Chapter 21
—Il y avait une fois, dit-il, une île gouvernée par des singes, et habitée par des éléphants, par des lions, par des tigres, par des panthères et par des serpents. Le nombre des gouvernés était dix fois plus considérable que celui des gouvernants; mais les gouvernants avaient eu le talent, les rusés babouins qu'ils étaient, de désunir les gouvernés, de façon que les éléphants vivaient en haine avec les lions, les tigres avec les panthères, et les serpents avec tous. Il en résultait que, lorsque les éléphants levaient la trompe, les singes faisaient marcher contre eux les serpents, les panthères, les tigres et les lions; et, si forts que fussent les éléphants, ils finissaient toujours par être vaincus. Si c'étaient les lions qui rugissaient, les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les serpents, les panthères et les tigres; de sorte que, si courageux que fussent les lions, ils finissaient toujours par être enchaînés. Si c'étaient les tigres qui montraient les dents, les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les lions, les serpents et les panthères; de sorte que, si forts que fussent les tigres, ils finissaient toujours par être mis en cage. Si c'étaient les panthères qui bondissaient, les singes faisaient marcher contre elles les éléphants, les lions, les tigres et, les serpents; de sorte que, si agiles que fussent les panthères, elles finissaient toujours par être domptées. Enfin, si c'étaient les serpents qui sifflaient, les singes faisaient marcher contre eux les éléphants, les lions, les tigres et les panthères, et les serpents, si rusés qu'ils fussent, finissaient toujours par être soumis. Il en résultait que les gouvernants, à qui cette ruse avait réussi cent fois, riaient sous cape toutes les fois qu'ils entendaient parler de quelque révolte, et employant aussitôt leur tactique habituelle, étouffaient les révoltés. Cela dura ainsi longtemps, très longtemps. Mais, un jour, il arriva qu'un serpent, plus fin que les autres, réfléchit: c'était un serpent qui savait ses quatre règles d'arithmétique ni plus ni moins que le caissier de M. de M***; il calcula que les singes étaient, relativement aux autres animaux, comme 1 est à 8. Il réunit donc les éléphants, les lions, les tigres, les panthères et les serpents sous prétexte d'une fête, et leur dit:
«—Combien êtes-vous?
Les animaux se comptèrent et répondirent:
—Nous sommes quatre-vingt mille.
—C'est bien, dit le serpent; maintenant comptez vos maîtres, et dites-moi combien ils sont.
Les animaux comptèrent les singes et répondirent:
—Ils sont huit mille.
—Alors, vous êtes bien bêtes, dit le serpent, de ne pas exterminer les singes, puisque vous êtes huit contre un.
Les animaux se réunirent et exterminèrent les singes, et ils furent maîtres de l'île, et les plus beaux fruits furent pour eux, les plus beaux champs furent pour eux, les plus belles maisons furent pour eux; sans compter les singes dont ils firent leurs esclaves, et les guenons, dont ils firent leurs maîtresses...»
—Avez-vous compris? dit Antonio.
De grands cris retentirent, des hourras et des bravos se firent entendre; Antonio avait produit avec sa fable non moins d'effet que le consul Ménénius, deux mille deux cents ans auparavant, n'en avait produit avec la sienne.
Laïza attendit tranquillement que ce moment d'enthousiasme fût passé; puis, étendant le bras pour commander le silence, il dit ces simples paroles:
—Il y avait une fois une île où les esclaves voulurent être libres; ils se levèrent tous ensemble et ils le furent. Cette île s'appelait autrefois Saint-Dominique; elle s'appelle à cette heure Haïti.... Faisons comme eux, et nous serons libres comme eux.
De grands cris retentirent de nouveau, et des bravos et des hourras se firent entendre pour la seconde fois. Mais il faut l'avouer, ce discours était trop simple pour émouvoir la multitude, ainsi que l'avait fait celui d'Antonio; Antonio s'en aperçut et conçut un espoir.
Il fit signe qu'il voulait parler et l'on se tut.
—Oui, dit-il, oui, Laïza a dit vrai; j'ai entendu raconter qu'il y a, au delà de l'Afrique, bien loin, bien loin, du côté où le soleil se couche, une grande île où tous les nègres sont rois. Mais, dans mon île à moi, comme dans l'île de Laïza, dans l'île des animaux comme dans l'île des hommes, il y eut un chef élu, mais un seul.
