Georges

Chapter 9

Chapter 94,042 wordsPublic domain

Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si puissante sur tout ce monde et même sur Antonio était un homme dans la force de l'âge, d'une taille ordinaire, mais dont les membres vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. Il se tenait debout, immobile, les bras croisés, et de ses yeux à demi clos, comme ceux d'un lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi, dans un respectueux silence, une parole ou un signe de cet autre homme, on eût dit une horde africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tête de son roi; ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.

Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva lentement la main et l'étendit vers Cambeba qui, pendant tout ce temps, était resté suspendu au bout de sa corde, et planant, muet comme les autres, sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa filer la corde et Cambeba, à sa grande satisfaction, se retrouva sur la terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane; mais, dans la confusion qui avait été naturellement la suite de la scène que nous venons de raconter, la banane avait disparu.

Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il rentra, portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du foyer.

—Tenez, enfants, dit-il, j'ai pensé à vous, prenez et partagez.

Cette action, et les paroles libérales qui l'accompagnaient, touchaient deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs, la gourmandise et l'enthousiasme, pour ne pas produire leur effet. Chacun entoura l'animal et s'extasia à sa manière.

—Oh! qué bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.

—Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.

—Li gras comme un Malgache, dit un Mozambique.

Mais, ainsi qu'il est facile de le présumer, l'admiration était un sentiment trop idéal, pour que ce sentiment ne fît pas bientôt place à quelque chose de plus positif. En un clin d'œil, l'animal fut dépecé, une partie mise en réserve pour le jour suivant, et l'autre coupée en tranches assez minces et que l'on étendit sur des charbons et en morceaux un peu plus solides que l'on fit rôtir devant le feu.

Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux car chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul resta debout, triste et isolé dans un coin.

—Que fais-tu là, Cambeba? demanda Laïza.

—Moi faire rien, papa Laïza, répondit tristement Cambeba.

Papa est, comme chacun sait, un titre d'honneur chez les nègres, et tous les nègres de l'habitation depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux donnaient ce titre à Laïza.

—Est-ce que tu souffres encore d'avoir été attaché par la ceinture? demanda le nègre.

—Oh! non, papa, moi pas douillet comme cela.

—Alors, tu as donc du chagrin?

Cette fois, Cambeba ne répondit qu'en agitant en signe d'affirmation la tête de haut en bas.

—Et pourquoi as-tu du chagrin? demanda Laïza.

—Antonio preni mo banane, que moi été obligé voler, pour ma femme qui été malade, et moi n'a plus rien pour donner à li à présent.

—Eh bien, alors, donne-lui un morceau de ce porc sauvage.

—Li pas capable mangi viande. Non, li pas capable, papa Laïza.

—Holà! dit Laïza à voix haute, qui a ici une banane à me donner?

Une douzaine de bananes sortirent comme par miracle de dessous la cendre. Laïza prit la plus belle et la donna à Cambeba, qui se sauva avec, sans prendre même le temps de remercier; puis, se retournant vers Bonhomme, à qui appartenait le fruit:

—Tu n'y perdras rien, Bonhomme, lui dit-il; car en place de la banane tu auras la part de viande d'Antonio.

—Et moi, dit effrontément Antonio, qu'aurais-je donc?

—Toi, dit Laïza, tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.

—Mais elle est perdue, répondit le Malais.

—Cela ne me regarde pas.

—Bravo! dirent les nègres, le bien volé n'a pas profité jamais.

Le Malais se leva, jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient applaudi il n'y avait qu'un instant à ses persécutions, et qui applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.

—Frère, dit Nazim à Laïza, prends garde à toi, je le connais, il te jouera quelque mauvais tour.

—Veille plutôt sur toi-même Nazim car, de s'attaquer à moi, il n'oserait pas.

—Eh bien donc, je veillerai sur toi et tu veilleras sur moi, dit Nazim. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le sais, à parler d'autre chose.

—Oui, mais pas ici.

—Sortons donc.

—Tout à l'heure: quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera attention à nous.

—Tu as raison, frère.

Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix basse et de choses indifférentes; mais, dès que les tranches furent grillées, dès que les morceaux de filet furent rôtis, profitant de la préoccupation qui préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un bon appétit, ils sortirent tous deux à leur tour, sans que, effectivement, comme l'avait prévu Laïza, le reste de la société parût même remarquer leur disparition.

