Part 11
Quand Mlle de Corandeuil était en humeur d’amabilité, elle traitait Gerfaut de cousin, en raison de leur alliance de 1569. En ce moment le poète éprouva une gratitude profonde pour cette gracieuseté.
—Monsieur se présente si bien lui-même, dit Christian avec une franchise militaire, que votre recommandation, ma chère tante, malgré le respect que j’ai pour elle, ne saurait ajouter à ma reconnaissance. Sans M. de Gerfaut, voilà une petite folle que nous serions peut-être obligés de chercher maintenant au fond de la rivière.
En disant ces mots, il passa le bras autour des épaules de sa sœur et la baisa au front, tandis qu’Aline se dressait sur la pointe des pieds pour que sa tête atteignît la bouche de son frère.
—Ces messieurs, reprit-il, veulent bien nous faire le sacrifice des plaisirs de la Femme-sans-Tête, ainsi que de l’amabilité de Mlle Gobillot, et établir ici leur quartier général. Ils y seront aussi bien pour se livrer à leurs études pittoresques et romantiques; car je suppose, Marillac, que vous êtes toujours un déterminé barbouilleur de papier.
—Mais, pour dire la vérité, répondit le jeune homme, l’art m’absorbe passablement.
—Quant à moi, je n’ai jamais pu parvenir à dessiner un nez qui ne ressemblât pas à une oreille, et réciproquement. Sans cet honnête Barignier, qui avait la complaisance de revoir mes plans, je courais grand risque de sortir fruit sec de Saint-Cyr.—Au reste, messieurs, quand vous serez las de croquer des sapins et des masures, je vous ferai tuer quelques sangliers de premier calibre.—Êtes-vous chasseur, monsieur de Gerfaut?
—J’aime beaucoup la chasse, répondit l’amant avec une rare effronterie.
La conversation continua ainsi en lieux communs, ordinaires entre gens qui se voient pour la première fois. Lorsque le baron avait parlé de l’installation des deux amis au château, Octave avait jeté les yeux sur Mme de Bergenheim en sollicitant une approbation tacite de sa conduite; mais ce fut en vain. L’air soucieux et sombre, Clémence remplissait avec une contrainte visible les devoirs de politesse imposés à une maîtresse de maison. Pendant tout le reste de la soirée sa conduite ne changea pas, et Gerfaut n’essaya même plus par un seul regard de fléchir la sévérité qu’elle paraissait vouloir adopter à son égard. Toutes ses attentions furent réservées pour Mlle de Corandeuil et pour Aline, qui écoutait avec un plaisir peu dissimulé celui qu’elle regardait comme son sauveur; car le danger qu’elle avait couru souriait de plus en plus à la jeune fille.
Après le souper, Mlle de Corandeuil proposa une partie de whist à M. de Gerfaut, dont le talent lui avait laissé un souvenir admiratif. Le poète accepta ce divertissement avec un empressement égal à l’enthousiasme qu’il avait témoigné pour la chasse, et tout aussi véridique. Christian et sa sœur, petite joueuse en herbe comme toute sa famille, complétèrent la partie, tandis que Clémence, reprenant sa tapisserie, écoutait d’un air distrait les propos de Marillac. Ce dernier eut beau appeler à son secours l’art et le moyen âge, exprimer la quintessence de ses mots les plus incisifs, de ses récits les plus _impressionnants_, le succès ne répondit pas à ses efforts. Aussi, au bout d’une heure, avait-il la conviction profonde que Mme de Bergenheim n’était, à tout prendre, qu’une femme d’un esprit assez ordinaire et fort au-dessous de la passion qu’elle avait inspirée à son ami.
—Sur mon âme, pensa-t-il, j’aime cent fois mieux Reine Gobillot. Il faudra que demain j’aille faire un tour de ce côté-là.
Lorsqu’on se sépara, Gerfaut, ennuyé de sa soirée et blessé de la réception de Clémence, qui surpassait tout ce qu’il attendait de son humeur capricieuse, adressa un profond salut à la jeune femme, en la regardant d’un air qui signifiait:
—Je suis ici malgré vous; j’y resterai malgré vous; vous m’aimerez malgré vous.
