Georges

Chapter 29

Chapter 293,898 wordsPublic domain

Les divans et les parois des murailles étaient recouverts d'une magnifique étoffe de l'Inde, à fond rouge, et sur laquelle serpentaient ces belles fleurs d'or sans envers, qui semblent brodées par l'aiguille des fées.

Cette chambre avait été également cédée par Jacques à Georges et à Sara; seulement, comme la messe interrompue de l'église du Saint-Sauveur ne rassurait pas entièrement la jeune fille sur la légalité de son mariage, Georges lui avait promptement fait entendre que, admis le jour dans le sanctuaire, il trouverait un autre appartement pour la nuit.

C'était, en outre, dans cette chambre, comme nous l'avons dit, que les repas devaient avoir lieu.

Ce fut une sensation de bonheur étrange pour ces quatre personnes, que de se trouver ainsi réunies autour de la même table, après avoir craint d'être séparées pour toujours. Aussi oubliaient-elles un instant le reste du monde pour ne s'occuper que d'elles; le passé et l'avenir, pour ne songer qu'au présent.

Une heure s'écoula comme une seconde: après quoi, on remonta sur le pont.

Les premiers regards des convives se portèrent tout d'abord à l'arrière, et cherchèrent la frégate.

Il y eut un moment de silence.

—Mais, dit Pierre Munier, il me semble que la frégate a disparu.

—C'est-à-dire que, comme le soleil est à l'horizon, ses voiles sont dans l'ombre, répondit Jacques; mais voyez dans cette direction, mon père.

Et le jeune homme étendit la main pour diriger le regard du vieillard.

—Oui, oui, dit Pierre, je l'aperçois.

—Elle s'est même rapprochée, dit Georges.

—Oui, de quelque chose comme d'un mille ou deux; tiens, regarde en ce moment, Georges, et tu apercevras jusqu'à ses basses voiles; elle n'est plus guère qu'à quinze milles de nous.

On était en ce moment à la hauteur de la passe du Cap, c'est-à-dire qu'on commençait à dépasser l'île; le soleil se couchait dans un lit de nuages, et la nuit venait avec cette rapidité particulière aux latitudes tropicales.

Jacques fit un signe à maître Tête-de-Fer, lequel s'approcha son chapeau à la main.

—Eh bien, maître Tête-de-Fer, dit Jacques, que devons-nous penser de ce bâtiment?

—Mais, sauf respect, vous en savez plus que moi là-dessus, mon capitaine.

—N'importe! je désire avoir votre opinion. Est-ce un bâtiment marchand, ou un bâtiment de guerre?

—Vous voulez plaisanter, mon capitaine, répondit Tête-de-Fer en riant de son large rire; vous savez bien qu'il n'y a pas, dans toute la marine marchande, même dans la Compagnie des Indes, un bâtiment qui puisse nous suivre, et celui-ci a gagné sur nous.

—Ah!... Et combien a-t-il gagné sur nous depuis le moment que nous l'avons eu en vue, c'est-à-dire depuis trois heures?

—Mon capitaine le sait bien.

—Je demande votre avis, maître Tête-de-Fer; deux avis valent mieux qu'un.

—Mais, mon capitaine, il a gagné deux milles, à peu près.

—Très bien; et, selon votre supposition, qu'est-ce que ce bâtiment?

—Vous l'avez reconnu, capitaine.

—Peut-être, mais je crains de me tromper.

—Impossible! dit Tête-de-Fer en riant de nouveau.

—N'importe! dites toujours.

—C'est le _Leycester_, pardieu!

—Et à qui croyez-vous qu'il en veuille?

—Mais à la _Calypso_, qu'il me semble; vous savez bien, capitaine, qu'il a une vieille dent contre elle, pour quelque chose comme son mât de misaine, qu'elle a eu l'insolence de lui couper en deux.

—À merveille, maître Tête-de-Fer! Je savais tout ce que vous venez de me dire; mais je ne suis pas fâché de voir que vous êtes de mon avis. Dans cinq minutes, le quart va être renouvelé; faites reposer les hommes qui ne seront pas de service; dans une vingtaine d'heures, ils auront besoin de toutes leurs forces.

—Est-ce que le capitaine n'a pas l'intention de profiter de la nuit pour faire fausse route? demanda maître Tête-de-Fer.

