Georges

Chapter 12

Chapter 123,798 wordsPublic domain

—Oui, moi, dit Laïza; c'est moi qui ai excité Nazim à fuir, c'est moi qui ai creusé le canot dont il s'est servi, c'est moi qui lui ai rasé la tête avec un verre de bouteille, c'est moi qui lui ai donné de l'huile de coco pour se frotter le corps. Vous voyez donc bien que c'est moi qui dois être puni et non pas Nazim.

—Tu te trompes, répondit Henri se mêlant à son tour à la discussion. Vous devez être punis tous les deux, lui pour avoir fui, toi pour l'avoir aidé à fuir.

—Alors, faites-moi donner, à moi, les trois cents coups de fouet, et que tout soit dit.

—Commandeur, dit M. de Malmédie, faites donner à chacun de ces drôles cent cinquante coups de fouet, et que cela finisse.

—Un instant, mon oncle, dit Sara; je réclame la grâce de ces deux hommes.

—Et pourquoi cela? demanda M. de Malmédie étonné.

—Parce que cet homme est celui qui, ce matin, s'est si bravement jeté à l'eau pour me sauver.

—Elle m'a reconnu! s'écria Laïza.

—Parce que, au lieu d'une punition qu'il mérite, c'est une récompense qu'il faut lui accorder, s'écria Sara.

—Alors, dit Laïza, si vous croyez que j'ai mérité une récompense, accordez-moi la grâce de Nazim?

—Diable! diable! dit M. de Malmédie, comme tu y vas! Est-ce toi qui as sauvé ma nièce?

—Ce n'est pas moi, répondit le nègre; sans le jeune chasseur, elle était perdue.

—Mais il a fait ce qu'il a pu pour me sauver, mon oncle, mais il a lutté contre le requin, s'écria la jeune fille. Eh! tenez, voyez, voyez ses blessures qui saignent encore.

—J'ai lutté contre le requin, mais à mon corps défendant, reprit Laïza. Le requin est venu sur moi, et j'ai dû le tuer pour me sauver moi-même.

—Eh bien, mon oncle, me refuserez-vous leur grâce? demanda Sara.

—Oui, sans doute, répondit M. de Malmédie; car, s'il y avait une fois exemple de grâce faite en pareille occasion, ils s'enfuiraient tous ces moricauds-là, espérant toujours qu'il y aura quelque jolie bouche comme la vôtre qui intercédera pour eux.

—Mais, mon oncle....

—Demande à tous ces messieurs si la chose est possible, dit M. de Malmédie en se retournant avec l'accent de la confiance vers les jeunes gens qui accompagnaient son fils.

—Le fait est, répondirent ceux-ci, qu'une pareille grâce serait d'un désastreux exemple.

—Tu le vois, Sara.

—Mais un homme qui a risqué sa vie pour moi, dit Sara, ne peut cependant pas être puni le jour même où il l'a risquée; car, si vous lui devez une punition, je lui dois, moi, une récompense.

—Eh bien, à chacun notre dette, quand je l'aurai fait punir, toi, tu le récompenseras.

—Mais, mon oncle que vous importe, au bout du compte, la faute que ces malheureux ont commise? quel tort vous fait-elle? puisqu'ils n'ont pas pu exécuter leur projet?

—Quel tort elle me fait? Mais elle leur ôte une partie de leur valeur. Un nègre qui a essayé de se sauver perd cent pour cent de son prix. Voilà deux gaillards qui valaient hier, celui-ci cinq cents, et celui-là trois cents piastres, c'est-à-dire huit cents piastres. Eh bien, que j'aille en demander six cents aujourd'hui, on ne me les donnera pas.

—Le fait est que, moi, je n'en donnerais pas six cents piastres maintenant, dit un des chasseurs qui accompagnaient Henri.

—Eh bien, Monsieur, je serai plus généreux que vous, dit une voix dont l'accent fit tressaillir Sara, moi, j'en donne mille.

La jeune fille se retourna et reconnut l'étranger de Port-Louis, l'ange libérateur du rocher.

