Georges

Chapter 20

Chapter 203,941 wordsPublic domain

—Demain, après la fête du Yamsé, quand les blancs, fatigués des plaisirs de la journée, se seront retirés après avoir vu brûler le gouhn, les Lascars resteront seuls sur les bords de la rivière des Lataniers; alors, de tous côtés arriveront Africains, Malais, Madécasses, Malabars, Indiens tous ceux qui sont entrés dans la conspiration; enfin là, ils éliront un chef, et ce chef les dirigera. Eh bien, dites un mot, et ce chef ce sera vous.

—Et qui t'a chargé de me faire cette proposition? demanda Georges.

Laïza sourit dédaigneusement.

—Personne, dit-il.

—Alors, l'idée vient de toi?

—Oui.

—Et qui te l'a inspirée?

—Vous-même.

—Comment, moi-même?

—Vous ne pouvez arriver à ce que vous désirez que par nous.

—Et qui t'a dit que je désirais quelque chose?

—Vous désirez épouser la rose de la rivière Noire et vous haïssez M. Henri de Malmédie! Vous désirez posséder l'une, vous voulez vous venger de l'autre! Nous seuls pouvons vous en offrir les moyens; car on ne consentira pas à vous donner l'une pour femme, et l'on ne permettra pas à l'autre de devenir votre adversaire.

—Et qui t'a dit que j'aimais Sara?

—Je l'ai vu.

—Tu te trompes.

Laïza secoua tristement la tête.

—Les yeux de la tête se trompent quelquefois, dit-il; ceux du cœur, jamais.

—Serais-tu mon rival? demanda Georges avec un sourire dédaigneux.

—Il n'y a de rival que celui qui a l'espoir d'être aimé, répondit le nègre en soupirant, et la rose de la rivière Noire n'aimera jamais le lion d'Anjouan.

—Alors tu n'es pas jaloux?

—Vous lui avez sauvé la vie, et sa vie vous appartient, c'est trop juste; moi, je n'ai pas même eu le bonheur de mourir pour elle, et cependant, ajouta le nègre en regardant Georges fixement, croyez-vous que j'aie fait ce qu'il fallait pour cela?

—Oui, oui, murmura Georges oui, tu es brave; mais les autres, puis-je compter sur eux?

—Je ne puis répondre que de moi, dit Laïza, et j'en réponds; donc, tout ce que l'on peut faire avec un homme courageux, fidèle et dévoué, tu le feras avec moi.

—Tu m'obéiras le premier?

—En toutes choses.

—Même en ce qui regardera?...

Georges s'interrompit en regardant Laïza.

—Même en ce qui regardera la rose de la rivière Noire, dit le nègre continuant la pensée du jeune homme.

—Mais d'où te vient ce dévouement pour moi?

—Le cerf d'Anjouan allait mourir sous les coups de ses bourreaux, et tu as racheté sa vie. Le lion d'Anjouan était dans les chaînes, et tu lui as rendu la liberté. Le lion est non seulement le plus fort, mais encore le plus généreux de tous les animaux; et c'est parce qu'il est fort et généreux, continua le nègre en croisant les bras et en relevant orgueilleusement la tête, qu'on a appelé Laïza le lion d'Anjouan.

—C'est bien, dit Georges en tendant la main au nègre. Je demande un jour pour me décider.

—Et quelle chose amènera votre acceptation ou votre refus?

—J'ai insulté aujourd'hui grièvement, publiquement, mortellement, M. de Malmédie.

—Je le sais, j'étais là, dit le nègre.

—Si M. de Malmédie se bat avec moi, je n'ai rien à dire.

—Et s'il refuse de se battre?... demanda en souriant Laïza.

—Alors je suis à vous; car, comme on le sait brave, comme il a déjà eu avec les blancs deux duels, dans l'un desquels il a tué son adversaire, il aura ajouté une troisième insulte aux deux insultes qu'il m'a déjà faites, et alors la mesure sera comblée.

—Alors, tu es notre chef, dit Laïza; le blanc ne se battra pas avec le mulâtre.

Georges fronça le sourcil, car il avait déjà eu cette idée. Mais aussi, comment le blanc garderait-il le stigmate de honte que le mulâtre lui avait imprimé sur le visage?

En ce moment, Télémaque entra, les mains sur son oreille dont Bijou, comme nous l'avons dit, avait enlevé une partie.

—Maître, dit-il, le capitaine hollandais voudrait parler à li.