—Silence, Monsieur; nous causerons de cela plus tard, dit Jacques; allez à votre besogne, et faites exécuter les ordres que j'ai donnés.

Cinq minutes après, on releva le quart, et tous les hommes qui n'étaient pas de service disparurent dans la batterie; au bout de dix minutes, tous dormaient ou faisaient semblant de dormir.

Et cependant, parmi tous ces hommes, il n'y en avait pas un qui ne sût que la _Calypso_ était poursuivie; mais ils connaissaient leur chef, et ils se reposaient sur lui.

Cependant la corvette continuait de marcher dans la même direction; mais elle commençait à rencontrer la houle du large, ce qui ne pouvait que rendre son allure plus fatigante. Sara, Georges et Pierre Munier descendirent dans la cabine, et Jacques seul resta sur le pont.

La nuit était tout à fait venue, et l'on avait perdu entièrement de vue la frégate; une demi-heure s'écoula.

Au bout de cette demi-heure, Jacques appela de nouveau son second, lequel se rendit immédiatement à son invitation.

—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques, où supposez-vous que nous soyons maintenant?

—Au nord du Coin-de-Mire, répondit le second.

—Parfaitement; vous sentez-vous de force à laisser passer la corvette entre le Coin-de-Mire et l'île Plate, sans accrocher ni à droite ni à gauche?

—J'y passerais les yeux bandés, capitaine.

—À merveille! En ce cas, prévenez vos hommes de se tenir prêts à la manœuvre, attendu que nous n'avons pas de temps à perdre.

Chaque homme courut à son poste, et il se fit un moment de silence d'attente.

Puis au milieu de ce silence, une voix se fit entendre:

—Virez de bord! dit Jacques.

—Parez, virez! répéta Tête-de-Fer.

Puis le sifflet du maître de manœuvres se fit entendre.

Il y eut, de la part de la corvette, un instant d'hésitation, pareil à celui d'un cheval lancé au galop et qu'on arrête court; puis elle tourna lentement, s'inclinant sous l'influence d'une brise fraîche et battue par de larges lames.

—La barre dessous! cria Jacques.

Le timonier obéit, et la corvette, se rapprochant du lit du vent, commença à se redresser.

—Levez les lofs! continua Jacques; chargez derrière!

Ces deux manœuvres s'exécutèrent avec la même rapidité et le même bonheur que les précédentes; la corvette compléta son abatée; ses voiles de derrière commencèrent à s'enfler; celles de devant furent rapidement chargées à leur tour et le gracieux navire s'élança vers le nouveau point de l'horizon qui lui était indiqué.

—Maître Tête-de-Fer, dit Jacques après avoir suivi tous les mouvements de la corvette avec la même satisfaction qu'un cavalier suit les mouvements de son cheval, vous allez doubler l'île, profiter de chaque variation de la brise pour vous rapprocher de l'origine du vent et longer, en faisant bon bras, toute la ceinture de rochers qui s'étend depuis la passe des Cornes jusqu'à la crique de Flac.

—C'est bien, capitaine, répondit le second.

—Et maintenant, bonsoir, maître, reprit Jacques; vous m'éveillerez quand la lune se lèvera.

Et Jacques, à son tour, alla se coucher avec cette bienheureuse insouciance qui est un des privilèges des existences constamment placées entre la vie et la mort.

Dix minutes après, il dormait aussi profondément que le dernier de ses matelots.

Chapitre XXX—Le combat

Maître Tête-de-Fer tint parole; il franchit heureusement le canal que forme la mer en se resserrant entre le Coin-de-Mire et l'île Plate, et, après avoir doublé la passe des Cornes et l'île d'Ambre, se rangea le plus près possible de la côte.

Puis à minuit et demi, comme il vit pointer la corne de la lune au sud de l'île Rodrigue, il alla, selon les instructions reçues, réveiller son capitaine.

Jacques, en montant sur le pont, jeta, sur tous les points de l'horizon, ce coup d'œil rapide et investigateur qui appartient essentiellement à l'homme de mer; le vent avait fraîchi et variait de l'est au nord-est; la terre se tenait à neuf milles, à peu près, à tribord, et on l'apercevait comme un brouillard; aucun navire n'était en vue ni à l'arrière, ni à bâbord, ni à l'avant.

On était à la hauteur du port Bourbon.