Il était debout, vêtu d'un élégant costume de chasse et appuyé sur son fusil à deux coups. Il avait tout entendu.

—Ah! c'est vous, Monsieur, dit M. de Malmédie, tandis qu'un sentiment, dont Henri ne pouvait se rendre compte, lui faisait monter la rougeur au visage; recevez, d'abord, tous mes remerciements, car ma nièce m'a dit qu'elle vous devait la vie, et, si j'avais su où vous trouver, je me serais empressé de vous voir, non pour m'acquitter envers vous, Monsieur, c'est impossible, mais pour vous exprimer toute ma reconnaissance.

L'étranger s'inclina sans répondre, avec un air de dédaigneuse modestie qui n'échappa point à Sara. Aussi s'empressa-t-elle d'ajouter:

—Mon oncle a raison, Monsieur; de pareils services ne se payent point; mais soyez certain que, tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est à vous que je dois la vie.

—Deux charges de poudre et deux balles de plomb ne valent pas de pareils remerciements, Mademoiselle; je me regarderai donc comme bien heureux si la reconnaissance de M. de Malmédie va jusqu'à me céder, pour le prix que je lui en ai offert, ces deux nègres dont j'ai besoin.

—Henri, dit à demi-voix M. de Malmédie, ne nous a-t-on pas dit, avant hier, qu'il y avait en vue de l'île un bâtiment négrier?

—Oui, mon père, répondit Henri.

—Bien, continua M. de Malmédie se parlant cette fois à lui-même, bien! nous trouverons moyen de les remplacer.

—J'attends votre réponse, Monsieur, dit l'étranger.

—Comment donc, Monsieur, mais avec le plus grand plaisir. Ces nègres sont à vous, vous pouvez les prendre; mais, à votre place, voyez-vous, quitte à ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours, je leur ferais administrer, aujourd'hui même, la correction qu'ils ont méritée.

—Ceci, c'est mon affaire, dit l'inconnu en souriant; les mille piastres seront chez vous ce soir.

—Pardon, Monsieur, dit Henri, vous vous êtes trompé: l'intention de mon père est, non pas de vous vendre ces deux hommes, mais de vous les donner. L'existence de deux misérables nègres ne peut pas être mise en comparaison avec une vie aussi précieuse que l'est celle de ma belle cousine. Mais laissez-moi vous offrir, au moins, ce que nous avons et ce que vous paraissez désirer.

—Mais, Monsieur, dit l'étranger en relevant la tête avec hauteur, tandis que M. de Malmédie faisait à son fils une grimace des plus significatives, ce n'étaient point là nos conventions.

—Eh bien, alors, dit Sara, permettez-moi d'y changer quelque chose, et, pour l'amour de celle à qui vous avez sauvé la vie, prenez ces deux nègres que nous vous offrons.

—Je vous remercie, Mademoiselle, dit l'étranger; il serait ridicule à moi d'insister davantage. J'accepte donc, et c'est moi, maintenant, qui me regarde comme votre obligé.

Et l'étranger, en signe qu'il ne voulait pas retenir plus longtemps l'honorable compagnie sur une grande route, fit, en s'inclinant, un pas en arrière.

Les hommes échangèrent un salut; mais Sara et Georges échangèrent un regard.

La cavalcade se remit en route et Georges la suivit un instant des yeux avec ce froncement de sourcils qui lui était habituel quand une pensée amère le préoccupait; puis, s'approchant de Nazim:

—Faites délier cet homme, dit-il au commandeur; car lui et son frère m'appartiennent.

Le commandeur, qui avait entendu la conversation de l'étranger et de M. de Malmédie, ne fit aucune difficulté d'obéir. Nazim fut donc délié et remis avec Laïza à son nouveau maître.

—Maintenant, mes amis, dit l'étranger en se tournant vers les nègres et en tirant de sa poche une bourse pleine d'or, comme j'ai reçu un cadeau de votre maître, il est juste que, de mon côté, je vous fasse un petit présent. Prenez cette bourse et partagez entre vous ce qu'elle contient.

