Chapter 13
Si Georges, de retour à l'île de France, fût rentré humblement dans la condition, qu'aux yeux des blancs, la nature lui avait faite, et se fût ainsi perdu dans l'obscurité de sa naissance, Henri ne l'eût point remarqué, ou, dans ce cas, ne lui eût point gardé rancune des torts que, quatorze ans auparavant, Henri avait eus envers lui. Mais il n'en était point ainsi; l'orgueilleux jeune homme avait fait sa rentrée au grand jour, s'était mêlé, par un service rendu, à la vie de sa famille; il venait, comme son égal de rang et comme son supérieur en intelligence, s'asseoir à la même table que lui: c'était plus qu'Henri n'en pouvait supporter, Henri lui déclara intérieurement la guerre.
Aussi, en sortant de table, et comme on venait de passer au jardin, Henri s'approcha de Sara, qui, avec plusieurs autres femmes, s'était assise sous un berceau parallèle à celui sous lequel les hommes prenaient le café. Sara tressaillit, car elle sentit instinctivement que, dans ce que son cousin avait à lui dire, il serait indubitablement question de Georges.
—Eh bien, ma belle cousine, dit le jeune homme en s'appuyant sur le dossier de la chaise de bambou qui servait de siège à la jeune fille, comment avez-vous trouvé le dîner?
—Ce n'est pas, je le présume, sous le rapport matériel, que vous me faites cette question? répondit en souriant Sara.
—Non, ma chère cousine, quoique peut-être, pour quelques-uns de nos convives, qui ne vivent pas, comme vous, de rosée, d'air et de parfums, ce ne soit pas une question déplacée. Non, je vous demande cela sous le rapport social, si je puis dire.
—Eh bien, mais plein de bon goût, ce me semble. Lord Murrey m'a paru faire admirablement les honneurs de sa table, et il a été, à ce qu'il m'a paru, aussi aimable que possible avec tout le monde.
—Oui, certes! Aussi, je m'étonne profondément qu'un homme aussi distingué que lui ait risqué envers nous l'inconvenance qu'il a commise.
—Laquelle? demanda Sara, qui comprenait où son cousin en voulait venir, et qui, puisant une force inconnue à elle-même dans le fond de son cœur, regarda fixement son cousin en lui adressant cette question.
—Mais, répondit Henri, quelque peu embarrassé non seulement de la fixité de ce regard, mais encore de la voix qui murmurait au fond de sa conscience; mais en invitant à la même table que nous M. Georges Munier.
—Et moi, il y a une chose qui ne m'étonne pas moins Henri, c'est que vous n'ayez pas laissé à tout autre que vous le soin de me faire, surtout à moi, cette observation.
—Et pourquoi cette observation m'est-elle interdite, à moi seul, ma chère cousine?
—Parce que, sans M. Georges Munier, dont la présence vous paraît si inconvenante ici, vous seriez, en supposant qu'on pleure une cousine et qu'on porte le deuil d'une nièce, vous seriez, votre père et vous, dans le deuil et dans les larmes.
—Oui, certes, répondit Henri en rougissant; oui, je comprends toute la reconnaissance que nous devons à M. Georges pour avoir sauvé une vie aussi précieuse que la vôtre; et vous avez bien vu que, hier quand il a désiré acheter ces deux nègres que mon père voulait punir, je me suis empressé de les lui donner.
—Et moyennant le don de ces deux nègres, vous vous croyez quitte envers lui? Je vous remercie, mon cousin, d'estimer la vie de Sara de Malmédie à la somme de mille piastres.
—Mon Dieu! ma chère Sara, dit Henri, quelle étrange façon d'interpréter les choses vous avez aujourd'hui! Ai-je eu un instant l'idée de mettre à prix une existence pour laquelle je donnerais la mienne? Non, j'ai eu seulement l'intention de vous faire observer dans quelle fausse position, par exemple, lord Murrey mettrait une femme que M. Georges Munier inviterait à danser.
—À votre avis donc, mon cher Henri, cette femme devrait refuser?
—Sans aucun doute.
—Sans réfléchir qu'en refusant elle commet envers un homme qui ne lui a rien fait, et qui même peut-être lui a rendu quelque petit service, une de ces offenses dont il doit nécessairement demander raison à son père, à son frère ou à son mari?