—Le capitaine Van den Broek? demanda Georges.

—Oui.

—C'est bien, dit Georges.

Puis, se tournant vers Laïza:

—Attends-moi ici, dit-il, je reviens; ma réponse sera probablement plus prompte que je ne l'espérais.

Georges sortit de la chambre où était Laïza et entra, les bras ouverts, dans celle où était le capitaine.

—Eh bien, frère, dit le capitaine, tu m'avais donc reconnu?

—Oui, Jacques, et je suis heureux de t'embrasser, surtout en ce moment.

—Il ne s'en est pas fallu de beaucoup que tu n'eusses pas eu ce plaisir à ce voyage-ci.

—Comment?...

—Je devrais être parti.

—Pourquoi?

—Le gouverneur m'a l'air d'un vieux renard de mer.

—Dis un loup, dis un tigre de mer, Jacques; le gouverneur est le fameux commodore Williams Murrey, l'ancien capitaine du _Leycester_.

—Du _Leycester_! j'aurais dû m'en douter; alors nous avions un vieux compte à régler ensemble, et je comprends tout.

—Qu'est-il donc arrivé?

—Il est arrivé que le gouverneur, après les courses, est venu gracieusement à moi et m'a dit: «Capitaine Van den Broek, vous avez une bien belle goélette!» Jusque-là, il n'y avait rien à dire; mais il ajouta: «Est-ce que demain je pourrais avoir l'honneur de la visiter?»

—Il se doute de quelque chose.

—Oui, et moi, qui, comme un niais, ne me doutais de rien, j'ai fait la roue et je l'ai invité à venir déjeuner à bord, ce qu'il a accepté.

—Eh bien?

—Eh bien, en revenant tout ordonner pour le susdit déjeuner, je me suis aperçu que, de la montagne de la Découverte, on faisait des signaux en mer. Alors j'ai commencé à comprendre que les signaux pourraient bien être faits en mon honneur. Je suis donc monté sur la montagne, et, ma lunette à la main, j'ai inspecté l'horizon; en cinq minutes, j'ai été fixé; il y avait à une vingtaine de milles un bâtiment qui répondait à ces signaux.

—C'était le _Leycester_?

—Justement; on veut me bloquer; mais, tu comprends Jacques n'est pas venu au monde hier: le vent est au sud-est, de sorte que le bâtiment ne peut rentrer à Port-Louis qu'en courant des bordées. Or, à ce métier-là, il lui faut une douzaine d'heures au moins pour être à l'île des Tonneliers; moi, pendant ce temps, je file et je viens te chercher pour filer avec moi.

—Moi? et quelle raison ai-je de partir?

—Ah! c'est juste, je ne t'ai rien dit encore. Ah çà! quelle diable d'idée as-tu donc eue de couper la figure de ce joli garçon d'un coup de cravache? Ce n'est pas poli, cela.

—Cet homme, ne sais-tu donc pas qui il est?

—Si fait, puisque je pariais mille louis contre lui. À propos, _Antrim_ est un fier cheval, et tu lui feras bien des compliments de ma part.

—Eh bien, tu ne te rappelles pas que ce même Henri de Malmédie, il y a quatorze ans, le jour du combat?...

—Après?

Georges releva ses cheveux et montra à son frère la cicatrice de son front.

—Ah! oui, c'est vrai, s'écria Jacques; mille tonnerres! tu as de la rancune; j'avais oublié toute cette histoire. Mais d'ailleurs, autant que je puis me rappeler, cette petite gentillesse de sa part lui a valu de la mienne un coup de poing qui compensait bien son coup de sabre.

—Oui, et j'avais oublié cette première insulte, ou plutôt j'étais prêt à la lui pardonner, lorsqu'il m'en a fait une seconde.

—Laquelle?

—Il m'a refusé la main de sa cousine.

—Oh! tu es adorable, toi, ma parole d'honneur! Voilà un père et un fils qui élèvent une héritière comme une caille en mue, pour la plumer à leur aise par un bon mariage, et, quand la caille est grasse à point, arrive un braconnier qui veut la prendre pour lui. Allons donc! est-ce qu'ils pourraient faire autrement que de te la refuser? Sans compter mon cher, que nous sommes des mulâtres, pas autre chose.

—Aussi, n'est-ce point ce refus que j'ai regardé comme une injure; mais, dans la discussion, il a levé une baguette sur moi.

