Chapter 6
—Pardon, Mademoiselle, lui dit-il; mais, en voyant l'embarras dans lequel vous vous trouvez, je m'enhardis à vous offrir mes services: puis-je vous être bon à quelque chose et daignerez-vous m'accepter pour interprète?
—Oh! Monsieur, répondit la gouvernante, tandis que les joues de la jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin, je vous suis mille fois obligée de votre offre; mais voilà mademoiselle Sara et moi qui épuisons, depuis dix minutes, toute notre science philologique sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé tour à tour français, anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de ces langues.
—Monsieur connaît peut-être quelque langue que parlera cet homme, ma mie Henriette, répondit la jeune fille; et j'ai si grande envie de cet éventail, que, si Monsieur parvenait à m'en dire le prix, il m'aurait rendu un véritable service.
—Mais vous voyez bien que c'est impossible, reprit ma mie Henriette: cet homme ne parle aucune langue.
—Il parle au moins celle du pays où il est né, dit l'étranger.
—Oui, mais il est né en Chine; et qui est-ce qui parle chinois?
L'inconnu sourit, et, se tournant vers le marchand, il lui adressa quelques mots dans une langue étrangère.
Nous essayerons vainement de dire l'expression d'étonnement qui se peignit sur les traits du pauvre Miko-Miko, lorsque les accents de sa langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l'écho d'une musique lointaine. Il laissa tomber l'éventail qu'il tenait, et, s'élançant les yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la parole, il lui saisit la main et la baisa à plusieurs reprises; puis, comme l'étranger répétait la question qu'il lui avait déjà faite, il se décida enfin à répondre; mais ce fut avec une expression dans le regard et un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes qu'on puisse imaginer; car, de l'air le plus attendri et le plus sentimental du monde, il venait tout bonnement de lui dire le prix de l'éventail.
—C'est vingt livres sterling, Mademoiselle dit l'étranger se retournant vers la jeune fille; quatre-vingt-dix piastres à peu près.
—Mille fois merci, Monsieur! répondit Sara en rougissant de nouveau. Puis, se retournant vers sa gouvernante: n'est-ce pas vraiment bien heureux, ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que Monsieur parle la langue de cet homme?
—Et surtout bien étonnant, répondit ma mie Henriette.
—C'est pourtant une chose toute simple, Mesdames, répondit l'étranger dans la même langue. Ma mère mourut que je n'avais que trois mois encore, et l'on me donna pour nourrice une pauvre femme de l'île Formose qui était au service de notre maison, sa langue est donc la première que je balbutiai; et, quoique je n'aie pas trouvé souvent l'occasion de la parler, j'en ai, comme vous l'avez vu, retenu quelques mots, ce dont je me féliciterai toute ma vie puisque j'ai pu, grâce à ces quelques mots, vous rendre un léger service.
Puis, glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et, faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit en saluant avec une parfaite aisance mademoiselle Sara et ma mie Henriette.
L'étranger suivit la rue de Moka; mais à peine eut-il fait un mille sur la route qui conduit aux Pailles, et fut-il arrivé au pied de la montagne de la Découverte, qu'il s'arrêta tout à coup, et que ses yeux se fixèrent sur un banc construit à mi-côte de la montagne, et au milieu duquel, dans une immobilité parfaite, les deux mains posées sur ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un instant l'étranger regarda cet homme d'un air de doute; puis, comme si ce doute avait disparu devant une conviction entière:
—C'est bien lui, murmura-t-il; mon Dieu! comme il est changé!
Alors, après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air de singulier intérêt, le jeune homme prit un chemin par lequel il pouvait arriver près de lui sans être vu, manœuvre qu'il exécuta heureusement, après s'être arrêté deux ou trois fois en route en appuyant sa main sur sa poitrine, comme pour donner à une émotion trop forte le temps de se calmer.
Quant au vieillard, il ne bougea point à l'approche de l'étranger, si bien qu'on eût pu croire qu'il n'avait pas même entendu le bruit de ses pas; ce qui eût été une erreur, car à peine le jeune homme se fut-il assis sur le même banc que lui, qu'il tourna la tête de son côté, et que, le saluant avec timidité, il se leva et fit quelques pas pour s'éloigner:
—Oh! ne vous dérangez pas pour moi, Monsieur, dit le jeune homme.
