Georges

Chapter 8

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Puis Georges, impatient de juger par lui-même de l'importance que sa fortune territoriale pouvait lui donner dans l'île, prit à peine le temps de dîner, et, suivi de son père, visita toute l'habitation. D'heureuses spéculations et un travail assidu et bien dirigé en avaient fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux, entouré d'un triple ombrage de bananiers, de manguiers et de tamariniers s'ouvrant par devant, sur une longue allée d'arbres conduisant jusqu'à la route, et, par derrière, sur des vergers parfumés où la grenade à fleurs doubles mollement balancée par le vent, allait tour à tour caresser un bouquet d'oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs; puis tout alentour, et à perte de vue, s'étendaient des champs immenses de cannes et de maïs qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière, implorer la main des moissonneurs.

Puis enfin on arriva à ce qu'on appelle, dans chaque plantation, le camp des noirs.

Au milieu du camp s'élevait un grand bâtiment qui servait de grange l'hiver, et de salle de danse l'été; de grands cris de joie en sortaient, mêlés au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe malgache. Les nègres, profitant des vacances données, s'étaient aussitôt joyeusement mis en fête; car, dans ces natures primitives, il n'y a pas de nuances; du travail, elles passent au plaisir, et se reposent de la fatigue par la danse. Georges et son père ouvrirent la porte et parurent tout à coup au milieu d'eux.

Aussitôt le bal fut interrompu; chacun se rangea contre son voisin, cherchant à prendre son rang, comme font des soldats surpris par leur colonel. Puis, après un moment de silence agité, une triple acclamation salua les maîtres. Cette fois, c'était bien l'expression franche et entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis, parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre Munier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie qui, humble avec les blancs, ne fût pas cruel avec les noirs. Quant à Georges, dont le retour, comme nous l'avons dit, avait inspiré de graves craintes dans la pauvre population, comme s'il eût deviné l'effet que sa présence avait produit, il éleva la main en signe qu'il voulait parler. Aussitôt, le plus profond silence se fit, et les nègres recueillirent avidement les paroles suivantes, qui tombèrent de sa bouche, lentes comme une promesse, solennelles comme un engagement:

—Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus encore du bonheur qui brille ici sur tous les visages: mon père vous rend heureux, je le sais, et je l'en remercie; car c'est mon devoir comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obéiront, je l'espère, aussi religieusement qu'ils lui obéissent. Vous êtes trois cents ici, et vous n'avez que quatre-vingt-dix cases; mon père désire que vous en bâtissiez soixante autres, une pour deux; chaque case aura un petit jardin, il sera permis à chacun d'y planter du tabac, des giromons, des patates, et d'y élever un cochon avec des poules; ceux qui voudront faire argent de tout cela l'iront vendre le dimanche à Port-Louis, et disposeront à leur volonté du produit de la vente. Si un vol est commis, il y aura une sévère punition pour celui qui aura volé son frère; si quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il prouve que le châtiment n'était pas mérité, et il lui sera fait justice: je ne prévois pas le cas où vous vous ferez marrons, car vous êtes et vous serez, je l'espère, trop heureux pour songer à nous quitter.

De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours, qui paraîtra sans doute bien minutieux et bien futile aux soixante millions d'Européens qui ont le bonheur de vivre sous le régime constitutionnel, mais qui, là-bas, fut reçu avec d'autant plus d'enthousiasme, que c'était la première charte de ce genre qui eût été octroyée dans la colonie.

Chapitre VII—La berloque

Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous venons de quitter, était réunie sous un vaste hangar, et, assise autour d'un grand foyer de branches sèches, faisait tranquillement la berloque, comme on dit dans les colonies; c'est-à-dire que, selon ses besoins, son tempérament ou son caractère, l'un travaillait à quelque ouvrage manuel destiné à être vendu le lendemain, l'autre faisait cuire du riz, du manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois du tabac non seulement indigène, mais encore récolté dans son jardin; ceux-là enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces groupes, les femmes et les enfants, chargés d'entretenir le feu, allaient et venaient sans cesse; mais malgré cette activité et ce mouvement, quoique cette soirée précédât un jour de repos, on sentait peser sur ces malheureux quelque chose de triste et d'inquiet. C'était l'oppression du géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la partie inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des Trois-Mamelles, autour de laquelle s'étendait la propriété de notre ancienne connaissance M. de Malmédie.