—Ah! dans ce cas, il a eu tort. Alors tu l'as assommé?

—Non, dit Georges en riant des moyens de conciliation qui se présentaient toujours, en pareille circonstance, à l'esprit de son frère; non, je lui ai demandé satisfaction.

—Et il a refusé? C'est juste, nous sommes des mulâtres. Nous battons quelquefois les blancs, c'est vrai; mais les blancs ne se battent pas avec nous, fi donc!

—Et lors je lui ai promis, moi, que je le forcerais bien à se battre.

—Et c'est pour cela que tu lui as envoyé en pleine course, coram populo, comme nous disions au collège Napoléon, un coup de cravache à travers la figure. Ce n'était pas mal imaginé; et le moyen a, ma foi, manqué de réussir.

—A manqué?... Que veux-tu dire?

—Je veux dire que, effectivement, la première idée de M. de Malmédie avait été de se battre; mais personne n'a voulu lui servir de témoin, et ses amis lui ont déclaré qu'un pareil duel était impossible.

—Alors il gardera le coup de cravache que je lui ai donné; il est libre.

—Oui; mais on te garde autre chose, à toi.

—Et que me garde-t-on? demanda Georges en fronçant le sourcil.

—Comme, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire, l'entêté voulait absolument se battre, il a fallu, pour le faire renoncer à ce duel, qu'on lui promît une chose.

—Et quelle chose lui a-t-on promise?

—Qu'un de ces soirs, pendant que tu serais à la ville, on s'embusquerait à huit ou dix sur la route de Moka; qu'on te surprendrait au moment où tu t'y attendrais le moins, qu'on te coucherait sur une échelle, et qu'on te donnerait vingt-cinq coups de fouet.

—Les misérables! Mais c'est le supplice des nègres!

—Eh bien, que sommes-nous donc, nous autres mulâtres? Des nègres blancs, pas autre chose.

—Ils lui ont promis cela? répéta Georges.

—Formellement.

—Tu en es sûr?

—J'y étais. On me prenait pour un brave Hollandais, pour un pur sang; on ne se défiait pas de moi.

—C'est bien! dit Georges; mon parti est pris.

—Tu pars avec moi?

—Je reste.

—Écoute, dit Jacques en posant la main sur l'épaule de Georges; crois-moi, frère, suis le conseil d'un vieux philosophe: ne reste pas, suis-moi.

—Impossible! j'aurais l'air de fuir; d'ailleurs, j'aime Sara.

—Tu aimes Sara?... Qu'est-ce que cela veut dire: «J'aime Sara?»

—Cela veut dire qu'il faut que je possède cette femme, ou que je meure.

—Écoute, Georges, moi, je ne comprends pas toutes ces subtilités. Il est vrai que je n'ai jamais été amoureux que de mes passagères, qui en valent bien d'autres, crois-moi; et, quand tu en auras tâté, tu troqueras, vois-tu, quatre femmes blanches pour une femme des îles Comores, par exemple. J'en ai six dans ce moment-ci entre lesquelles je te donne le choix.

—Merci, Jacques. Je te le dis encore, je ne puis pas quitter l'île de France.

—Et moi, je te répète que tu as tort. L'occasion est belle, tu ne la retrouveras pas. Je pars cette nuit, à une heure, sans tambour ni trompette; viens avec moi, et, demain, nous serons à vingt-cinq lieues d'ici, et nous nous moquerons de tous les blancs de Maurice; sans compter que, si nous en attrapons quelques-uns, nous pourrons leur faire administrer, par quatre de mes matelots, la gratification qu'ils te réservaient.

—Merci, frère, répéta Georges; c'est impossible!

—Alors, c'est bien; tu es un homme, et, quand un homme dit: «C'est impossible», c'est qu'effectivement c'est impossible. Je partirai donc sans toi.

—Oui, pars; mais ne t'éloigne pas trop, et tu verras quelque chose à quoi tu ne t'attends pas.

—Et que verrai-je? Une éclipse de lune?...

—Tu verras s'allumer, de la passe Descorne au morne Brabant, et de Port Louis à Mahebourg, un volcan qui vaudra bien celui de l'île Bourbon.

—Ah! ah! ceci est autre chose; tu as des idées pyrotechniques, à ce qu'il paraît? Voyons, explique-moi un peu cela.

—J'ai que, dans huit jours, ces blancs qui me menacent et me méprisent, ces blancs qui veulent me fouetter comme un nègre marron, ces blancs seront à mes pieds. Voilà tout.

