Chapter 23
Cependant l'œuvre avançait lentement: neuf heures, neuf heures et demie, dix heures sonnèrent. Pendant que le prisonnier sciait la barre de fer, depuis quelque temps, vers l'extrémité de la rue du Gouvernement, du côté de la rue de la Comédie et du port, il lui semblait avoir vu s'allumer de grandes lueurs. Au reste, pas une patrouille ne sillonnait la ville, aucun soldat attardé ne regagnait sa caserne. Georges ne comprenait rien à cette apathie du gouverneur: il le connaissait trop pour penser qu'il n'avait pas pris toutes ses précautions, et cependant, comme nous l'avons dit, la ville paraissait sans défense aucune et comme abandonnée à elle-même.
À dix heures, cependant, il lui sembla entendre grandir une rumeur qui venait du côté du camp malabar: c'était de ce côté que les révoltés, rassemblés, on se le rappelle, sur le bord de la rivière des Lataniers, devaient arriver. Georges redoubla d'efforts; le barreau était déjà complètement scié par en bas, et il venait de l'entamer en haut.
La rumeur continua de grandir. Il n'y avait plus à se tromper: c'était le bruit que font en se mêlant les voix de plusieurs milliers d'hommes. Laïza avait tenu parole; un sourire de joie passa sur les lèvres de Georges, un éclair d'orgueil illumina son front; on allait donc combattre. Peut-être n'y aurait-il pas victoire; mais, au moins, il allait y avoir lutte. Et Georges allait se mêler à cette lutte, car le barreau ne tenait plus qu'à un fil.
Il écoutait donc, l'oreille tendue et le cœur palpitant; le bruit s'approchait de plus en plus, et cette lueur, qu'il avait déjà remarquée, allait grandissant. Le feu était-il à Port-Louis? C'était impossible, car nul cri de détresse ne se faisait entendre.
De plus, quoiqu'on entendît toujours cette rumeur, qui, chose étrange, semblait plutôt une rumeur joyeuse qu'un bruit menaçant, aucun bruit d'armes ne retentissait, et la rue où était située la Police était restée solitaire.
Georges attendit un quart d'heure encore, espérant toujours que quelques coups de fusil retentiraient et termineraient son inquiétude, en lui annonçant qu'on en était aux mains; mais cette même rumeur étrange bruissait toujours sans que le bruit tant attendu s'y mêlât.
Le prisonnier pensa alors que l'important pour lui était d'abord de fuir. Avec un dernier ébranlement, le barreau céda. Georges attacha fortement la corde à sa base, jeta le barreau devant lui pour s'en faire une arme, passa par l'ouverture, se laissa glisser le long de la corde, toucha la terre sans accident, ramassa le barreau, et s'élança dans une des rues transversales.
À mesure que Georges s'avançait vers la rue de Paris, qui traverse tout le quartier septentrional de la ville, il voyait s'augmenter cette lueur, il entendait redoubler ce bruit; enfin, il arriva à l'angle d'une rue ardemment éclairée, et tout lui fut expliqué.
Toutes les rues qui donnaient sur le camp malabar, c'est-à-dire sur le point par lequel les révoltés devaient pénétrer dans la ville étaient illuminées comme pour un jour de fête, et, de place en place, en face des maisons principales avaient été placés des tonneaux d'arrack, d'eau-de-vie et de rhum défoncés, comme pour une distribution gratis.
Les nègres s'étaient rués comme un torrent sur Port-Louis poussant des clameurs de rage et de vengeance. Mais, en arrivant, ils avaient trouvé les rues illuminées; mais ils avaient vu ces tonneaux tentateurs. Un instant, les ordres de Laïza et l'idée que toutes ces boissons étaient empoisonnées, les avaient retenus; mais bientôt le naturel l'avait emporté sur la discipline, et même sur la crainte. Quelques hommes s'étaient débandés et s'étaient mis à boire. À leurs cris de joie, les autres nègres n'avaient pu tenir leurs rangs: toute cette multitude, qui suffisait pour anéantir Port-Louis, s'était répandue en un instant, éparpillée en une seconde, se groupant autour des tonneaux avec des cris de joyeuse rage, buvant à pleines mains cette eau-de-vie, ce rhum, cet arrack, éternel poison des races noires à la vue duquel un nègre ne sait pas résister, en échange duquel il vend ses enfants, son père, sa mère, et finit souvent par se vendre lui-même.