Jacques avait joué le meilleur jeu qu'il pût jouer. Si la frégate, qui l'avait perdu de vue dans la nuit, avait continué sa route à l'est, il serait trop tard pour elle, au point du jour, de revenir sur son chemin, et il était sauvé; si, au contraire, par une inspiration fatale, le capitaine du bâtiment chasseur avait deviné sa manœuvre et l'avait suivi, il avait encore la chance de se dérober à sa vue en longeant les côtes et en profitant des sinuosités de l'île pour se cacher à son ennemi.

Pendant que Jacques, à l'aide d'une longue-vue de nuit, essayait de percer l'obstacle de l'horizon, il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule. Il se retourna: c'était Georges.

—Ah! c'est toi frère? lui dit-il en lui tendant la main.

—Eh bien, demanda Georges, qu'y a-t-il de nouveau?

—Rien, jusqu'à présent; mais, du reste, le _Leycester_ serait derrière nous, que nous ne pourrions le voir à la distance qui nous sépare encore. Au point du jour, nous connaîtrons notre affaire.... Ah! ah!

—Qu'est-ce?

—Rien. Une petite saute du vent, voilà tout.

—En notre faveur?

—Oui, si la frégate a continué sa route; dans le cas contraire, cette variation est aussi bonne pour elle que pour nous; dans tous les cas, il faut en profiter.

Puis, se retournant vers le contremaître, qui avait remplacé le second:

—Range à hisser les bonnettes! cria-t-il.

—Hors les bonnettes! répéta le contremaître.

Au même instant, on vit monter du pont aux hunes, et des hunes au mât de perroquet, comme cinq nuages flottants qui allèrent se fixer à bâbord des voiles; presque en même temps, on sentit que la corvette obéissait à une impulsion plus rapide; Georges en fit l'observation à son frère.

—Oui, oui, dit Jacques, elle est comme _Antrim_, elle a la bouche fine, et il ne faut pas la fouetter pour qu'elle marche; il ne s'agit que de lui lâcher de la toile en quantité convenable, et elle fera un assez joli chemin.

—Et combien, en marchant de cette allure, faisons-nous de milles à l'heure? demanda Georges.

—Jetez le loch! cria Jacques.

La manœuvre fut exécutée au même instant.

—Combien de nœuds?

—Onze, capitaine.

—C'est deux milles de plus que nous ne faisions tout à l'heure. On n'en peut demander davantage, au reste, à du bois, de la toile et du fer; et, si nous avions à nos trousses tout autre bâtiment que ce démon de _Leycester_, je voudrais le conduire comme en laisse jusqu'au cap de Bonne-Espérance; puis, arrivés là, nous lui dirions bonsoir.

Georges ne répondit rien, et les deux frères continuèrent de se promener silencieux d'un bout à l'autre du pont; seulement, chaque fois que Jacques revenait de l'avant à l'arrière, ses yeux semblaient vouloir forcer l'obscurité à s'ouvrir devant eux; enfin, une seule fois il s'arrêta, et au lieu de continuer sa promenade, il s'appuya sur le couronnement de la poupe.

En effet, les ténèbres commençaient à se dissiper, quoique les premières lueurs du jour tardassent encore à paraître et, dans ce crépuscule naissant, lequel s'éclaircissait pareil à un brouillard qui se dissipe pour faire place à une aube bleuâtre, Jacques croyait distinguer, à quinze milles à peu près, la frégate faisant même route que la corvette.

À ce même moment, et comme il étendait la main pour faire remarquer à Georges ce point presque imperceptible, le matelot en vigie cria:

—Une voile à l'arrière.

—Oui, dit Jacques comme se parlant à lui-même; oui, je l'ai vue; oui, ils ont suivi notre sillage comme s'il était resté creusé derrière nous. Seulement, au lieu de passer entre l'île Plate et le Coin-de-Mire, ils ont passé entre l'île Plate et l'île Ronde, c'est ce qui leur a fait perdre deux heures; il faut qu'il y ait sur le bâtiment un homme de mer qui sache un peu bien son métier.

—Mais je ne vois rien! dit Georges.

—Tiens là, là! regarde, reprit Jacques; on voit jusqu'aux basses voiles, et, lorsque le bâtiment monte sur la vague, on voit, pardieu! l'avant qui se soulève comme un poisson qui sort la tête de l'eau pour respirer.

—En effet, dit Georges; oui, tu as raison; je le vois.

