Chapter 5
Ces deux hommes s'étaient rencontrés à bord du _Leycester_, qui avait pris l'un à Portsmouth et l'autre à Cadix. Au premier coup d'œil, ils s'étaient reconnus pour s'être vus déjà dans ces salons de Londres et de Paris où l'on voit tout le monde; ils s'étaient donc salués comme d'anciennes connaissances, mais sans se parler d'abord; car, n'ayant jamais été présentés l'un à l'autre, tous deux avaient été retenus par cette réserve aristocratique des gens comme il faut, qui hésitent, même dans les circonstances particulières de la vie, à sortir des règles imposées par les convenances générales. Cependant, l'isolement du bord, l'exiguïté du terrain sur lequel ils se croisaient chaque jour, l'attrait naturel que deux hommes du monde éprouvent instinctivement l'un pour l'autre, les avaient bientôt rapprochés; ils avaient échangé d'abord quelques paroles insignifiantes, puis leurs conversations avaient pris un peu plus de consistance. Au bout de quelques jours, chacun des deux avait reconnu son compagnon pour un homme supérieur, et s'était félicité d'une rencontre pareille dans une traversée de plus de trois mois; enfin, en attendant mieux, ils s'étaient liés de cette amitié de circonstance qui, sans racines dans le passé, devient une distraction dans le présent, sans être un engagement pour l'avenir. Alors, pendant ces longues soirées de l'équateur, pendant ces belles nuits des tropiques, ils avaient eu le temps de s'étudier l'un l'autre, et tous deux avaient reconnu qu'en art, en science, en politique, ils avaient, soit par investigation, soit par expérience, appris tout ce qu'il est donné à l'homme de savoir. Tous deux étaient donc restés constamment en face, comme deux lutteurs de même force, et, dans cette longue traversée, un seul avantage avait été donné au premier de ces deux hommes sur le second: c'est que, dans un grain qui assaillit la frégate, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, et dans lequel le capitaine du _Leycester_, blessé par la chute d'un mât de perroquet, avait été emporté évanoui dans sa cabine, le passager aux cheveux blonds s'était emparé du porte-voix, et, s'élançant sur le gaillard d'arrière, avait, en l'absence du second, retenu dans son hamac par une maladie grave, avec la fermeté d'un homme habitué au commandement et la science d'un marin consommé, ordonné à l'instant même une suite de manœuvres à l'aide desquelles la frégate avait conjuré la force de l'ouragan. Puis, le grain passé, son visage, un instant resplendissant de cet orgueil sublime qui monte au front de toute créature humaine luttant contre son Créateur, avait repris son expression ordinaire. Sa voix, dont le timbre éclatant s'était fait entendre au-dessus du roulement du tonnerre et du sifflement de la tempête, était redescendue à son diapason ordinaire; enfin, d'un geste aussi simple que ses gestes précédents avaient été poétiques et exaltés, il avait remis au lieutenant le porte-voix, ce sceptre du capitaine de vaisseau qui est, aux mains de celui qui le porte, le signe de l'absolu commandement.
Pendant tout ce temps, son compagnon, sur la figure calme duquel, hâtons-nous de le dire, il eût été impossible de reconnaître la moindre trace d'émotion, l'avait suivi des yeux avec cette expression envieuse de l'homme obligé de se reconnaître à lui-même une infériorité sur celui dont jusque-là il s'était cru l'égal. Puis, lorsque, le danger passé, ils s'étaient retrouvés côte à côte, il s'était contenté de lui dire:
—Vous avez donc été capitaine de vaisseau, milord?
—Oui, avait répondu simplement celui auquel on donnait ce titre honorifique; j'ai même atteint le grade de commodore; mais, depuis six ans, je suis passé dans la diplomatie, et, au moment du péril, je me suis souvenu de mon ancien métier: voilà tout.
Puis il n'avait plus une seule fois été question de cette circonstance entre ces deux hommes; seulement, il était visible que le plus jeune des deux était intérieurement humilié de cette supériorité, que son compagnon avait, d'une façon si inattendue, acquise sur lui, et qu'il eût certainement ignorée sans l'événement qui l'avait en quelque sorte forcé de la mettre au jour.