—C'est juste, dit Laïza, et Antonio a raison: tout pouvoir partagé s'affaiblit; je suis donc de son avis; il faut un chef, mais un seul.
—Et quel sera ce chef? demanda Antonio.
—C'est à ceux qui sont rassemblés ici de décider, répondit Laïza.
—L'homme qui est digne d'être notre chef, dit Antonio, est celui qui pourra opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage.
—C'est juste, dit Laïza.
—Celui qui est digne d'être notre chef, continua Antonio, c'est l'homme qui a vécu avec les blancs et avec les noirs; l'homme qui tient par le sang aux uns et aux autres; l'homme qui, libre, fera le sacrifice de sa liberté; l'homme qui a une case et un champ, qui risque de perdre sa case et son champ. Voilà l'homme qui est digne d'être notre chef.
—C'est juste, dit Laïza.
—Je ne connais qu'un homme qui réunisse toutes ces conditions, dit Antonio.
—Et moi aussi, dit Laïza.
—Veux-tu dire que c'est toi? demanda Antonio.
—Non, répondit Laïza.
—Tu conviens donc que c'est moi?
—Ce n'est pas toi non plus.
—Et qui est-ce donc? s'écria Antonio.
—Oui; qui est-ce? où est-il? Qu'il vienne, qu'il paraisse! crièrent à la fois les nègres et les Indiens.
Laïza frappa trois fois dans ses mains; au même instant, on entendit retentir le galop d'un cheval, et, aux premières lueurs du jour naissant, on vit sortir de la forêt un cavalier qui, arrivant à toute bride, entra jusqu'au cœur du groupe, et là, par un simple mouvement de la main, arrêta son cheval si court, que, de la secousse, il plia sur ses jarrets.
Laïza étendit la main avec un geste de suprême dignité vers le cavalier.
—Votre chef, dit il, le voilà!
—Georges Munier! s'écrièrent dix mille voix.
—Oui, Georges Munier, dit Laïza. Vous avez demandé un chef qui puisse opposer la ruse à la ruse, la force à la force, le courage au courage; le voilà!... Vous avez demandé un chef qui ait vécu avec les blancs et avec les noirs, qui tint par le sang aux uns et aux autres, le voilà!... Vous avez demandé un chef qui fût libre et qui fît le sacrifice de sa liberté; qui eût une case et un champ, et qui risquât de perdre sa case et son champ; eh bien, ce chef le voilà! Où en chercherez-vous un autre? où en trouverez-vous un pareil?
Antonio demeura confondu; tous les regards se tournèrent vers Georges, et il se fit une grande rumeur dans la multitude.
Georges connaissait les hommes auxquels il avait affaire, et il avait compris qu'il devait avant tout parler aux yeux: il était donc revêtu d'un magnifique bournous tout brodé d'or, et, sous son bournous, il portait le cafetan d'honneur qu'il tenait d'Ibrahim-Pacha, et sur lequel brillaient les croix de la Légion d'honneur et de Charles III; de son côté, Antrim, couvert d'une magnifique housse rouge, frémissait sous son maître, impatient et orgueilleux à la fois.
—Mais, s'écria Antonio, qui nous répondra de lui?
—Moi, dit Laïza.
—A-t-il vécu avec nous? connaît-il nos besoins?
—Non, il n'a pas vécu avec nous; mais il a vécu avec les blancs, dont il a étudié les sciences; oui, il connaît nos désirs et nos besoins, car nous n'avons qu'un besoin et qu'un désir: la liberté.
—Qu'il commence donc par la rendre à ses trois cents esclaves, la liberté.
—C'est déjà fait depuis ce matin, dit Georges.
—Oui, oui, crièrent des voix dans la foule; oui, nous libres, maître Georges a donné liberté à nous.
—Mais il est lié avec les blancs, dit Antonio.
—En face de vous tous, répondit Georges, j'ai rompu avec eux hier.
—Mais il aime une fille blanche, dit Antonio.
—Et c'est un triomphe de plus pour nous autres hommes de couleur, répondit Georges; car la fille blanche m'aime.
—Mais, si on vient la lui offrir pour femme, reprit Antonio, il nous trahira, nous, et pactisera avec les blancs.