—Je présume que, le cas échéant, M. Georges ferait un retour sur lui-même, et se rendrait la justice de croire qu'un blanc ne descend pas jusqu'à se mesurer avec un mulâtre.
—Pardon, mon cousin, d'oser émettre une opinion en pareille matière, reprit Sara; mais, ou, d'après le peu que j'ai vu, j'ai mal compris M. Georges, ou je ne pense pas que, s'il s'agissait de venger son honneur, un homme qui, comme lui, porte deux croix sur sa poitrine, fût arrêté par le sentiment d'humilité intérieure que vous lui prêtez, j'en ai peur, bien gratuitement.
—En tout cas, j'espère, ma chère Sara, reprit à son tour Henri, le rouge de la colère sur le visage, que la crainte de nous exposer, mon père ou moi, à la colère de M. Georges, ne vous fera pas commettre l'imprudence de danser avec lui, s'il avait la hardiesse de vous inviter?
—Je ne danserai avec personne, Monsieur, répondit froidement Sara en se levant et en allant s'appuyer au bras de la dame anglaise qui s'était trouvée à table à côté de Georges, et qui était une de ses amies.
Henri resta un instant tout étourdi de cette fermeté à laquelle il ne s'attendait pas; puis il alla se mêler à un groupe de jeunes créoles, dans lequel il trouva, pour ses idées aristocratiques, sans doute plus de sympathie qu'il n'en avait trouvé chez sa cousine.
Pendant ce temps, Georges, centre d'un autre groupe, causait avec quelques officiers et quelques négociants anglais, qui ne partageaient pas ou qui partageaient à un moindre degré le préjugé de ses compatriotes.
Une heure s'écoula ainsi, pendant laquelle s'accomplirent tous les préparatifs du bal; puis, cette heure écoulée, les portes se rouvrirent et donnèrent entrée aux appartements débarrassés de leurs meubles et étincelants de lumières. Au même instant, l'orchestre préluda, donnant le signal de la contredanse.
Sara avait fait un violent effort sur elle-même en se condamnant à voir danser ses compagnes; car, ainsi que nous l'avons dit, elle aimait le bal avec passion. Mais toute l'amertume du sacrifice qu'elle faisait retomba sur celui qui le lui avait imposé; tandis que, au contraire, un sentiment plus tendre et plus profond qu'aucun de ceux qu'elle eût jamais éprouvés commençait à naître dans son âme en faveur de celui pour lequel elle se l'imposait; car c'est une sublime qualité des femmes, que la nature et la société ont faites faibles d'une douce faiblesse, de porter un puissant intérêt à tout ce qu'on opprime, comme une haute admiration à tout ce qui ne se laisse pas opprimer.
Aussi, lorsque Henri, espérant que sa cousine ne résisterait pas à l'entraînement de la première ritournelle, vint, malgré sa réponse, l'inviter à danser comme d'habitude la première contredanse avec lui, Sara se contenta, cette fois, de lui répondre:
—Vous savez que je ne danse pas ce soir, mon cousin.
Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang, et, par un mouvement instinctif, chercha des yeux Georges. Georges avait pris place et dansait avec l'Anglaise à laquelle il avait donné le bras pour la conduire à table. Par un sentiment qui n'avait cependant rien de sympathique, les yeux de Sara avaient pris la même direction que son cousin. Son cœur se serra.
Georges dansait avec une autre, Georges ne pensait peut-être pas même à Sara, qui venait cependant de lui faire un de ces sacrifices duquel, la veille encore, elle se serait crue incapable pour qui que ce fût au monde. Le temps que dura cette contredanse fut un des moments les plus douloureux que Sara eût encore passés.
La contredanse finie, Sara, malgré elle, ne put s'empêcher de suivre des yeux Georges. Il alla reconduire l'Anglaise à sa place, puis parut chercher quelqu'un des yeux. Celui qu'il cherchait était lord Murrey. À peine l'eut-il aperçu, qu'il alla à lui, qu'il lui dit quelques mots, et que tous deux s'avancèrent vers Sara.
Sara sentit tout son sang se porter vers son cœur.