Chapitre VIII—La toilette du nègre marron

Il était à peu près dix heures du soir; la nuit, sans lune, était belle et étoilée comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la fin de l'été: on apercevait au ciel quelques unes de ces constellations qui nous sont familières depuis notre enfance, sous le nom de la Petite Ourse, du Baudrier, d'Orion et des Pléiades mais dans une position si différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir, qu'un Européen aurait eu peine à les reconnaître; en échange, au milieu d'elles brillait la Croix du Sud, invisible dans notre hémisphère boréal. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit que faisaient, en rongeant l'écorce des arbres, les nombreux _tanrecs_ dont les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des figuiers bleus et des fondi-jala, ces fauvettes et ces rossignols de Madagascar, et par le cri presque insensible de l'herbe déjà séchée qui pliait sous les pieds des deux frères.

Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps autour d'eux d'un air inquiet, s'arrêtant pour écouter, puis reprenant leur chemin; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent dans une espèce de petit bois de bambous, et, parvenus à son centre, s'arrêtèrent écoutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans doute le résultat de cette dernière investigation fut encore plus rassurant que les autres car ils échangèrent un regard de sécurité, et s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage, qui étendait ses larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles grêles des roseaux qui l'environnaient.

—Eh bien, frère? demanda le premier, Nazim, avec ce sentiment d'impatience que Laïza avait déjà modéré, quand il avait voulu le questionner au milieu des autres nègres.

—Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim? dit Laïza.

—Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois-tu. J'ai pris sur moi de travailler jusqu'à présent, moi, Nazim, moi, fils de chef, moi, ton frère; mais je me lasse de cette vie misérable: il faut que je retourne à Anjouan ou que je meure.

Laïza poussa un soupir.

—Il y a loin d'ici à Anjouan, dit-il.

—Qu'importe? répondit Nazim.

—Nous sommes dans le temps des grains.

—Le vent nous poussera vite.

—Mais si la barque chavire?

—Nous nagerons tant que nous aurons de forces; puis, lorsque nous ne pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous attend le Grand-Esprit, et nous nous engloutirons dans les bras l'un de l'autre.

—Hélas! dit Laïza.

—Cela vaut mieux que d'être esclave, dit Nazim.

—Ainsi tu veux quitter l'île de France?

—Je le veux.

—Au risque de la vie?

—Au risque de la vie.

—Il y a dix chances contre une que tu n'arrives point à Anjouan.

—Il y en a une sur dix pour que j'y arrive.

—C'est bien, dit Laïza; qu'il soit fait comme tu le veux, frère. Cependant, réfléchis encore.

—Il y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris à mon tour dans un combat, comme toi-même avais été pris quatre ans auparavant, et qu'il m'a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même avais été vendu, j'ai pris mon parti à l'instant même. J'étais enchaîné, j'ai essayé de m'étrangler avec mes chaînes, on m'a rivé à la cale. Alors j'ai voulu me briser la tête le long de la muraille du vaisseau, on a étendu de la paille sous ma tête; alors j'ai voulu me laisser mourir de faim, on m'a ouvert la bouche, et, ne pouvant me faire manger, on m'a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vite, on m'a débarqué ici, on m'a donné à moitié prix, et c'était bien cher encore; car j'étais résolu de me précipiter du premier morne que je gravirais. Tout à coup, j'ai entendu ta voix, frère; tout à coup, j'ai senti mon cœur contre ton cœur; tout à coup, j'ai senti tes lèvres contre mes lèvres, et je me suis trouvé si heureux, que j'ai cru que je pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère, ton amitié ne m'a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis rappelé mon père, je me suis rappelé Irna. Nos travaux m'ont paru lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors je t'ai dit que je voulais fuir, retourner à Anjouan, revoir Irna, revoir mon père, revoir notre île; et toi, tu as été bon comme toujours, tu m'as dit: «Repose-toi, Nazim, toi qui es faible, et je travaillerai, moi qui suis fort. Alors tu es sorti tous les soirs, depuis quatre jours, et tu as travaillé pendant que je me reposais. N'est-ce pas, Laïza?

—Oui, Nazim; écoute, cependant: mieux vaudrait attendre encore, reprit Laïza en relevant le front. Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans trois mois, dans une année, maîtres peut-être!

—Oui, dit Nazim; oui, je connais tes projets; oui, je sais ton espoir.

—Alors, comprends-tu ce que ce serait, reprit Laïza, que de voir ces blancs si fiers et si cruels, humiliés et suppliants à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures par journée à leur tour? comprends-tu ce que ce serait que de les battre, que de les fouetter de verges, que de les briser sous le bâton à leur tour? Ils sont douze mille et nous quatre-vingt mille. Et, le jour où nous nous compterons, ils seront perdus.