—Et que voyez-vous, Georges? demanda une douce voix derrière le jeune homme.

Georges se retourna et aperçut Sara.

—Ce que je vois, Sara? Un fort beau spectacle: celui du soleil qui se lève; mais, comme il n'y a pas de plaisir parfaitement pur sur la terre, ce spectacle est un peu gâté par l'aspect de ce bâtiment, qui, comme vous le voyez, malgré les calculs et les espérances de mon frère, n'a point perdu notre piste.

—Georges, dit Sara, Dieu, qui nous a si miraculeusement réunis jusqu'à présent, ne détournera pas son regard de nous au moment où nous avons le plus besoin de sa protection. Que cette vue ne vous empêche donc pas de l'adorer dans ses œuvres. Voyez, voyez, Georges, comme ce spectacle est beau!

En effet, au moment où le jour allait commencer à naître, on eût cru que la nuit jalouse avait essayé d'épaissir les ténèbres. Puis, comme nous l'avons dit, une lueur bleuâtre et transparente s'était étendue, augmentant à chaque instant de largeur et d'éclat; puis cette lueur se dégrada successivement, passant du blanc argenté au rose tendre, puis, du rose tendre au rose foncé; enfin, un nuage de pourpre pareil à la vapeur enflammée d'un volcan monta à l'horizon. C'était le roi du monde qui venait prendre possession de son empire; c'était le soleil qui s'élançait en maître dans le firmament.

C'était la première fois que Sara voyait un pareil spectacle; aussi était-elle demeurée en extase, serrant avec un amour plein de foi et de religion la main du jeune homme; mais Georges, qui avait eu le temps de s'y habituer pendant les longs voyages qu'il avait faits sur mer, ramena le premier son regard vers l'objet de la préoccupation générale. Le bâtiment chasseur allait toujours se rapprochant; seulement, il devenait moins visible, noyé qu'il était dans les flots de la lumière orientale; et c'était la corvette, au contraire, qui, à cette heure, devait lui être devenue parfaitement distincte.

—Allons, allons, murmura Jacques, il nous a vus à son tour; car le voilà qui hisse ses bonnettes. Georges, mon ami, continua Jacques en se penchant à l'oreille de son frère, tu connais les femmes, et tu sais qu'elles ont quelque peine à prendre leur parti; tu ne ferais pas mal, à mon avis, de souffler à Sara quelques mots de ce qui va se passer.

—Que dit votre frère? demanda Sara.

—Il doute de votre courage, reprit Georges, et je lui réponds de vous.

—Vous avez raison, mon ami. D'ailleurs, lorsque le moment sera venu, vous me direz ce qu'il faut que je fasse, et j'obéirai.

—Le démon marche comme s'il avait des ailes! continua Jacques. Chère petite sœur, auriez-vous, par hasard, entendu nommer le commandant de ce bâtiment?

—Je l'ai vu plusieurs fois chez M. de Malmédie, mon oncle, et je me rappelle parfaitement son nom: il s'appelait George Paterson; mais ce ne peut être lui qui dirige le _Leycester_ en ce moment; car, avant-hier encore, je me rappelle avoir entendu dire qu'il était malade, et, à ce que l'on assurait, mortellement.

—Eh bien, je dis qu'on fera une grande injustice à son second, si, le jour même de la mort de son supérieur, on ne le nomme pas capitaine à sa place. À la bonne heure, il y a plaisir à avoir affaire à un gaillard comme celui-là, voyez comme son bâtiment avance; sur ma parole, on dirait un cheval de course; si cela continue, avant cinq ou six heures d'ici, il faudra en découdre.

—Eh bien, nous en découdrons, dit Pierre Munier, qui arrivait en ce moment sur le pont, et dont les yeux, à l'approche du danger, brillaient de cette ardeur dont s'enflammait son âme dans les grandes occasions.

—Ah! c'est vous, mon père? dit Jacques. Enchanté de vous voir dans ces bonnes dispositions; car, dans quelques heures, comme je vous le disais, nous aurons besoin de tous les bras qui seront à bord.

Sara pâlit légèrement, et Georges sentit que la jeune fille lui serrait la main; il se retourna vers elle en souriant.

—Eh bien, Sara, lui dit-il, après avoir eu tant de confiance en Dieu, douteriez-vous de lui maintenant?