—Si on vient me l'offrir pour femme, je la refuserai, répondit Georges; car je veux la tenir d'elle seule, et n'ai besoin de personne pour me la donner.
Antonio voulut faire une nouvelle objection, mais les cris de «Vive Georges! vive notre chef!» retentirent de tous côtés et couvrirent sa voix de telle façon, qu'il ne put prononcer une parole.
Georges fit signe qu'il voulait parler, chacun se tut.
—Mes amis, dit-il, voici le jour, et, par conséquent, l'heure de nous séparer. Jeudi est jour de fête; jeudi, vous êtes tous libres; jeudi, à huit heures du soir, ici, au même endroit, j'y serai; je me mettrai à votre tête, et nous marcherons sur la ville.
—Oui, oui! crièrent toutes les voix.
—Un mot encore: s'il y avait un traître parmi nous, décidons que, lorsque sa trahison sera prouvée, chacun de nous pourra le mettre à mort à l'instant même, de la mort qu'il lui conviendra, prompte ou lente, douce ou cruelle. Vous soumettez-vous d'avance à son jugement? Quant à moi, je m'y soumets le premier.
—Oui, oui! crièrent toutes les voix; s'il y a un traître, que le traître soit mis à mort, à mort le traître!
—C'est bien. Et maintenant, combien êtes-vous?
—Nous sommes dix mille, dit Laïza.
—Mes trois cents serviteurs sont chargés de vous remettre à chacun quatre piastres; car il faut que, pour jeudi soir, chacun ait une arme quelconque. À jeudi!
Et Georges, saluant de la main, repartit comme il était venu, tandis que les trois cents nègres ouvraient chacun un sac rempli d'or, et donnaient, à chaque homme, les quatre piastres promises.
Cette magnificence royale coûtait, il est vrai, à Georges Munier, deux cent mille francs. Mais qu'était-ce que cette somme pour un homme riche à millions, et qui eût sacrifié toute sa fortune à l'accomplissement du projet arrêté depuis si longtemps dans sa volonté?
Enfin, ce projet allait s'accomplir; le gant était jeté.
Chapitre XX—Le rendez-vous
Georges rentra chez lui beaucoup plus calme et beaucoup plus tranquille qu'on n'aurait pu le croire. C'était un de ces hommes que l'inaction tue et que la lutte grandit: il se contenta de préparer ses armes, en cas d'attaque imprévue, tout en se réservant une retraite vers les grands bois, qu'il avait parcourus dans sa jeunesse, et dont le murmure et l'immensité, mêlés au murmure et à l'immensité de la mer, avaient fait de lui l'enfant rêveur que nous avons vu.
Mais celui sur qui retombait réellement le poids de tous ces événements imprévus, c'était le pauvre père. Le désir de sa vie, depuis quatorze ans, avait été de revoir ses enfants; ce désir venait d'être accompli. Il les avait revus tous deux; mais leur présence n'avait fait que changer l'atonie habituelle de sa vie en une inquiétude sans cesse renaissante: l'un, capitaine négrier, en lutte éternelle avec les éléments et les lois; l'autre, conspirateur idéologue, en lutte avec les préjugés et les hommes; tous deux luttant contre ce qu'il y a de plus puissant au monde; tous deux pouvant être, d'un moment à l'autre, brisés par la tempête; tandis que lui, enchaîné par cette habitude d'obéissance passive, les voyait tous deux marcher au gouffre sans avoir la force de les retenir, et n'ayant pour toute consolation que ces mots, qu'il répétait sans cesse:
—Au moins, je suis sûr d'une chose, c'est de mourir avec eux.