—Mademoiselle, dit lord Murrey, voici un compagnon de voyage à moi, qui, peut-être un peu trop révérencieux envers nos usages d'Europe, n'ose point vous inviter à danser avant d'avoir eu l'honneur de faire votre connaissance. Veuillez donc me permettre de vous présenter M. Georges Munier, un des hommes les plus distingués que je connaisse.
—Comme vous le dites, milord, reprit Sara d'une voix que, à force de puissance sur elle-même, elle était parvenue à rendre presque assurée, c'est de la part de M. Georges une crainte bien exagérée; car nous sommes déjà d'anciennes connaissances. Le jour de son arrivée, M. Georges m'a rendu un service; hier, il a fait mieux que cela, il m'a sauvé la vie.
—Comment! ce jeune chasseur qui a eu le bonheur de se trouver là à point pour tirer sur cet affreux requin, pendant que vous vous baigniez, c'est M. Georges?
—C'est lui-même, milord, reprit Sara toute rouge de honte en pensant seulement alors que Georges l'avait vue dans son costume de natation; et, hier, j'étais si émue et si troublée encore, qu'à peine si j'ai eu la force de présenter mes actions de grâces à M. Georges. Mais, aujourd'hui, je les lui renouvelle d'autant plus vives, que c'est à son adresse et à son sang-froid que je dois le bonheur d'assister à votre belle fête, milord.
—Et nous y joignons les nôtres, ajouta Henri, qui s'était approché du petit groupe dont sa cousine formait le centre; car, nous aussi, hier, nous étions si émus et si préoccupés de cet accident, qu'à peine avons-nous eu l'honneur de dire quelques mots à M. Georges.
Georges, qui n'avait pas encore dit une parole, mais dont les yeux pénétrants avaient lu jusqu'au fond du cœur de Sara, s'inclina en signe de remerciement, mais sans répondre autrement à Henri.
—Alors, j'espère que la requête que voulait vous présenter M. Georges ira maintenant toute seule, dit lord Murrey, et je laisse mon protégé s'expliquer lui-même.
—Mademoiselle de Malmédie m'accordera-t-elle l'honneur d'une contredanse? dit Georges en s'inclinant une seconde fois.
—Oh! Monsieur, dit Sara, je suis vraiment aux regrets, et vous m'excuserez, je l'espère. J'ai refusé tout à l'heure la même demande à mon cousin, ne comptant pas danser ce soir.
Georges sourit de l'air d'un homme qui devine tout, et se releva en couvrant Henri d'un regard si parfaitement dédaigneux, que lord Murrey comprit, à ce regard et à celui par lequel répondit M. de Malmédie, qu'il y avait une haine profonde et invétérée entre ces deux hommes. Mais il garda cette observation dans le fond de son cœur, et, comme s'il n'eût rien remarqué:
—Serait-ce un reste de votre terreur d'hier, dit-il à Sara qui réagit sur vos plaisirs d'aujourd'hui?
—Oui, milord, répondit Sara; je me sens même assez souffrante pour prier mon cousin de prévenir M. de Malmédie que je désirerais me retirer, et que je compte sur lui pour me ramener à la maison.
Henri et lord Murrey firent ensemble un mouvement pour obéir au désir de la jeune fille. Georges se pencha vivement:
—Vous avez un noble cœur, Mademoiselle, dit-il à demi-voix, et je vous remercie.
Sara tressaillit et voulut répondre; mais déjà lord Murrey s'était rapproché. Elle ne fit qu'échanger, presque malgré elle, un regard avec Georges.
—Êtes-vous donc toujours décidée à nous quitter, Mademoiselle? dit le gouverneur.
—Hélas! oui, répondit Sara. Je voudrais pouvoir rester, milord; mais... je souffre réellement.
—En ce cas, je comprends qu'il y aurait de l'égoïsme à moi d'essayer de vous retenir; et, comme la voiture de M. de Malmédie ne sera probablement point à la porte, je vais donner des ordres pour qu'on mette les chevaux à la mienne.
Et lord Murrey s'éloigna aussitôt.
—Sara, dit Georges, quand j'ai quitté l'Europe pour revenir ici, mon seul désir était celui d'y trouver un cœur comme le vôtre; mais je ne l'espérais pas.
