Georges

Chapter 7

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Aussi, lorsque Georges, après avoir fait sa philosophie, sortit du collège, c'était un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, et, comme nous l'avons dit, quoiqu'un peu mince, admirablement pris dans sa taille. Il savait à peu près tout ce qu'un jeune homme du monde doit savoir. Mais il comprit que ce n'était pas assez que d'être, en toutes choses, de la force du commun des hommes; il décida qu'en toutes choses il leur serait supérieur.

Au reste, les études qu'il avait résolu de s'imposer lui devenaient faciles, débarrassé qu'il était de ses travaux scolastiques, et maître désormais de tout son temps. Il fixa à l'emploi de sa journée des règles dont il résolut de ne pas se départir: le matin, à six heures, il montait à cheval; à huit heures, il allait au tir au pistolet; de dix heures à midi, il faisait des armes; de midi à deux heures, il suivait les cours de la Sorbonne; de trois à cinq heures, il dessinait tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre; enfin, le soir, il allait ou au spectacle ou dans le monde, dont son élégante courtoisie, bien plus encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes.

Aussi Georges se lia-t-il avec tout ce que Paris avait de mieux en artistes, en savants et en grands seigneurs; aussi Georges, également familier avec les arts, la science et la fashion, fut-il bientôt cité comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les plus logiques, et comme un des cavaliers les plus distingués de la capitale. Georges avait donc à peu près atteint son but.

Cependant, il lui restait une dernière épreuve à faire: certain d'être maître des autres, il ignorait encore s'il était maître de lui-même; or, Georges n'était pas homme à conserver un doute sur quelque chose que ce fût; il résolut de s'éclairer sur son propre compte.

Georges avait souvent craint de devenir joueur.

Un jour, il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers Frascati. Georges s'était dit: «Je jouerai trois fois; à chaque fois, je jouerai trois heures, et, pendant ces trois heures, je risquerai dix mille francs: puis, passé ces trois heures, que j'aie perdu ou gagné, je ne jouerai plus.»

Le premier jour, Georges perdit ses dix mille francs en moins d'une heure et demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder jouer les autres, et, quoiqu'il eût dans un portefeuille et en billets de banque les vingt mille francs qu'il était décidé à hasarder dans les deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un louis de plus qu'il ne s'était proposé.

Le second jour, Georges gagna d'abord vingt-cinq mille francs; puis, comme il s'était imposé à lui-même de jouer trois heures, il continua de jouer, et reperdit tout son gain, plus deux mille francs de son argent; en ce moment il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et cessa avec la même ponctualité que la veille.

Le troisième jour, Georges commença par perdre; mais, sur son dernier billet de banque, la fortune changea, et la chance lui redevint favorable; il lui restait trois quarts d'heure à jouer; pendant ces trois quarts d'heure, Georges joua avec un de ces bonheurs étranges, dont les habitués des tripots perpétuent le souvenir par des traditions orales: pendant ces trois quarts d'heure, Georges eut l'air d'avoir fait un pacte avec le diable, à l'aide duquel un démon invisible lui soufflait d'avance à l'oreille la couleur qui allait sortir et la carte qui allait gagner. L'or et les billets de banque s'entassaient devant lui, à la grande stupéfaction des assistants. Georges ne pensait plus lui-même; il jetait son argent sur la table et disait au banquier: «Où vous voudrez.» Le banquier plaçait l'argent au hasard, et Georges gagnait. Deux joueurs de profession, qui avaient suivi sa veine et qui avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé d'adopter une marche contraire, ils parièrent alors contre lui; mais la fortune resta fidèle à Georges. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient gagné, puis tout ce qu'ils avaient sur eux; puis, comme ils étaient connus pour des gens sûrs, ils empruntèrent au banquier cinquante mille francs qu'ils reperdirent encore. Quant à Georges, impassible, sans qu'une seule émotion transpirât sur son visage, il voyait s'augmenter cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule qui devait sonner l'heure de sa retraite. Enfin cette heure sonna. Georges s'arrêta à l'instant, chargea son domestique de l'or et des billets gagnés, et, avec le même calme, la même impassibilité qu'il avait joué, qu'il avait perdu et qu'il avait gagné, il sortit, envié par tous ceux qui avaient assisté à la scène qui venait de se passer, et qui s'attendaient à le revoir le lendemain.