Le vieillard se rassit aussitôt, non plus au milieu du banc, mais à son extrémité.
Alors il y eut un moment de silence entre le vieillard, qui continua de regarder la mer, et l'étranger, qui regardait le vieillard. Enfin, au bout de cinq minutes de muette et profonde contemplation, l'étranger prit la parole:
—Monsieur, dit-il à son voisin, vous n'étiez sans doute point là, lorsqu'il y a une heure et demie à peu près, le _Leycester_ a jeté l'ancre dans le port?
—Pardonnez-moi, Monsieur, j'y étais, répondit le vieillard avec un accent où se confondaient l'humilité et l'étonnement.
—Alors, reprit le jeune homme, alors vous ne preniez aucun intérêt à l'arrivée de ce bâtiment venant d'Europe?
—Pourquoi cela, Monsieur? demanda le vieillard de plus en plus étonné.
—C'est qu'en ce cas, au lieu de rester ici, vous seriez comme tout le monde descendu sur le port.
—Vous vous trompez, Monsieur, vous vous trompez, répondit mélancoliquement le vieillard en secouant sa tête blanchie; je prends au contraire, et j'en suis certain, un plus grand intérêt que personne à ce spectacle. Chaque fois qu'il arrive un bâtiment, n'importe de quel pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s'il ne m'apporte pas quelque lettre de mes enfants, ou mes enfants eux-mêmes; et, comme cela me fatiguerait trop d'être debout, je viens dès le matin m'asseoir ici, à la même place d'où je les ai vus partir; et je reste là tout le jour, jusqu'à ce que, chacun s'étant retiré, tout espoir soit perdu pour moi.
—Mais comment ne descendez-vous pas vous-même jusqu'au port? demanda l'étranger.
—C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premières années, répondit le vieillard: mais alors je connaissais trop vite mon sort; et, comme chaque déception nouvelle devenait plus pénible, j'ai fini par m'arrêter ici, et j'envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi l'espoir dure plus longtemps. S'il revient vite, je crois qu'il m'annonce leur arrivée, s'il tarde à revenir, je crois qu'il attend une lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains vides. Alors je me lève et je m'en retourne seul comme je suis venu; je rentre dans ma maison déserte, et je passe la nuit à pleurer en me disant: «Ce sera sans doute pour la prochaine fois.»
—Pauvre père! murmura l'étranger.
—Vous me plaignez, Monsieur? demanda le vieillard avec étonnement.
—Sans doute, je vous plains, répondit le jeune homme.
—Vous ne savez donc pas qui je suis?
—Vous êtes homme et vous souffrez.
—Mais je suis mulâtre, répondit le vieillard d'une voix basse et profondément humiliée.
Une vive rougeur passa sur le front du jeune homme.
—Et moi aussi, Monsieur, je suis mulâtre, répondit-il.
—Vous? s'écria le vieillard.
—Oui, moi, répondit l'étranger.
—Vous êtes mulâtre, vous, Monsieur? et le vieillard regardait avec étonnement le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l'étranger. Vous êtes mulâtre? Oh! alors votre pitié ne m'étonne plus. Je vous avais pris pour un blanc mais, du moment que vous êtes homme de couleur comme moi, c'est autre chose; vous êtes un ami, un frère.
—Oui, un ami, un frère, dit le jeune homme en tendant les deux mains au vieillard.
Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable expression de tendresse:
—Et plus que cela encore, peut-être.
—Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard. Ah! je sens que cela me fera du bien, de parler de ma douleur. Imaginez-vous, Monsieur, que j'ai, ou plutôt que j'avais, car Dieu seul sait si tous deux vivent encore; imaginez-vous que j'avais deux enfants, deux fils que j'aimais tous deux de l'amour d'un père, un surtout.
L'étranger tressaillit et se rapprocha encore du vieillard.
—Cela vous étonne, n'est-ce pas, reprit le vieillard, que je fasse une différence entre ces deux enfants, et que je préfère l'un à l'autre? Oui, cela ne doit pas être, je le sais; oui, cela est injuste, je l'avoue; mais c'était le plus jeune, c'était le plus faible, voilà mon excuse.
L'étranger porta la main à son front, et, profitant du moment où le vieillard, honteux de la confession qu'il venait de faire, détournait la tête, il essuya une larme.