—Monsieur, murmura Sara, dominée malgré elle par l'accent profond de la voix de Georges, je ne sais ce que vous voulez dire.
—Je veux dire que, depuis le jour de mon arrivée, j'ai fait un rêve, et que, si ce rêve se réalise jamais, je serai le plus heureux des hommes.
Puis, sans attendre la réponse de Sara, Georges s'inclina respectueusement devant elle, et, voyant s'approcher M. de Malmédie et son fils, laissa Sara avec son oncle et son cousin.
Cinq minutes après, lord Murrey revint annoncer à Sara que la voiture était prête, et lui offrit le bras pour traverser le salon. Arrivée à la porte, la jeune fille jeta un dernier regard de regret sur le bal où elle s'était promis tant de plaisir, et disparut.
Mais ce regard avait rencontré celui de Georges, qui semblait devoir désormais la poursuivre.
En revenant de conduire mademoiselle de Malmédie à sa voiture, le gouverneur rencontra dans l'antichambre Georges, qui s'apprêtait à quitter le bal à son tour.
—Et vous aussi? dit lord Murrey.
—Oui, milord; vous n'ignorez pas que je demeure pour le moment à Moka, et que j'ai, par conséquent, près de huit lieues à faire; heureusement qu'avec Antrim, c'est l'affaire d'une heure.
—Vous n'avez rien eu de particulier avec M. Henri de Malmédie? demanda le gouverneur avec l'expression de l'intérêt.
—Non, milord, pas encore, répondit Georges en souriant; mais, selon toute probabilité, cela ne tardera point.
—Ou je me trompe fort, mon jeune ami, dit le gouverneur, ou les causes de votre inimitié avec cette famille datent de longtemps?
—Oui, milord, ce sont de petites taquineries d'enfant qui se sont faites de belles et bonnes haines d'hommes; des coups d'épingle qui deviendront des coups d'épée.
—Et il n'y a pas un moyen d'arranger tout cela? demanda le gouverneur.
—Je l'ai espéré un instant milord; j'ai cru que quatorze ans de domination anglaise avaient tué le préjugé que je revenais combattre; je me trompais: il ne reste plus à l'athlète qu'à se frotter d'huile et à descendre dans le cirque.
—N'y rencontrerez-vous pas plus de moulins que de géants, mon cher don Quichotte?
—Je vous en fais juge, dit Georges en souriant. Hier, j'ai sauvé la vie à mademoiselle Sara de Malmédie!... Savez-vous comment son cousin m'en remercie aujourd'hui?
—Non.
—En lui défendant de danser avec moi.
—Impossible!
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, milord.
—Et pourquoi cela?
—Parce que je suis mulâtre.
—Et que comptez-vous faire?
—Moi?
—Pardon de mon indiscrétion; mais vous savez l'intérêt que je vous porte, et, d'ailleurs, nous sommes de vieux amis.
—Ce que je compte faire? dit Georges en souriant.
—Oui; vous avez bien conçu de votre côté quelque projet?
—Ce soir même, j'en ai arrêté un.
—Et lequel? Voyons, je vous dirai si je l'approuve.
—C'est que, dans trois mois, je serai l'époux de mademoiselle Sara de Malmédie.
Et, avant que lord Murrey eût eu le temps de lui donner son approbation ou sa désapprobation, Georges l'avait salué et était sorti. À la porte, son domestique maure l'attendait avec ses deux chevaux arabes.
Georges sauta sur Antrim et prit au galop le chemin de Moka.
En rentrant à l'habitation, le jeune homme s'informa de son père; mais il apprit qu'il était sorti à sept heures du soir, et n'était pas encore de retour.
Chapitre XIII—Le négrier
Le lendemain matin, ce fut Pierre Munier qui entra le premier chez son fils.