Mais, contre l'attente de tout le monde, Georges ne reparut pas. Il fit plus: il mit l'or et les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après. Ce jour arrivé, Georges rouvrit le tiroir, et fit la vérification de son trésor. Il avait gagné deux cent mille francs.

Georges était content de lui; il avait vaincu une passion.

Georges avait les sens ardents d'un homme des tropiques.

À la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une courtisane, célèbre par sa beauté et par sa capricieuse fantaisie. Ce soir-là, il avait pris à la moderne Laïs une recrudescence de vertu. La soirée se passa donc à parler morale; on eût cru que la maîtresse de la maison aspirait au prix Montyon. Cependant, on avait pu voir que les yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur Georges avec une expression d'ardent désir qui démentait la froideur de ses paroles. Georges de son côté, trouva cette femme plus désirable encore qu'on ne lui avait dit. Et, pendant trois jours, le souvenir de cette séduisante Astarté poursuivit la virginale imagination du jeune homme. Le quatrième jour, Georges reprit le chemin de la maison qu'elle habitait, monta l'escalier avec un effroyable battement de cœur, tira la sonnette avec un mouvement si convulsif, que le cordon faillit lui rester dans la main; puis, sentant les pas de la femme de chambre qui s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son visage d'être calme, et, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre trace d'émotion, il demanda à la femme de chambre de le conduire à sa maîtresse. Celle-ci avait entendu sa voix. Elle accourut, joyeuse et bondissante; car l'image de Georges, dont la vue lui avait fait, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde impression, ne l'avait pas quittée depuis; elle espérait donc que l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme qui avait produit sur elle une si profonde impression.

Elle se trompait: c'était encore une épreuve sur lui-même que Georges avait résolu de faire: il était venu là pour mettre aux prises une volonté de fer et des sens de feu. Il resta deux heures près de cette femme, donnant un pari pour prétexte à son impassibilité, et luttant à la fois contre le torrent de ses désirs et les caresses de la débauche; puis, au bout de deux heures, vainqueur dans cette seconde épreuve, comme il l'avait été dans la première, il sortit.

Georges était content de lui, il avait dompté ses sens.

Nous avons dit que Georges n'avait pas le courage physique qui se jette au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend lorsqu'il ne peut l'éviter. Georges craignait réellement de n'être pas brave, et souvent il avait tressailli à cette idée que, dans un péril imminent, peut-être ne serait-il pas sûr de lui; peut-être enfin se conduirait-il en lâche. Cette idée tourmentait étrangement Georges; aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de mettre son âme aux prises avec le danger. Cette occasion se présenta d'une façon assez étrange.

Un jour, Georges était chez Lepage avec un de ses amis et, en attendant que la place fût libre, il regardait faire un des habitués de l'établissement, connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs tireurs de Paris. Celui qui s'exerçait à cette heure exécutait à peu près tous ces tours d'incroyable adresse que la tradition attribue à Saint-Georges et qui font le désespoir des néophytes, c'est-à-dire qu'il faisait mouche à chaque fois, doublait ses coups de manière que la seconde empreinte couvrît exactement la première, coupait une balle sur un couteau, et tentait, enfin, avec une constante réussite, mille autres expériences pareilles. L'amour-propre du tireur, il faut le dire, était encore excité par la présence de Georges, que le garçon, en lui présentant son pistolet, lui avait dit tout bas être au moins d'une force égale à la sienne, de sorte qu'à chaque coup il se surpassait; mais, à chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le tribut d'éloges qu'il méritait, il entendait, au contraire, Georges répondre aux exclamations de la galerie:

—Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce serait autre chose, si monsieur tirait sur un homme.

Cette éternelle négation de son adresse, comme duelliste, commença par étonner le tireur, et finit par le blesser. Il se retourna donc vers Georges au moment où celui-ci venait, pour la troisième fois, d'émettre l'opinion dubitative que nous avons rapportée, et, le regardant d'un air moitié railleur, moitié menaçant:

—Pardon, Monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou trois fois que vous émettez un doute insultant pour mon courage; voudriez-vous avoir la bonté de me donner une explication claire et précise des paroles que vous avez dites?

—Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, Monsieur, répondit Georges, et s'expliquent, ce me semble, suffisamment par elles-mêmes.