La demande que nous avons rapportée, et la réponse qu'elle provoqua, indiquent au reste, que ces deux hommes ne s'étaient fait, pendant les trois mois qu'ils venaient de passer ensemble, aucune question sur leur position sociale respective. Ils s'étaient reconnus pour frères d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur voyage à tous deux était l'île de France, et ils n'en avaient pas demandé davantage.
Au reste, tous deux paraissaient avoir même impatience d'arriver, car tous deux avaient recommandé que, du moment où l'on apercevrait l'île, on les avertît. La recommandation fut inutile pour l'un d'eux, car le jeune homme aux cheveux noirs était sur le pont, appuyé au couronnement de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si puissant, même parmi les marins: «Terre à l'avant!»
À ce cri, son compagnon apparut au haut de l'escalier et, s'avançant vers le jeune homme, d'un pas plus rapide que son pas habituel, il vint s'appuyer près de lui.
—Eh bien, milord, dit ce dernier, nous voici arrivés, à ce qu'on assure du moins; car j'avoue à ma honte que j'ai beau regarder à l'horizon, je n'y aperçois pour ma part qu'une espèce de vapeur, qui peut tout aussi bien être un brouillard flottant sur la mer qu'une île ayant ses racines au fond de l'Océan.
—Oui, je conçois cela, répondit le plus âgé des deux hommes, car il n'y a guère que l'œil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, à une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages; mais moi, ajouta-t-il en clignant les yeux, moi, vieil enfant de la mer, je vois notre île dans tous ses contours, et je dirai même dans tous ses détails.
—Eh bien, milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supériorité que je reconnais sur moi à Votre Grâce; mais je vous avoue qu'il faut que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la rejette pas comme une impossibilité.
—Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi à l'œil nu, je vais vous décrire la côte; me croirez-vous après cela?
—Milord, répondit l'incrédule, je vous sais en toute chose un homme si fort au-dessus des autres hommes, que je crois à ce que vous me dites sans que vous ayez, soyez-en persuadé, besoin de joindre aucune preuve à vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc plutôt pour satisfaire un besoin de mon cœur qu'un désir de ma curiosité.
—Allons, allons, dit en riant l'homme aux cheveux blonds, je vois que l'air de la terre fait son effet, voilà que vous devenez flatteur.
—Moi, flatteur, milord? dit le jeune homme en secouant la tête. Oh! Votre Grâce se trompe. Le _Leycester_, je vous le jure, ferait plus d'une course d'un pôle à l'autre, et accomplirait plus d'une fois le périple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil changement. Non, je ne vous flatte pas, milord; je vous remercie seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montrées tout le long de cette interminable traversée, et j'oserai presque dire de l'amitié que Votre Grâce a témoignée à un pauvre inconnu comme moi.
—Mon cher compagnon, répondit l'Anglais en tendant la main au jeune homme, j'espère que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans ce monde que les gens vulgaires, les sots et les fripons; mais j'espère aussi que pour l'un comme pour l'autre, tout homme supérieur est un parent que nous reconnaissons pour être de notre famille, partout où nous le rencontrons. Cela posé, trêve de compliments, mon jeune ami; prenez cette lunette et regardez; car nous avançons si rapidement, qu'il n'y aura bientôt plus aucun mérite à accomplir la petite démonstration géographique dont je me suis chargé.
Le jeune homme prit la lunette et la porta à son œil.
—Voyez-vous? dit l'Anglais.
—Parfaitement, dit le jeune homme.
—Voyez-vous à notre extrême droite, pareille à un cône et isolée au milieu de la mer, voyez-vous l'île Ronde?
—À merveille.
—Voyez-vous, en vous rapprochant de nous, l'île Plate, au pied de laquelle passe, dans ce moment, un brick qui m'a tout à fait l'air, à sa tournure, d'un brick de guerre? Ce soir, nous serons où il est, et nous passerons où il passe.
Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de voir à l'œil nu les objets que son compagnon distinguait si facilement, et qu'il voyait à peine, lui, à l'aide du tube qu'il tenait à la main; puis, avec un sourire d'étonnement:
—C'est miraculeux! dit-il.
Et il reporta la lunette à ses yeux.
—Voyez-vous le Coin-de-Mire, continua son compagnon, le Coin-de-Mire qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si poétique mémoire? Voyez-vous le piton de Bambou, derrière lequel s'élève la montagne de la Faïence? Voyez-vous la montagne de Grand-Port? et là, voyez-vous à sa gauche le morne des Créoles?
—Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics, tous ces sommets sont familiers à mon enfance et je les ai gardés dans ma mémoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune homme en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main, les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la première fois que vous voyez ce rivage, et il y a plus de mémoire que d'aspect réel dans la description que vous venez de me faire?
—C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai déjà vu ce rivage! oui, j'en parle un peu de mémoire quoique les souvenirs qu'il m'a laissés soient probablement mains doux que ceux qu'il vous rappelle! Oui, j'y suis venu dans une époque où, selon toute probabilité, nous étions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela.
—C'est juste l'époque à laquelle j'ai quitté l'île de France, répondit le jeune homme aux cheveux noirs.
—Y étiez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu à Grand-Port, et dont je ne devrais point parler, ne fût-ce que par orgueil national, tant nous y avons été majestueusement frottés?
—Oh! parlez-en, milord, parlez-en, interrompit le jeune homme; vous avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a presque de l'orgueil à vous à avouer une défaite.
—Eh bien, j'y suis venu à cette époque; car, à cette époque, je servais dans la marine.
—Comme aspirant, sans doute?
—Comme lieutenant de frégate, Monsieur.
—Mais à cette époque, permettez-moi de vous le dire, milord, vous étiez un enfant?
—Quel âge me donnez-vous, Monsieur?
—Mais, à peu de chose près, nous sommes du même âge je pense, et vous avez trente ans à peine.
—Je vais en avoir quarante, Monsieur, répondit l'Anglais en souriant; je vous avais bien dit tout à l'heure que vous étiez dans votre jour de flatterie.
Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon avec plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'alors, et reconnut, à de légères rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche, qu'il pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la question qui lui avait été faite:
—Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle cette bataille et une autre encore, mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'île. Connaissez-vous Port-Louis, milord?
—Non, Monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus blessé dangereusement au combat de Grand-Port, et transporté prisonnier en Europe. Depuis ce temps, je n'ai pas revu les mers de l'Inde, où je vais probablement faire un séjour indéfini.
Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, et s'en alla rêver en silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail.
Ce fut le lendemain de cette conversation qu'après avoir doublé l'île d'Ambre et être passée à l'heure prédite au pied de l'île Plate, la frégate _Leycester_ fit, comme nous l'avons indiqué au commencement de ce chapitre, son entrée dans la rade Port-Louis, au milieu de l'affluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment européen.
Mais, cette fois, l'affluence était plus grande encore que de coutume, car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de l'île, qui, au moment où l'on doubla l'île des Tonneliers, monta sur le pont en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux noirs connut donc seulement alors le grade politique de son compagnon de voyage, dont il ne savait, jusque-là, que le titre aristocratique.
En effet, l'Anglais aux cheveux blonds n'était autre que lord Williams Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'île de France pour Sa Majesté Britannique.
Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant qu'il a entrevu à bord de la _Néréide_, couché aux pieds de son oncle le capitaine Willoughby, blessé au côté d'un éclat de mitraille, et dont nous avions annoncé non seulement la guérison, mais encore la réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre histoire.
Au moment de se séparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers lui:
—À propos, Monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand dîner aux autorités de l'île; j'espère que vous me ferez l'honneur d'être un de mes convives?
—Avec le plus grand plaisir, milord, répondit le jeune homme; mais encore, avant que j'accepte est-il convenable que, de mon côté, je dise à Votre Grâce qui je suis....
—Vous vous ferez annoncer en entrant chez moi, Monsieur, répondit lord Murrey, et alors je saurai qui vous êtes; en attendant, je sais ce que vous valez, et c'est ce qu'il me faut.
