Chapter 4
Mais, au milieu de cette ovation générale, nul objet n'attirait tant les regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris; c'étaient, autour de Pierre Munier et de son trophée, des exclamations et des étonnements sans fin, auxquels les nègres répondaient par des rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble mulâtre que nous connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions adressées par chacun. Debout près du vainqueur et appuyé sur son fusil à deux coups, qui n'était pas resté muet dans l'action et dont la baïonnette était teinte de sang, Jacques redressait fièrement sa tête épanouie, tandis que Georges, qui s'était échappé des mains de Télémaque, et qui avait rejoint son père sur le port, serrait convulsivement sa main puissante, et essayait inutilement de retenir dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgré lui.
À quelques pas de Pierre Munier était, de son côté, M. de Malmédie, non plus frisé et épinglé comme il l'était au moment du départ, mais la cravate déchirée, le jabot en pièces et couvert de sueur et de poussière: lui aussi était entouré et félicité par sa famille; mais les félicitations qu'il recevait étaient celles qu'on adresse à l'homme qui vient d'échapper à un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue à un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes inquiétudes, paraissait-il assez embarrassé, et, pour garder bonne contenance, demandait-il à grands cris ce qu'était devenu son fils Henri et son nègre Bijou, lorsqu'on les vit paraître tous les deux fendant la foule, Henri pour se jeter dans les bras de son père, et Bijou pour féliciter son maître.
En ce moment, on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle, ayant été transporté dans une maison du port, et se sentant sur le point d'expirer, demandait à le voir. Pierre Munier regarda autour de lui, cherchant Jacques, afin de lui confier son drapeau; mais Jacques avait retrouvé son ami le chien malgache, qui, à son tour, était venu lui faire ses compliments comme les autres; il avait posé son fusil à terre, et l'enfant, reprenant le dessus sur le jeune homme, il se roulait à cinquante pas de là avec lui. Georges vit l'embarras de son père, et, tendant la main:
—Donnez-le-moi, mon père, dit-il; moi, je vous le garderai.
Pierre Munier sourit, et, comme il ne croyait pas que personne osât toucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits, il embrassa Georges au front, lui remit le drapeau, que l'enfant maintint debout à grand-peine, en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine, et s'élança vers la maison, où l'agonie d'un de ses braves volontaires réclamait sa présence.
Georges demeura seul; mais l'enfant sentait instinctivement que, pour être seul, il n'était point isolé: la gloire paternelle veillait sur lui, et, l'œil rayonnant d'orgueil, il promena son regard sur la foule qui l'entourait; ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Celui-ci, de son côté, contemplait envieusement Georges, et se demandait sans doute à son tour pourquoi son père, lui aussi, n'avait pas enlevé un drapeau. Cette interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire que, faute d'un drapeau à soi, il fallait accaparer celui d'autrui. Car, s'étant approché cavalièrement de Georges, qui, bien qu'il vît son intention hostile, ne fit pas un pas en arrière:
—Donne-moi ça, lui dit-il.
—Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Georges.
—Ce drapeau, reprit Henri.
—Ce drapeau n'est pas à toi. Ce drapeau est à mon père.
—Qu'est-ce que ça me fait, à moi? Je le veux!
—Tu ne l'auras pas.
L'enfant au col brodé avança alors la main pour saisir la lance de l'étendard, démonstration à laquelle Georges ne répondit qu'en se pinçant les lèvres, en devenant plus pâle que d'habitude et en faisant un pas en arrière. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri, qui, comme tous les enfants gâtés, croyait qu'il n'y avait qu'à désirer pour avoir. Il fit deux pas en avant, et, cette fois, prit si bien ses mesures, qu'il empoigna le bâton, en criant de toute la force de sa petite voix colère:
—Je te dis que je veux ça.
—Et moi, je te dis que tu ne l'auras pas, répéta Georges en le repoussant d'une main, tandis que, de l'autre, il continuait de serrer le drapeau conquis sur sa poitrine.
—Ah! mauvais mulâtre, tu oses me toucher? s'écria Henri. Eh bien, tu vas voir.
Et, tirant alors son petit sabre du fourreau avant que Georges eût eu le temps de se mettre en défense, il lui en donna de toute sa force un coup sur le haut du front. Le sang jaillit aussitôt de la blessure et coula le long du visage de l'enfant.
—Lâche! dit froidement Georges.