—Alors, Monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore une fois, afin que j'apprécie à la fois et la portée qu'elles ont et l'intention qui les a dictées.

—J'ai dit, répondit Georges avec la plus parfaite tranquillité, j'ai dit, en vous voyant faire mouche à tous coups, que vous ne seriez pas si sûr de votre main ni de votre œil, si l'un et l'autre, au lieu d'avoir à diriger une balle contre la plaque, devaient la diriger contre la poitrine d'un homme.

—Et pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.

—Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le coup.

—Vous êtes-vous souvent battu en duel, Monsieur? demanda le tireur.

—Jamais, répondit Georges.

—Alors, il ne m'étonne pas que vous supposiez qu'en pareille circonstance on puisse avoir peur, reprit l'étranger avec un sourire où perçait une légère teinte d'ironie.

—Excusez-moi, Monsieur répondit Georges, mais vous m'avez mal compris, je crois: il me semble qu'au moment de tuer un homme, on peut trembler d'autre chose que de peur.

—Je ne tremble jamais, Monsieur, dit le tireur.

—C'est possible, répondit Georges avec le même flegme, mais je n'en suis pas moins convaincu qu'à vingt-cinq pas, c'est-à-dire, qu'à la même distance où vous faites mouche à tous coups....

—Eh bien, qu'à vingt-cinq pas?... dit l'étranger.

—À vingt-cinq pas, vous manqueriez un homme, reprit Georges.

—Et moi, je suis sûr du contraire, Monsieur.

—Permettez-moi de ne pas vous croire sur parole.

—Alors, c'est un démenti que vous me donnez?

—Non, c'est un fait que j'établis.

—Mais dont, je suppose, vous hésiteriez à faire l'expérience, reprit en ricanant le tireur.

—Pourquoi cela? répondit Georges en le regardant fixement.

—Mais sur un autre que sur vous, je présume.

—Sur un autre ou sur moi-même, peu importe.

—Ce serait téméraire à vous, Monsieur, de risquer une pareille épreuve, je vous en préviens.

—Non, car j'ai dit ce que je pensais, et, par conséquent, ma conviction est que je ne risquerais pas grand-chose.

—Ainsi, Monsieur, vous me répétez pour la seconde fois qu'à vingt-cinq pas, je manquerais mon homme?

—Vous vous trompez, Monsieur, ce n'est pas pour la seconde fois que je vous le répète; c'est, si je me le rappelle bien, pour la cinquième.

—Ah! c'est trop fort, Monsieur, et vous voulez m'insulter.

—Libre à vous de croire que c'est mon intention.

—C'est bien, Monsieur. Votre heure?

—À l'instant même, si vous voulez.

—Le lieu?

—Nous sommes à cinq cents pas du bois de Boulogne.

—Vos armes?

—Mes armes? Mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit, c'est une expérience que nous faisons.

—À vos ordres, Monsieur.

—C'est moi qui suis aux vôtres.

Les deux jeunes gens montèrent chacun dans son cabriolet, accompagnés chacun d'un ami.

Arrivés sur le terrain, les deux témoins voulurent arranger l'affaire, mais c'était chose difficile. L'adversaire de Georges exigeait des excuses, et Georges prétendait qu'il ne devait ces excuses que dans le cas où il serait blessé ou tué, puisque, dans ce cas seulement, il aurait tort.

Les deux témoins perdirent un quart d'heure en négociations qui n'amenèrent aucun résultat.

On voulut alors placer les adversaires à trente pas l'un de l'autre; mais Georges fit observer qu'il n'y avait plus d'expérience réelle si on n'adoptait point la distance à laquelle on tire d'habitude sur la plaque c'est-à-dire vingt cinq pas. En conséquence, on mesura vingt-cinq pas.

Alors on voulut jeter un louis en l'air pour décider à qui tirerait le premier; mais Georges déclara qu'il regardait ce préliminaire comme inutile attendu que le droit de primauté appartenait tout naturellement à son adversaire. L'adversaire de Georges de son côté, se piqua d'honneur, et insista pour que le sort décidât d'un avantage qui, entre deux hommes d'une force si grande, donnait toute chance à celui qui tirerait le premier. Mais Georges tint bon, et son adversaire fut obligé de céder.