Mme de Bergenheim répondit à ce regard par un autre non moins expressif, où l’amant le plus enclin à la fatuité devait lire:
—Faites ce que vous voudrez; j’ai autant d’indifférence pour votre amour que de dédain pour votre présomption.
Ce fut le dernier coup de fusil de cette escarmouche préliminaire.
IX
Certaines femmes sont semblables à cet héroïque curé Mérino, à qui suffit, dit-on, une heure de sommeil. Un organisme, souple, irritable, nerveux, leur donne une puissance de veille interdite à la plupart des hommes. Lorsqu’une forte émotion infiltre ses eaux corrosives dans les filons de ces cœurs impressionnables, elle y distille goutte à goutte, jusqu’à ce qu’elle ait creusé au fond de leurs abîmes un lac plein de troubles et d’orages; lorsque le martellement d’une passion a frappé le timbre qui attend toujours sous ces fronts gracieux, une vibration infinie descend et se prolonge à travers leurs replis les plus intimes, en électrisant sur son passage d’innombrables pensées, sylphes au léger sommeil, et prompts au signal qui les appelle. Alors, dans le silence des nuits et dans le calme de la solitude, d’étranges insomnies pâlissent les joues de rose et cernent d’un cercle de bistre les yeux de diamant. En vain le front qui brûle cherche la fraîcheur du blanc oreiller; l’oreiller s’échauffe sans que le front tiédisse. En vain la main comprime les battements d’un cœur que gonfle une vie trop active; sous la pression qui les veut étouffer, les pulsations deviennent celles de l’anévrisme. En vain l’esprit recherche ces idées assoupissantes, sorte de pavots intellectuels qui amènent la nuit paisible; une pensée tenace revient toujours en chassant toutes les autres, comme un aigle disperse une troupe d’oiseaux timides pour rester seul maître de sa proie. Et l’on essaye machinalement la prière accoutumée, et l’on se met sous l’invocation de la Vierge patronne, et l’on évoque le bon ange qui veille au pied du lit des jeunes filles pour en éloigner les séductions du tentateur. Mais la prière n’est que sur les lèvres, la Vierge est sourde, l’ange dort! Le souffle de la passion, contre laquelle on se débat, court sur toutes les fibres de l’âme comme l’orage sur les cordes de la harpe éolienne, et en arrache convulsivement ces magiques harmonies qu’une pauvre femme écoute avec trouble, avec frayeur, avec remords, avec désespoir; mais qu’elle écoute, et dont elle s’enivre à la fin, car l’allégorie d’Ève est un mythe immortel qui traverse tous les siècles, sans cesse reflété par ses filles les plus nobles, les plus choisies, les plus adorables.
Depuis son entrée dans le monde, Mme de Bergenheim avait conservé, même à la campagne, l’habitude des veilles prolongées de la vie de Paris. Lorsqu’après ces soins recherchés, ces détails minutieux de toilette, qui attestent le respect d’une femme pour elle-même, elle confiait son corps blanc et satiné aux draps de sa couche élégante, l’opium d’un roman nouveau ou de quelque revue à la mode lui versait le sommeil qui semblait la fuir. Cette damnable habitude, dont tout mari fera bien d’essayer la proscription dans son empire, avait fini par faire prévaloir au château le système de l’appartement séparé. Christian, en bon gentilhomme campagnard, se levait comme la Dandinière, au soleil naissant; à cette heure il partait pour la chasse, allait visiter quelque bois pour en régler la coupe, ou surveiller les ouvriers continuellement employés sur divers points de son domaine. Il ne rentrait ordinairement que pour dîner et ne voyait guère Clémence que pendant les heures qui s’écoulaient depuis cet instant jusqu’au souper, au sortir duquel, fatigué de ces occupations qui font des plaisirs d’un propriétaire de province une véritable fatigue, il avait hâte d’aller chercher le repos du juste. Les deux époux avaient donc trouvé moyen, sous le même toit, de s’isoler en vivant à heures différentes; la nuit de l’un était presque le jour de l’autre.