—Je te dirai ce que tu m'as dit, Laïza; il y a dix chances contre une pour que tu ne réussisses pas.

—Mais je te répondrai ce que tu m'as répondu, Nazim: il y en a une sur dix pour que je réussisse. Restons donc....

—Je ne le puis, Laïza, je ne le puis.... J'ai vu l'âme de ma mère; elle m'a dit de revenir dans le pays.

—Tu l'as vue? dit Laïza.

—Oui; depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se percher au-dessus de ma tête: c'est le même qui chantait à Anjouan sur sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes et il est venu: j'ai reconnu son chant; écoute, le voici.

Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar perché sur la plus haute branche du massif d'arbres au pied duquel étaient couchés Laïza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson au dessus de la tête des deux frères. Tous deux écoutèrent, le front mélancoliquement penché, jusqu'au moment où le musicien nocturne s'interrompit, et, s'envolant dans la direction de la patrie des deux esclaves, fit entendre les mêmes modulations à cinquante pas de distance; puis, s'envolant encore, toujours dans la même direction, il répéta une dernière fois son chant, lointain écho de la patrie, mais dont à peine, à cette distance, on pouvait saisir les notes les plus élevées; puis enfin il s'envola encore, mais cette fois, si loin, si loin, que les deux exilés écoutaient vainement; on n'entendait plus rien.

—Il est retourné à Anjouan, dit Nazim, et il reviendra ainsi m'appeler et me montrer le chemin jusqu'à ce que j'y retourne moi-même.

—Pars donc, dit Laïza.

—Ainsi? demanda Nazim.

—Tout est prêt. J'ai, dans un des endroits les plus déserts de la rivière Noire, en face du morne, choisi un des plus grands arbres que j'aie pu trouver; j'ai creusé un canot dans sa tige, j'ai taillé deux avirons dans ses branches; je l'ai scié au-dessus et au-dessous du canot, mais je l'ai laissé debout de peur qu'on ne s'aperçût que sa cime manquait au milieu des autres cimes; maintenant, il n'y a plus qu'à le pousser pour qu'il tombe, il n'y a plus qu'à traîner le canot jusqu'à la rivière, il n'y a plus qu'à le laisser aller au courant, et, puisque tu veux partir, Nazim, eh bien, cette nuit tu partiras.

—Mais toi, frère, ne viens-tu donc pas avec moi? demanda Nazim.

—Non, dit Laïza: moi, je reste.

Nazim poussa à son tour un profond soupir.

—Et qui t'empêche donc, demanda Nazim après un moment de silence, de retourner avec moi au pays de nos pères?

—Ce qui m'empêche, Nazim, je te l'ai dit: depuis plus d'un an, nous avons résolu de nous révolter, et nos amis m'ont choisi pour chef de la révolte. Je ne puis pas trahir nos amis en les quittant.

—Ce n'est pas cela qui te retient, frère, dit Nazim en secouant la tête, c'est autre chose encore.

—Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse me retenir, Nazim?

—La rose de la rivière Noire, répondit le jeune homme en regardant fixement Laïza.

Laïza tressaillit; puis, après un moment de silence:

—C'est vrai, dit-il, je l'aime.

—Pauvre frère! reprit Nazim. Et quel est ton projet?

—Je n'en ai pas.

—Quel est ton espoir?

—De la voir demain, comme je l'ai vue hier, comme je l'ai vue aujourd'hui.

—Mais; elle, sait-elle que tu existes?

—J'en doute.

—T'a-t-elle jamais adressé la parole?

—Jamais.

—Alors, la patrie?

—Je l'ai oubliée.

—Nessali?

—Je ne m'en souviens plus.

—Notre père?

Laïza laissa tomber sa tête dans ses mains. Puis, au bout d'un instant:

—Écoute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire partir serait aussi inutile que tout ce que je t'ai dit pour te faire rester. Elle est tout pour moi, famille et patrie! J'ai besoin de sa vue pour vivre, comme j'ai besoin de l'air qu'elle respire pour respirer. Suivons donc chacun notre destin, Nazim, retourne à Anjouan; moi, je reste ici.

—Mais que dirai-je à mon père quand il me demandera pourquoi Laïza n'est pas revenu?

—Tu lui diras que Laïza est mort, répondit le nègre d'une voix étouffée.

—Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tête.