—Non, Georges, non, reprit Sara; et, quand du fond de la cale j'entendrai le mugissement des canons, le sifflement les boulets, les cris des blessés, je resterai, je vous le jure, pleine de foi et d'espérance, certaine de revoir mon Georges sain et sauf; car quelque chose me dit là que nous avons épuisé le plus amer de notre malheur, et que, comme les ténèbres ont fait place à ce soleil brillant, notre nuit, à nous, va faire place à un beau jour.

—À la bonne heure! s'écria Jacques, et voilà ce que j'appelle parler: sur mon honneur, je ne sais à quoi tient que je ne vire de bord et que je ne mette le cap sur cet orgueilleux bâtiment; cela lui épargnerait la moitié de la peine, et, à nous, la moitié de l'ennui; qu'en dis-tu, Georges, veux-tu en faire l'expérience?

—Volontiers, dit Georges; mais ne crains-tu pas qu'à cette distance, s'il est quelque vaisseau anglais au port Bourbon, il n'en sorte au bruit de la canonnade, et ne vienne prêter main-forte à son compagnon?

—Sur ma foi! tu parles comme saint Jean Bouche-d'Or, frère, dit Jacques, et nous continuerons notre chemin. Ah! c'est vous, maître Tête-de-Fer? continua Jacques en s'adressant à son lieutenant, qui paraissait en ce moment sur le pont. Vous arrivez à propos: nous voici, comme vous le voyez, à la hauteur du morne Brabant; maintenez le cap à l'ouest-sud-ouest du morne; puis nous allons déjeuner, c'est une bonne précaution à prendre en tout temps, mais surtout quand on ignore si l'on dînera.

Et Jacques offrit le bras à Sara, et, donnant l'exemple, descendit le premier, suivi de Pierre et de Georges.

Sans doute dans le dessein de distraire, momentanément du moins, ses convives du danger qui les menaçait, Jacques fit durer le déjeuner le plus longtemps possible.

Deux heures s'étaient donc écoulées, à peu près, lorsqu'ils remontèrent sur le pont.

Le premier coup d'œil de Jacques fut pour le _Leycester_; il s'était visiblement rapproché: on découvrait jusqu'à sa batterie, et cependant Jacques paraissait s'attendre à le trouver moins éloigné encore; car, jetant un coup d'œil sur les agrès de sa corvette pour s'assurer qu'on n'avait rien changé à la voilure:

—Eh bien, qu'y a-t-il donc, maître Tête-de-Fer? dit-il. Il me semble que nous marchons un peu plus vite maintenant qu'il y a deux heures.

—Oui, capitaine, répondit le second, oui, je dois dire qu'il y a quelque chose comme cela.

—Qu'avez-vous donc fait au bâtiment?

—Oh! des misères: j'ai changé notre lest de place et j'ai ordonné à nos hommes de se porter sur l'avant.

—Oui, oui, vous êtes un habile praticien; et qu'avez-vous gagné à cela?

—Un mille, capitaine, un pauvre mille, voilà tout. Nous filons douze nœuds à l'heure. Je viens de jeter le loch; mais cela ne nous servira pas à grand-chose, et sans doute que, de son côté, il en aura fait autant; car, depuis un quart d'heure, à peu près, lui aussi a augmenté sa vitesse. Tenez, capitaine, vous le voyez, il est presque à découvert. Oh! nous avons affaire à quelque vieux loup de mer qui nous donnera du fil à retordre. Cela me rappelle la façon dont ce même _Leycester_ nous a donné la chasse lorsque c'était le capitaine Williams Murrey qui en était le capitaine.

—Ah! pardieu! tout m'est expliqué maintenant, s'écria Jacques. Mille louis contre cent, Georges, que c'est ton enragé gouverneur qui est à bord de ce vaisseau. Il aura voulu prendre sa revanche.

—Crois-tu cela, frère? s'écria Georges à son tour, en se levant du banc sur lequel il était assis, et en saisissant vivement le bras de Jacques, crois-tu cela? J'avoue que j'en serais heureux, car, pour mon compte, moi aussi, j'ai avec lui une revanche à prendre.

—C'est lui-même, c'est lui en personne j'en réponds, maintenant. Il n'y a qu'un pareil limier qui ait pu éventer notre trace comme il l'a fait. Diable! quel honneur pour un pauvre négrier comme moi, d'avoir affaire à un commodore de la marine royale! Merci, Georges! c'est toi qui me vaux cette bonne fortune.