A l’espèce de précipitation avec laquelle, ce soir-là, Mme de Bergenheim abrégea les préliminaires de son coucher, on eût pu croire qu’elle éprouvait les atteintes d’un sommeil inaccoutumé. Mais lorsqu’elle fut étendue dans son lit, la tête sous le bras, comme un cygne le cou sous son aile, et presque dans l’attitude de la Madeleine du Corrège, il eût été facile de deviner, à ses yeux ouverts et étincelants d’une vie fiévreuse, qu’elle avait cherché l’isolement de sa couche pour se livrer plus librement à quelque invincible préoccupation.
Son esprit évoqua successivement, avec une merveilleuse fidélité, les moindres événements de cette journée, auxquels un effort continuel l’avait fait paraître indifférente. Elle vit d’abord la figure de Gerfaut couverte de sang, et le souvenir de la sensation affreuse qu’elle avait éprouvée à cet aspect lui redonna pendant quelques instants un battement de cœur involontaire. Elle se rappela ensuite la manière dont elle l’avait retrouvé au salon, à côté de son mari, assis sur le fauteuil qu’elle-même avait quitté l’instant d’auparavant. Cette circonstance si futile l’avait frappée; elle y voyait une preuve de cette intelligence sympathique, de cette sorte de don de seconde vue qu’Octave possédait à ses yeux, qui était en lui une arme si redoutable. Selon elle, il avait dû deviner que c’était là son fauteuil et s’en emparer par cette raison, comme il voulait s’emparer d’elle-même tout entière.
Pour la première fois, Clémence voyait réunis l’homme à qui elle appartenait, et celui qu’elle regardait un peu comme son bien. Car, par un de ces arrangements de conscience dont les femmes seules ont le secret, elle était arrivée à penser quelquefois: Puisque je suis sûre de n’être jamais qu’à M. de Bergenheim, Octave peut bien être à moi?—Syllogisme hétérodoxe, peut-être, dont elle conciliait les deux propositions avec une subtilité inimaginable. Un instinct de pudeur lui avait toujours fait redouter cette rencontre, que la coquette la plus aguerrie ne voit jamais sans embarras. Entre son mari et son amant, une femme est comme une plante qu’on arrose de glace, tandis qu’un rayon de soleil cherche à l’épanouir. La figure sombre, jalouse, ou même tranquille ou insouciante d’un époux a une incomparable puissance de compression. On est mal à l’aise pour aimer sous le feu d’un regard qui semble darder dans chaque rayon le poignard de Malatesta, et dont la paix a quelque chose de plus terrible encore; car tout jaloux paraît tyran, et la tyrannie porte à la révolte; mais un mari confiant a l’air d’une victime égorgée dans son sommeil et inspire, par son calme même, de plus poignants remords.
Le rapprochement de ces deux hommes amena naturellement Clémence à une comparaison qui semblait devoir tourner à l’avantage de Christian. M. de Gerfaut n’avait de remarquable qu’un air intelligent et spirituel; il y avait de la pensée dans ses yeux et de la finesse dans son sourire, mais ses traits irréguliers n’offraient aucun caractère de beauté; sa figure avait habituellement une expression fatiguée, particulière aux gens qui ont beaucoup vécu en peu de temps, et qui lui donnait l’air plus âgé que Bergenheim, quoiqu’il eût quelques années de moins. Celui-ci, au contraire, devait à sa constitution herculéenne, fortifiée encore par la vie salubre de la campagne, une apparence de florissante jeunesse qui rehaussait la noblesse régulière de ses traits. Il était donc incomparablement mieux que son rival.
Dans la vertu de son âme, Clémence exagéra la supériorité de son mari sur son amant. Ne pouvant trouver celui-ci gauche ou insignifiant, elle voulut se persuader qu’il était laid. Elle passa ensuite en revue toutes les excellentes qualités de M. de Bergenheim: son attachement et sa bonté pour elle, la loyauté et la noblesse de son caractère; elle se rappela la justice éclatante que Marillac avait rendue le jour même à sa bravoure, cette qualité hors laquelle il n’est point de salut pour un homme auprès des femmes. Elle fit, en un mot, tout ce qui était en son pouvoir pour s’exalter l’imagination et voir dans son mari un homme distingué, un preux chevalier, un héros digne d’inspirer la plus vive tendresse.—Quand elle fut à bout de ses efforts d’admiration et d’enthousiasme, elle se retourna par un mouvement d’une violence extrême, enfouit sa tête dans l’oreiller et s’écria en sanglotant:
—Je ne peux pas l’aimer!