De là venaient ces cris à l'étrange expression que Georges n'avait pu comprendre. Le gouverneur avait mis en pratique le conseil donné par Jacques lui-même et, comme on le voit, il s'en était bien trouvé. La révolte, entrée dans la ville, s'était amortie avant de traverser le quartier qui s'étend de la Petite-Montagne au Trou-Fanfaron, et était venue mourir à cent pas de l'hôtel du Gouvernement.
À la vue de l'étrange spectacle qui se déroulait sous ses yeux, Georges ne conserva plus aucun doute sur l'issue de son entreprise; il se souvint de la prédiction de Jacques, et se sentit frissonner à la fois de colère et de honte. Ces hommes avec lesquels il comptait changer la face des choses, bouleverser l'île et venger deux siècles d'esclavage par une heure de victoire et par un avenir de liberté, ces hommes étaient là, riant, chantant, dansant, désarmés, ivres, chancelants; ces hommes, trois cents soldats armés de fouets pouvaient maintenant les reconduire au travail, et ces hommes étaient dix mille!
Ainsi, tout ce long labeur de Georges sur lui-même était perdu; toute cette haute étude de son propre cœur, de sa propre force et de sa propre valeur était inutile; toute cette supériorité de caractère donnée par Dieu, d'éducation acquise sur les hommes tout cela venait se briser devant les instincts d'une race qui aimait mieux l'eau-de-vie que la liberté.
Georges sentit aussitôt le néant de ses ambitions; son orgueil, un instant, l'avait transporté sur une montagne, et lui avait fait voir à ses pieds tous les royaumes de la terre; puis tout était disparu, ce n'était qu'une vision. Et Georges se retrouvait juste à la même place où son orgueil trompeur l'avait pris.
Il serrait son barreau de fer entre ses mains; il se sentait pris d'une envie féroce de se jeter au milieu de tous ces misérables et de briser ces crânes abrutis, qui n'avaient pas eu la force de résister à la grossière tentation dont il était la victime.
Des groupes de curieux qui, sans doute, ne comprenaient rien à cette fête improvisée que le gouverneur donnait aux esclaves, regardaient tout cela bouche et yeux béants. Chacun demandait à son voisin ce que cela voulait dire, sans que son voisin, aussi ignorant que lui, pût ni lui répondre ni lui donner la moindre explication.
Georges courut de groupe en groupe, plongeant ses regards jusqu'au fond de ces longues rues, illuminées et pleines de nègres ivres, poussant des rumeurs insensées. Il cherchait au milieu de toute cette foule d'êtres immondes un homme, un seul homme, sur lequel il comptait encore au milieu de la dégradation générale. Cet homme, c'était Laïza.
Tout à coup, Georges entendit une grande rumeur qui venait du côté de la Police; puis une fusillade assez vive s'engagea d'un côté, avec la régularité que la troupe de ligne a l'habitude de mettre dans cet exercice, de l'autre avec le capricieux pétillement qui accompagne le feu des troupes irrégulières.
Enfin, il y avait donc un endroit où l'on se battait.
Georges s'élança de ce côté; en cinq minutes, il se trouva dans la rue du Gouvernement. Il ne s'était pas trompé. Cette petite troupe qui se battait était conduite par Laïza, par Laïza, qui, ayant su que Georges était prisonnier, avait à la tête de quatre cents hommes d'élite, fait le tour de la ville, et avait marché sur la Police pour le délivrer.
Sans doute ce mouvement avait été prévu, car, aussitôt qu'on vit paraître la petite troupe de révoltés à une extrémité de la rue, un bataillon anglais s'était mis en mouvement et avait marché contre elle.
Laïza s'était bien douté qu'on ne lui laisserait pas enlever Georges sans combat; mais il avait compté sur la diversion que devait faire le reste de sa troupe arrivant par les rues adjacentes au camp malabar; malheureusement, cette diversion, comme nous l'avons vu, lui avait manqué par les causes que nous avons dites.