Ce n'est pas que M. de Malmédie fût un mauvais maître, dans l'acception que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais entiché au plus haut degré de son importance civile et politique; plein de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses veines, et partageant avec une bonne foi native, et qui lui avait été léguée, de père en fils, le préjugé qui, à l'île de France, poursuivait encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils étaient malheureux comme partout c'est que, pour M. de Malmédie, les nègres, ce n'étaient pas des hommes, c'étaient des machines devant rapporter un certain produit. Or, quand une machine ne rapporte pas ce qu'elle doit rapporter, on la remonte par des moyens mécaniques, M. de Malmédie appliquait donc purement et simplement à ses nègres la théorie qu'il eût appliquée à des machines. Quand les nègres cessaient de fonctionner, soit par paresse, soit par fatigue, le commandeur les remontait à coups de fouet; la machine reprenait son mouvement, et, à la fin de la semaine, le produit général était ce qu'il devait être.

Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son père avec vingt ans de moins, et une dose d'orgueil de plus.

Il y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de la situation morale et matérielle des nègres du quartier des plaines Williams, avec celle des nègres du quartier Moka.

Aussi, dans ces réunions, désignées, ainsi que nous l'avons dit, sous le nom de berloque, la gaieté venait-elle tout naturellement aux esclaves de Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait, chez ceux de M. de Malmédie, besoin d'être excitée par quelque chanson, quelque conte ou quelque parade. Au reste, sous les tropiques comme dans nos contrées, sous le hangar du nègre comme dans le bivouac des soldats, il y a toujours un ou deux de ces loustics qui se chargent de l'emploi plus fatigant qu'on ne pense de faire rire la société et que la société, reconnaissante, paye de mille façons différentes; bien entendu que, si la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive quelquefois, le bouffon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement qu'il est son créancier.

Or, celui qui occupait, dans l'habitation de M. de Malmédie, la charge que remplissaient autrefois Triboulet et l'Angeli à la cour du roi François Ier et du roi Louis XIII, était un petit homme, dont le torse replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord on ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux deux extrémités, l'équilibre, rompu par le milieu, se rétablissait: le gros torse supportait une petite tête d'un jaune bilieux, tandis que les jambes grêles aboutissaient à des pieds énormes. Quant aux bras, ils étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes, qui, en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent, sans se baisser, les objets qu'ils trouvent sur leur chemin.

Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre en scène offrait un singulier mélange de grotesque et de terrible, mélange dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux l'emportait au point d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion; mais, moins partisans du beau, moins adorateurs de la forme que nous, les nègres ne l'envisageaient, en général, que du côté comique, quoique, de temps en temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât ses griffes et montrât ses dents.

Il s'appelait Antonio, et était né à Tingoram; de sorte que, pour le distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés, on l'appelait généralement Antonio le Malais.

La berloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque Antonio, qui s'était glissé, sans être vu, jusque derrière un des poteaux qui soutiennent le hangar, allongea sa tête jaune et bilieuse, et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île Malate. Ce cri, poussé dans les plaines de Ténassérim, dans les marais de Java, ou les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût entendu; mais, à l'île de France où, à part les requins qui nagent par bandes sur les côtes, on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de grands yeux et de grandes bouches; puis, comme dirigées par le son, toutes les têtes s'étaient retournées vers le nouvel arrivant; un seul cri partit de toutes les bouches:

—Antonio le Malais! Vive Antonio!

Deux ou trois nègres tressaillirent et se levèrent à demi; c'étaient des Malgaches, des Yoloffs, des Anghebars, qui, dans leur jeunesse, avaient entendu ce sifflement, et qui ne l'avaient pas oublié.