Puis saluant son compagnon de route de la main et du sourire, le nouveau gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine et s'éloignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux rameurs, il toucha bientôt la terre à la fontaine du Chien-de-Plomb.
En ce moment, les soldats, rangés en bataille, présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs, les canons des forts et de la frégate retentirent à la fois, et, pareils à un écho, ceux des autres bâtiments leur répondirent; aussitôt des acclamations universelles de «Vive lord Murrey!» accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur, qui, après avoir gracieusement salué ceux qui lui faisaient cette honorable réception, s'achemina, entouré des principales autorités de l'île, vers le palais.
Et, cependant, ces hommes qui faisaient fête au représentant de Sa Majesté Britannique et qui applaudissaient à son arrivée, étaient bien les mêmes hommes qui, autrefois, avaient pleuré le départ des Français; mais aussi, c'est que quatorze ans s'étaient écoulés depuis cette époque; la génération ancienne avait en partie disparu, et la génération nouvelle ne gardait le souvenir des choses passées que par ostentation et comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze ans s'étaient écoulés, avons-nous déjà dit, et c'est plus qu'il n'en faut pour oublier la mort de son meilleur ami, pour violer un serment juré; plus qu'il n'en faut enfin pour tuer, enterrer et débaptiser un grand homme ou une grande nation.
Chapitre V—L'enfant prodigue
Tous les yeux avaient suivi lord Murrey jusqu'à l'hôtel du gouvernement; mais, lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui et sur ceux qui l'accompagnaient, tous les yeux se reportèrent sur le navire.
En ce moment, le jeune homme aux cheveux noirs en descendait à son tour, et la curiosité, qui venait d'abandonner le gouverneur, s'était reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murrey lui adresser gracieusement la parole et lui serrer la main; de sorte que la foule assemblée décidait, avec sa sagacité ordinaire, que cet étranger était quelque jeune seigneur appartenant à la haute aristocratie de France ou d'Angleterre. Cette probabilité s'était changée en une véritable certitude à la vue du double ruban qui ornait sa boutonnière, et dont l'un, il faut bien l'avouer, était un peu moins répandu à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui. Au reste, les habitants de Port-Louis eurent le temps d'examiner le nouvel arrivant; car, après avoir cherché des yeux autour de lui comme s'il se fût attendu à trouver quelqu'un de ses amis ou de ses parents sur la jetée, il s'était arrêté au bord de la mer, attendant que les chevaux du gouverneur fussent débarqués; puis, quand cette opération fut terminée, un domestique au teint basané, vêtu du costume des Maures d'Afrique, avec lequel l'étranger avait échangé quelques mots dans une langue inconnue, en équipa deux à la manière arabe, et, les prenant tous deux en bride, car on ne pouvait se fier encore à leurs jambes engourdies, il suivit son maître, qui s'était déjà acheminé à pied vers la chaussée, regardant toujours autour de lui, comme s'il se fût attendu à voir apparaître tout à coup, au milieu de toutes ces figures insignifiantes, une figure amie.
Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l'endroit qu'on appelle caractéristiquement la Pointe-aux-Blagueurs, il y en avait un dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante à cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de chaque côté le coin de la bouche, et d'un beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans; le gros homme était vêtu d'une redingote de mérinos marron, d'un pantalon de nankin et d'un gilet de piqué blanc. Il portait une cravate à coins brodés, et un long jabot, garni de dentelle, flottait sur sa poitrine. Le jeune homme, dont les traits, un peu plus accentués que ceux de son voisin, avaient cependant avec ceux-ci une telle ressemblance, qu'il était évident que ces deux individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté, était coiffé d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué négligemment autour du cou, était vêtu d'un gilet et d'un pantalon blancs.
—Voilà, par ma foi, un joli garçon, dit le gros homme en regardant l'étranger, qui passait en ce moment à quelques pas de lui, et je conseille, s'il doit faire séjour dans notre île, à nos mères et à nos maris de veiller sur leurs femmes et leurs filles.