Elle pleura longtemps et amèrement.—En se rappelant son ancienne sévérité à l’égard des femmes dont la conduite pouvait justifier la médisance, elle exerça sur elle-même, à son tour, la dureté de son jugement; elle se vit plus coupable que toutes les autres, car sa faiblesse lui parut moins excusable. Elle se trouva indigne et méprisable, et souhaita mourir pour échapper à la honte qui rougissait son front, aux remords qui déchiraient son âme.
Combien de pleurs douloureux noient ainsi chaque nuit des yeux qui ne devraient verser que des larmes de bonheur! Que de soupirs troublent le silence des ténèbres! Que de drames tristes et passionnés se passent au fond d’une alcôve solitaire! Parmi les femmes, ce sont les nobles et les célestes que le remords étend sur son brasier impitoyable. Mais, au milieu des flammes qui le torturent, le cœur palpite, impérissable comme la salamandre. Souffrir, n’est-ce pas là sa destinée? La tendresse de ces anges se nourrit de leurs tourments et s’en accroît, car, pour qui l’a respiré, l’amour est une fleur si divine qu’on tarit à l’arroser, s’il le faut, tous les pleurs de ses yeux et tout le sang de son âme.
Quand Mme de Bergenheim eut longtemps épanché en soupirs étouffés, en sanglots convulsifs, la douleur de cette passion qu’elle ne pouvait arracher de son sein, elle prit une résolution désespérée. A la manière dont M. de Gerfaut avait pris position au château dès le premier jour, elle reconnut qu’il était réellement le maître du terrain. L’espèce d’engouement qu’avait pour lui Mlle de Corandeuil, les habitudes courtoises et hospitalières de Christian, devaient lui donner la possibilité de prolonger son séjour autant qu’il le jugerait convenable. Elle se compara elle-même à un général assiégé, qui voit l’ennemi sur ses remparts.
—Eh bien, je m’enfermerai dans la citadelle! dit-elle en souriant malgré elle, au milieu de ses larmes. Puisque cet homme insupportable s’est emparé de mon salon, je resterai dans ma chambre; nous verrons s’il osera essayer d’arriver jusque-là.
En secouant sa jolie tête d’un air de défi, elle ne put s’empêcher cependant de jeter les yeux dans les angles de cette chambre à peine éclairée par une veilleuse. Elle se mit sur son séant, écouta pendant un moment avec une sorte d’inquiétude, et regarda fixement comme si les yeux noirs d’Octave eussent dû étinceler tout à coup dans l’obscurité. Quand elle se fut assurée que tout était tranquille et que les battements de son cœur troublaient seuls le silence, elle continua son plan de défense.
Elle décida que le lendemain elle serait malade et garderait le lit au besoin, jusqu’à ce que son persécuteur se fût décidé à battre en retraite; elle se fit à elle-même un serment solennel d’être ferme, courageuse, inébranlable; ensuite elle essaya de prier. Il était deux heures après minuit. Pendant quelque temps, l’immobilité de Clémence eût pu faire croire qu’elle venait enfin de s’endormir. Tout à coup elle se leva. Sans passer un peignoir, elle alluma une bougie à la veilleuse, poussa les verrous aux portes de sa chambre et vint ensuite près des fenêtres, dont l’entre-deux formait une saillie assez grande à cause de l’épaisseur du mur. Un portrait du duc de Bordeaux y était suspendu; elle le souleva et pressa un bouton caché dans une rosace de la boiserie. Un panneau s’ouvrit, en laissant voir une étroite place vide à l’angle du mur dont il dissimulait l’irrégularité. La tablette de cette espèce d’armoire avait pour meuble unique un coffret en palissandre; elle ouvrit cette cassette mystérieuse, et, après y avoir pris un paquet de lettres, revint à son lit avec l’avidité d’un avare qui va contempler son trésor.