—Une petite révolte.... Je comprends, dit Jacques. Ce serait possible, s'il y avait dans l'île seulement deux mille hommes comme mes cent cinquante Lascars. Je dis Lascars par habitude; car, Dieu merci! il n'y en a pas un qui appartienne à cette misérable race: ce sont tous de bons Bretons, de braves Américains, de vrais Hollandais, de purs Espagnols, ce qu'il y a de mieux dans les quatre nations. Mais, toi, qu'auras-tu pour soutenir ta révolte?

—Dix mille esclaves qui sont las d'obéir et qui veulent commander à leur tour.

—Des nègres? Peuh!... fit Jacques avançant dédaigneusement la lèvre inférieure. Écoute, Georges; moi, je les connais bien, j'en vends: ça supporte bien la chaleur, ça vit avec une banane, c'est dur au travail, ça a des qualités, enfin, je ne veux pas déprécier ma marchandise; mais cela fait de pauvres soldats, vois-tu. Tiens, pas plus tard qu'aujourd'hui, aux courses, le gouverneur me demandait mon avis sur les nègres.

—Comment cela?

—Oui, il me disait: «Capitaine Van den Broek, vous qui avez beaucoup voyagé et qui me paraissez un excellent observateur, si vous étiez gouverneur de quelque île, et qu'il y eût une révolte de nègres, que feriez vous?»

—Et qu'as-tu répondu?

—Moi, j'ai répondu: «Milord, je défoncerais dans les rues par lesquelles ils doivent passer une centaine de barriques d'arack, et j'irais me coucher, ma clef à ma porte.»

Georges se mordit les lèvres jusqu'au sang.

—Ainsi donc, pour la troisième fois, je te le répète, frère: viens avec moi; c'est ce que tu as de mieux à faire.

—Et moi, pour la troisième fois, frère, je te réponds: impossible.

—Alors tout est dit; embrasse-moi, Georges.

—Adieu Jacques!

—Adieu frère! Mais, crois-moi, ne te fie pas aux nègres.

—Ainsi, tu pars?

—Pardieu! oui. Oh! je ne suis pas fier, moi, et je sais fuir, dans l'occasion, en pleine mer, tant que le _Leycester_ voudra; qu'il vienne m'offrir une partie de quilles, et il verra si je boude; mais, dans le port, sous le feu du fort Blanc et de la redoute La Bourdonnaie, merci! Ainsi, une dernière fois, tu refuses?

—Je refuse.

—Adieu!

—Adieu!

Les jeunes gens s'embrassèrent une dernière fois; Jacques entra chez son père, qui, ignorant tout ce qui était arrivé, dormait tranquillement.

Quant à Georges, il passa dans la chambre où l'attendait Laïza.

—Eh bien? demanda le nègre.

—Eh bien, dit Georges, dis aux révoltés qu'ils ont un chef.

Le nègre croisa ses mains sur sa poitrine, et, sans demander autre chose, s'inclina profondément et sortit.

Chapitre XIX—Le Yamsé

Les courses, comme nous l'avons dit, n'étaient qu'un épisode des fêtes du second jour; aussi, les courses finies, et vers les trois heures de l'après-midi, toute la population bariolée qui couvrait la petite montagne s'achemina vers la plaine Verte, tandis que les élégants et les élégantes qui avaient assisté au sport, tant en voiture qu'à cheval, rentraient dîner chez eux, pour en ressortir aussitôt après le repas, et aller assister aux exercices des Lascars.

Ces exercices consistent en une gymnastique symbolique se composant de courses, de danses et de luttes, accompagnées de chants discordants et de musique barbare auxquels se mêlent, dans la foule, les clameurs des nègres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de leur maître, et qui vont criant, les uns: «Bananes! bananes!» Les autres: «Cannes! cannes!» Ceux-ci: «Caillé! caillé! bon lait caillé!» Ceux-là: «Kalou! kalou! bon kalou!»

Ces exercices durent jusqu'à six heures du soir, à peu près; puis, à six heures du soir, la petite procession, ainsi appelée pour la distinguer de la grande procession du lendemain, commence.