Au reste, le temps qui devait décider de la destinée de Georges était court; deux jours seulement le séparaient de la catastrophe qui devait faire de lui un autre Toussaint-Louverture ou un nouveau Pétion. Son seul regret, pendant ces deux jours, était de ne pas pouvoir communiquer avec Sara. Il eût été imprudent à lui d'aller chercher à la ville son messager ordinaire, Miko-Miko. Mais d'un autre côté, il était rassuré, par cette conviction, que la jeune fille était sûre de lui, comme il était sûr d'elle. Il y a des âmes qui n'ont besoin que de croiser un regard et d'échanger une parole pour comprendre ce qu'elles valent, et qui, de ce moment, se reposent l'une sur l'autre avec la sécurité de la conviction. Puis il souriait à l'idée de cette grande vengeance qu'il allait tirer de la société, et de cette grande réparation que le sort allait lui faire. Il dirait en revoyant Sara: «Voilà huit jours que je ne vous ai vue; mais ces huit jours m'ont suffi comme à un volcan pour changer la face d'une île. Dieu a voulu tout anéantir par un ouragan, et il n'a pu; moi, j'ai voulu faire disparaître dans une tempête hommes, lois, préjugés; et, plus puissant que Dieu, moi j'ai réussi.»
Il y a, dans les dangers politiques et sociaux du genre de celui auquel s'exposait Georges, un enivrement qui éternisera les conspirations et les conspirateurs. Le mobile le plus puissant des actions humaines est, sans contredit, la satisfaction de l'orgueil; or, qu'y a-t-il de plus caressant pour nous autres, fils du péché, que l'idée de renouveler cette lutte de Satan avec Dieu, des Titans avec Jupiter? Dans cette lutte, on le sait bien, Satan a été foudroyé et Encelade enseveli. Mais Encelade, enseveli, remue une montagne toutes les fois qu'il se retourne. Satan, foudroyé, est devenu roi des enfers.
Il est vrai que c'étaient là de ces choses que ne comprenait pas le pauvre Pierre Munier.
Aussi, lorsque Georges, après avoir laissé sa fenêtre entrouverte, suspendu ses pistolets à son chevet et mis son sabre sous son oreiller, se fut endormi aussi tranquille que s'il ne dormait pas sur une poudrière, Pierre Munier armant cinq ou six nègres dont il était sûr, les avait placés en vedettes tout autour de l'habitation, et s'était mis lui-même en sentinelle sur la route de Moka. De cette façon, une retraite momentanée était du moins assurée à son Georges, et il ne courait plus le risque d'être surpris.
La nuit se passa sans alerte aucune. Au reste c'est le propre des conspirations qui s'ourdissent entre les nègres que le secret soit toujours scrupuleusement gardé. Les pauvres gens ne sont pas encore assez civilisés pour calculer ce que peut rapporter une trahison.
La journée du lendemain s'écoula comme la nuit précédente, et la nuit suivante comme la journée; rien n'arriva qui pût faire croire à Georges qu'il avait été trahi. Quelques heures seulement le séparaient donc encore de l'accomplissement de son dessein.
Vers les neuf heures du matin, Laïza arriva. Georges le fit entrer dans sa chambre: rien n'était changé aux dispositions générales; seulement, l'enthousiasme produit par la générosité de Georges allait croissant. À neuf heures, les dix mille conspirateurs devaient être réunis en armes sur les bords de la rivière des Lataniers; à dix heures, la conspiration devait éclater.
Tandis que Georges questionnait Laïza sur les dispositions de chacun, et établissait avec lui les chances de cette périlleuse entreprise, il aperçut de loin son messager Miko-Miko qui, portant toujours sur son épaule son bambou et ses paniers, marchait de son pas habituel et s'avançait vers l'habitation. Or, il était impossible que l'apparition arrivât plus à point. Depuis le jour des courses, Georges n'avait pas même aperçu Sara.
Si maître de lui-même que fût le jeune homme, il ne put s'empêcher d'ouvrir la fenêtre et de faire signe à Miko-Miko de doubler le pas, ce que l'honnête Chinois fit aussitôt. Laïza voulait se retirer; mais Georges le retint, en lui disant qu'il avait encore quelque chose à lui dire.
En effet, comme l'avait prévu Georges, Miko-Miko n'était pas venu à Moka de son propre mouvement: à peine entré, il tira un charmant billet plié de la façon la plus aristocratique, c'est-à-dire étroit et long, où une fine écriture de femme avait écrit pour toute adresse son prénom. À la seule vue de ce billet, le cœur battit violemment à Georges. Il le prit des mains du messager, et, pour cacher son émotion, pauvre philosophe qui n'osait pas être homme, il alla le lire dans un angle de la fenêtre.