Et il remit la bourse au nègre qui se trouvait le plus proche de lui; puis, se tournant vers ses deux esclaves, qui, debout derrière lui, attendaient ses ordres:

—Quant à vous deux, leur dit-il, faites maintenant ce que vous voudrez, allez où vous voudrez, vous êtes libres.

Laïza et Nazim poussèrent chacun un cri de joie mêlé de doute, car ils ne pouvaient croire à cette générosité de la part d'un homme auquel ils n'avaient rendu aucun service; mais Georges répéta les mêmes paroles, et alors Laïza et Nazim tombèrent à genoux, baisant, avec un élan de reconnaissance impossible à décrire, la main qui venait de les délivrer.

Quant à Georges, comme il commençait à se faire tard, il remit sur sa tête son grand chapeau de paille qu'il avait jusque-là tenu à la main, et, jetant son fusil sur son épaule, il reprit le chemin de Moka.

Chapitre XII—Le bal

C'était le lendemain, comme nous l'avons dit, que devaient avoir lieu, au palais du Gouvernement, ce dîner et ce bal dont l'annonce révolutionnait Port-Louis.

Quiconque n'a pas habité les colonies, et surtout l'île de France, n'a aucune idée du luxe qui règne sous le 20edegré de latitude méridionale. En effet, outre les merveilles parisiennes qui traversent les mers pour aller embellir les gracieuses créoles de Maurice, elles ont encore à choisir, de première main, les diamants de Visapour, les perles d'Ophir, les cachemires de Siam et les belles mousselines de Calcutta. Or, pas un vaisseau venant du monde des _Mille et une Nuits_ ne s'arrête à l'île de France sans y laisser une partie des trésors qu'il transporte en Europe; et même pour un homme habitué à l'élégance parisienne ou à la profusion anglaise, c'est encore quelque chose d'extraordinaire que l'étincelant ensemble que présente une réunion à l'île de France.

Aussi le salon du Gouvernement, qu'en trois jours, de son côté, lord Murrey, membre de la plus grande fashion et partisan du plus large confortable, avait entièrement renouvelé, présentait-il, vers les quatre heures de l'après-midi, l'aspect d'un appartement de la rue du Mont-Blanc ou de Regent's street: toute l'aristocratie coloniale était là, hommes et femmes: les hommes avec cette mise simple imposée par nos modes modernes; les femmes couvertes de diamants, ruisselantes de perles, parées d'avance pour le bal, n'ayant pour les distinguer de nos femmes européennes que cette molle et délicieuse morbidezza, apanage des seules femmes créoles. À chaque nom nouveau que l'on annonçait, un sourire général accueillait la personne annoncée; car, à Port-Louis, comme on le comprend bien, tout le monde se connaît, et la seule curiosité qui accompagne une femme entrant dans un salon, est celle de savoir quelle robe nouvelle elle a achetée, d'où cette robe vient, de quelle étoffe elle est faite et quelles garnitures la parent. Or, c'était surtout à l'endroit des femmes anglaises que la curiosité des femmes créoles était excitée; car, dans cette éternelle lutte de coquetterie dont Port-Louis est le théâtre, la grande question pour les indigènes est de vaincre, en luxe, les étrangères. Le murmure qui se faisait entendre à chaque nouvelle entrée, le chuchotement qui le suivait étaient donc, en général plus bruyants et plus prolongés quand l'annonce officielle du valet avait pour objet quelque nom britannique, dont la rude consonance jurait autant avec les noms du pays que tranchaient avec les brunes vierges des tropiques les blondes et pâles filles du Nord. À chaque personne nouvelle qui entrait, lord Murrey avec cette aristocratique politesse qui caractérise les Anglais de la haute société, allait au-devant d'elle: si c'était une femme, il lui offrait le bras pour la conduire à sa place et trouvait en route un compliment à lui faire; si c'était un homme, il lui tendait la main et trouvait un mot gracieux à lui dire; si bien que tout le monde reconnaissait le nouveau gouverneur pour un homme charmant.

