décourage. Je crains seulement que son cœur ne soit étroit. Je crois qu’elle m’aime autant qu’elle le peut; le malheur, c’est que ce n’est pas assez pour moi.

—Il me semble, en effet, que jusqu’ici elle ne se montre pas folle de toi?

—Ah! folle! Connais-tu beaucoup de femmes folles de leur âme ou de leur corps? Tu parles bien comme un collégien fanfaron. Il y a des vainqueurs dans ton genre qui, à les croire, avaleraient un couvent à leur déjeuner. Ces gens-là font pitié. Pour ma part, j’ai toujours éprouvé qu’il était assez difficile de se faire aimer. Par la pruderie qui court, presque toutes les femmes d’un rang élevé ont l’air d’avoir été frappées à la glace comme une bouteille de vin de Champagne. Il faut les faire dégeler d’abord, et il y en a dont la coquille est si tenace que le diable y éteindrait sa fournaise. Elles appellent cela vertu; je l’appelle, moi, servitude sociale. Mais qu’importe le nom, si le résultat est le même?

—Mais, enfin, es-tu sûr d’être aimé de Mme de Bergenheim? reprit Marillac en appuyant sur le mot _aimé_ avec une insistance qui attira l’attention de mon ami.

—Sûr, répondit celui-ci. Pourquoi me demandes-tu cela?

—C’est que pendant que tu es en colère, j’ai envie de te dire quelque chose.—Il hésita un instant.—Si tu apprenais qu’elle t’en préfère un autre, que ferais-tu?

Gerfaut le regarda et sourit ensuite d’un air de dédain.