La lettre était effectivement de Sara, et voici ce qu'elle disait:
«Mon ami,
Trouvez vous aujourd'hui, vers les deux heures de l'après-midi, chez lord Williams Murrey, et vous y apprendrez des choses que je n'ose vous dire, tant elles me rendent heureuse; puis, en sortant de chez lui, venez me voir, je vous attendrai dans notre pavillon.
Votre Sara.»
Georges relut deux fois cette lettre; il ne comprenait rien à ce double rendez-vous. Comment lord Murrey pouvait-il lui dire des choses qui rendaient Sara heureuse, et comment lui, en sortant de chez lord Murrey, c'est-à-dire vers trois heures de l'après-midi, en plein jour, à la vue de tous, pouvait-il se présenter chez M. de Malmédie?
Miko-Miko seul pouvait lui donner l'explication de tout cela; il appela donc le Chinois et commença de l'interroger; mais le digne négociant ne savait rien autre chose, sinon que mademoiselle Sara l'avait envoyé chercher par Bijou, qu'il n'avait pas reconnu d'abord, attendu que, dans sa lutte avec Télémaque, le pauvre diable avait perdu une partie de son nez déjà fort camard; il l'avait suivi, il avait été introduit près de la jeune fille, dans le pavillon où il était déjà entré deux fois, et, là elle avait écrit la lettre qu'il venait de remettre à Georges et que l'intelligent messager avait bien vite deviné être adressée à lui.
Puis elle lui avait donné une pièce d'or; il ne savait rien de plus.
Georges cependant continua d'interroger Miko-Miko, lui demandant si la jeune fille avait bien écrit devant lui; si elle était bien seule en écrivant, et si sa figure paraissait triste ou joyeuse. La jeune fille avait écrit en sa présence, personne n'était là; sa figure annonçait la sérénité la plus entière et le bonheur le plus parfait.
Pendant que Georges procédait à l'interrogatoire, on entendit le galop d'un cheval: c'était un courrier à la livrée du gouverneur; un instant après, il entra dans la chambre de Georges et lui remit une lettre de lord Williams. Cette lettre était conçue en ces termes:
«Mon cher compagnon de voyage,
Je me suis fort occupé de vous depuis que je ne vous ai vu, et crois ne pas avoir trop mal arrangé toutes vos petites affaires. Soyez assez aimable pour vous rendre chez moi aujourd'hui, à deux heures. J'aurai, je l'espère, de bonnes nouvelles à vous apprendre.
Tout à vous,
Lord W. Murrey.»
Ces deux lettres coïncidaient parfaitement l'une avec l'autre. Aussi, quelque danger qu'il y eût pour Georges à se présenter à la ville dans la situation où il se trouvait; quoique la prudence lui soufflât que s'aventurer à Port-Louis, et surtout chez le gouverneur, était chose téméraire, Georges n'écouta que son orgueil, qui lui disait que, refuser ce double rendez-vous, c'était presque une lâcheté, surtout ce double rendez-vous lui étant donné par les deux seules personnes qui eussent répondu, l'une à son amour, l'autre à son amitié. Aussi, se retournant vers le courrier, lui ordonna-t-il de présenter ses respects à milord, et de lui dire qu'il serait chez lui à l'heure convenue.
Le courrier partit avec cette réponse.
Alors, il se mit à une table, et écrivit à Sara.
Regardons par-dessus son épaule et suivons des yeux les quelques lignes qu'il traçait:
«Chère Sara,
D'abord, que votre lettre soit bénie! C'est la première que je reçois de vous, et quoique bien courte elle me dit tout ce que je voulais savoir, c'est que vous ne m'avez pas oublié, c'est que vous m'aimez toujours, c'est que vous êtes mienne comme je suis vôtre.
J'irai chez lord Murrey à l'heure que vous m'indiquez. Y serez-vous? Vous ne me le dites pas. Hélas! les seules nouvelles heureuses que je puisse attendre, ne peuvent venir que de votre bouche, puisque le seul bonheur que j'aspire au monde, c'est celui d'être votre mari. Jusqu'ici, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour cela; tout ce que je ferai encore sera dans le même but. Restez donc forte et fidèle, Sara, comme je serai fidèle et fort; car, si près de nous que vous apparaisse le bonheur, j'ai bien peur que nous n'ayons encore l'un et l'autre, avant, de l'atteindre, de terribles épreuves à traverser.
