Georges

Chapter 2

Chapter 23,773 wordsPublic domain

Alors les navires continuent de s'avancer, non plus avec la sécurité du _Victor_, mais mèche allumée, chaque homme à son poste, et dans ce profond silence qui précède toujours les grandes crises. Bientôt la _Minerve_ se trouve bord à bord avec le trois-mâts ennemi; mais, cette fois, c'est elle qui le prévient: vingt-deux bouches à feu s'enflamment à la fois; la bordée porte en plein bois; une partie du bastingage du bâtiment anglais vole en morceaux; quelques cris étouffés se font entendre; puis, à son tour, il tonne de toute sa batterie et renvoie à la _Minerve_ les messagers de mort qu'il vient d'en recevoir, tandis que l'artillerie du fort plonge de son côté sur elle, mais sans lui faire d'autre mal que de lui tuer quelques hommes et de lui couper quelques cordages.

Puis vient le _Ceylan_, joli brick de 22 canons, pris, comme le _Victor_, la _Minerve_ et le _Windham_, quelques jours auparavant sur les Anglais, et qui, comme le _Victor_ et la _Minerve_, allait combattre pour la France, sa nouvelle maîtresse. Il s'avança léger et gracieux comme un oiseau de mer qui rase les flots. Puis, arrivé en face du fort et du trois-mâts, le fort, le trois-mâts et le _Ceylan_ s'enflammèrent ensemble, confondant leur bruit, tant ils avaient tiré en même temps, et mêlant leur fumée, tant ils étaient proches l'un de l'autre.

Restait le capitaine Duperré, qui montait la _Bellonne_.

C'était déjà à cette époque un des plus braves et des plus habiles officiers de notre marine. Il s'avança à son tour, serrant l'île de la Passe plus près que n'avait fait aucun des autres bâtiments; puis, à bout portant, flanc contre flanc, les deux bords s'enflammèrent, échangeant la mort à portée de pistolet. La passe était forcée; les quatre bâtiments étaient dans le port; ils se rallient alors à la hauteur des Aigrettes, et vont jeter l'ancre entre l'île aux Singes et la Pointe de la Colonie.

Aussitôt le capitaine Duperré se met en communication avec la ville, et il apprend que l'île Bourbon est prise, mais que, malgré ses tentatives sur l'île de France, l'ennemi n'a pu s'emparer que de l'île de la Passe. Un courrier est à l'instant même expédié au brave général Decaen, gouverneur de l'île, pour le prévenir que les quatre bâtiments français, le _Victor,_ la _Minerve,_ le _Ceylan_ et la _Bellone_, sont à Grand-Port. Le 21, à midi, le général Decaen reçoit cet avis, le transmet au capitaine Hamelin, qui donne aux navires qu'il a sous sa direction l'ordre d'appareiller, expédie à travers terres des renforts d'hommes au capitaine Duperré, et le prévient qu'il va faire ce qu'il pourra pour arriver à son secours attendu que tout lui fait croire qu'il est menacé par des forces supérieures.

En effet, en cherchant à mouiller dans la rivière Noire, le 21, à quatre heures du matin, le _Windham_ avait été pris par la frégate anglaise _Syrius_. Le capitaine Pym, qui la commandait, avait appris alors que quatre bâtiments français, sous les ordres du capitaine Duperré, étaient entrés à Grand-Port, où le vent les retenait; il en avait aussitôt donné avis aux capitaines de _La_ _Magicienne_ et de l'_Iphigénie_, et les trois frégates étaient parties aussitôt: le _Syrius_ remontait vers Grand-Port en passant sous le vent, et les deux autres frégates relevant par le vent pour atteindre le même point.

Ce sont ces mouvements qu'a vus le capitaine Hamelin, et qui, par leur rapport avec la nouvelle qu'il apprend, lui font croire que le capitaine Duperré va être attaqué. Il presse donc lui-même son appareillage; mais, quelque diligence qu'il fasse, il n'est prêt que le 22 au matin. Les trois frégates anglaises ont trois heures d'avance sur lui, et le vent, qui se fixe au sud-est et qui fraîchit de moment en moment, va augmenter encore les difficultés qu'il doit éprouver pour arriver à Grand-Port.