On annonça MM. et mademoiselle de Malmédie. C'était une annonce attendue avec autant d'impatience que de curiosité, non point précisément parce que M. de Malmédie était effectivement un des plus riches et des plus considérables habitants de l'île de France, mais encore parce que Sara était une des plus riches et des plus élégantes personnes de l'île. Aussi chacun accompagna-t-il des yeux le mouvement que lord Murrey fit pour aller au-devant d'elle; car c'était elle surtout dont la toilette présumée préoccupait les plus belles invitées.

Contre l'habitude des femmes créoles et contre l'attente générale, la toilette de Sara était des plus simples: c'était une ravissante robe de mousseline des Indes, transparente et légère comme cette gaze que Juvénal appelle de l'air tissé, sans une seule broderie, sans une seule perle, sans un seul diamant, garnie d'une branche d'aubépine rose; une couronne du même arbuste ceignait la tête de la jeune fille, et un bouquet des mêmes fleurs tremblait à sa ceinture; aucun bracelet ne faisait ressortir la teinte dorée de sa peau. Seulement, ses cheveux, fins, soyeux et noirs, tombaient en longues boucles sur ses épaules, et elle tenait à la main cet éventail, merveille de l'industrie chinoise qu'elle avait acheté à Miko-Miko.

Comme nous l'avons dit, chacun se connaît à l'île de France; de sorte que, MM. et mademoiselle de Malmédie arrivés, on s'aperçut qu'il n'y avait plus personne à venir, puisque tous ceux qui, par leur rang et leur fortune, avaient l'habitude de se trouver ensemble, étaient réunis: aussi, les regards se détournèrent-ils tout naturellement de la porte, par laquelle personne ne devait plus entrer, et au bout de dix minutes d'attente, commençait-on à se demander ce que lord Murrey pouvait attendre, lorsque la porte se rouvrit de nouveau, et que le domestique annonça à haute voix:

—Monsieur Georges Munier.

La foudre, tombée au milieu de l'assemblée que nous venons de réunir sous les yeux du lecteur, n'eût certes pas produit plus d'effet que n'en produisit cette simple annonce. Chacun se retourna vers la porte à ce nom, se demandant quel était celui qui allait entrer; car, quoique le nom fût bien connu à l'île de France, celui qui le portait était depuis si longtemps éloigné, qu'on avait à peu près oublié qu'il existât.

Georges entra.

Le jeune mulâtre était vêtu avec une simplicité, mais en même temps avec un goût extrême. Son habit noir, admirablement pris sur lui, et à la boutonnière duquel pendaient au bout d'une chaîne d'or les deux petites croix dont il était décoré, faisait ressortir toute l'élégance de sa taille. Son pantalon, à demi-collant, indiquait les formes élégantes et sveltes particulières aux hommes de couleur, et, contre l'habitude de ceux-ci il ne portait d'autres bijoux qu'une fine chaîne d'or pareille à celle de sa boutonnière, et dont l'extrémité, qui paraissait seule, allait se perdre dans la poche de son gilet de piqué blanc. En outre, une cravate noire, nouée avec cette négligence étudiée que donne seule la parfaite habitude de la fashion, et sur laquelle se rabattait un col de chemise arrondi, encadrait sa belle figure, dont sa moustache et ses cheveux noirs faisaient ressortir la mate pâleur.

Lord Murrey alla plus loin au-devant de Georges qu'il n'avait été au-devant de personne, et, l'ayant pris par la main, il le présenta aux trois ou quatre dames et aux cinq ou six officiers anglais qui se trouvaient dans le salon, comme un compagnon de voyage de la société duquel il n'avait eu qu'à se louer pendant toute la traversée; puis, se retournant vers le reste de la compagnie:

—Messieurs, dit-il, je ne vous présente pas M. Georges Munier; M. Georges Munier est votre compatriote, et le retour d'un homme aussi distingué que lui doit être presque une fête nationale.