—Oh! si vous les aviez connus tous deux, continua le vieillard, vous auriez compris cela. Ce n'est pas que Georges,—il s'appelait Georges,—ce n'est pas que Georges fût le plus beau; oh! non, au contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui; mais il avait dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si ferme, que, si je l'eusse mis au collège de Port-Louis avec les autres enfants, je suis bien certain que, quoiqu'il n'eût que douze ans, il eût bientôt dépassé tous les autres élèves.
Les yeux du vieillard brillèrent un instant d'orgueil et d'enthousiasme; mais ce changement passa avec la rapidité de l'éclair, et son regard avait déjà repris son expression vague, plaintive et mate, lorsqu'il ajouta:
—Mais je ne pouvais pas le mettre au collège ici. Le collège a été fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres.
À son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, et il passa sur sa figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage.
Le vieillard continua sans même remarquer le mouvement de l'étranger.
—C'est pour cela que je les ai envoyés tous deux en France, espérant que l'éducation fixerait l'humeur vagabonde de l'aîné et dompterait le caractère trop entier du second; mais il paraît que Dieu n'approuvait pas ma résolution car, dans un voyage qu'il a fait à Brest, Jacques s'est embarqué à bord d'un corsaire, et, depuis, je n'ai reçu de ses nouvelles que trois fois, et, à chaque fois, d'un point du monde opposé; et Georges a laissé développer en grandissant ce germe d'inflexibilité qui m'effrayait en lui. Celui-là m'a écrit plus souvent, tantôt d'Angleterre, tantôt d'Égypte, tantôt d'Espagne, car il a beaucoup voyagé aussi, et, quoique ses lettres soient fort belles, je vous le jure, je n'ai pas osé les montrer à personne.
—Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous ont jamais parlé de l'époque de leur retour?
—Jamais; et qui sait si même je les reverrai un jour car, de mon côté, quoique le moment où je les reverrai doive être le moment le plus heureux de ma vie, je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent là-bas, c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne le seraient ici; s'ils n'éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c'est qu'ils ont trouvé en Europe des gens qu'ils aiment mieux que lui. Qu'il soit donc fait selon leur désir, surtout si ce désir peut les conduire au bonheur. Cependant, quoique je les regrette tous deux également, c'est cependant Georges qui me manque le plus, et c'est celui-là qui me fait le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.
—S'il ne vous parle pas de retour Monsieur, reprit l'étranger d'une voix dont il cherchait inutilement à comprimer l'émotion, c'est peut-être qu'il se réserve le plaisir de vous surprendre, et qu'il veut vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans l'attente.
—Plût à Dieu! dit le vieillard en levant les yeux et les mains au ciel.
—C'est peut-être, continua le jeune homme avec une voix de plus en plus émue, qu'il veut se glisser près de vous sans être reconnu de vous, et jouir ainsi de votre présence, de votre amour et de vos bénédictions.
—Ah! il serait impossible que je ne le reconnusse pas.
—Et cependant, s'écria le jeune homme incapable de résister plus longtemps au sentiment qui l'agitait, vous ne m'avez pas reconnu, mon père!
—Vous!... toi!... toi!... s'écria à son tour le vieillard en parcourant l'étranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses membres, la bouche entrouverte et souriant avec doute.
Puis, secouant la tête:
—Non, non, ce n'est pas Georges, dit-il; il y a bien quelque ressemblance entre vous et lui; mais il n'est pas grand, il n'est pas beau comme vous; ce n'est qu'un enfant, et vous, vous êtes un homme.
—C'est moi, c'est bien moi, mon père; mais reconnaissez-moi donc, s'écria Georges; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu; songez que j'en ai aujourd'hui vingt-six, et, si vous doutez, tenez, tenez, voyez cette cicatrice à mon front, c'est la trace du coup que m'a donné M. de Malmédie le jour où vous avez si glorieusement pris un drapeau anglais. Oh! ouvrez-moi vos bras, mon père, et, quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur votre cœur, vous ne douterez plus que je ne sois votre fils.
Et à ces mots l'étranger se jeta au cou du vieillard, qui, regardant tantôt le ciel et tantôt son enfant, ne pouvait croire à tant de bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que lorsque celui-ci eût répété vingt fois qu'il était bien Georges.
En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte, les bras pendants, l'œil morne et la tête penchée, désespéré qu'il était de revenir encore cette fois vers son maître sans lui rapporter quelque nouvelle de l'un ou de l'autre de ses enfants.
Chapitre VI—Transfiguration
Et maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner ce père et ce fils à la joie du retour, et, revenant avec nous sur le passé, consentent à suivre avec nous la transfiguration physique et morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le héros de cette histoire, que nous lui avons fait entrevoir enfant et que nous venons de lui montrer jeune homme.
Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les yeux du lecteur le récit que fit Georges à son père des événements de ces quatorze années: mais nous avons réfléchi que, ce récit étant une histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on pourrait se défier avec raison de la véracité d'un homme du caractère de Georges, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons donc résolu de conter, personnellement et à notre guise, cette histoire, dont nous connaissons chaque détail, promettant d'avance, vu que notre amour-propre n'est point engagé dans l'affaire, de ne cacher aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou honteuse.
Partons donc du même point d'où Georges était parti lui-même.
Pierre Munier, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait, dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que d'enfant, il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système de conduite dont il ne s'écarta jamais; ne se sentant ni la force ni la volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière occupée à excuser sa naissance. Loin de briguer, malgré ses richesses et son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi politique, il avait constamment cherché à se faire oublier en se perdant dans la foule; la même qui l'avait écarté de la vie publique le guidait dans la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il eût près de deux cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune de plus de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval, jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa modeste habitude en une habitude plus aristocratique, il acheta un palanquin aussi simplement modeste que celui du plus pauvre habitant de l'île. Toujours soigneux d'éviter la moindre querelle, toujours poli, complaisant, serviable pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond du cœur, lui étaient antipathiques, il eut mieux aimé perdre dix arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plant de café, de manioc ou de canne à sucre il était sûr de les trouver chez Pierre Munier, qui le remerciait encore de lui avoir donné la préférence. Or, tous ces bons procédés, qui étaient au fond l'instinct de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résultat de son caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute, mais une amitié toute passive, qui, n'ayant jamais eu même l'idée de lui faire du bien, se bornait purement et simplement à ne pas lui faire de mal. Encore, parmi ceux-ci, y en avait-il quelques-uns qui, ne pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils Henri étaient de ce nombre.
Georges, né dans les mêmes conditions que son père, mais que la faiblesse de sa constitution avait éloigné des exercices physiques, avait tourné vers les réflexions toutes ses facultés internes, et, mûr avant l'âge, comme le sont en général tous les enfants maladifs, il avait observé d'instinct la conduite de son père, dont il avait, tout jeune encore, pénétré les motifs; or, l'orgueil viril qui bouillonnait dans la poitrine de cet enfant lui avait fait prendre en haine les blancs qui le méprisaient, et, en dédain, les mulâtres qui se laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à suivre une conduite tout opposée à celle qu'avait tenue son père, et à marcher, quand la force lui serait venue, d'un pas ferme et hardi au-devant de ces absurdes oppressions de l'opinion, et si elles ne lui faisaient point place, à les prendre corps à corps comme Hercule Antée, et à les étouffer entre ses bras. Le jeune Annibal, excité par son père, avait juré haine éternelle à une nation; le jeune Georges, malgré son père, jura guerre à mort à un préjugé.
Georges quitta la colonie après la scène que nous avons racontée, arriva en France avec son frère, et entra au collège Napoléon. À peine assis sur les bancs de la dernière classe, il comprit la différence des rangs, et voulut arriver au premier: pour lui, la supériorité était une nécessité d'organisation; il apprit vite et bien. Un premier succès affermit sa volonté en lui donnant la mesure de sa puissance. Sa volonté en devint plus forte et ses succès en devinrent plus grands. Il est vrai de dire que ce travail de l'esprit, que ce développement de la pensée, laissaient le corps dans son état de chétivité primitive: le moral absorbait le physique, la lame brûlait le fourreau; mais Dieu avait donné un appui au pauvre arbrisseau. Georges reposait en paix sous la protection de Jacques, qui était le plus robuste et le plus paresseux de sa classe, comme Georges en était le plus travailleur et le plus faible.