Exaspéré par cette insulte, Henri allait redoubler, lorsque Jacques, d'un seul bond se retrouvant près de son frère, envoya, d'un vigoureux coup de poing appliqué au milieu du visage, l'agresseur rouler à dix pas de là, et, sautant sur le sabre que celui-ci avait laissé tomber dans la culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre morceaux, cracha dessus, et lui en jeta les débris.
Ce fut au tour de l'enfant au col brodé à sentir le sang inonder son visage; mais son sang à lui avait jailli sous un coup de poing, et non sous un coup de sabre.
Toute cette scène s'était passée si rapidement, que ni M. de Malmédie, qui, comme nous l'avons dit, était à vingt pas de là occupé à recevoir les félicitations de sa famille, ni Pierre Munier, qui sortait de la maison où le nègre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prévenir; ils assistèrent seulement à la catastrophe, et accoururent tous les deux en même temps: Pierre Munier, haletant, oppressé, tremblant; M. de Malmédie, rouge de colère, étouffant d'orgueil.
Tous deux se rencontrèrent en avant de Georges.
—Monsieur, s'écria M. de Malmédie d'une voix étouffée, Monsieur, avez vous vu ce qui vient de se passer?
—Hélas! oui, monsieur de Malmédie, répondit Pierre Munier, et croyez bien que, si j'avais été là, cet événement n'aurait pas eu lieu.
—En attendant, Monsieur, en attendant, s'écria M. de Malmédie, votre fils a porté la main sur le mien. Le fils d'un mulâtre a eu l'audace de porter la main sur le fils d'un blanc.
—Je suis désespéré de ce qui vient d'arriver, monsieur de Malmédie, balbutia le pauvre père, et je vous en fais bien humblement mes excuses.
—Vos excuses, Monsieur, vos excuses, reprit l'orgueilleux colon se redressant au fur et à mesure que son interlocuteur s'abaissait. Croyez-vous que cela suffise, vos excuses?
—Que puis-je de plus, Monsieur?
—Ce que vous pouvez? ce que vous pouvez? répéta M. de Malmédie, embarrassé lui-même pour fixer la satisfaction qu'il désirait obtenir; vous pouvez faire fouetter le misérable qui a frappé mon Henri.
—Me faire fouetter, moi? dit Jacques en ramassant son fusil à deux coups et en redevenant d'enfant homme. Eh bien, venez donc vous y frotter un peu, vous, monsieur de Malmédie?
—Taisez-vous, Jacques; tais-toi mon enfant, s'écria Pierre Munier.
—Pardon, mon père, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai pas. M. Henri est venu donner un coup de sabre à mon frère, qui ne lui faisait rien; et moi, j'ai donné un coup de poing à M. Henri; M. Henri a donc tort et c'est donc moi qui ai raison.
—Un coup de sabre à mon fils? un coup de sabre à mon Georges? Georges, mon enfant chéri? s'écria Pierre Munier en s'élançant vers son fils. Est-ce vrai que tu es blessé?
—Ce n'est rien, mon père, dit Georges.
—Comment! ce n'est rien, s'écria Pierre Munier; mais tu as le front ouvert. Monsieur, reprit-il en se tournant vers M. de Malmédie, mais, voyez, Jacques disait vrai; votre fils a failli tuer le mien.
M de Malmédie se retourna vers Henri, et, comme il n'y avait pas moyen de résister à l'évidence:
—Voyons, Henri, dit le chef de bataillon, comment la chose est-elle arrivée?
—Papa, dit Henri, ce n'est pas ma faute j'ai voulu avoir le drapeau pour te l'apporter, et ce vilain n'a pas voulu me le donner.
—Et pourquoi n'as-tu pas voulu donner ce drapeau à mon fils, petit drôle? demanda M. de Malmédie.
—Parce que ce drapeau n'est ni à votre fils, ni à vous ni à personne; parce que ce drapeau est à mon père.
—Après? demanda M. de Malmédie continuant d'interroger Henri.
—Après, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, j'ai essayé de le prendre. C'est alors que ce grand brutal est venu, qui m'a donné un coup de poing dans la figure.
—Ainsi, voilà comme la chose s'est passée?
—Oui, mon père.
—C'est un menteur, dit Jacques, et je ne lui ai donné un coup de poing que quand j'ai vu couler le sang de mon frère; sans cela, je n'eusse point frappé.
—Silence, vaurien! s'écria M. de Malmédie.
Puis, s'avançant vers Georges:
—Donne-moi ce drapeau, dit-il.
Mais Georges, au lieu d'obéir à cet ordre, fit de nouveau un pas en arrière, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine.