—Et pourquoi?

—Il me dira: «Si mon fils était mort, j'aurais vu l'âme de mon fils; l'âme de Laïza n'a pas visité son père: Laïza n'est pas mort.»

—Eh bien, tu lui diras que j'aime une fille blanche, dit Laïza, et il me maudira. Mais, quant à quitter l'île tant qu'elle y sera, jamais!

—Le Grand-Esprit m'inspirera, frère, répondit Nazim en se levant; conduis-moi où est le canot.

—Attends, dit Laïza.

Et le nègre s'avança vers la tige creuse d'un mapou, en tira un tesson de verre et une gargoulette pleine d'huile de coco.

—Qu'est-ce que cela? demanda Nazim.

—Écoute, frère, dit Laïza: il est possible qu'à l'aide d'un bon vent et de tes avirons, tu atteignes, en huit ou dix jours, ou Madagascar, ou même la Grande-Terre. Mais il est possible que, demain ou après-demain, un grain te rejette à la côte. Alors on saura ton départ, alors ton signalement aura été donné pour toute l'île, alors tu seras obligé de te faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers.

—Frère, on m'appelait le cerf d'Anjouan, comme on t'en appelait le lion, dit Nazim.

—Oui; mais, comme le cerf, tu peux tomber dans un piège. Alors il faut qu'ils n'aient aucune prise contre toi; il faut que tu glisses entre leurs mains. Voici du verre pour couper tes cheveux, voici de l'huile de coco pour graisser tes membres. Viens, frère, que je te fasse la toilette du nègre marron.

Nazim et Laïza gagnèrent une clairière, et, à la lueur des étoiles, Laïza commença, à l'aide de son tesson de bouteille, à couper les cheveux à son frère aussi promptement et aussi complètement qu'aurait pu le faire avec le meilleur rasoir le plus habile barbier. Puis, cette opération terminée, Nazim jeta son langouti, et son frère lui versa sur les épaules une portion de l'huile de coco que contenait la gourde, et le jeune homme l'étendit avec la main sur toutes les parties de son corps. Ainsi oint des pieds à la tête, le beau nègre d'Anjouan semblait un athlète antique se préparant au combat.

Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laïza. Laïza, comme Alcidamas, arrêtait un cheval par les pieds de derrière, et le cheval essayait vainement de s'échapper de ses mains. Laïza, comme Milon de Crotone, prenait un taureau par les cornes et le chargeait sur ses épaules ou l'abattait à ses pieds. Si Nazim lui échappait, à lui, Nazim échapperait à tout le monde. Laïza saisit Nazim par le bras, et raidit ses doigts de toute la force de ses muscles de fer. Nazim tira son bras à lui, et son bras glissa entre les doigts de Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur; Laïza saisit Nazim à bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré Antée; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laïza, et glissa entre ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d'un lion. Alors seulement, le nègre fut tranquille; Nazim ne pouvait plus être pris par surprise, et, à la course, Nazim lui-même eût lassé l'animal dont il avait pris le nom.

Alors Laïza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la courroie à sa ceinture.

Puis les deux frères interrogèrent le ciel, et, voyant à la position des étoiles qu'il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui couvrent la base des Trois-Mamelles; mais derrière eux, et à vingt pas du massif de bambous où avait eu lieu entre les deux frères toute la conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là, à son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d'arbre parmi lesquels il était couché, se leva lentement, glissa comme une ombre dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, et, poursuivant les deux frères d'un geste de menace s'élança, aussitôt qu'ils eurent disparu, dans la direction de Port-Louis.

Cet homme c'était le Malais Antonio, qui avait promis de se venger de Laïza et de Nazim, et qui allait tenir sa parole.

Et maintenant, si vite qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de l'île de France.