Alors, entre deux haies de spectateurs, les Lascars s'avancent, les uns à moitié cachés sous des espèces de petites pagodes pointues, faites comme le grand gouhn, et qu'ils appellent _aïdorés_; les autres, armés de bâtons et de sabres émoussés; d'autres, enfin, à moitié nus, sous des vêtements déchirés. Puis, à un certain signe, tous s'élancent; ceux qui portent les _aïdorés_ se mettent à tourner sur eux-mêmes en dansant; ceux qui portent les sabres et les bâtons commencent à combattre en voltigeant les uns autour des autres, portant et parant les coups avec une adresse, merveilleuse; enfin, les derniers se frappent la poitrine et se roulent à terre avec l'apparence du désespoir, tous criant à la fois ou tour à tour: «Yamsé! Yamli! O Hoseïn! O Ali!»

Pendant qu'ils se livrent à cette gymnastique religieuse, quelques-uns d'entre eux s'en vont offrant à tout venant du riz bouilli et des plantes aromatiques.

Cette promenade dure jusqu'à minuit; puis, à minuit, ils rentrent au camp malabar dans le même ordre qu'ils en sont sortis, pour n'en plus sortir que le lendemain à la même heure.

Mais, le lendemain, la scène changea et s'agrandit. Après avoir fait dans la ville la même promenade que la veille, les Lascars, à la nuit venue, rentrèrent au camp, mais pour aller chercher le gouhn, résultat de la réunion des deux bandes. Il était cette année plus grand et plus splendide que tous les précédents. Couvert des papiers les plus riches, les plus éclatants et les plus disparates, éclairé au dedans par de grandes masses de feu, au dehors par des lanternes de papier de toutes couleurs, suspendues à tous les angles et à toutes les anfractuosités, qui faisaient ruisseler sur ses vastes flancs des torrents de lumière changeante, il s'avança porté par un grand nombre d'hommes, les uns placés dans l'intérieur, les autres à l'extérieur, et qui, tous, chantaient une sorte de psalmodie monotone et lugubre; devant le gouhn marchaient des éclaireurs, balançant au bout d'une perche d'une dizaine de pieds des lanternes, des torches, des soleils et d'autres pièces d'artifice. Alors, la danse des _aïdorés_ et les combats corps à corps reprirent de plus belle. Les dévots aux robes déchirées recommencèrent à se frapper la poitrine en poussant des cris de douleur, auxquels toute la masse répondait par les cris alternés de: «Yamsé! Yamli! O Hoseïn! O Ali!» cris encore plus prolongés et plus déchirants que ces mêmes cris poussés la veille.

C'est que le gouhn qu'ils accompagnent cette fois est destiné à représenter à la fois la ville de Keberla, près de laquelle périt Hoseïn, et le tombeau où furent enfermés ses restes; en outre, un homme nu, peint en tigre, figurait le lion miraculeux qui, pendant plusieurs jours, veilla sur les dépouilles du saint iman. De temps en temps, il s'élançait sur les spectateurs en poussant des rugissements comme s'il eût voulu les dévorer; mais un homme, représentant son gardien, et qui marchait derrière lui l'arrêtait au moyen d'une corde; tandis qu'un mollah, placé à ses côtés le calmait par des paroles mystérieuses et par des gestes magnétiques.

Pendant plusieurs heures, on promena le gouhn processionnellement dans la ville et autour de la ville; puis ceux qui le portaient prirent le chemin de la rivière des Lataniers, suivis de toute la population de Port-Louis. La fête tirait à sa fin; on allait enterrer le gouhn, et chacun voulait, après l'avoir accompagné dans son triomphe, l'accompagner aussi dans sa ruine.

Arrivés à la rivière des Lataniers, ceux qui portaient l'immense machine s'arrêtèrent sur le bord; puis, à minuit sonnant, quatre hommes s'approchèrent avec quatre torches, et mirent le feu aux quatre coins. À l'instant même, les porteurs laissèrent tomber le gouhn dans la rivière.

Mais, comme la rivière des Lataniers n'est qu'un torrent et que le bas du gouhn trempait à peine dans l'eau, la flamme gagna rapidement toutes les parties supérieures, s'élança comme une immense spirale et monta en tournoyant vers le ciel. Alors il y eut un moment étrangement fantastique: ce fut celui pendant lequel, à la clarté de cette lumière éphémère, mais vive, on vit ces trente mille spectateurs de toutes les races poussant des cris dans toutes les langues, et agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux: groupés les uns sur la rive même, les autres sur les rochers environnants; ceux-ci s'enfonçant par masses plus sombres à mesure qu'elles s'éloignaient sous le couvert de la forêt; ceux-là fermant l'immense cercle, et montés dans leurs palanquins, dans leurs voitures, sur leurs chevaux. Pendant un moment, les eaux reflétèrent les feux qu'elles allaient éteindre; pendant un moment, toute cette multitude houla comme une mer; pendant un moment, les arbres s'allongèrent dans l'ombre comme des géants qui se lèvent; pendant un moment enfin, on n'aperçut plus le ciel qu'à travers une vapeur rouge qui faisait ressembler chaque nuage qui passait à une vague de sang.