Le 21 au soir, le général Decaen monte à cheval, et, à cinq heures du matin, il arrive à Mahebourg, suivi des principaux colons et de ceux de leurs nègres sur lesquels ils croient pouvoir compter. Maîtres et esclaves sont armés de fusils, et, dans le cas où les Anglais tenteraient de débarquer, ils ont chacun cinquante coups à tirer. Une entrevue a lieu aussitôt entre lui et le capitaine Duperré.

À midi, la frégate anglaise _Syrius_, qui est passée sous le vent de l'île, et qui, par conséquent, a éprouvé moins de difficultés sur sa route que les deux frégates, paraît à l'entrée de la passe, rallie le trois-mâts embossé près du fort et que l'on a reconnu pour être la frégate la _Néréide_, capitaine Willoughby, et toutes deux, comme si elles comptaient à elles seules attaquer la division française, s'avancent sur nous, faisant la même marche que nous avions faite; mais, en serrant de trop près le bas-fond, le _Syrius_ touche, et la journée s'écoule pour son équipage à se remettre à flot.

Pendant la nuit, le renfort de matelots envoyé par le capitaine Hamelin arrive, et est distribué sur les quatre bâtiments français, qui comptent ainsi quatorze cents hommes à peu près, et cent quarante-deux bouches à feu. Mais comme, aussitôt leur répartition, le capitaine Duperré a fait échouer la division, et que chaque vaisseau présente son travers, la moitié seulement des canons prendront part à la fête sanglante qui se prépare.

À deux heures de l'après-midi, les frégates _La_ _Magicienne_ et l'_Iphigénie_ parurent à leur tour à l'entrée de la passe; elles rallièrent le _Syrius_ et la _Néréide_, et toutes quatre s'avancèrent contre nous. Deux se firent échouer, les deux autres s'amarrèrent sur leurs ancres, présentant un total de dix-sept cents hommes et de deux cents canons.

Ce fut un moment solennel et terrible que celui pendant lequel les dix mille spectateurs qui garnissaient les montagnes virent les quatre frégates ennemies s'avancer sans voiles et par la seule et lente impulsion du vent dans leurs agrès, et venir, avec la confiance que leur donnait la supériorité du nombre, se ranger à demi-portée du canon de la division française, présentant à leur tour leur travers, s'échouant comme nous nous étions fait échouer, et renonçant d'avance à la fuite, comme d'avance nous y avions renoncé.

C'était donc un combat tout d'extermination qui allait commencer; lions et léopards étaient en présence, et ils allaient se déchirer avec des dents de bronze et des rugissements de feu.

Ce furent nos marins qui, moins patients que ne l'avaient été les gardes-françaises à Fontenoy, donnèrent le signal du carnage. Une longue traînée de fumée courut aux flancs des quatre vaisseaux, à la corne desquels flottait un pavillon tricolore; puis en même temps le rugissement de soixante-dix bouches à feu retentit, et l'ouragan de fer s'abattit sur la flotte anglaise.

Celle-ci répondit presque aussitôt, et alors commença, sans autre manœuvre que celle de déblayer les ponts des éclats de bois et des corps expirants, sans autre intervalle que celui de charger les canons, une de ces luttes d'extermination comme, depuis Aboukir et Trafalgar, les fastes de la marine n'en avaient pas encore vu. D'abord, on put croire que l'avantage était aux ennemis; car les premières volées anglaises avaient coupé les embossures de la _Minerve_ et du _Ceylan_; de sorte que, par cet accident, le feu de ces deux navires se trouva masqué en grande partie. Mais, sous les ordres de son capitaine, la _Bellone_ fit face à tout, répondant aux quatre bâtiments à la fois, ayant des bras, de la poudre et des boulets pour tous; vomissant incessamment le feu, comme un volcan en éruption, et cela pendant deux heures c'est-à-dire pendant le temps que le _Ceylan_ et la _Minerve_ mirent à réparer leurs avaries: après quoi, comme impatients de leur inaction, ils se reprirent à rugir et à mordre à leur tour, forçant l'ennemi, qui s'était détourné un instant d'eux pour écraser la _Bellone_, de revenir à eux, et rétablissant l'unité du combat sur toute la ligne.