Depuis son arrivée, Georges avait parcouru plusieurs fois la magnifique habitation que son père possédait, et, avec ses idées d'industrie européenne, il avait émis plusieurs idées d'amélioration que, dans sa capacité pratique, le père avait comprises à l'instant même; mais ces idées nécessitaient l'application d'une augmentation de bras, et l'abolition de la traite publique avait tellement fait renchérir les esclaves, qu'il n'y avait pas moyen, sans d'énormes sacrifices, de se procurer dans l'île les cinquante ou soixante nègres dont le père et le fils voulaient augmenter leur maison. Pierre Munier avait donc, la veille en l'absence de Georges, accueilli avec joie la nouvelle qu'il y avait un navire négrier en vue, et, selon l'habitude adoptée alors parmi les colons et les commerçants de chair noire, il était allé, pendant la nuit, sur la côte, afin de répondre aux signaux du négrier par d'autres signaux qui indiquassent qu'on était dans l'intention de traiter avec lui. Les signaux avaient été échangés et Pierre Munier venait annoncer à Georges cette bonne nouvelle. Il fut donc convenu que, le soir, le père et le fils se trouveraient vers neuf heures à la Pointe-des-Caves, au-dessous du Petit-Malabar. Cette convention arrêtée, Pierre Munier sortit pour aller inspecter, selon son habitude, les travaux de la plantation, et, selon son habitude aussi, Georges prit son fusil et gagna les bois pour s'abandonner à ses rêveries.
Ce que Georges avait dit la veille à lord Murrey en le quittant n'était pas une forfanterie; c'était, au contraire, une résolution bien arrêtée; l'étude de la vie tout entière du jeune mulâtre s'était, comme nous l'avons vu, portée vers ce point, de donner à sa volonté la force et la persistance du génie. Arrivé à une supériorité en toute chose, qui, appuyée de sa fortune, lui eût assuré, en France ou en Angleterre, à Londres ou à Paris, une existence distinguée, Georges, avide de lutte, avait voulu revenir à l'île de France. C'était là qu'existait le préjugé que son courage se croyait destiné à combattre, et que son orgueil croyait pouvoir vaincre. Il revenait donc ayant pour lui l'avantage de l'incognito, pouvait étudier son ennemi sans que son ennemi sût quelle guerre il lui avait déclarée au fond de son âme, et prêt qu'il était à le saisir au moment où il s'y attendrait le moins, et à commencer cette lutte dans laquelle devait succomber un homme ou une idée.
En posant le pied sur le port, en retrouvant au retour les mêmes hommes qu'il avait laissés à son départ, Georges avait compris une vérité dont plusieurs fois il avait douté en Europe; c'est que toutes choses étaient les mêmes à l'île de France, quoique quatorze ans se fussent écoulés, quoique l'île de France, au lieu d'être française, fût anglaise, et, au lieu de s'appeler l'île de France, s'appelât Maurice. Alors, et de ce jour, il s'était mis sur ses gardes, alors il s'était préparé à ce duel moral qu'il était venu chercher, comme un autre se prépare à un duel physique, si on peut parler ainsi; et, l'épée à la main, il avait attendu l'occasion qui se présenterait de porter le premier coup à son adversaire.
Mais, comme César Borgia, qui, dans son génie, avait, lors de la mort de son père, tout prévu pour la conquête de l'Italie, excepté qu'à cette époque il serait mourant lui-même, Georges se trouva engagé d'une façon qu'il n'avait pas pu prévoir, et frappé en même temps qu'il voulait frapper. Le jour de son arrivée à Port-Louis, le hasard avait mis sur son chemin une belle jeune fille, dont, malgré lui, il avait gardé le souvenir. Puis la Providence l'avait amené juste à point pour sauver la vie à celle-là même à laquelle il rêvait vaguement depuis qu'il l'avait vue; de sorte que ce rêve était entré plus profondément dans son existence. Enfin, la fatalité les avait réunis la veille, et, là, un coup d'œil, au moment même où il s'apercevait qu'il l'aimait, lui avait dit qu'il était aimé. Dès lors, la lutte prenait pour lui un nouvel intérêt, intérêt auquel son bonheur se trouvait doublement lié, puisque désormais cette lutte avait lieu non seulement au profit de son orgueil, mais encore à celui de son amour.
Seulement, comme nous l'avons dit, blessé lui-même au moment du combat, Georges perdait l'avantage du sang-froid; il est vrai qu'en échange il gagnait la véhémence de la passion.