Georges s'élança d'un seul bond au milieu des combattants, appelant à grands cris: «Laïza! Laïza!» Il avait donc trouvé un nègre digne d'être un homme; il avait donc rencontré une nature égale à la sienne.
Les deux chefs se joignirent au milieu du feu; et là, sans chercher un abri contre la fusillade, insouciants aux balles qui sifflaient autour d'eux, ils échangèrent quelques-unes de ces paroles courtes et pressées comme en demandent les situations suprêmes. En un instant, Laïza fut au courant de tout; il secoua la tête et se contenta de dire:
—Tout est perdu.
Georges voulut lui rendre quelque espérance, lui conseilla d'essayer quelques efforts sur les buveurs; mais Laïza, laissant échapper un sourire de profond dédain:
—Ils boivent, dit-il; à moins que l'eau-de-vie ne leur manque, il n'y a rien à espérer.
Or, les tonneaux avaient été défoncés en assez grande quantité pour que l'eau-de-vie ne leur manquât pas.
Toute lutte devenait inutile sur le point où elle s'était engagée, puisque Georges, que Laïza venait délivrer, était libre; il n'avait donc qu'à regretter la perte d'une douzaine d'hommes déjà mis hors de combat, et qu'à donner le signal de la retraite.
Mais la retraite était devenue impossible par la rue du Gouvernement; tandis que la troupe de Laïza faisait face au bataillon anglais qui s'était opposé à son entreprise, un autre détachement, embusqué dans la poudrière, eu sortait, tambour battant, et venait fermer le chemin par lequel Laïza et ses hommes étaient arrivés. Il fallut donc se jeter dans les rues qui environnent le palais de justice et regagner par là les environs de la Petite-Montagne et le camp malabar.
À peine Georges, Laïza et leurs hommes eurent-ils fait deux cents pas, qu'ils se trouvèrent dans les rues illuminées et garnies de tonneaux. La scène était encore plus immonde que la première fois; l'ivresse avait fait des progrès.
Puis, au bout de chaque rue on voyait étinceler dans les ténèbres les baïonnettes d'une compagnie anglaise.
Georges et Laïza se regardèrent avec ce sourire qui signifie: «Il ne s'agit plus ici de vaincre, mais de mourir et de bien mourir.»
Cependant tous deux voulurent, tenter un dernier effort; ils s'élancèrent dans la rue principale, essayant de rallier les révoltés à leur petite troupe. Mais quelques-uns à peine étaient en état d'entendre les cris et les exhortations de leurs chefs; les autres les méconnaissaient entièrement, chantaient d'une voix avinée, et dansaient sur leurs jambes tremblantes; tandis que le plus grand nombre, arrivé au dernier degré de l'ivresse, roulait par la rue, perdant de minute en minute le peu de sentiment qui lui restait.
Laïza avait pris un fouet et frappait à tour de bras sur les misérables. Georges, appuyé sur le barreau de fer, la seule arme qu'il eût touchée, les regardait immobile et dédaigneux, pareil à la statue du Mépris.
Au bout de quelques minutes, tous deux demeurèrent convaincus qu'il n'y avait plus rien à espérer, et que chaque minute qu'ils perdaient était une année retranchée à leur existence; d'ailleurs, quelques hommes de leur troupe, entraînés par l'exemple, fascinés par la vue de la boisson enivrante, étourdis par l'odeur alcoolique qui leur montait au cerveau, commençaient à les abandonner à leur tour. Il n'y avait donc pas de temps à perdre pour quitter la ville, et encore était-il évident que déjà peut-être on en avait trop perdu.
Georges et Laïza rassemblèrent la petite troupe qui leur était restée fidèle, trois cents hommes à peu près; puis, se mettant à leur tête, ils marchèrent résolument vers l'extrémité de la rue, qui, comme nous l'avons dit, était fermée par un mur de soldats. Arrivés à quarante pas des Anglais, ils virent les fusils s'abaisser vers eux, un rayon de flamme éclata sur toute la ligne, puis aussitôt une grêle de balles fouilla leurs rangs; dix ou douze hommes tombèrent; mais les deux chefs restèrent debout, et, poussé à la fois par leurs deux voix puissantes, le cri «En avant!» retentit.