N’avait-elle pas lutté et prié? n’avait-elle pas offert en expiation, à l’autel tyrannique du devoir, les larmes de ses yeux, la pâleur de ses joues, les tortures de son âme? ne venait-elle pas de prendre en face de Dieu et d’elle-même un engagement sacré qui devait la protéger contre sa faiblesse? n’était-elle pas une femme vertueuse enfin, et n’avait-elle pas payé assez cher un moment de triste bonheur? Était-ce un crime de respirer un instant l’air embaumé de la vie d’amour, à travers les grilles de ce cachot qu’elle venait de sceller de sa propre main; logique admirable des cœurs tendres, qui, ne pouvant dompter leur nature, souffrent pour se trouver moins coupables, et revêtent un cilice, afin que chaque palpitation rencontre une douleur qui lui pardonne!
En paix avec elle-même, elle lut comme lisent les femmes qui aiment; languissamment étendue, le front appuyé sur sa main, elle tirait ses lettres une à une du sein où elle les avait placées. Elle buvait des yeux et de l’âme le poison de ces phrases brûlantes; elle respirait avec enivrement cette passion exaltée dont elle était le principe et qui l’encensait des parfums les plus suaves de l’adoration et de la prière; elle laissait sa rêverie se balancer sans résistance au gré de ces mélodies qui bercent, mais qui n’endorment pas; elle se baignait abandonnée dans cette onde magique, dont chaque goutte est une caresse, chaque ondulation une volupté. Et quand un des cris invincibles de la passion qui implore éveillait tous les échos de sa tendresse, quand un de ces mots qui courent par les veines comme un frisson frappait d’un appel magnétique au sanctuaire le plus secret de son âme, elle se renversait en fermant les yeux et en pressant sur ses lèvres le froid papier qui la brûlait. En ces moments, les lettres sur le cœur, c’était la main d’Octave; la lettre sur la bouche, c’était le baiser d’Octave; elle l’appelait, éperdue et folle; elle se donnait tout entière, en disant d’une voix expirante:—Je t’aime! je suis à toi.
Lorsqu’Aline entra le matin chez sa belle-sœur, selon son habitude, celle-ci n’avait pas besoin de feindre l’indisposition qu’elle avait méditée, tant les sensations de cette nuit d’insomnie avaient pâli ses joues et altéré ses traits; il était difficile d’imaginer un plus parfait contraste que celui des deux jeunes femmes en ce moment. Mme de Bergenheim, étendue dans son lit, immobile et blanche comme le drap qui l’enveloppait, ressemblait à Juliette endormie sur son tombeau; Aline, rose, vive, pétulante, avait, plus encore que de coutume, l’air page que lui reprochait Mlle de Corandeuil. On eût dit Chérubin déguisé en demoiselle et prêt, malgré ce travestissement, à poursuivre Suzanne ou à voler le ruban de sa maîtresse. Sur sa physionomie, l’adolescence féminine éclatait dans tout son luxe de folle insouciance, de désir vague, d’expansion naïve, de confiance sans bornes, d’engouement facile et capricieux. C’était cette grâce encore enfantine, plus vive que douce, plus gentille que touchante, qui rend les jeunes filles charmantes aux yeux, mais peu éloquentes au cœur, car elles sont les fleurs du point du jour, fraîches jusqu’à la verdeur, et plus riches de couleurs que de parfums.
En contemplant ces joues si rosées, ces yeux si brillants, cette vie si pleine d’avenir, Clémence put à peine étouffer un soupir. Elle se rappela le temps où elle était ainsi, où le chagrin glissait sur son front sans le pâlir, où les larmes étaient séchées en sortant de ses yeux; elle aussi avait eu ses jours insouciants et joyeux, ses rêves de bonheur sans mélange.
Aline, après lui avoir présenté son front comme un enfant qui demande un baiser, voulut la lutiner suivant son habitude; mais sa belle-sœur lui demanda grâce par un geste languissant.
—Est-ce que vous êtes souffrante? demanda la jeune fille avec inquiétude, et en s’asseyant sur le bord du lit.
Mme de Bergenheim sourit avec effort.
—Remerciez-moi de ma mauvaise santé, dit-elle, car elle va vous mettre dans les honneurs; je ne pourrai sans doute pas descendre pour le dîner, et il faudra que vous me remplaciez. Vous savez que cela fatigue ma tante d’avoir à s’occuper des autres.