Alors il sembla au capitaine Duperré que la _Néréide_, déjà meurtrie par trois bordées que la division lui avait lâchées en forçant la passe, ralentissait son feu. L'ordre fut donné aussitôt de diriger toutes les volées sur elle et de ne lui donner aucun relâche. Pendant une heure, on l'écrasa de boulets et de mitraille, croyant à chaque instant qu'elle allait amener son pavillon; puis comme elle ne l'amenait pas, la grêle de bronze continua, fauchant ses mâts, balayant son pont, trouant sa carène, jusqu'à ce que son dernier canon s'éteignît, pareil à un dernier soupir, et qu'elle demeurât rasée comme un ponton dans l'immobilité et dans le silence de la mort.

En ce moment, et comme le capitaine Duperré donnait un ordre à son lieutenant Roussin, un éclat de mitraille l'atteint à la tête et le renverse dans la batterie; comprenant qu'il est blessé dangereusement, à mort peut-être, il fait appeler le capitaine Bouvet lui remet le commandement de la _Bellone_, lui ordonne de faire sauter les quatre bâtiments plutôt que de les rendre, et, cette dernière recommandation faite, lui tend la main et s'évanouit. Personne ne s'aperçoit de cet événement; Duperré n'a pas quitté la _Bellone_, puisque Bouvet le remplace.

À dix heures, l'obscurité est si grande, qu'on ne peut plus pointer, et qu'il faut tirer au hasard. À onze heures, le feu cesse; mais comme les spectateurs comprennent que ce n'est qu'une trêve ils restent à leur poste. En effet, à une heure, la lune paraît, et, avec elle et à sa pâle lumière, le combat recommence.

Pendant ce moment de relâche, la _Néréide_ a reçu quelques renforts; cinq ou six de ses pièces ont été remises en batterie; la frégate qu'on a crue morte n'était qu'à l'agonie, elle reprend ses sens, et elle donne signe de vie en nous attaquant de nouveau.

Alors Bouvet fait passer le lieutenant Roussin à bord du _Victor_, dont le capitaine est blessé; Roussin a l'ordre de remettre le bâtiment à flot et de s'en aller, à bout portant, écraser la _Néréide_ de toute son artillerie; son feu ne cessera cette fois que lorsque la frégate sera bien morte.

Roussin suit à la lettre l'ordre donné: le _Victor_ déploie son foc et ses grands huniers, s'ébranle et vient, sans tirer un seul coup de canon, jeter l'ancre à vingt pas de la poupe de la _Néréide_; puis, de là, il commence son feu, auquel elle ne peut répondre que par ses pièces de chasse, l'enfilant de bout en bout à chaque bordée. Au point du jour, la frégate se tait de nouveau. Cette fois elle est bien morte et cependant le pavillon anglais flotte toujours à sa corne. Elle est morte, mais elle n'a pas amené.

En ce moment, les cris de «Vive l'empereur!» retentissent sur la _Néréide_;—les dix-sept prisonniers français qu'elle a faits dans l'île de la Passe, et qu'elle a enfermés à fond de cale, brisent la porte de leur prison et s'élancent par les écoutilles, un drapeau tricolore à la main. L'étendard de la Grande-Bretagne est battu, la bannière tricolore flotte à sa place. Le lieutenant Roussin donne l'ordre d'aborder; mais, au moment où il va engager les grappins, l'ennemi dirige son feu sur la _Néréide_, qui lui échappe. C'est une lutte inutile à soutenir; la _Néréide_ n'est plus qu'un ponton, sur lequel on mettra la main aussitôt que les autres bâtiments seront réduits; le _Victor_ laisse flotter la frégate comme le cadavre d'une baleine morte; il embarque les dix-sept prisonniers, va reprendre son rang de bataille, et annonce aux Anglais, en faisant feu de toute sa batterie, qu'il est revenu à son poste.