N'importe, Sara, ma conviction est que rien ne résiste au monde à une volonté puissante et immuable, et à un amour profond et dévoué; ayez cet amour, Sara, et, moi, j'aurai cette volonté.
Votre Georges.»
Cette lettre écrite, Georges la remit à Miko-Miko, qui reprit son bambou et ses paniers et, de son pas habituel, repartit pour Port-Louis; il va sans dire que ce ne fut pas sans avoir reçu la nouvelle rétribution que ses fidèles services méritaient si bien.
Georges resta seul avec Laïza. Laïza avait à peu près tout entendu, et avait tout compris.
—Vous allez à la ville? demanda-t-il à Georges.
—Oui, répondit celui-ci.
—C'est imprudent, reprit le nègre.
—Je le sais; mais je dois y aller; et, à mes propres yeux, je serais un lâche si je n'y allais pas.
—C'est bien, allez-y donc; mais si, à dix heures, vous n'êtes pas arrivé à la rivière des Lataniers?...
—C'est que je serai prisonnier ou mort: alors, marchez sur la ville et délivrez-moi, ou vengez-moi.
—C'est bien, dit Laïza, comptez sur nous.
Et ces deux hommes qui s'étaient si bien compris, qu'un seul mot, qu'un seul geste, qu'un seul serrement de main leur suffisait pour être sûrs l'un de l'autre, se quittèrent sans échanger une promesse ou une recommandation de plus.
Il était dix heures du matin; on vint prévenir Georges que son père lui faisait demander s'il déjeunerait avec lui; Georges répondit en passant dans la salle à manger: il était calme comme si rien ne fût arrivé.
Pierre Munier jeta sur lui un regard où toute la sollicitude paternelle était peinte; mais, voyant le visage de son fils le même qu'il était d'habitude, reconnaissant sur ses lèvres le même sourire avec lequel il le saluait tous les jours, il se rassura.
—Dieu soit loué, mon cher enfant! dit le brave homme. En voyant ces messagers se succéder si rapidement, j'avais craint qu'ils ne t'apportassent de mauvaises nouvelles; mais ton air tranquille m'annonce que je m'étais trompé.
—Vous avez raison, mon père, répondit Georges, tout va bien; c'est toujours pour ce soir, à la même heure, la révolte, et ces messieurs m'apportaient deux lettres, l'une du gouverneur, qui me donne rendez-vous chez lui aujourd'hui, à deux heures, l'autre à Sara, qui me dit qu'elle m'aime.
Pierre Munier resta étourdi. C'était la première fois que Georges lui parlait de la révolte des noirs et de l'amitié du gouverneur; il avait su toutes ces choses indirectement, et il avait, le pauvre père, frissonné jusqu'au fond du cœur en voyant son enfant bien-aimé se jeter dans une pareille voie.
Il balbutia quelques observations; mais Georges l'arrêta.
—Mon père, lui dit-il en souriant, souvenez-vous du jour où après avoir fait des prodiges de valeur, après avoir délivré les volontaires après avoir conquis un drapeau, ce drapeau vous fut arraché par M. de Malmédie; ce jour-là, vous aviez été devant l'ennemi, grand, noble, sublime, ce que vous serez toujours, enfin, devant le danger; ce jour-là, je jurai qu'un jour hommes et choses seraient remis à leur place; ce jour est arrivé, je ne reculerai pas devant mon serment. Dieu jugera entre les esclaves et les maîtres, entre les faibles et les forts, entre les martyrs et les bourreaux; voilà tout.
Puis, comme Pierre Munier, sans force, sans puissance, sans objection contre une pareille volonté, s'affaissait sur lui-même, comme si le poids du monde eût pesé sur lui, Georges ordonna à Ali de seller les chevaux, et, après avoir achevé tranquillement son déjeuner, en fixant de temps en temps un regard triste sur son père, il se leva pour sortir.
Pierre Munier tressaillit et se dressa tout debout les bras tendus vers son fils.
Georges s'avança vers lui, prit sa tête entre ses deux mains, et avec une expression d'amour filial qu'il n'avait jamais laissé paraître, il rapprocha cette tête vénérable de lui, et baisa rapidement cinq ou six fois ses cheveux blancs.
—Mon fils, mon fils! s'écria Pierre Munier.