Le garçon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets avec la même mesure, la même poudre et les mêmes balles que celles avec lesquelles les expériences précédentes avaient été faites. C'étaient aussi les mêmes pistolets. Georges avait imposé ce point comme une condition _sine qua non_.

Les adversaires se placèrent à vingt-cinq pas, et chacun d'eux reçut des mains de son témoin un pistolet tout chargé. Puis les témoins s'éloignèrent, laissant aux combattants la faculté de tirer l'un sur l'autre dans l'ordre convenu.

Georges ne prit aucune des précautions usitées en pareille circonstance, il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune partie de son corps. Il laissa pendre son bras le long de sa cuisse et présenta, dans toute sa largeur, sa poitrine entièrement désarmée.

Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite; il s'était trouvé plusieurs fois en circonstance pareille: jamais il n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi cette conviction profonde de Georges commença-t-elle à produire son effet. Ce tireur si habile, qui n'avait jamais manqué son coup, douta de lui-même.

Deux fois il leva le pistolet sur Georges, et deux fois il le baissa. C'était contre toutes les règles du duel; mais à chaque fois, Georges se contenta de lui dire:

—Prenez votre temps, Monsieur; prenez votre temps.

À la troisième, il eut honte de lui-même et fit feu.

Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les témoins. Mais, aussitôt le coup parti, Georges se tourna successivement à gauche et à droite, et, saluant ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il n'était pas blessé:

—Eh bien, Monsieur, dit-il à son adversaire, vous voyez bien que j'avais raison, et que, quand on tire sur un homme, on est moins sûr de son coup que lorsqu'on tire sur une plaque.

—C'est bien, Monsieur, j'avais tort, répondit l'adversaire de Georges. Tirez à votre tour.

—Moi, dit Georges en ramassant son chapeau qu'il avait posé à terre, et en tendant son pistolet au garçon du tir, moi, tirer sur vous? Pourquoi faire?

—Mais c'est votre droit, Monsieur, s'écria son adversaire et je ne souffrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de voir comment vous tirez vous-même.

—Pardon, Monsieur, dit Georges avec son imperturbable sang-froid, entendons-nous, s'il vous plaît. Je n'ai pas dit que je vous toucherais, moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas; vous ne m'avez pas touché. J'avais raison; voilà tout.

Et, quelque prétexte que pût lui donner son adversaire, quelques instances qu'il fît pour qu'il tirât à son tour, Georges remonta dans son cabriolet et reprit le chemin de la barrière de l'Étoile en répétant à son ami:

—Eh bien, ne te l'avais-je pas dit, que cela faisait une différence de tirer sur une poupée ou de tirer sur un homme?

Georges était content de lui, car il était sûr de son courage.

Ces trois aventures firent du bruit et posèrent admirablement Georges dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de subjuguer le moderne Caton; et, comme il n'avait aucun motif pour leur résister, il fut bientôt un jeune homme à la mode. Mais, au moment où on le croyait le plus enchaîné par ses bonnes fortunes, comme le moment qu'il s'était fixé lui-même pour ses voyages était arrivé, un beau matin Georges prit congé de ses maîtresses en leur envoyant à chacune un cadeau royal, et partit pour Londres.

À Londres, Georges se fit présenter partout et fut partout bien reçu. Il eut des chevaux, des chiens et des coqs; il fit battre les uns et courir les autres, tint tous les paris offerts, gagna et perdit des sommes folles avec un sang-froid tout aristocratique; bref, au bout d'un an, il quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme il avait quitté Paris avec la réputation d'un charmant cavalier; ce fut pendant ce séjour dans la capitale de la Grande-Bretagne qu'il rencontra lord Murrey, mais, comme nous l'avons dit, sans lier autrement connaissance avec lui.

C'était l'époque où les voyages en Orient commençaient à devenir à la mode. Georges visita successivement la Grèce, la Turquie, l'Asie Mineure, la Syrie et l'Égypte. Il fut présenté à Méhemet-Ali, au moment où Ibrahim-Pacha allait faire son expédition du Saïd. Il accompagna le fils du vice-roi, combattit sous ses yeux et reçut de lui un sabre d'honneur et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son haras.