Un d'eux se dressa même tout à fait: c'était un beau jeune noir, qu'on eût pris, sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race caucasique. Mais à peine eût-il reconnu la cause du bruit qui l'avait tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal à la joie des autres esclaves:

—Antonio le Malais!

Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva assis au milieu du cercle; puis, sautant par-dessus le foyer, il retomba de l'autre côté, assis à la manière des tailleurs.

—Une chanson, Antonio! une chanson! crièrent toutes les voix.

Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fit pas prier; il fit sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument à sa bouche, en tira quelques sons préparatoires en manière de prélude; puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques et analogues au sujet, il chanta la chanson suivante:

_I_ _Moi resté dans un p'tit la caze,_ _Qu'il faut baissé moi pour entré;_ _Mon la tête touché son faitaze,_

_Quand mon li pié touché plancé._

_Moi té n'a pas besoin lumière,_ _Le soir, quand moi voulé dormi;_ _Car, pour moi trouvé lune claire,_ _N'a pas manqué trous, Dié merci!_

_II_

_Mon lit est un p'tit natt' malgace,_ _Mon l'oreillé morceau bois blanc,_ _Mon gargoulette un' vié calbasse,_ _Où moi met l'arak, zour de l'an._ _Quand mon femm' pour faire p'tit ménaze,_ _Sam'di comme ça vini soupé,_ _Moi fair' cuir, dans mon p'tit la caze,_ _Banane sous la cend' grillé._

_III_ _A mon coffre n'a pas serrure,_ _Et jamais moi n'a fermé li._ _Dans bambou comm' ça sans ferrure,_ _Qui va cherché mon langouti?_ _Mais dimanch' si gagné zournée,_ _Moi l'achète un morceau d'tabac,_ _Et tout la s'maine, moi fais fumée,_ _Dans grand pipe, à moi carouba._

Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de cette race d'hommes simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées, de l'effet produit par la chanson d'Antonio. À la fin du premier et du second couplet, il y avait eu des rires et des applaudissements. À la fin du troisième, il y eut des cris, des vivats, des hourras. Seul, le jeune nègre, qui avait manifesté son mépris pour Antonio, haussa les épaules avec une grimace de dégoût.

Quant à Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses coudes sur ses genoux, laissa tomber sa tête dans ses mains, et parut se livrer à une profonde méditation. Or, comme Antonio était le boute-en-train obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque histoire ou de chanter une autre chanson. Mais Antonio fit la sourde oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse que ce silence incompréhensible et obstiné.

Enfin, un de ceux qui se trouvaient les plus voisins de lui, frappant sur son épaule:

—Qu'as-tu donc, Malais? demanda-t-il; es-tu mort?

—Non, répondit Antonio. Je suis bien vivant.

—Que fais-tu donc, alors?

—Je pense.

—Et à quoi penses-tu?

—Je pense, dit Antonio, que le temps de la berloque est un bon temps. Quand le bon Dieu a éteint le soleil, et que l'heure de la berloque arrive, chacun travaille avec plaisir; car chacun travaille pour soi, quoiqu'il y ait des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme toi, Toukal; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes, comme toi, Cambeba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais tes chaises; toi, Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; toi, Nazim, tu fais ta paresse.

—Nazim fait ce qu'il veut, répondit le jeune nègre; Nazim est le cerf d'Anjouan, comme Laïza en est le lion, et ce que font les lions et les cerfs ne regardent point les serpents.

Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence, pendant lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuât de vibrer, il reprit:

—Je pensais donc, et je vous disais que le temps de la berloque était un bon temps; mais, pour que le travail ne soit pas une fatigue pour toi, Castor, et pour toi, Bonhomme; pour que la fumée du tabac te semble meilleure Toukal, pour que tu ne t'endormes pas pendant que ta banane cuit, Cambeba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires ou qui vous chante des chansons.

—C'est vrai, dit Castor, et Antonio sait de bien belles histoires et chante de bien jolies chansons.