Chapitre IX—La rose de la rivière noire

Après avoir payé à Miko-Miko l'éventail chinois dont, à son grand étonnement, Georges lui avait dit le prix, la jeune fille que nous avons entrevue un instant sur le seuil de la porte, était, tandis que son nègre aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez elle toujours suivie de sa gouvernante; et, toute joyeuse de son acquisition du jour, dont la destinée était d'être oubliée le lendemain, elle avait été, avec cette démarche flexible et nonchalante qui donne tant de charme aux femmes créoles, se coucher nonchalamment sur un large canapé, dont la destination bien visible, était de servir de lit aussi bien que de siège. Ce meuble était placé au fond d'un charmant petit boudoir, tout bariolé de porcelaines de la Chine et de vases du Japon; la tapisserie qui en recouvrait les murailles était faite de cette belle indienne que les habitants de l'île de France tirent de la côte de Coromandel, et qu'ils appellent patna. Enfin, comme c'est l'habitude dans les pays chauds, les chaises et les fauteuils étaient en cannes, et deux fenêtres qui s'ouvraient en face l'une de l'autre, l'une sur une cour toute plantée d'arbres, l'autre sur un vaste chantier, laissaient, à travers les nattes de bambou qui servaient de persiennes, passer la brise de la mer et le parfum des fleurs. À peine la jeune fille était-elle étendue sur le canapé qu'une petite perruche verte à tête grise, grosse comme un moineau, s'envola de son bâton, et, se posant sur son épaule s'amusa à becqueter le bout de l'éventail, que sa maîtresse, par un mouvement machinal, s'amusait de son côté à ouvrir et à fermer.

Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il était visible que ce n'était déjà plus à son éventail, tout charmant qu'il était, et quelque désir qu'elle eût manifesté de l'avoir, que pensait en ce moment la jeune fille. En effet, ses yeux, en apparence fixés sur un point de l'appartement où aucun objet remarquable ne motivait cette fixité, avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre quelque rêve de sa pensée. Il y a plus: sans doute ce rêve avait pour elle toutes les apparences de la réalité; car, de temps en temps, un léger sourire passait sur son visage, et ses lèvres s'agitaient, répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Cette préoccupation était trop en dehors des habitudes de la jeune fille, pour qu'elle ne fût pas bientôt remarquée de sa gouvernante; aussi, après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de physionomie de son élève:

—Qu'avez-vous donc, ma chère Sara? demanda ma mie Henriette.

—Moi? Rien, répondit la jeune fille en tressaillant comme une personne qu'on éveille en sursaut. Je joue, comme vous voyez, avec ma perruche et mon éventail, voilà tout.

—Oui, je le vois bien vous jouez avec votre perruche et votre éventail; mais, à coup sûr, au moment où je vous ai tirée de votre rêverie, vous ne pensiez ni à l'une ni à l'autre.

—Oh! ma mie Henriette, je vous jure....

—Vous n'avez pas l'habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi, interrompit la gouvernante; pourquoi commencer aujourd'hui?

Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une vive rougeur; puis, après un moment d'hésitation:

—Vous avez raison, chère bonne, lui dit-elle; je pensais à tout autre chose.

—Et à quoi pensiez-vous?

—Je me demandais quel pouvait être ce jeune homme qui est passé là si à propos pour nous tirer d'embarras. Je ne l'ai jamais aperçu avant aujourd'hui, et, sans doute, il est arrivé avec le vaisseau qui a amené le gouverneur. Est ce donc un mal que de penser à ce jeune homme?

—Non, mon enfant, ce n'est point un mal d'y penser; mais c'était un mensonge de me dire que vous pensiez à autre chose.

—J'ai eu tort, dit la jeune fille, pardonne-moi.

Et elle avança sa charmante tête vers sa gouvernante, qui, de son côté, se pencha vers elle et l'embrassa au front.

Toutes deux demeurèrent en silence pendant un instant; mais, comme ma mie Henriette, en Anglaise sévère qu'elle était, ne voulait pas laisser l'imagination de son élève s'arrêter trop longtemps sur le souvenir d'un jeune homme, et que Sara, de son côté, éprouvait un certain embarras à se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en même temps pour entamer un autre sujet de conversation. Mais leurs premières paroles se choquèrent en quelque sorte, et chacune s'étant arrêtée pour laisser parler l'autre, il résulta du conflit des mots trop pressés un autre moment de silence. Cette fois, ce fut Sara qui le rompit.

—Que vouliez-vous dire, ma mie Henriette? demanda la jeune fille.

—Mais, vous-même, Sara, vous disiez quelque chose. Que disiez-vous?

—Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur est un jeune homme.

—Et, dans ce cas, vous en seriez fort aise, n'est-ce pas, Sara?

—Sans doute. Si c'est un jeune homme, il donnera des dîners, des fêtes, des bals, et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis, qui est si triste. Oh! les bals surtout! s'il pouvait donner des bals!

—Vous aimez donc bien la danse, mon enfant?

—Oh! si je l'aime! s'écria la jeune fille.

Ma mie Henriette sourit.

—Y a-t-il donc aussi du mal à aimer la danse? demanda Sara.

—Il y a du mal, Sara, à faire toutes choses comme vous les faites, avec passion.