Georges s'inclina en signe de remerciement; mais, quelque déférence que l'on dût avoir pour le gouverneur, fût-ce chez lui, une ou deux voix à peine trouvèrent la force de balbutier quelques mots en réponse à la présentation que lord Murrey venait de faire.

Lord Murrey n'y fit point ou ne parut point y faire attention, et, comme le domestique annonça qu'on était servi, lord Murrey prit le bras de Sara, et l'on passa dans la salle à manger.

Avec le caractère bien connu de Georges, on devinera facilement que ce n'était pas sans intention qu'il s'était fait attendre: sur le point d'entrer en lutte avec le préjugé qu'il était résolu à combattre, il avait voulu, du premier coup, voir face à face son ennemi; il avait donc été servi à souhait; l'annonce de son nom et son entrée avaient produit tout l'effet qu'il pouvait attendre.

Mais la personne la plus émue de toute cette honorable assemblée était sans contredit Sara. Sachant que le jeune chasseur de la rivière Noire était arrivé à Port-Louis avec lord Murrey elle s'était attendue d'avance à le voir, et peut-être était-ce à l'intention de ce nouvel arrivé d'Europe qu'elle avait mis dans sa toilette cette simplicité élégante, si appréciée chez nous, et que remplace trop souvent, il faut l'avouer, dans les colonies, un luxe exagéré. Aussi, en entrant, elle avait partout cherché des yeux le jeune inconnu. Un regard lui avait suffi pour lui apprendre qu'il n'était pas là; elle avait alors songé qu'il allait venir, et que, comme on l'annoncerait, sans doute, elle apprendrait ainsi, et sans faire de question, et son nom et qui il était:

Les prévisions de Sara s'étaient accomplies. À peine, comme nous l'avons vu, avait-elle pris place dans le cercle des femmes, et MM. de Malmédie s'étaient-ils groupés au groupe des hommes, qu'on avait annoncé M. Georges Munier.

À ce nom si connu dans l'île, mais qu'on n'était pas habitué à entendre prononcer en pareille circonstance, Sara avait pressentimentalement tressailli et s'était retournée pleine d'anxiété. En effet, elle avait vu apparaître le jeune étranger de Port-Louis, avec sa démarche ferme, son front calme, son regard hautain, ses lèvres dédaigneusement relevées, et, hâtons-nous de le dire, à cette troisième apparition, il lui avait semblé encore plus beau et plus poétique qu'aux deux premières.

Alors elle avait suivi non seulement des yeux, mais encore du cœur, la présentation que lord Murrey avait faite de Georges à la société, et son cœur s'était serré, quand la répulsion, inspirée par la naissance du jeune mulâtre, s'était traduite par le silence; et c'était presque voilés de larmes que ses yeux avaient répondu au regard rapide et pénétrant que Georges avait jeté sur elle.

Puis lord Murrey lui avait offert le bras, et elle n'avait plus rien vu; car, sous le regard de Georges, elle s'était sentie rougir et pâlir presque en même temps; et, convaincue que tous les yeux étaient fixés sur elle, elle s'était empressée de se dérober momentanément à la curiosité générale. Sur ce point, Sara se trompait: personne n'avait songé à elle, car tout le monde, excepté M. de Malmédie et son fils, ignorait les deux événements qui avaient précédemment mis en contact le jeune homme et la jeune fille, et nul ne pouvait penser qu'il dût y avoir quelque chose de commun entre mademoiselle Sara de Malmédie et M. Georges Munier.

Une fois à table, Sara se hasarda à jeter les yeux autour d'elle. Elle était assise à la droite du gouverneur, qui avait à sa gauche la femme du commandant militaire de l'île; en face d'elle était ce commandant placé lui-même entre deux femmes appartenant aux familles les plus considérables de l'île. Puis, à droite et à gauche de ces deux dames, MM. de Malmédie père et fils, et ainsi de suite; quant à Georges, soit hasard, soit gracieuse prévoyance de lord Murrey, il était placé entre deux Anglaises.