—Mais, quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conte pas ses histoires, dit le Malais, qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort, parce que tout le monde est fatigué du travail de la semaine. Alors, il n'y a plus de berloque: toi, Castor, tu ne fais plus tes chaises de bambou; toi, Bonhomme, tu ne fais plus tes cuillers de bois; toi, Toukal, tu laisses éteindre ta pipe, et toi, Cambeba, tu laisses brûler ta banane; est-ce vrai?

—C'est vrai, répondirent en chœur non seulement les interpellés, mais la troupe entière, moins Nazim, qui continua de garder un dédaigneux silence.

—Alors vous devez être reconnaissants à celui-là qui vous raconte de belles histoires pour vous tenir éveillés, et qui vous chante de belles chansons pour vous faire rire.

—Merci, Antonio, merci! crièrent toutes les voix.

—Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?

—Laïza: Laïza sait aussi de très belles histoires.

—Oui, mais des histoires qui vous font frémir.

—C'est vrai, répondirent les nègres.

—Et après Antonio, qui peut vous chanter des chansons?

—Nazim; Nazim sait aussi de très belles chansons.

—Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.

—C'est vrai, dirent les nègres.

—Il n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui vous fassent rire.

—C'est encore vrai, reprirent les nègres.

—Et qui vous a chanté une chanson, il y a quatre jours?

—Toi, Malais.

—Qui vous a raconté une histoire, il y trois jours?

—Toi, Malais.

—Qui vous a chanté une chanson, avant-hier?

—Toi, Malais.

—Qui vous a raconté une histoire, hier?

—Toi, Malais.

—Et qui, aujourd'hui, vous a chanté une chanson déjà et va vous conter une histoire bientôt?

—Toi, Malais, toujours toi.

—Alors, si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en travaillant, que vous avez du plaisir en fumant, et que vous ne vous endormez plus en faisant cuire vos bananes, il est juste, moi qui ne puis rien faire, puisque je me sacrifie pour vous, il est juste, pour ma peine, qu'on me donne quelque chose.

La justesse de cette observation frappa tout le monde; cependant notre véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement s'échappant des erreurs les plus candides de la société répondirent affirmativement.

—Ainsi, continua Antonio, il est donc juste que Toukal me donne un peu de tabac pour fumer dans mon gourgouri; n'est-ce pas, Cambeba?

—C'est juste, s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution frappait sur un autre que lui.

Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.

—Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des histoires; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois pour manger ma soupe; n'est-ce pas, Toukal?

—C'est juste, s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par Antonio.

Et Antonio tendit la main à Bonhomme, qui lui donna la cuiller qu'il venait d'achever.

—Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tabac pour mettre dans mon gourgouri, et j'ai une cuiller pour manger ma soupe; mais je n'ai pas d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille, afin que j'aille, le vendre au marché et que j'achète un petit morceau de bœuf; n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas Bonhomme? n'est-ce pas Cambeba?

—C'est juste! s'écrièrent Toukal, Bonhomme et Cambeba; c'est juste!

Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de Castor le tabouret dont il venait de clouer le dernier bambou.

—Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà fatigué, et je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. Il est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose; n'est-ce pas, Toukal? n'est-ce pas, Bonhomme, n'est-ce pas, Castor?

—C'est juste! répondirent d'une voix les trois contribuants.

Cambeba eut une idée terrible.

—Mais, dit Antonio en montrant une double mâchoire, large, et étincelante comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous ma petite dent.

Cambeba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit machinalement la main vers le foyer.

—Il est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite banane; n'est-ce pas vous tous?

—Oui, oui, c'est juste, crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor; oui, c'est juste: banane, Cambeba! banane, Cambeba!

Et toutes les voix reprirent en chœur:

—Banane, Cambeba!

Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers le foyer pour sauver sa banane; mais Antonio l'arrêta en chemin, et, le maintenant d'une main, avec une force dont on ne l'aurait pas cru capable, il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait au grenier les sacs de maïs, il en passa le crochet dans la ceinture de Cambeba, faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de la corde. Toukal comprit avec une rapidité qui faisait le plus grand honneur à son intelligence, et, au moment où il s'y attendait le moins, Cambeba se trouva enlevé de terre, et, à la grande hilarité de toute la compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. À dix pieds à peu près du sol, l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu, étendant ses mains crispées vers la malheureuse banane, qu'il n'avait plus aucun moyen de disputer à son ennemi.