—Donne-moi ce drapeau, répéta M. de Malmédie avec un ton de menace qui indiquait que, s'il n'était pas fait droit à sa demande, il allait se livrer aux dernières extrémités.
—Mais, Monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le drapeau aux Anglais.
—Je le sais bien, Monsieur; mais il ne sera pas dit qu'un mulâtre aura impunément tenu tête à un homme comme moi. Donnez-moi ce drapeau.
—Cependant, Monsieur....
—Je le veux, je l'ordonne; obéissez à votre officier.
Pierre Munier eut bien l'idée de répondre: «Vous n'êtes pas mon officier, Monsieur, puisque vous n'avez pas voulu de moi pour votre soldat» mais les paroles expirèrent sur ses lèvres; son humilité habituelle reprit le dessus sur son courage. Il soupira; et, quoique cette obéissance à un ordre si injuste lui fît gros cœur, il ôta lui-même le drapeau des mains de Georges, qui cessa dès lors d'opposer aucune résistance, et le remit au chef de bataillon, qui s'éloigna chargé du trophée volé.
Cela était incroyable, étrange, misérable, n'est-ce pas, de voir une nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractérisée, céder sans résistance à cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si commune et si pauvre? Mais cela était ainsi; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que cela n'étonna personne; car, dans des circonstances, non pas semblables, mais équivalentes, cela arrivait tous les jours aux colonies: aussi, habitué dès son enfance à respecter les blancs comme des hommes d'une race supérieure, Pierre Munier s'était toute sa vie laissé écraser par cette aristocratie de couleur à laquelle il venait de céder encore, sans même tenter de faire résistance. Il se rencontre de ces héros qui lèvent la tête devant la mitraille, et qui plient les genoux devant un préjugé. Le lion attaque l'homme, cette image terrestre de Dieu, et s'enfuit épouvanté, dit-on, lorsqu'il entend le chant du coq.
Quant à Georges, qui, en voyant couler son sang, n'avait pas laissé échapper une seule larme, il éclata en sanglots dès qu'il se retrouva les mains vides en face de son père, qui le regardait tristement sans essayer même de le consoler. De son côté, Jacques se mordait les poings de colère, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de Malmédie et de tous les blancs.
Dix minutes à peine après la scène que nous venons de raconter, un messager couvert de poussière accourut, annonçant que les Anglais descendaient par les plaines Williams et la Petite-Rivière, au nombre de dix mille; puis, presque aussitôt, la vigie, placée sur le morne de la Découverte, signala l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise qui, jetant l'ancre dans la baie, de la Grande-Rivière, déposa cinq mille hommes sur la côte. Enfin, en même temps, on apprit que le corps d'armée repoussé le matin s'était rallié sur les bords de la rivière des Lataniers, et était prêt à marcher de nouveau sur Port-Louis, en combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui s'avançaient, l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Réduit. Il n'y avait plus moyen de résister à de pareilles forces; aussi, aux quelques voix désespérées qui, en appelant au serment fait le matin de vaincre ou mourir, demandaient le combat, le capitaine général répondit-il en licenciant la garde nationale et les volontaires, et en déclarant que, chargé des pleins pouvoirs de Sa Majesté l'empereur Napoléon, il allait traiter avec les Anglais de la reddition de la ville.
Il n'y avait que des insensés qui eussent pu essayer de combattre une pareille mesure; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille à peine; aussi, sur l'injonction du capitaine général, chacun se retira-t-il chez soi; de sorte que la ville resta occupée seulement par la troupe réglée.
Dans la nuit du 2 au 3 décembre, la capitulation fut arrêtée et signée; à cinq heures du matin, elle fut approuvée et échangée; le même jour, l'ennemi occupa les lignes; le lendemain, il prit possession de la ville et de la rade.
Huit jours après, l'escadre française prisonnière sortit du port à pleines voiles, emmenant la garnison tout entière, pareille à une pauvre famille chassée du toit paternel; aussi, tant qu'on put apercevoir la dernière ondulation du dernier drapeau, la foule demeura-t-elle sur le quai; mais, lorsque la dernière frégate eut disparu, chacun tira de son côté morne et silencieux. Deux hommes restèrent seuls et les derniers sur le port: c'étaient le mulâtre Pierre Munier et le nègre Télémaque.
—Mosié Munier, nous va monter là-haut, la montagne; nous capables voir encore petits maîtres Jacques et Georges.
—Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier, et, si nous ne les voyons pas, eux, nous verrons au moins le bâtiment qui les emporte.
Et Pierre Munier, s'élançant avec la rapidité d'un jeune homme, gravit en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à la nuit, du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance, comme il l'avait prévu, était trop grande pour qu'il pût les distinguer encore, mais la frégate la _Bellone_, à bord de laquelle ils étaient embarqués.
En effet, Pierre Munier, quelque chose qu'il lui en coûtât, s'était décidé à se séparer de ses enfants, et les envoyait en France, sous la protection du brave général Decaen. Jacques et Georges partaient donc pour Paris, recommandés à deux ou trois des plus riches négociants de la capitale, avec lesquels Pierre Munier était depuis longtemps en relation d'affaires. Le prétexte de leur départ était leur éducation à faire. La cause réelle de leur absence était la haine bien visible que M. de Malmédie leur avait vouée à tous deux depuis le jour de la scène du drapeau, haine de laquelle leur pauvre père tremblait, surtout avec leur caractère bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou l'autre.
Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui. D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir? si ce n'est que tout homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir.
Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà.
Chapitre IV—Quatorze ans après
C'est jour de fête à l'île de France le jour où l'on signale la vue d'un vaisseau européen ayant l'intention d'entrer dans le port; c'est que, sevrés depuis longtemps de la présence maternelle, la plupart des habitants de la colonie attendent avec impatience quelque nouvelle des peuples, des familles, ou des hommes d'outre-mer; chacun espère quelque chose, et tient, du plus loin qu'il l'aperçoit, ses regards attachés sur le messager maritime qui lui apporte soit la lettre d'un ami, soit le portrait d'une amie, soit enfin cette amie en personne ou cet ami lui-même.
Car ce vaisseau, objet de tant de désirs et source de tant d'espérances, c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique, c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre; aussi aucune nouvelle ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'île que celle-ci, qui jaillit du piton de la Découverte: «Il y a un vaisseau en vue.»
Nous disons du piton de la Découverte, parce que, presque toujours, le navire, forcé d'aller chercher le vent d'est, passe devant Grand-Port, côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues, double la pointe des Quatre-Cocos, s'engage entre l'île Pilate et le Coin-de-Mire, et quelques heures après avoir franchi ce passage, apparaît à l'entrée du Port-Louis, dont les habitants, prévenus dès la veille par les signaux qui ont traversé l'île pour annoncer son approche, l'attendent en foule pressée sur le quai.
D'après ce que nous avons dit de l'avidité avec laquelle tout le monde attend à l'île de France les nouvelles d'Europe, on ne s'étonnera sans doute point de l'affluence qui, par une belle matinée de la fin du mois de février 1824, vers les onze heures du matin, s'était portée sur tous les points d'où l'on pouvait voir entrer dans la rade de Port-Louis le _Leycester_, belle frégate de trente six canons, signalée depuis la veille à deux heures de l'après-midi.
Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutôt de lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il transportait à son bord.
L'un était un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus, aux traits réguliers, à la figure calme, à la taille un peu au-dessus de la moyenne, auquel on n'eût guère donné plus de trente ou trente-deux ans, quoiqu'il en eût plus de quarante. En lui, au premier abord, on ne remarquait rien de saillant; mais aussi l'on était forcé d'avouer que tout était convenable. Si, après un premier coup d'œil jeté sur lui, on avait un motif quelconque de continuer l'examen de sa personne, on remarquait qu'il avait le pied et la main petits et admirablement bien faits, ce qui, dans tous les pays, mais chez les Anglais particulièrement, est un signe de race. Sa voix était claire et arrêtée, mais sans intonation et, pour ainsi dire, sans musique. Ses yeux bleu clair, auxquels on pouvait, dans les circonstances habituelles de sa vie, reprocher de manquer un peu d'expression, laissaient errer un regard limpide, mais qui ne s'attachait à rien et semblait ne rien chercher à approfondir. De temps en temps, cependant, il clignait les yeux comme un homme fatigué du soleil, accompagnant ce mouvement d'un léger écartement des lèvres qui laissaient apercevoir alors une double rangée de dents petites, bien rangées, et blanches comme des perles. Cette espèce de tic semblait alors ôter à son regard le peu d'expression qu'il avait; mais, si