Malheureusement, cet état de choses dura peu. Deux ans après leur arrivée, comme Jacques et Georges étaient allés passer leurs vacances à Brest, chez un correspondant de leur père auquel ils étaient recommandés, Jacques, qui avait toujours eu un goût décidé pour la marine, profita de l'occasion qui s'offrait, et, ennuyé de sa prison, comme il appelait le collège, s'embarqua sur un corsaire, qu'il donna à son père, dans une lettre qu'il lui écrivit, pour un bâtiment de l'État. De retour au collège, Georges sentit alors cruellement l'absence de son frère. Sans défense contre les jalousies qu'avaient suscitées ses triomphes d'écolier, et qui, du moment qu'elles pouvaient être assouvies, devenaient de véritables haines, il fut honni par les uns, battu par les autres, maltraité par tous; chacun avait pour lui son injure favorite. Ce fut une rude épreuve; Georges la supporta courageusement.
Seulement, il réfléchit plus profondément que jamais sur sa position et comprit que la supériorité morale n'était rien sans la supériorité physique; qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que la réunion de ces deux qualités faisait seule un homme complet. À partir de cette heure, il changea complètement de manière de vivre; de timide, retiré, inactif qu'il était, il devint joueur, turbulent, tapageur. Il travaillait bien encore, mais seulement assez pour conserver cette prééminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les années précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, et l'on se moqua de lui. Georges reçut mal la plaisanterie, et cela à dessein. Georges n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux, c'est-à-dire que son premier mouvement, au lieu de le jeter dans le danger, était de lui faire faire un pas en arrière pour l'éviter. Il lui fallait la réflexion pour être brave, et, quoique cette bravoure soit la plus réelle, puisqu'elle est la bravoure morale, il s'en effraya comme d'une lâcheté.
Il se battit donc à chaque querelle, ou plutôt il fut battu; mais, vaincu une fois, il recommença tous les jours jusqu'à ce qu'il fut vainqueur, non pas parce qu'il était le plus fort, mais parce qu'il était plus aguerri, parce qu'au milieu du combat le plus acharné, il conservait un admirable sang-froid, et que, grâce à ce sang-froid, il profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le fit respecter, et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l'insulter; car, si faible que soit un ennemi, on hésite à engager la lutte avec lui quand on le sait déterminé; d'ailleurs, cette prodigieuse ardeur avec laquelle il embrassait cette nouvelle vie portait ses fruits: la force lui venait peu à peu; aussi, encouragé par ses premiers essais, tant que durèrent les vacances suivantes, Georges n'ouvrit pas un livre; il commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval, s'imposant une fatigue continuelle, fatigue qui, plus d'une fois, lui donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s'habituer. Alors aux exercices d'adresse il ajouta des travaux de force: pendant des heures entières, il bêchait la terre comme un laboureur; pendant des jours entiers, il portait des fardeaux comme un manœuvre; puis, le soir venu, au lieu de se coucher dans un lit chaud et doux, il s'enveloppait dans son manteau, se jetait sur une peau d'ours et dormait là toute la nuit. Un instant, la nature surprise hésita, ne sachant si elle devait rompre ou triompher. Georges sentait qu'il jouait sa vie, mais que lui importait sa vie; si sa vie n'était pas pour lui la domination de la force et la supériorité de l'adresse? La nature fut la plus puissante; la faiblesse physique, vaincue devant l'énergie de la volonté, disparut comme un serviteur infidèle chassé par un maître inflexible. Enfin, trois mois d'un pareil régime fortifièrent tellement le pauvre chétif, qu'à son retour ses camarades hésitaient à le reconnaître. Alors ce fut lui qui chercha querelle aux autres et qui battit, à son tour, ceux qui l'avaient tant de fois battu. Alors ce fut lui qui fut craint et qui, étant craint, fut respecté.
Au reste, par une harmonie toute naturelle, à mesure que la force se répandait dans le corps, la beauté s'épanouissait sur le visage; Georges avait toujours eu des yeux superbes et des dents magnifiques; il laissa pousser ses longs cheveux noirs dont à force de soins il corrigea la rudesse native et qui s'assouplirent sous le fer. Sa pâleur maladive disparut pour faire place à un teint mat plein de mélancolie et de distinction: enfin, le jeune homme s'étudia à être beau, comme l'enfant s'étudiait à être fort et adroit.