Lorsqu'ils furent à vingt pas, le feu du second rang suivit le feu du premier, et fit parmi les révoltés un ravage plus grand encore. Mais, presque aussitôt, les deux troupes se joignirent, et alors la lutte corps à corps commença.
Ce fut une affreuse mêlée: on sait quelles troupes sont les Anglais, et comment ils meurent où ils ont été placés. Mais, d'un autre côté, ils avaient affaire à des hommes désespérés, qui savaient que, prisonniers, une mort ignominieuse les attendait, et qui, par conséquent, voulaient mourir libres.
Georges et Laïza faisaient des miracles d'audace, et de courage: Laïza: avec son fusil, qu'il avait pris par le canon, et dont il se servait comme d'un fléau; Georges, avec le barreau qu'il avait arraché à sa fenêtre, et dont, de son côté, il se servait comme d'une masse d'armes; leurs hommes, au reste, les secondaient à merveille, se ruant sur les Anglais à coups de baïonnette, tandis que les blessés se traînaient entre les combattants et venaient, en rampant, couper à coups de couteau les jarrets de leurs ennemis.
La lutte dura ainsi pendant dix minutes, furieuse, acharnée, mortelle, sans que nul pût dire de quel côté serait l'avantage; cependant le désespoir l'emporta sur la discipline: les rangs anglais s'ouvrirent comme une digue qui se rompt, et laissèrent passer le torrent, qui se répandit aussitôt hors de la ville.
Georges et Laïza, qui étaient à la tête de l'attaque, restèrent en arrière pour soutenir la retraite. Enfin, on arriva au pied de la Petite-Montagne; c'était un endroit trop escarpé et trop couvert pour que les Anglais osassent s'y aventurer. Aussi firent-ils une halte; de leur côté, les révoltés reprirent haleine. Une vingtaine de noirs se rallièrent autour des deux chefs, tandis que les autres s'éparpillaient de tous côtés; il ne s'agissait plus de combattre, mais de se mettre en sûreté dans les grands bois. Georges indiqua le quartier de Moka, où était l'habitation de son père comme le rendez-vous général de ceux qui voudraient se rallier à lui, annonçant qu'il en partirait le lendemain au point du jour pour gagner le quartier du Grand-Port, où se trouvent, comme nous l'avons dit, les plus épaisses forêts.
Georges donnait aux misérables débris de cette troupe, avec laquelle il avait un instant espéré conquérir l'île, ses dernières instructions, et, la lune, glissant dans l'intervalle de deux nuages, répandait un instant sa lumière sur le groupe qu'il commandait, sinon de la taille, du moins de la voix et du geste, quant tout à coup un buisson situé à une quarantaine de pas des fugitifs, s'enflamma; la détonation d'une arme à feu se fit entendre, et Georges tomba aux pieds de Laïza, frappé d'une balle dans le côté.
En même temps, un homme, dont on put un instant suivre dans l'ombre la course rapide, s'élança du buisson tout fumant encore dans un ravin qui s'étendait derrière lui, le suivit dans sa longueur, caché à tous les yeux; puis, reparaissant à son extrémité, regagna par un circuit les rangs des soldats anglais, arrêtés au bord du ruisseau des Pucelles.
Mais, si rapide qu'eût été la course de l'assassin, Laïza l'avait reconnu, et, avant qu'il perdît tout à fait connaissance, le blessé put lui entendre murmurer ces trois mots accompagnés d'un geste de menace, calme mais implacable:
—Antonio le Malais!
Chapitre XXIII—Un cœur de père
Pendant que les différents événements que nous venons de raconter s'accomplissaient à Port-Louis, Pierre Munier attendait anxieusement à Moka le résultat terrible que lui avait laissé entrevoir son fils: habitué, comme nous l'avons dit, à cette éternelle suprématie des blancs, il avait fini par considérer cette suprématie non seulement comme un droit acquis, mais comme une supériorité naturelle. Quelle que fût la confiance que lui inspirât son fils, il ne pouvait donc croire que ces obstacles, qu'il regardait comme insurmontables, s'aplaniraient devant lui.