on l'examinait avec soin, on s'apercevait, au contraire, que c'était dans ce moment que sa vue, profonde et rapide, dardant un rayon de flamme entre ses deux paupières rapprochées, allait chercher la pensée de son interlocuteur jusqu'au plus profond de son âme. Ceux qui le voyaient pour la première fois ne manquaient presque jamais de le prendre pour un esprit nul; il savait que c'était, en général, l'opinion que les hommes superficiels avaient de lui, et, presque toujours, soit calcul, soit indifférence, il se plaisait à la leur laisser, bien sûr de les détromper quand le caprice lui en prendrait ou quand le moment en serait venu; car cette enveloppe menteuse cachait un esprit singulièrement profond, comme il arrive souvent que deux pouces de neige cachent un précipice de mille pieds; aussi, avec la conscience de sa supériorité presque universelle, attendait-il patiemment qu'on vînt lui offrir l'occasion de triompher. Alors, et dès qu'il rencontrait dans une pensée opposée à la sienne, et dans la personne qui émettait cette pensée, une lutte digne de lui, il s'accrochait à la conversation, que, jusque-là, il avait laissé errer dans tous ses capricieux détours, s'animait peu à peu, se répandait au dehors, grandissait à toute hauteur; car sa voix stridente, ses yeux enflammés, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, colorée, à la fois séduisante et grave, éblouissante et positive; si cette occasion ne venait pas, il s'en passait, et continuait d'être regardé par ceux qui l'entouraient comme un homme ordinaire. Ce n'est pas qu'il manquât d'amour-propre, au contraire, il poussait l'orgueil de certaines choses jusqu'à l'excès. Mais c'était un système de conduite qu'il s'était imposé et duquel il ne s'écartait jamais. Toutes les fois qu'une position erronée, une pensée fausse, une vanité mal soutenue, un ridicule quelconque, enfin, venait poser devant lui, l'extrême finesse de son esprit lui faisait aussitôt venir sur la langue un sarcasme incisif ou sur les lèvres un sourire moqueur; mais il étouffait à l'instant même ce genre d'ironie extérieure, et, quand il ne pouvait renfermer entièrement cette irruption de dédain, il déguisait sous un des clignements d'yeux qui lui étaient habituels le mouvement railleur qui lui échappait malgré lui, sachant bien que le moyen de tout voir, de tout entendre, était de paraître aveugle et sourd. Peut-être eût-il bien voulu, comme Sixte-Quint, paraître aussi paralytique: mais, comme cela l'eût entraîné à une trop longue et trop fatigante dissimulation, il y avait renoncé.
L'autre était un jeune homme brun, au teint pâle et aux longs cheveux noirs; ses yeux, qui étaient grands, admirablement fendus et du plus beau velouté, avaient, derrière la douceur apparente qu'ils ne devaient qu'à la préoccupation éternelle de sa pensée, un caractère de fermeté qui frappait au premier abord. S'emportait-il, ce qui était rare, car toute son organisation paraissait obéir non pas à des instincts physiques, mais à une puissance morale, alors ses yeux s'illuminaient d'une flamme intérieure et lançaient des éclairs dont le foyer semblait être au fond de son âme. Quoique les lignes de son visage fussent pures, elles manquaient jusqu'à un certain point de régularité; son front harmonieux, quoique, d'une modulation vigoureuse et carrée, était sillonné par une légère cicatrice, presque imperceptible dans l'état de calme qui lui était habituel, mais qui se trahissait par une ligne blanche, lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire comme ses cheveux, régulière comme ses sourcils, ombrageait, en déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie d'admirables dents. L'aspect général de sa physionomie était grave: aux rides de son front, au froncement presque perpétuel de ses sourcils, aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une réflexion profonde et une résolution inébranlable. Aussi, tout au contraire de son compagnon, aux traits effacés, et qui, ayant quarante ans, en paraissait à peine trente ou trente-deux, lui, qui n'en avait guère que vingt-cinq, en paraissait presque trente. Quant au reste de sa personne, il était d'une taille moyenne, mais bien prise; tous ses membres étaient peut-être un peu grêles, mais on sentait que, animés par une émotion quelconque, une violente tension nerveuse devait chez eux remplacer la force. En échange, on comprenait que la nature lui avait donné en agilité et en adresse bien au delà de ce qu'elle lui avait refusé de grossière vigueur. Du reste, mis presque toujours avec une simplicité élégante, il était vêtu, pour le moment, d'un pantalon, d'un gilet et d'une redingote dont la forme indiquait qu'ils sortaient des mains d'un des plus habiles tailleurs de Paris, et, à la boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante négligence, les rubans réunis de la Légion d'honneur et de Charles III.