Mais, si, dans une existence blasée, si, sur un cœur flétri comme celui de Georges, la vue de la jeune fille avait produit l'impression que nous avons dite, l'aspect du jeune homme et les circonstances dans lesquelles il lui était successivement apparu avaient dû produire une bien autre impression sur l'existence juvénile et sur l'âme vierge de Sara. Élevée, depuis le jour où elle avait perdu ses parents, dans la maison de M. de Malmédie, destinée dès cette époque à doubler par sa dot la fortune de l'héritier de la maison, elle s'était dès lors habituée à regarder Henri comme son futur mari, et elle s'était d'autant plus facilement soumise à cette perspective, que Henri était un beau et brave garçon, cité parmi les plus riches et les plus élégants colons, non seulement de Port-Louis, mais encore de toute l'île. Quant aux autres jeunes gens amis de Henri, ses cavaliers à la chasse, ses danseurs au bal, elle les connaissait depuis trop longtemps pour que l'idée lui vînt jamais de distinguer aucun d'eux; c'étaient pour Sara des amis de sa jeunesse, qui devaient l'accompagner tranquillement de leur amitié pendant le reste de sa vie, et voilà tout.
Sara était donc dans cette parfaite quiétude d'âme, lorsque, pour la première fois, elle avait aperçu Georges. Dans la vie d'une jeune fille, un beau jeune homme inconnu, à l'air distingué, aux formes élégantes, est partout un événement, et à bien plus forte raison, comme on le comprend bien, à l'île de France.
La figure du jeune étranger, le timbre de sa voix, les paroles qu'il avait dites, étaient donc demeurés, sans qu'elle sût pourquoi, dans la mémoire de Sara comme demeure un air qu'on n'a entendu qu'une fois, et que cependant on répète dans sa pensée. Sans doute Sara, au bout de quelques jours, eût oublié ce petit événement, si elle eût revu ce jeune homme dans des circonstances ordinaires; peut-être même un examen plus approfondi, comme celui qu'amène une seconde rencontre, au lieu de mêler ce jeune homme plus profondément à sa vie, l'en eût-il éloigné tout à fait. Mais il n'en avait point été ainsi. Dieu avait décidé que Georges et Sara se reverraient dans un moment suprême: la scène de la rivière Noire avait eu lieu. À la curiosité qui avait accompagné la première apparition, s'étaient jointes la poésie et la reconnaissance qui entouraient la seconde. En un instant, Georges s'était transformé aux yeux de la jeune fille. L'étranger inconnu était devenu un ange libérateur. Tout ce que cette mort dont Sara avait été menacée promettait de douleurs, Georges le lui avait épargné; tout ce que la vie à seize ans promet de plaisir, de bonheur et d'avenir, Georges, au moment où elle allait le perdre, le lui avait rendu. Enfin, quand l'ayant vu à peine, quand lui ayant à peine adressé la parole, elle allait se retrouver en face de lui, quand elle allait épancher tout ce que son âme contenait de reconnaissance, on lui défendait d'accorder à cet homme ce qu'elle eût accordé au premier étranger venu, et, plus encore, on lui ordonnait de faire à cet homme une insulte qu'elle n'eût pas faite au dernier des hommes. Alors la reconnaissance refoulée en son cœur s'était changée en amour; un regard avait tout dit à Georges, et un mot de Georges avait tout dit à Sara. Sara n'avait rien pu nier, Georges avait donc le droit de tout croire; puis, après impression, était venue la réflexion. Sara n'avait pu s'empêcher de comparer la conduite de Henri, son futur époux, à celle de cet étranger qui n'était pas même pour elle une simple connaissance. Le premier jour, les railleries de Henri sur l'inconnu avaient blessé son esprit. L'indifférence de Henri courant à l'hallali du cerf, quand sa fiancée échappait à peine à un danger mortel avait froissé son cœur; enfin, ce ton de maître dont Henri lui avait parlé le jour du bal avait offensé son orgueil: si bien que, pendant cette longue nuit, qui devait être une nuit joyeuse, et dont Henri avait fait une nuit triste et solitaire, Sara s'était interrogée pour la première fois peut-être, et, pour la première fois, elle avait reconnu qu'elle n'aimait pas son cousin. De là à savoir qu'elle en aimait un autre, il n'y avait qu'un pas.