Aline fit une moue semblable à celle d’un sous-lieutenant qui se trouverait investi du commandement d’une division sans se sentir la capacité innée du grand Condé.
—Si je croyais que vous parliez sérieusement, répondit-elle, je vous jure que j’irais me mettre au lit tout de suite.
—Enfant! ne serez-vous pas maîtresse de maison à votre tour, et ne faut-il pas vous y habituer d’avance? C’est une excellente occasion, et avec ma tante pour guide, vous êtes sûre de vous en tirer à merveille.
Ces dernières paroles n’avaient pas été dites sans malice, car la jeune femme savait que, de tous les mentors possibles, Mlle de Corandeuil était celui qu’Aline redoutait le plus.
—Je vous en prie, ma bonne sœur, reprit celle-ci en joignant les mains, ne soyez pas malade aujourd’hui. C’est encore votre migraine d’avant-hier. Levez-vous, et venez faire un tour dans le parc; l’air vous guérira, j’en suis sûre, et...
—Et je ne serai pas obligée de servir à table, c’est ce que vous voulez dire, n’est-ce pas? Égoïste!
—J’ai peur de M. de Gerfaut, dit la pensionnaire en baissant la voix.
En entendant prononcer ce nom qui lui donnait presque la fièvre, Mme de Bergenheim resta un moment sans répondre.
—Que vous a donc fait M. de Gerfaut? dit-elle enfin. N’êtes-vous pas ingrate d’avoir peur de lui après le service qu’il vous a rendu?
—Non, je ne suis pas ingrate, répondit la jeune fille avec beaucoup de vivacité. Je n’oublierai jamais que je lui dois la vie, car bien certainement sans lui j’étais traînée jusque dans la rivière. Mais il a des yeux si noirs et si perçants, qu’il semble lire au fond de votre âme; et puis c’est un homme de tant d’esprit! j’ai peur de dire quelque chose dont il se moque. Vous savez qu’on trouve que je parle trop; eh bien, devant lui, j’ose à peine ouvrir la bouche... Pourquoi donc y a-t-il des hommes dont le regard fait cette impression-là?
Clémence baissa les yeux et ne répondit rien.
—Son ami, M. Marillac, ne m’intimide pas du tout, lui, malgré ses grandes moustaches. Dites-moi, est-ce que M. de Gerfaut ne vous fait pas aussi un peu peur?
—Pas du tout, je vous assure, répondit Mme de Bergenheim en essayant de sourire; mais, continua-t-elle pour changer de conversation, comme vous voilà belle! Vous avez certainement quelque projet de conquête. Comment, en robe de chaly à neuf heures du matin, et coiffée comme si vous alliez au bal!
—Savez-vous le compliment que vient de me faire votre tante?
—Quelque petite malice?
—Il faut dire une méchanceté, car elle est très méchante. Elle m’a dit que des rubans bleus allaient fort mal avec des cheveux rouges, et qu’elle me conseillait de changer les uns ou les autres. Est-il vrai que j’aie les cheveux rouges?
Mlle de Bergenheim prononça ces mots d’un ton si inquiet, que sa belle-sœur ne put retenir un sourire.
—Vous savez que ma tante aime à vous contrarier, dit-elle. Vos cheveux sont très jolis, d’un blond vif, mais fort doux à l’œil; seulement Justine les crêpe trop, ils bouclent assez naturellement. Elle vous coiffe aussi trop haut; cela vous irait mieux de les aplatir un peu aux tempes, que de les ébouriffer comme elle fait. Venez un peu ici.
Aline s’agenouilla devant le lit de Mme de Bergenheim, qui, joignant la leçon au conseil, se mit à modifier selon son goût l’œuvre de la femme de chambre.
—Ils frisent comme de petits crins, observa la jeune fille, en voyant la peine qu’éprouvait sa belle-sœur à réussir; au Sacré-Cœur, cela fait mon désespoir. Ces dames veulent que nous soyons coiffées en bandeaux, et j’ai toujours mille peines à empêcher ces maudits cheveux de se révolter. D’ailleurs, les cheveux blonds vont très mal en bandeaux, quoique M. de Gerfaut disait hier que c’était la nuance qu’il préférait.
—M. de Gerfaut vous a dit qu’il préférait les cheveux blonds!