Georges revint en France par l'Italie. L'expédition d'Espagne se préparait. Georges accourut à Paris et demanda à servir comme volontaire: sa demande lui fut accordée. Georges prit place dans les rangs du premier bataillon de marche et se trouva constamment à l'avant-garde.

Malheureusement, contre toute attente, les Espagnols ne tenaient pas, et cette campagne, qu'on avait cru d'abord devoir être si acharnée, n'était guère autre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au Trocadéro, cependant, les choses changèrent de face, et l'on vit qu'il faudrait enlever de force ce dernier boulevard de la révolution péninsulaire.

Le régiment auquel Georges s'était joint n'était pas désigné pour l'assaut; Georges changea de régiment et passa aux grenadiers. La brèche pratiquée et le signal de l'escalade donné, Georges s'élança à la tête de la colonne d'attaque et entra le troisième dans le fort.

Son nom fut cité à l'ordre de l'armée, et il reçut, des mains du duc d'Angoulême, la croix de la Légion d'honneur, et, de la main de Ferdinand VII, la croix de Charles III. Georges n'avait pour but que d'obtenir une distinction. Georges en avait obtenu deux. L'orgueilleux jeune homme fut au comble de la joie.

Il pensa alors que le moment était venu de retourner à l'île de France: tout ce qu'il avait espéré en rêve s'était accompli, tout ce qu'il avait désiré atteindre était dépassé: il n'avait plus rien à faire en Europe. Sa lutte avec la civilisation était finie, sa lutte avec la barbarie allait commencer. C'était une âme pleine d'orgueil qui ne se serait pas consolée de dépenser dans un bonheur européen les forces précieusement amassées pour un combat interne: tout ce qu'il avait fait depuis dix ans, c'était pour dépasser ses compatriotes mulâtres et blancs, et pouvoir tuer à lui seul le préjugé qu'aucun homme de couleur n'avait encore osé combattre. Peu lui importait, à lui, l'Europe et ses cent cinquante millions d'habitants; peu lui importait la France et ses trente-trois millions d'hommes; peu lui importait députation ou ministère, république ou royauté. Ce qu'il préférait au reste du monde, ce qui le préoccupait avant toute chose, c'était son petit coin de terre, perdu sur la carte comme un grain de sable au fond de la mer. C'est qu'il y avait pour lui, sur ce petit coin de terre, un grand tour de force à exécuter, un grand problème à résoudre. Il n'avait qu'un souvenir: celui d'avoir subi; il n'avait qu'une espérance: celle de s'imposer.

Sur ces entrefaites, le _Leycester_ relâcha à Cadix. Le _Leycester_ allait à l'île de France, où il devait rester en station. Georges demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et, recommandé qu'il était au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il l'obtint. Puis la véritable cause de cette faveur fut, disons-le, que lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un indigène de l'île de France: or, lord Murrey n'était pas fâché d'avoir quelqu'un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pût lui donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux qu'il est si important qu'un gouverneur ait précautionneusement amassés avant de mettre le pied dans son gouvernement.

On a vu comment Georges et lord Murrey s'étaient peu à peu rapprochés l'un de l'autre et comment ils en étaient arrivés à un certain point de liaison en abordant à Port-Louis.

On a vu encore comment Georges, tout fils pieux et dévoué qu'il était pour son père, n'était arrivé qu'après une de ces longues épreuves qui lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour: puis l'homme qui était revenu différait tellement de l'homme attendu, que, tout en cheminant vers Moka, le père ne pouvait se lasser de regarder le fils, s'arrêtant de temps en temps devant lui comme en contemplation, et, à chaque fois, le vieillard serrait le jeune homme sur son cœur avec tant d'effusion, qu'à chaque fois Georges, malgré cette puissance sur lui-même qu'il affectait, sentait les larmes lui venir aux yeux.

Après trois heures de marche, on arriva à la plantation; à un quart d'heure de la maison, Télémaque avait pris les devants, de sorte qu'en arrivant, Georges et son père trouvèrent tous les nègres qui les attendaient avec une joie mêlée de crainte: car ce jeune homme qu'ils n'avaient vu qu'enfant, c'était un nouveau maître qui leur arrivait, et ce maître, que serait-il?

Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent favorables. Georges commença par leur donner congé pour ce jour et pour le lendemain. Or, comme le surlendemain était un dimanche, cette vacance leur faisait de bon compte trois jours de repos.