Et Jacques tendit en riant la main à son frère.

Mais la probabilité d'avoir affaire à lord Williams Murrey lui-même n'était pour Jacques, dans la situation critique où l'on allait se trouver bientôt, qu'un motif de plus de prendre toutes les précautions nécessaires. Jacques jeta les yeux sur la muraille du bâtiment: les hamacs étaient dans les mets de bastingage; il examina l'équipage: l'équipage, instinctivement, était déjà séparé par groupes, et chacun se tenait près de la batterie qu'il devait servir; tous ces signes indiquaient qu'il n'avait rien à apprendre à ces hommes, et que chacun en savait autant que lui sur ce qui allait se passer.

En ce moment, un souffle de brise apporta, en passant, le bruit du tambour que l'on battait sur la frégate ennemie.

—Ah! ah! dit Jacques, on ne les accusera pas d'être en retard. Allons, enfants, suivons l'exemple qu'on nous donne. MM. les marins de la marine royale sont de bons maîtres, et nous ne pouvons que gagner à les imiter.

Puis haussant la voix:

—Branle-bas de combat! cria-t-il de toute la force de ses poumons.

Aussitôt, on entendit résonner dans la batterie le roulement de deux tambours et les notes aiguës d'un fifre. Bientôt les trois musiciens parurent sur le pont, sortant par une écoutille, firent le tour du bâtiment et rentrèrent par l'écoutille opposée.

L'effet de cette apparition et du mélodieux concert qui en était la suite fut magique.

En un instant, chacun est au poste désigné d'avance et armé des armes légères qui lui sont dévolues; les gabiers de combat s'élancent dans les hunes avec leurs carabines. La mousqueterie se range sur les gaillards et les passavants, les espingoles sont montées sur leurs chandeliers, les canons sont démarrés et mis en batterie, des provisions de grenades sont faites dans tous les endroits d'où l'on pourra les faire pleuvoir sur le pont ennemi. Enfin, le maître de manœuvres fait bosser toutes les écoutes, établir des serpenteaux dans la mâture, et hisser à leur place les grappins d'abordage.

L'activité n'était pas moins grande dans l'intérieur du bâtiment que sur le pont. Les soutes à poudre sont ouvertes, les fanaux des puits sont allumés, la barre de rechange est disposée; enfin, les cloisons sont abattues, la chambre du capitaine déménagée, et l'on y roule deux pièces de canon qu'on établit en retraite.

Puis il se fit un grand silence. Jacques vit que tout était prêt, et commença son inspection.

Chaque homme était à son poste et chaque chose à sa place.

Néanmoins, comme Jacques comprenait que la partie qu'il allait jouer était une des plus sérieuses qu'il eût faites de sa vie, l'inspection dura une demi-heure. Pendant cette inspection, il examina chaque chose et parla à chaque homme.

Lorsqu'il remonta sur le pont, la frégate avait encore visiblement gagné sur lui, et les deux bâtiments n'étaient plus séparés que par un mille et demi de distance.

Une demi-heure s'écoula encore, pendant laquelle il n'y eut certes pas dix paroles échangées à bord de la corvette; toutes les facultés de l'équipage, des chefs et des passagers, semblaient s'être concentrées dans leurs yeux.

Chaque physionomie exprimait un sentiment en harmonie avec son caractère: Jacques l'insouciance, Georges l'orgueil, Pierre Munier l'inquiétude paternelle, Sara le dévouement.

Tout à coup une légère nappe de fumée apparut au flanc de la frégate, et l'étendard de la Grande-Bretagne monta majestueusement dans les airs.

Le combat était inévitable: la corvette ne pouvait plus revenir au vent; la supériorité de la marche était évidente. Jacques ordonna d'abaisser les bonnettes, pour ne pas conserver de voiles inutiles à la manœuvre; puis, se retournant vers Sara:

—Allons, petite sœur, dit-il, vous voyez que tout le monde est à son poste; je crois qu'il est temps que vous descendiez au vôtre.

—Oh! mon Dieu! s'écria la jeune fille, ce combat est donc inévitable?

—Dans un quart d'heure, dit Jacques, la conversation va commencer, et comme, selon toute probabilité, elle ne manquera pas de chaleur, il est nécessaire que ceux qui ne doivent pas s'en mêler se retirent.