Depuis le moment où, comme nous l'avons vu, Georges avait pris congé de lui, il était tombé dans une apathie profonde; l'excès même des émotions qui se pressaient dans son cœur, et la diversité des pensées qui se heurtaient dans son esprit l'avaient jeté dans une insensibilité apparente qui ressemblait à de l'idiotisme. Deux ou trois fois il lui vint bien à l'idée d'aller lui-même à Port-Louis, et de voir, de ses propres yeux, ce qui allait s'y passer; mais il faut pour marcher à l'encontre d'une certitude, une force de volonté que n'avait point le pauvre père; s'il ne se fût agi que d'aller au-devant d'un danger, Pierre Munier y aurait couru.
La journée se passa donc dans des angoisses d'autant plus profondes, qu'elles furent tout intérieures, et que celui qui les éprouvait n'osait dire à personne, pas même à Télémaque, les causes de cet accablement sur lequel on l'interrogeait; de temps en temps, seulement, il se levait de son fauteuil, s'en allait le front courbé vers la fenêtre ouverte, jetait du côté de la ville un long regard comme s'il pouvait voir, écoutait, comme s'il pouvait entendre; puis, ne voyant rien, n'entendant rien, il poussait un soupir et revenait, les lèvres muettes et les yeux atones, s'asseoir dans son fauteuil.
L'heure du dîner arriva. Télémaque, chargé des soins ordinaires de la maison, fit mettre le couvert, fit servir la table, fit apporter le dîner; mais toutes ces différentes opérations s'accomplirent sans que celui pour lequel elles s'accomplissaient soulevât seulement les yeux: puis, lorsque tout cela fut prêt, Télémaque laissa passer un quart d'heure, et, voyant que son maître demeurait dans la même apathie, il lui toucha légèrement l'épaule; Pierre Munier tressaillit, et, se levant vivement:
—Eh bien, sait-on quelque chose? dit-il.
Télémaque montra à son maître le dîner qui était servi; mais Pierre Munier sourit tristement, secoua la tête et retomba dans sa rêverie. Le nègre comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et, sans oser en demander l'explication, roula ses deux gros yeux blancs autour de lui comme pour chercher quelque signe qui pût le mettre sur les traces de cet événement inconnu; mais chaque chose était à sa place accoutumée, et tout était comme à l'ordinaire; seulement, il était visible que l'attente de quelque grand malheur était venue s'asseoir le matin au foyer domestique.
La journée s'écoula ainsi.
Télémaque, espérant toujours que la faim reprendrait ses droits, laissa le dîner servi; mais Pierre Munier était trop profondément absorbé pour s'occuper d'autre chose que de sa propre pensée; seulement, il y eut un moment où Télémaque, voyant de grosses gouttes de sueur perler sur le front de son maître, crut qu'il avait chaud, et lui présenta un verre d'eau et de vin; mais Pierre Munier écarta doucement le verre de la main en disant:
—Tu n'as rien appris encore?
Télémaque secoua la tête, regarda tour à tour le plafond et le plancher, comme pour demander alternativement à chacun d'eux s'ils en savaient plus que lui; puis voyant que chacun d'eux restait muet, il sortit pour demander aux nègres s'ils n'étaient pas mieux renseignés que lui sur l'objet inconnu de la secrète inquiétude de son maître.
Mais, à son grand étonnement, il s'aperçut qu'il n'y avait plus un seul nègre à l'habitation. Il courut aussitôt vers la grange, où ils avaient l'habitude de se rassembler pour faire la berloque. La grange était déserte; il revint alors par les cases, mais il ne retrouva dans les cases que les femmes et les enfants.
Il les interrogea et il apprit qu'aussitôt la journée finie, les nègres, au lieu de se reposer comme ils avaient l'habitude de le faire, s'étaient armés et étaient partis par groupes séparés, mais s'avançant tous dans la direction de la rivière des Lataniers. Alors il revint à l'habitation.
Au bruit que fit Télémaque en ouvrant la porte, le vieillard se retourna.
—Eh bien? demanda-t-il.