L'ordre avait été donné à tous les bâtiments français de diriger leur feu sur _La_ _Magicienne_, le capitaine Bouvet voulait écraser les frégates ennemies l'une après l'autre; vers trois heures de l'après-midi, _La_ _Magicienne_ était devenue le but de tous les coups; à cinq heures, elle ne répondait plus à notre feu que par secousses et ne respirait que comme respire un ennemi blessé à mort; à six heures on s'aperçoit de terre que son équipage fait tous ses préparatifs pour l'évacuer: des cris d'abord, et des signaux ensuite, en avertissent la division française; le feu redouble; les deux autres frégates ennemies lui envoient leurs chaloupes, elle-même met ses canots à la mer; ce qui reste d'hommes sans blessure ou blessés légèrement y descend; mais, dans l'intervalle qu'elles ont à franchir pour gagner le _Syrius_, deux chaloupes sont coulées bas par les boulets, et la mer se couvre d'hommes qui gagnent en nageant les deux frégates voisines.

Un instant après, une légère fumée sort par les sabords de _La_ _Magicienne_; puis, de moment en moment, elle devient plus épaisse; alors, par les écoutilles, on voit poindre des hommes blessés qui se traînent, qui lèvent leurs bras mutilés, qui appellent au secours, car déjà la flamme succède à la fumée, et darde par toutes les ouvertures du bâtiment ses langues ardentes, puis elle s'élance au dehors, rampe le long des bastingages, monte aux mâts, enveloppe les vergues, et, au milieu de cette flamme, on entend des cris de rage et d'agonie; puis enfin tout à coup le vaisseau s'ouvre comme le cratère d'un volcan qui se déchire. Une détonation effroyable se fait entendre: _La_ _Magicienne_ vole en morceaux. On suit quelque temps ses débris enflammés, qui montent dans les airs, redescendent et viennent s'éteindre en frissonnant dans les flots. De cette belle frégate qui, la veille encore, se croyait la reine de l'Océan, il ne reste plus rien, pas même des débris, pas même des blessés, pas même des morts. Un grand intervalle, demeuré vide entre la _Néréide_ et l'_Iphigénie_, indique seul la place où elle était.

Puis, comme fatigués de la lutte, comme épouvantés du spectacle, Anglais et Français firent silence, et le reste de la nuit fut consacré au repos.

Mais, au point du jour, le combat recommence. C'est le _Syrius_, à son tour, que la division française a choisi pour victime. C'est le _Syrius_ que le quadruple feu du _Victor_, de la _Minerve_, de la _Bellone_ et du _Ceylan_ va écraser. C'est sur lui que se réunissent boulets et mitraille. Au bout de deux heures, il n'a plus un seul mât; sa muraille est rasée, l'eau entre dans sa carène par vingt blessures: s'il n'était échoué, il coulerait à fond. Alors son équipage l'abandonne à son tour; le capitaine le quitte le dernier. Mais comme à bord de _La_ _Magicienne_, le feu est demeuré là, une mèche le conduit à la sainte-barbe, et, à onze heures du matin, une détonation effroyable se fait entendre, et le _Syrius_ disparaît anéanti!

Alors l'_Iphigénie_, qui a combattu sur ses ancres, comprend qu'il n'y a plus de lutte possible. Elle reste seule contre quatre bâtiments; car, ainsi que nous l'avons dit, la _Néréide_, n'est plus qu'une masse inanimée; elle déploie ses voiles, et profitant de ce qu'elle a échappé presque saine et sauve à toute cette destruction qui s'arrête à elle, elle essaye de prendre chasse, afin d'aller se remettre sous la protection du fort.

Aussitôt le capitaine Bouvet ordonne à la _Minerve_ et à la _Bellone_ de se réparer et de se remettre à flot. Duperré, sur le lit ensanglanté où il est couché, a appris tout ce qui s'est passé: il ne veut pas qu'une seule frégate échappe au carnage; il ne veut pas qu'un seul Anglais aille annoncer sa défaite à l'Angleterre. Nous avons Trafalgar et Aboukir à venger. En chasse! En chasse sur l'_Iphigénie_!

Et les deux nobles frégates, toutes meurtries, se relèvent, se redressent, se couvrent de voiles et s'ébranlent, en donnant l'ordre au _Victor_ d'amariner la _Néréide_. Quant au _Ceylan_, il est si mutilé lui-même, qu'il ne peut quitter sa place avant que le calfat ait pansé ses mille blessures.

Alors de grands cris de triomphe s'élèvent de la terre: toute cette population qui a gardé le silence retrouve la respiration et la voix pour encourager la _Minerve_ et la _Bellone_ dans leur poursuite. Mais l'_Iphigénie_, moins avariée que ses deux ennemies, gagne visiblement sur elles; l'_Iphigénie_ dépasse l'île des Aigrettes; l'_Iphigénie_ va atteindre le fort de la Passe; l'_Iphigénie_ va gagner la pleine mer et sera sauvée. Déjà les boulets dont la poursuivent la _Minerve_ et la _Bellone_ n'arrivent plus jusqu'à elle et viennent mourir dans son sillage, quand tout à coup trois bâtiments paraissent à l'entrée de la Passe, le pavillon tricolore à leur corne; c'est le capitaine Hamelin, parti de Port-Louis avec _L'Entreprenant, La Manche_ et l'_Astrée._ l'_Iphigénie_ et le fort de la Passe sont pris entre deux feux; ils se rendront à discrétion, pas un Anglais n'échappera.

Pendant ce temps, le _Victor_ s'est, pour la seconde fois, rapproché de la _Néréide_; et, craignant quelque surprise, il ne l'aborde qu'avec précaution. Mais le silence qu'elle garde est bien celui de la mort. Son pont est couvert de cadavres; le lieutenant, qui y met le pied le premier, a du sang jusqu'à la cheville.

Un blessé se soulève et raconte que six fois l'ordre a été donné d'amener le pavillon, mais que six fois les décharges françaises ont emporté les hommes chargés d'exécuter ce commandement. Alors le capitaine s'est retiré dans sa cabine, et on ne l'a plus revu.

Le lieutenant Roussin s'avance vers la cabine et trouve la capitaine Willoughby à une table, sur laquelle sont encore un pot de grog et trois verres. Il a un bras et une cuisse emportés. Devant lui son premier lieutenant Thomson est tué d'un biscaïen qui lui a traversé la poitrine; et, à ses pieds, est couché son neveu Williams Murrey, blessé au flanc d'un éclat de mitraille.

Alors, le capitaine Willoughby, de la main qui lui reste, fait un mouvement pour rendre son épée; mais le lieutenant Roussin, à son tour, étend le bras, et, saluant l'Anglais moribond:

—Capitaine, dit-il, quand on se sert d'une épée comme vous le faites, on ne rend son épée qu'à Dieu!

Et il ordonne aussitôt que tous les secours soient prodigués au capitaine Willoughby. Mais tous les secours furent inutiles: le noble défenseur de la _Néréide_ mourut le lendemain.

Le lieutenant Roussin fut plus heureux à l'égard du neveu qu'il ne l'avait été à l'égard de l'oncle. Sir Williams Murrey, atteint profondément et dangereusement, n'était cependant pas frappé à mort. Aussi le verrons-nous reparaître dans le cours de cette histoire.

Chapitre III—Trois enfants

Comme on le pense bien, les Anglais, pour avoir perdu quatre vaisseaux, n'avaient pas renoncé à leurs projets sur l'île de France; tout au contraire, ils avaient maintenant à la fois une conquête nouvelle à faire et une vieille défaite à venger. Aussi, trois mois à peine après les événements que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, une seconde lutte non moins acharnée, mais qui devait avoir des résultats bien différents, avait lieu à Port-Louis même, c'est-à-dire sur un point parfaitement opposé à celui où avait eu lieu la première.

Cette fois, ce n'était pas de quatre navires ou de dix-huit cents hommes qu'il s'agissait. Douze frégates, huit corvettes et cinquante bâtiments de transport avaient jeté vingt ou vingt-cinq mille hommes sur la côte, et l'armée d'invasion s'avançait vers Port-Louis, qu'on appelait alors Port-Napoléon. Aussi, le chef-lieu de l'île, au moment d'être attaqué par de pareilles forces, présentait-il un spectacle difficile à décrire. De tous côtés, la foule accourue de différents quartiers de l'île, et pressée dans les rues, manifestait la plus vive agitation; comme nul ne connaissait le danger réel, chacun créait quelque danger imaginaire, et les plus exagérés et les plus inouïs étaient ceux qui rencontraient la plus grande croyance. De temps en temps, quelque aide de camp du général commandant apparaissait tout à coup portant un ordre et jetant à la multitude une proclamation destinée à éveiller la haine que les nationaux portaient aux Anglais, et à exalter leur patriotisme. À sa lecture, les chapeaux s'élevaient au bout des baïonnettes; les cris de «Vive l'empereur!» retentissaient; des serments de vaincre ou de mourir étaient échangés; un frisson d'enthousiasme courait parmi cette foule, qui passait d'un repos bruyant à un travail furieux, et se précipitait de tous côtés demandant à marcher à l'ennemi.

Mais le véritable rendez-vous était à la place d'Armes, c'est-à-dire au centre de la ville. C'est là que se rendait, tantôt un caisson emporté au galop de deux petits chevaux de Timor ou de Pégu, tantôt un canon traîné au pas de course par des artilleurs nationaux, jeunes gens de quinze à dix-huit ans à peine, à qui la poudre, qui leur noircissait la figure, tenait lieu de barbe. C'était là que se rendaient des gardes civiques en tenue de combat, des volontaires en habit de fantaisie qui avaient ajouté une baïonnette à leur fusil de chasse, des nègres vêtus de débris d'uniforme et armés de carabines, de sabres et de lances, tout cela se mêlant, se heurtant, se croisant, se culbutant et fournissant chacun sa part de bourdonnement à cette puissante rumeur qui s'élevait au-dessus de la ville, comme s'élève le bruit d'un innombrable essaim d'abeilles au-dessus d'une ruche gigantesque.

Cependant une fois arrivés sur la place d'Armes, ces hommes courant soit isolés, soit par troupes, prenaient un aspect plus régulier et une allure plus calme. C'est que sur la place d'Armes se tenait, en attendant que l'ordre de marcher à l'ennemi lui fût donné, la moitié de la garnison de l'île, composée de troupes de ligne, et formant un total de quinze ou dix-huit cents hommes; et que leur attitude, à la fois fière et insouciante, était un blâme tacite du bruit et de l'embarras que faisaient ceux qui, moins familiarisés avec les scènes de ce genre, avaient cependant le courage, la bonne volonté d'y prendre part; aussi, tandis que les nègres se pressaient pêle-mêle à l'extrémité de la place, un régiment de volontaires nationaux, se disciplinant de lui-même à la vue de la discipline militaire, s'arrêtait en face de la troupe, se formait dans, le même ordre qu'elle, tâchant d'imiter, mais sans pouvoir y parvenir, la régularité de ses lignes.

Celui qui paraissait le chef de cette dernière troupe, et qui, il faut le dire, se donnait une peine infinie pour atteindre au résultat que nous avons indiqué, était un homme de quarante à quarante-cinq ans portant les épaulettes de chef de bataillon, et doué par la nature d'une de ces physionomies insignifiantes auxquelles aucune émotion ne peut parvenir à donner ce qu'en terme d'art on appelle du caractère. Au reste il était frisé, rasé, épinglé comme pour une parade; seulement, de temps en temps, il détachait une agrafe de son habit, boutonné primitivement depuis le haut jusqu'en bas, et qui, en s'ouvrant peu à peu, laissait voir un gilet de piqué, une chemise à jabot et une cravate blanche à coins brodés. Auprès de lui, un joli enfant de douze ans, qu'attendait à quelques pas de là un domestique nègre, vêtu d'une veste et d'un pantalon de basin, étalait, avec cette aisance que donne l'habitude d'être bien mis son grand col de chemise festonné, son habit de camelot vert à boutons d'argent et son castor gris orné d'une plume. À son côté pendait, avec sa sabretache, le fourreau d'un petit sabre, dont il tenait la lame de la main droite, essayant d'imiter, autant qu'il était en lui, l'air martial de l'officier qu'il avait soin d'appeler de temps en temps et bien haut: «Mon père,» appellation dont le chef de bataillon ne semblait pas moins flatté que du poste éminent auquel la confiance de ses concitoyens l'avait élevé dans la milice nationale.

À peu de distance de ce groupe, qui se pavanait dans son bonheur, on pouvait en distinguer un autre, moins brillant sans doute, mais à coup sûr plus remarquable.

Celui-là se composait d'un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans et de deux enfants, l'un âgé de quatorze ans, et l'autre de douze.