Puis, bientôt, la lumière décrut, toutes ces têtes se confondirent les unes avec les autres: les arbres parurent s'éloigner d'eux-mêmes et rentrer dans l'ombre; le ciel pâlit reprenant peu à peu sa teinte plombée; les nuages se succédèrent de plus en plus sombres. De temps en temps, quelque partie épargnée jusque-là par l'incendie s'enflammait à son tour et jetait sur le paysage et sur les spectateurs qui le peuplaient un éclair tremblant, puis s'éteignait, rendant l'obscurité plus grande qu'avant qu'il s'enflammât. Peu à peu toute l'ossature tomba en charbons ardents faisant frissonner l'eau de la rivière; enfin, les dernières clartés s'éteignirent, et, comme le ciel, ainsi que nous l'avons dit, était chargé de nuages, chacun se retrouva dans une obscurité d'autant plus profonde, que la lumière qui l'avait précédée avait été plus grande.

Alors il arriva ce qui arrive toujours à la fin des fêtes publiques, et surtout après les illuminations ou les feux d'artifice: une grande rumeur se fit entendre, et chacun, parlant, riant, raillant, tira au plus vite vers la ville; les voitures partant au galop de leurs chevaux, et les palanquins au trot de leurs nègres; tandis que les piétons réunis par groupes babillards, marchaient à leur suite de leur pas le plus rapide.

Soit curiosité plus vive, soit flânerie naturelle à l'espèce, les nègres et les hommes de couleur restèrent les derniers; mais, enfin, ils s'éloignèrent aussi à leur tour, les uns reprenant la route du camp malabar les autres remontant la rivière; ceux-ci s'enfonçant dans la forêt, ceux-là suivant le bord de la mer.

Au bout de quelques instants, la place fut entièrement déserte, et un quart d'heure s'écoula, pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que celui du murmure de l'eau roulant entre les rochers, et où l'on ne vit autre chose, pendant les éclaircies de nuages, que des chauves-souris gigantesques et au vol pesant qui s'abattaient vers la rivière, comme pour éteindre du bout de leurs ailes les quelques charbons fumant encore à sa surface, et qui remontaient ensuite pour aller se perdre dans la forêt.

Bientôt, cependant, on entendit un léger bruit, et l'on vit s'avancer, en rampant vers la rivière, deux hommes marchant l'un au-devant de l'autre, et venant, l'un du coté de la batterie Dumas, et l'autre de la montagne Longue; quand ils ne furent plus séparés que par le torrent, ils se levèrent tous deux, échangèrent des signes, et, tandis que l'un frappait trois coups dans ses mains, l'autre siffla trois fois.

Alors des profondeurs des bois, des angles des fortifications, des roches qui bordent le torrent, des mangliers qui s'inclinent sur le rivage de la mer, on vit sortir toute une population de nègres et d'Indiens, dont, cinq minutes auparavant, il eût été impossible de soupçonner la présence; seulement, toute cette population était divisée en deux bandes bien distinctes: l'une, composée rien que d'Indiens; l'autre, composée tout entière de nègres. Les Indiens se rangèrent autour de l'un des deux chefs arrivés les premiers: ce chef était un homme au teint olivâtre, parlant l'idiome malais.

Les nègres se rangèrent autour de l'autre chef, qui était un nègre comme eux, qui parlait tour à tour l'idiome madécasse et mozambique.

L'un des deux chefs se promenait dans la foule, babillant, grondant, déclamant, gesticulant, type de l'ambitieux de bas étage, de l'intrigant vulgaire: c'était Antonio le Malais.

L'autre, calme, immobile, presque muet, avare de paroles, sobre de gestes, semblait attirer les regards sans les chercher, véritable image de la force qui contient et du génie qui commande: c'était Laïza, le lion d'Anjouan.

Ces deux hommes, c'étaient les chefs de la révolte; les dix mille métis qui les entouraient, c'étaient les conspirateurs.

Antonio parla le premier.