Alors Télémaque lui raconta l'absence des nègres, et comment tous s'étaient acheminés en armes vers le même point.
—Oui, oui! dit Pierre Munier; hélas! oui!
Ainsi il n'y avait plus de doute, et ce renseignement concourait encore à faire croire au pauvre père qu'il en était arrivé à ce moment où tout se décidait pour lui à la ville; car, depuis le retour de Georges, le vieillard, en revoyant son fils si beau et si brave, si confiant en lui-même, si riche du passé, si sûr de l'avenir, avait tellement identifié sa vie à la vie de son enfant, qu'il en était arrivé à se convaincre qu'ils vivaient de la même existence, et qu'il ne comprenait pas qu'il pût supporter la perte de son fils, ou même son absence.
Oh! comme il se reprochait d'avoir laissé partir le matin Georges sans l'interroger, sans avoir pénétré au fond de sa pensée, sans connaître à quels dangers il allait s'exposer! comme il se reprochait de ne pas lui avoir demandé à le suivre! Mais cette idée que son fils allait entreprendre une lutte ouverte contre les blancs l'avait si fort anéanti, que, dans le premier moment, il avait senti toutes ses forces morales l'abandonner. C'était, nous l'avons dit, dans la nature de cette âme naïve de n'avoir de puissance que devant les dangers physiques.
Cependant la nuit était venue et les heures s'écoulaient sans apporter aucune nouvelle, ni consolante ni terrible. Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent. Quoique l'obscurité qui s'étendait au dehors, et que rendaient plus profonde encore les lumières allumées dans l'appartement, empêchât de rien distinguer à dix pas de distance, Pierre Munier continuait d'aller, à des intervalles presque réguliers, mais se rapprochant cependant sans cesse l'un de l'autre, de son fauteuil à la fenêtre et de la fenêtre à son fauteuil. Télémaque, véritablement inquiet, s'était installé dans la même chambre; mais, si dévoué que fût le fidèle domestique, il n'avait pu résister au sommeil, et il dormait sur une chaise, appuyé contre la muraille, où sa silhouette se dessinait comme un dessin au charbon.
À deux heures du matin, un chien de garde, qu'on laissait ordinairement errer la nuit autour de l'habitation, mais que, ce soir-là, la préoccupation générale avait maintenu à la chaîne, fit entendre un hurlement bas et plaintif. Pierre Munier tressaillit et se leva; mais, au lugubre bruit que la superstition des noirs regarde comme l'annonce certaine d'un malheur prochain, les forces lui manquèrent, et, pour ne pas tomber, il fut forcé de s'appuyer sur la table. Au bout de cinq minutes, le chien fit entendre un second hurlement plus bruyant, plus triste et plus prolongé que le premier; puis, à égale distance du second, un troisième, plus funèbre et plus lamentable encore que les deux premiers.
Pierre Munier, pâle, sans voix, la sueur au front, resta les yeux fixés sur la porte sans faire un pas vers elle, mais comme un homme qui attend le malheur et qui sait que c'est par là qu'il va entrer.
Au bout d'un instant, on entendit le bruit des pas d'un assez grand nombre de personnes; ces pas se rapprochèrent de l'habitation, mais lents et mesurés. Il sembla au pauvre père que ces pas étaient ceux d'hommes qui suivaient un convoi.
Bientôt la première chambre sembla se remplir de monde; seulement, cette foule, quelle qu'elle fût, était muette. Cependant, au milieu du silence, le vieillard crut entendre une plainte et il lui sembla que, dans cette plainte, il reconnaissait la voix de son fils.
—Georges! s'écria-t-il; Georges, au nom du ciel, est-ce toi? Réponds, parle, viens!
—Me voilà, mon père! dit une voix faible, et cependant calme; me voilà!
Au même instant la porte s'ouvrit et Georges parut, mais s'appuyant contre la porte, et si pâle, que Pierre Munier crut un instant que c'était l'ombre de son fils qu'il avait évoquée et qui lui apparaissait; de sorte qu'au lieu d'aller à Georges, le vieillard fit un pas en arrière.
—Au nom du ciel, murmura-t-il, qu'as-tu et que t'est-il arrivé?