—Bravo, Antonio! bravo, Antonio! crièrent tous les assistants en se tenant les côtes de rire, tandis qu'Antonio, désormais parfaitement maître de l'objet de la discussion, écartait délicatement les cendres, et en tirant la banane cuite à point, et rissolée à faire venir l'eau à la bouche.

—Ma banane, ma banane! s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond désespoir.

—La voilà, dit Antonio étendant le bras dans la direction de Cambeba.

—Moi trop loin pour prendre li.

—Tu n'en veux pas?

—Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.

—Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu, alors moi manger li pour empêcher li pourrir.

Et Antonio se mit à éplucher sa banane avec une gravité si comique, que les rires devinrent convulsifs.

—Antonio, cria Cambeba, Antonio, moi prie toi de rendre banane à moi; banane il a été pour pauvre femme à moi, qui l'été malade et qui pas pouvoir mangé autre chose. Moi l'avoir volé, moi avoir besoin de li.

—Le bien volé ne profite jamais, répondit philosophiquement Antonio en continuant d'éplucher sa banane.

—Ah! pauvre Narina, pauvre Narina! n'aura rien à manger, et aura bien faim, bien faim!

—Mais, ayez donc pitié de ce malheureux, dit le jeune nègre d'Anjouan, qui, au milieu de la joie de tous, était resté seul grave et mélancolique.

—Pas si bête, dit Antonio.

—Ce n'est pas à toi que je parle, reprit Nazim.

—Et à qui parles-tu donc?

—Je parle à des hommes.

—Eh bien, je te parle, moi, reprit Antonio, et je te dis: Tais-toi, Nazim.

—Détachez Cambeba, reprit le jeune nègre d'un ton de suprême dignité qui eût fait honneur à un roi.

Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il devait obéir. Mais, sans répondre à sa muette interrogation:

—Je t'ai dit: «Tais-toi, Nazim», et tu ne t'es pas tu, répéta le Malais.

—Quand un chien jappe après moi, je ne lui réponds pas et je continue mon chemin. Tu es un chien, Antonio.

—Prends garde à toi, Nazim, dit Antonio en secouant la tête; quand ton frère Laïza n'est point là, tu n'es pas capable de grand-chose. Aussi, j'en suis bien sûr, tu ne répéterais pas ce que tu as dit.

—Tu es un chien, Antonio, répéta Nazim en se levant.

Tous les nègres qui étaient entre Nazim et Antonio s'écartèrent, de sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en face l'un de l'autre, mais à dix pas de distance.

—Tu dis cela de bien loin, Nazim, reprit Antonio les dents serrées par la colère.

—Et je le répète de près, s'écria Nazim.

Et, d'un seul bond, il se trouva à deux pas d'Antonio; puis, la voix méprisante, le regard hautain, les narines gonflées:

—Tu es un chien! dit-il pour la troisième fois.

Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût étouffé si la chose eût été en son pouvoir. Antonio, au contraire, fit un pas en arrière, plia sur ses longues jambes, se ramassa comme un reptile, tira son couteau de la poche de sa jaquette et l'ouvrit.

Nazim vit son mouvement et devina son intention; mais, sans daigner faire un seul geste de défense, et, debout, muet et immobile, il attendit, pareil à un dieu nubien.

Le Malais couva un instant son ennemi du regard; puis, se relevant avec la souplesse et l'agilité d'un serpent:

—Malheur à toi! s'écria-t-il, Laïza n'est point là.

—Laïza est là! dit une voix grave.

Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de voix habituel; il n'y avait pas ajouté un geste, il ne les avait pas accompagnées d'un signe, et cependant, au son de cette voix, Antonio s'arrêta court, et son couteau, qui n'était plus qu'à deux pouces de la poitrine de Nazim, échappa de sa main.

—Laïza! s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.