—Voilà un joli cheval, dit le jeune homme en portant un lorgnon à son œil; pur sang, si je ne me trompe, tout ce qu'il y a de plus arabe, arabissime.
—Connais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme.
—Non, mon père; mais, s'il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui en donnera mille piastres.
—Ce sera Henri de Malmédie, n'est-ce pas, mon enfant? dit le gros homme, et tu feras bien, si le cheval te plaît, de t'en passer la fantaisie; tu le peux, tu es riche.
Sans doute l'étranger entendit l'offre de M. Henri et l'approbation qu'y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement, et il fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui n'était pas exempt de menace, puis, plus instruit sans doute à leur égard qu'ils ne l'étaient au sien, il continua sa route en murmurant:
—Encore eux! Toujours eux!
—Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmédie à ceux qui l'entouraient.
—Je n'en sais rien, mon père, répondit Henri; mais à la première fois que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la même manière, je vous promets de le lui demander.
—Que veux-tu, Henri, dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous sommes.
—Eh bien, alors, je le lui apprendrai, moi, murmura Henri.
Pendant ce temps, l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé ce menaçant colloque, avait, sans paraître s'inquiéter de l'impression produite par son passage, et, sans daigner se retourner pour en voir l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du jardin de la Compagnie, à peu près, son attention fut attirée par un groupe qui s'était formé sur un petit pont, lequel communiquait du jardin avec la cour d'une maison de belle apparence, et dont le centre était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que l'étranger, homme d'art sans doute, et, par conséquent, amoureux de toute beauté, s'arrêta pour regarder plus à son aise. Quoique sur le seuil de sa maison, la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une des plus riches familles de l'île, avait auprès d'elle une gouvernante européenne, qu'à ses longs cheveux blonds et à la transparence de sa peau, on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre, aux cheveux grisonnants, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin blanc, se tenait prêt, les yeux fixés sur elle, et, pour ainsi dire, le pied levé, à exécuter ses moindres ordres. Peut-être aussi, comme toute chose grandit par le contraste, cette beauté, que nous avons signalée comme merveilleuse, s'augmentait-elle encore de la laideur du personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces charmants éventails d'ivoire découpé, transparent et fragile comme une dentelle.
En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps osseux, au teint jaune, aux yeux relevés par les coins, coiffé d'un large chapeau de paille, duquel s'échappait, comme un échantillon des cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue natte qui lui tombait jusqu'au milieu du dos; il était vêtu d'un pantalon de coton bleu descendant jusqu'à mi-jambe et d'une blouse de même étoffe et de même couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses. À ses pieds était un bambou, long d'une toise, supportant à chacune de ses extrémités un panier, dont la double pesanteur faisait, lorsque le bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand, plier cette longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille petits brimborions qui, aux colonies comme en France, dans la boutique en plein air du commerçant des tropiques comme dans les élégants magasins d'Alphonse Giroux et de Susse, font tourner la tête aux jeunes filles et quelquefois même à leurs mères. Or, comme nous l'avons dit, la belle créole, au milieu de toutes ces merveilles éparpillées sur une natte étendue à ses pieds, s'était arrêtée pour le moment à un éventail représentant des maisons, des pagodes et des palais impossibles, des chiens, des lions et des oiseaux fantastiques; enfin, mille portraits d'hommes, de bâtiments et d'animaux qui n'ont jamais existé que dans la drolatique imagination des habitants de Canton et de Pékin.
Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.
Mais là était la difficulté. Le Chinois, débarqué depuis quelques jours seulement, ne savait pas un seul mot ni de français, ni d'anglais, ni d'italien, ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois langues. Cette ignorance était même déjà si bien connue dans la colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné à Port-Louis que sous le nom de _Miko-Miko_, les deux seuls mots qu'il prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, et qui, selon toute probabilité, voulaient dire: _Achetez, achetez_. Les relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko et ses pratiques étaient donc purement et simplement des relations de gestes et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu l'occasion de faire une étude approfondie de la langue de l'abbé de l'Épée, elle se trouvait dans une parfaite impossibilité de comprendre Miko-Miko et de se faire comprendre par lui.
Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle.