Georges

Chapter 15

Chapter 153,899 wordsPublic domain

Cette supériorité de marche devint bientôt d'autant plus sensible, que, de cinq minutes en cinq minutes, le _Leycester_ envoyait des huissiers de bronze pour sommer la _Calypso_ de s'arrêter. Ce à quoi, au reste, la _Calypso_, tout en fuyant répondait avec ses pièces de chasse par des messagers de même nature.

Pendant ce temps, Jacques examinait avec la plus grande attention la mâture du brick, et faisait au lieutenant Rébard des observations pleines de sens sur les améliorations à faire dans le gréage des bâtiments destinés, comme l'était la _Calypso_, à poursuivre ou à être poursuivis. Il y avait surtout un changement radical à opérer dans les mâts de perroquet, et Jacques, les yeux fixés sur la partie faible du navire, venait d'achever sa démonstration, lorsque ne recevant aucune réponse approbative du lieutenant, il ramena les yeux du ciel à la terre, et reconnut la cause du silence de son interlocuteur: le lieutenant Rébard venait d'être coupé en deux par un boulet de canon.

La situation devenait grave; il était évident que, avant une demi-heure, on serait bord à bord, et qu'il faudrait, comme on dit en terme d'art, en découdre avec un équipage d'un tiers plus fort que soi. Jacques communiquait à part lui cette réflexion peu rassurante au pointeur d'une des deux pièces de chasse lorsque le pointeur, en se baissant pour pointer, parut faire un faux pas et tomba le nez sur la culasse de son canon. Voyant qu'il tardait à se remettre sur ses jambes, plus qu'il ne convenait de le faire en pareille circonstance à un homme chargé d'un soin si important, Jacques le prit par le collet de son habit et le ramena dans une ligne verticale. Mais alors il s'aperçut que le pauvre diable venait d'avaler un biscaïen; seulement, au lieu de suivre la perpendiculaire, le biscaïen avait pris l'horizontale. De là était venu l'accident. Le pauvre pointeur était mort, comme on dit, d'une indigestion de fer fondu.

Jacques, qui, pour le moment, n'avait rien de mieux à faire, se baissa à son tour vers la pièce, rectifia d'une ligne ou deux le point de mire et cria:

—Feu!

Au même instant, le canon tonna, et, comme Jacques était curieux de voir le résultat de son adresse, il sauta sur le bastingage pour suivre, autant qu'il était en lui, l'effet du projectile qu'il venait d'adresser à son ennemi.

L'effet fut prompt. Le mât de misaine, coupé un peu au-dessus de la grande hune, plia comme un arbre que le vent courbe, puis, avec un craquement effroyable, tomba, encombrant le pont de voiles et d'agrès, et brisant une partie de la muraille de tribord.

Un grand cri de joie retentit à bord de la _Calypso_. La frégate s'était arrêtée au milieu de sa course, trempant dans la mer son aile brisée, tandis que la goélette, saine et sauve à quelques cordages près, continuait son chemin, débarrassée de la poursuite de son ennemi.

Le premier soin du capitaine, en se voyant hors de danger, fut de nommer Jacques lieutenant à la place de Rébard: il y avait longtemps, au reste, qu'en cas de vacance, ce grade lui était dévolu dans l'esprit de tous ses camarades. L'annonce de sa promotion fut donc accueillie par des acclamations unanimes.

Le soir, il y eut messe générale pour les morts. On avait jeté les cadavres à la mer à mesure qu'ils passaient de vie à trépas, et l'on n'avait gardé que celui du second pour lui rendre les honneurs dus à son rang. Ces honneurs consistaient à être cousu dans un hamac avec un boulet de trente-six à chaque pied. Le cérémonial fut exactement suivi, et le pauvre Rébard alla rejoindre ses compagnons, n'ayant conservé sur eux que le très médiocre avantage de s'enfoncer au plus profond de la mer, au lieu de flotter à sa surface.

Le soir, le capitaine Bertrand profita de l'obscurité pour faire fausse route, c'est-à-dire que, grâce à une saute de vent, il revint sur ses pas, de sorte qu'il rentrait à Brest, tandis que le _Leycester_, qui s'était empressé de substituer à son mât cassé un mât de rechange, courait après lui du côté du cap Vert.

Ce qui fit faire beaucoup de mauvais sang au capitaine Murrey, lequel jura que, si jamais la _Calypso_ retombait sous la main du _Leycester_, elle ne s'en tirerait pas à aussi bon marché la seconde fois qu'elle s'en était tirée la première.

Aussitôt ses avaries réparées, le capitaine Bertrand s'était remis en chasse, et, secondé par Jacques, il avait fait merveille: malheureusement, Waterloo arriva; après Waterloo, la seconde abdication, et, après la seconde abdication, la paix. Cette fois, il n'y avait plus à douter de rien. Le capitaine vit passer, à bord du _Bellérophon_, le prisonnier de l'Europe; et, comme il connaissait Sainte-Hélène pour y avoir relâché deux fois, il comprit du premier coup qu'on ne se sauve pas de là comme on se sauve de l'île d'Elbe.

L'avenir du capitaine Bertrand se trouvait bien compromis dans ce grand cataclysme qui brisa tant de choses. Il lui fallut donc se créer une nouvelle industrie: il avait une jolie goélette marchant bien, cent cinquante hommes d'équipage disposés à suivre sa bonne ou sa mauvaise fortune; il pensa tout naturellement à faire la traite.

En effet, c'était un joli état avant qu'on eût gâté le métier avec un tas de déclamations philosophiques auxquelles personne ne songeait alors, et il y avait une belle fortune à faire pour les premiers qui s'y remettraient. La guerre, parfois éteinte en Europe, est éternelle en Afrique; il y a toujours quelque peuplade qui a soif, et, comme les habitants de ce beau pays ont remarqué, une fois pour toutes, que le plus sûr moyen de se procurer des prisonniers était d'avoir beaucoup d'eau-de-vie, il n'y avait à cette époque qu'à suivre les côtes de la Sénégambie, du Congo, de Mozambique ou de Anguebar une bouteille de cognac à chaque main, et l'on était sûr de revenir à son bâtiment un nègre sous chaque bras. Quand les prisonniers manquaient, les mères vendaient leurs enfants pour un petit verre; il est vrai que toute cette marmaille n'avait pas grand prix; mais on se retirait sur la quantité.

Le capitaine Bertrand exerça ce commerce avec honneur et profit pendant cinq ans, c'est-à-dire depuis 1815 jusqu'en 1820, et il comptait bien l'exercer encore bon nombre d'années, lorsqu'un événement inattendu mit fin à son existence. Un jour qu'il remontait la rivière des Poissons, située sur la côte occidentale d'Afrique, avec un chef hottentot qui devait lui livrer, moyennant deux pipes de rhum, une partie de Grands-Namaquois pour laquelle il venait de traiter, et dont il avait d'avance le placement à la Martinique et à la Guadeloupe, il posa par hasard le pied sur la queue d'un boqueira qui se chauffait au soleil. Ces sortes de reptiles sont, comme on le sait, si sensibles de la queue, que la nature leur a posé à cet endroit une quantité indéfinie de sonnettes, afin que, averti par le bruit, le voyageur ne leur marche pas dessus. Le boqueira se redressa donc rapide comme un éclair, et mordit le capitaine Bertrand à la main. Le capitaine Bertrand, quoique fort dur à la douleur, poussa un cri. Le chef hottentot se retourna, vit de quoi il s'agissait, et dit gravement:

—Homme mordu, homme mort.

—Je le sais pardieu bien! répondit le capitaine, et c'est pour cela que je crie.

Puis, soit pour sa satisfaction personnelle, soit par philanthropie, et pour que le serpent qui l'avait mordu n'en mordit plus d'autre, il empoigna le boqueira à belles mains et lui tordit le cou. Mais cette exécution était à peine faite, que les forces manquèrent au brave capitaine, et qu'il tomba mort près du reptile.

Tout cela s'était passé si rapidement, que, lorsque Jacques, qui était à vingt-cinq pas à peu près en arrière du capitaine, arriva près de lui, ce dernier était déjà vert comme un lézard. Il voulut parler; mais à peine put-il balbutier quelques mots sans suite, et il expira. Dix minutes après, son corps était bariolé de taches noires et jaunes, ni plus ni moins qu'un champignon vénéneux.

Il n'y avait pas à songer à rapporter le corps du capitaine à bord de la _Calypso_, tant, grâce à l'admirable subtilité du poison, la décomposition était rapide. Jacques et les douze matelots qui l'accompagnaient creusèrent une fosse, couchèrent le capitaine dedans, et le recouvrirent de toutes les pierres qu'on put trouver dans les environs, afin de le garantir, si la chose était possible, de la dent des hyènes et des chacals. Quant au serpent à sonnettes, un des matelots s'en chargea, s'étant rappelé que son oncle, qui était pharmacien à Brest, lui avait recommandé, s'il rencontrait jamais un de ces reptiles, de tâcher de le lui apporter, mort ou vivant, pour le mettre dans un bocal à la porte de sa boutique, entre une bouteille pleine d'eau rouge et une bouteille pleine d'eau bleue.

Il y a un adage commercial qui dit: «Les affaires avant tout». En vertu de cet adage, il fut décidé, entre le chef hottentot et Jacques, que cette catastrophe n'empêcherait pas le marché conclu de s'exécuter. Jacques alla donc chercher au kraal voisin les cinquante Grands-Namaquois vendus; après quoi, le chef hottentot vint prendre au brick les deux pipes de rhum promises. Cet échange fait, les deux négociants se séparèrent enchantés l'un de l'autre, se promettant de ne pas en rester là, à l'avenir, de leurs relations commerciales.

Le soir même, Jacques rassembla tous les matelots sur le pont, depuis le contremaître jusqu'au dernier mousse.

Et, après un discours concis mais éloquent, sur les vertus sans nombre qui ornaient le capitaine Bertrand, il proposa à l'équipage deux choses: la première, de vendre la cargaison, qui était complète, puis le bâtiment, d'une défaite facile, et, après avoir partagé le prix du tout selon les droits établis, de se séparer bons amis et d'aller chercher fortune chacun de son côté; la seconde, de nommer un remplaçant au capitaine Bertrand, et de continuer le négoce sous la raison _Calypso et Compagnie_, déclarant d'avance que, tout lieutenant qu'il était, il se soumettait à une réélection, et serait le premier à reconnaître le nouveau capitaine qui sortirait du scrutin. À ces paroles, il arriva ce qui devait arriver, Jacques fut élu capitaine par acclamation.

Jacques choisit aussitôt pour second son contremaître, brave Breton, natif de Lorient, et que, par allusion à la dureté remarquable de son crâne, on appelait généralement Tête-de-Fer.

Le même soir, la _Calypso_, plus oublieuse que la nymphe dont elle portait le nom, fit voile pour les Antilles, déjà consolée, en apparence du moins, non pas du départ du roi Ulysse, mais de la mort du capitaine Bertrand.

En effet, si elle avait perdu un maître, elle en avait trouvé un autre, et qui, certes, le valait bien. Le défunt était un de ces vieux loups de mer qui font toutes choses selon la routine, et non pas selon l'inspiration. Or, il n'en était pas ainsi de Jacques. Jacques était éternellement l'homme de la circonstance, universel en ce qui concernait l'art nautique; sachant, dans une bataille ou dans une tempête, commander la manœuvre comme le premier amiral venu, et faisant dans l'occasion un nœud à la marinière aussi bien que le dernier mousse. Avec Jacques, jamais de repos, et, par conséquent, jamais d'ennui. Chaque jour amenait une amélioration dans l'arrimage et dans le gréement de la goélette. Jacques aimait la _Calypso_ comme on aime une maîtresse; aussi était-il éternellement préoccupé d'ajouter quelque chose à sa toilette. Tantôt c'était une bonnette dont il changeait la forme, tantôt c'était une vergue dont il simplifiait le mouvement. Aussi, la coquette qu'elle était, obéissait-elle à son nouveau seigneur comme elle n'avait encore obéi à personne, s'animant à sa voix, se courbant et se redressant sous sa main, bondissant sous son pied comme un cheval qui sent l'éperon, si bien que Jacques et la _Calypso_ semblaient tellement faits l'un pour l'autre, que l'on n'aurait jamais eu l'idée que désormais ils pussent vivre l'un sans l'autre.

Aussi, à part le souvenir de son père et de son frère, qui passait de temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques était-il l'homme le plus heureux de la terre et de la mer. Ce n'était pas un de ces négriers avides qui perdent la moitié de leurs profits en voulant trop gagner, et pour qui le mal qu'ils font, après avoir passé en habitude, est devenu un plaisir. Non, c'était un bon négociant, faisant son commerce en conscience, ayant pour ses Cafres, ses Hottentots, ses Sénégambiens ou ses Mozambiques presque autant de soins que si c'étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balles de coton. Ils étaient bien nourris; ils avaient de la paille pour se coucher; ils prenaient deux fois par jour l'air sur le pont. On n'enchaînait que les récalcitrants; et, en général, on tâchait, autant que possible, de vendre les maris avec les femmes, et les enfants avec les mères; ce qui était une délicatesse inouïe et avait fort peu d'imitateurs parmi les confrères de Jacques. Aussi les nègres de Jacques arrivaient-ils à leur destination généralement bien portants et gais, ce qui faisait que, presque toujours, Jacques les revendait à un prix supérieur.

Il va sans dire que Jacques ne s'arrêtait jamais assez longtemps à terre pour s'y créer un attachement sérieux. Comme il nageait dans l'or et roulait sur l'argent, les belles créoles de la Jamaïque, de la Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d'une fois les doux yeux; il y avait même des pères qui, ignorant que Jacques fût un mulâtre et le prenant pour un honnête négrier européen, lui faisaient de temps en temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses idées à l'endroit de l'amour. Jacques connaissait à fond sa mythologie et son histoire sainte; il savait l'apologue d'Hercule et d'Omphale, et l'anecdote de Samson et de Dalila. Aussi avait-il décidé qu'il n'aurait pas d'autre femme que la _Calypso_. Quant à des maîtresses, Dieu merci, il n'en manquait pas; il en avait des noires, des rouges, des jaunes et des chocolats, selon qu'il changeait au Congo, aux Florides, au Bengale ou à Madagascar. À chaque voyage, il en prenait une nouvelle, qu'il donnait en arrivant à quelque ami, chez lequel il était sûr qu'elle serait bien traitée, s'étant fait un système de ne jamais garder la même, de crainte, quelle que fût sa couleur, qu'elle ne prît une influence quelconque sur son esprit. Car, il faut le dire, ce que Jacques aimait avant toutes choses, c'était sa liberté.

Puis, ajoutons que Jacques avait encore une foule d'autres plaisirs. Jacques était sensuel comme un créole. Toutes les grandes choses de la nature l'affectaient agréablement; seulement, au lieu d'impressionner son esprit, elles agissaient sur ses sens. Il aimait l'immensité, non pas parce que l'immensité fait rêver à Dieu, mais parce que plus il y a d'espace, mieux on respire; il aimait les étoiles, non pas parce qu'il pensait que c'étaient autant de mondes roulant dans l'espace, mais parce qu'il trouvait doux d'avoir au-dessus de sa tête un dais d'azur brodé de diamants, il aimait les hautes forêts, non pas parce que leurs profondeurs sont pleines de voix mystérieuses et poétiques, mais parce que leur voûte épaisse projette une ombre que ne peuvent pas percer les rayons du soleil.

Quant à son opinion sur l'état qu'il exerçait, son opinion était que c'était une industrie parfaitement légale. Il avait toute sa vie vu vendre et acheter des nègres; il pensait donc, dans sa conscience, que les nègres étaient faits pour être vendus et achetés. Quant à la validité du droit que l'homme s'est arrogé de trafiquer de son semblable, cela ne le regardait aucunement; il achetait et payait; donc, la chose était à lui, et, du moment qu'il avait acheté et payé il avait le droit de revendre: aussi, jamais Jacques n'avait imité une seule fois l'exemple de ses confrères, qu'il avait vus faire la chasse aux nègres pour leur propre compte; Jacques aurait regardé comme une affreuse injustice, soit par force, soit par ruse, de s'emparer personnellement d'une créature libre pour en faire un esclave; mais, du moment que cette créature libre était devenue esclave par une circonstance indépendante de sa volonté à lui, Jacques, il ne voyait aucune difficulté à traiter d'elle avec son propriétaire.

Or, on comprend que la vie que menait Jacques était une agréable vie, d'autant plus agréable qu'elle avait, de temps à autre, ses journées de combat, comme du temps du capitaine Bertrand; la traite des noirs avait été abolie par un congrès de gouvernants, qui avait probablement trouvé qu'elle nuisait à la traite des blancs; de sorte qu'il arrivait parfois que quelques bâtiments qui se mêlaient de ce qui ne les regardait pas, voulaient absolument savoir ce que la _Calypso_ venait faire sur les côtes du Sénégal ou dans les mers de l'Inde. Alors, si le capitaine Jacques était dans ses jours de bonne humeur, il commençait par amuser le bâtiment trop curieux en lui montrant des pavillons de toutes couleurs; puis, quand il était las de jouer avec lui des charades en action, il hissait son pavillon à lui, qui était trois têtes de noirs, posées deux et une sur champ de gueules; alors la _Calypso_ prenait chasse, et la fête commençait.

Outre les vingt canons qui ornaient ses sabords, la _Calypso_, pour ces occasions-là seulement, possédait à son arrière deux pièces de trente-six, dont la portée dépassait celle des bâtiments ordinaires; or, comme elle était excellente voilière, et qu'elle obéissait à son maître au doigt et à l'œil, elle engageait juste autant de voiles qu'il en fallait pour maintenir le bâtiment qui lui donnait la chasse à la portée de ses deux pièces. Il en résultait que, tandis que les boulets ennemis venaient mourir dans son sillage, chacun de ses boulets à elle, et Jacques, croyez-le bien, n'avait pas oublié son métier de pointeur, enfilait le navire négrophile de bout en bout. Cela durait le temps qu'il plaisait à Jacques de faire ce qu'il appelait sa partie de quilles; puis, lorsqu'il trouvait le bâtiment indiscret suffisamment puni de son indiscrétion, il ajoutait quelques voiles de cacatois, quelques bonnettes de perroquet, quelques brigantines de son invention, aux voiles déjà déployées, envoyait une couple de boulets ramés en signe d'adieu à son partenaire, et, filant sur l'eau comme quelque oiseau de mer attardé qui regagne son nid, il le laissait boucher ses trous, rajuster ses agrès, renouer ses cordages et disparaissait à l'horizon.

Ces escapades, comme on le comprend bien, lui rendaient l'entrée des ports un peu plus difficile; mais la _Calypso_ était une coquette qui savait changer de tournure et même de visage, selon l'occasion. Tantôt elle prenait quelque nom virginal et quelque allure naïve, s'appelait _La Belle-Jenny_ ou _La Jeune-Olympe_, et se présentait avec un air d'innocence qui faisait plaisir à voir; alors elle venait, disait-elle de charger du thé à Canton, du café à Moka, ou des épices à Ceylan. Elle donnait des échantillons de son chargement, elle recevait des commandes, elle demandait des passagers. Le capitaine Jacques était un bon paysan bas-breton, avec sa grande veste, ses longs cheveux, son large chapeau, enfin toute la défroque de défunt Bertrand. Tantôt la _Calypso_ changeait de sexe; elle s'appelait le _Sphinx_ ou le _Léonidas_; son équipage revêtait l'uniforme français, et elle entrait dans la rade, drapeau blanc déployé, saluant courtoisement le fort, qui lui rendait courtoisement son salut. Alors son capitaine était, selon son caprice, ou un vieux loup de mer, maugréant, jurant, sacrant, ne parlant que par tribord et bâbord, et ne comprenant pas à quoi pouvait servir la terre, si ce n'était pour y aller de temps en temps renouveler son eau et faire sécher du poisson; ou bien quelque bel officier fashionable, tout frais émoulu de l'école, à qui le gouvernement, pour récompenser les services de ses ancêtres, avait donné un commandement que sollicitaient dix anciens officiers. En ce cas, le capitaine Jacques se faisait appeler M. de Kergouran ou M. de Champ-Fleury; il avait la vue basse, ne regardait qu'en clignant de l'œil, et parlait en grasseyant. Tout cela eût été bien vite reconnu pour une comédie dans un port de France ou d'Angleterre; mais cela avait un énorme succès à Cuba, à la Martinique, à la Guadeloupe ou à Java.

Quant au placement des fonds qui provenaient de son commerce, c'était pour Jacques, qui ne comprenait pas tous les mouvements de l'agio et tous les calculs de l'escompte la chose la plus simple: en échange de son or et de ses traites, il prenait à Visapour et à Guzarate les plus beaux diamants qu'il pouvait y trouver; si bien que Jacques avait fini par se connaître presque aussi bien en diamants qu'en nègres. Puis il mettait les nouveaux achetés près des anciens dans une ceinture qu'il portait habituellement sur lui. N'avait-il plus d'argent, il fouillait à sa ceinture, en tirait, selon l'occasion, un brillant gros comme un petit pois ou un diamant de la taille d'une noisette, entrait chez un juif, le faisait peser et le lui cédait au prix du tarif. Puis, comme Cléopâtre, qui buvait les perles que lui donnait Antoine, lui buvait et mangeait son diamant; seulement, au contraire de la reine d'Égypte, Jacques en faisait habituellement plusieurs repas.

Grâce à ce système d'économie, Jacques portait incessamment sur lui une valeur de deux ou trois millions, qui, à la rigueur, tenant dans le creux de la main, était facile à cacher dans l'occasion: car Jacques ne se dissimulait pas qu'une profession comme la sienne avait des chances opposées; que tout n'était pas roses dans le métier qu'il faisait, et qu'après des années de bonheur, il pourrait arriver un jour de revers.

Mais, en attendant ce jour inconnu, Jacques, comme nous l'avons dit, menait une vie fort douce, et qu'il n'eût pas échangée contre celle d'un roi quelconque, vu que, déjà, à cette époque, l'emploi de roi commençait à être d'un assez médiocre agrément; notre aventurier eût donc été parfaitement heureux, si, parfois, le souvenir de son père et de Georges n'était venu assombrir sa pensée; aussi, un beau jour, n'y put-il résister plus longtemps, et, comme, après avoir fait un chargement en Sénégambie et au Congo, il était venu compléter sa cargaison sur les côtes de Mozambique et dans l'Anguebar, il résolut de pousser jusqu'à l'île de France et de s'informer si son père ne l'avait pas quittée, ou si son frère n'y était pas revenu: il avait, en conséquence, en approchant de la côte, fait les signaux habituels aux négriers, on y avait répondu par les signaux correspondants. Le hasard avait fait que ces signaux avaient été échangés entre le père et le fils; de sorte que, le soir, Jacques s'était trouvé non seulement sur le rivage natal mais encore dans les bras de ceux qu'il était venu y chercher.

Chapitre XV—La boîte de Pandore

Ce fut, comme on le comprend bien, un grand bonheur pour ce père et pour ces frères, qui ne s'étaient pas vus depuis si longtemps, que de se trouver ainsi réunis au moment où ils s'y attendaient le moins: il y eut bien, au premier moment, dans le cœur de Georges, grâce à un reste d'éducation européenne, un mouvement de regret en retrouvant son frère marchand de chair humaine; mais ce premier mouvement fut bien vite dissipé. Quant à Pierre Munier, qui n'avait jamais quitté l'île, et qui, par conséquent devait tout envisager du point de vue des colonies, il n'y fit pas même attention; il était, d'ailleurs, entièrement absorbé, le pauvre père, dans le bonheur inespéré de revoir ses enfants.

Jacques, comme c'était tout simple, revint coucher à Moka. Georges, lui et leur père ne se séparèrent que fort avant dans la nuit. Pendant cette première et douce causerie, chacun fit part à ces intimes de son âme de tout ce qu'il avait dans le cœur. Pierre Munier épancha sa joie. Il n'avait rien autre chose en lui que son amour paternel. Jacques raconta sa vie aventureuse, ses plaisirs étranges, son bonheur excentrique. Puis vint le tour de Georges, et Georges raconta son amour.