Sara respira: elle savait que le préjugé qui poursuivait Georges n'avait pas d'influence sur l'esprit des étrangers, et qu'il fallait qu'un habitant de la métropole fût resté bien longtemps aux colonies pour arriver à le partager; aussi vit-elle Georges remplissant de la façon la plus dégagée son rôle de galant convive, entre le sourire croisé des deux compatriotes de lord Murrey, enchantées d'avoir trouvé un voisin qui parlait leur langue comme si lui-même fût né en Angleterre.

En ramenant ses regards vers le centre de la table, Sara s'aperçut que les yeux d'Henri étaient fixés sur elle. Elle comprit parfaitement ce qui pouvait se passer dans l'esprit de son fiancé, et, par un mouvement indépendant de sa volonté, elle baissa les siens en rougissant.

Lord Murrey était un grand seigneur dans toute la force de terme, sachant admirablement jouer ce rôle de maître de maison, si difficile à apprendre lorsqu'on ne le remplit pas instinctivement, et, pour ainsi dire, de naissance; aussi, lorsque la contrainte et la gêne qui pèsent ordinairement sur le premier service d'un dîner d'apparat furent dissipées, commença-t-il à adresser la parole à ses convives, parlant à chacun de la spécialité qui pouvait lui fournir les plus faciles réponses, rappelant aux officiers anglais quelque belle bataille, aux négociants quelque haute spéculation; puis, au milieu de tout cela, jetant de temps en temps à Georges un mot qui prouvait qu'à lui il pouvait parler de toute chose, et que c'était à une généralité intellectuelle et non à une spécialité commerciale ou guerrière qu'il s'adressait.

Le dîner se passa ainsi. Quoique d'une modestie parfaite, Georges, avec sa rapide intelligence, avait répondu à chaque mot, à chaque question du gouverneur, de manière à prouver aux officiers qu'il avait fait la guerre comme eux, et aux négociants qu'il n'était point resté étranger aux grands intérêts commerciaux, qui font du monde entier une seule famille, unie par le lien des intérêts; puis, au milieu de cette conversation tronquée, avaient jailli avec éclat les noms de tous ceux qui, en France, en Angleterre ou en Espagne, occupaient une haute position, soit dans la politique, soit dans l'aristocratie, soit dans les arts, accompagnés chacun d'une de ces remarques qui indiquent, d'un seul trait, que celui qui parle, parle avec une entière connaissance du caractère, du génie ou de la position des hommes qu'il vient de nommer.

Quoique ces bribes de conversation eussent, si l'on peut s'exprimer ainsi, passé par-dessus la tête du commun des convives, il y avait parmi les invités plusieurs hommes assez distingués pour comprendre la supériorité avec laquelle Georges avait effleuré toutes choses: aussi, quoique le sentiment de répulsion qu'on avait manifesté pour le jeune mulâtre restât à peu près le même, l'étonnement avait grandi, et, avec lui, dans le cœur de quelques-uns, la jalousie était entrée. Henri surtout, préoccupé de l'idée que Sara avait remarqué Georges plus que, dans sa position de fiancée et dans sa dignité de femme blanche, elle n'eût dû le faire, Henri sentait remuer au fond du cœur un sentiment d'amertume dont il n'était pas le maître; puis, au nom de Munier, ses souvenirs d'enfance s'étaient réveillés: il s'était rappelé le jour où, en voulant arracher le drapeau des mains de Georges, son frère Jacques lui avait donné un si violent coup de poing au milieu du visage. Tous ces anciens méfaits des deux frères grondaient sourdement dans sa poitrine et l'idée que Sara avait, la veille, été sauvée par ce même homme, au lieu d'effacer le murmure accusateur du passé, augmentait encore sa haine pour lui. Quant à M. de Malmédie père, il était resté pendant tout le dîner plongé, avec son voisin, dans une dissertation profonde sur une nouvelle manière de raffiner le sucre, qui devait donner, au produit de ses terres, un tiers de valeur de plus qu'elles n'avaient. Il en résulta que, sauf le premier étonnement de trouver dans Georges le sauveur de sa nièce, et de rencontrer Georges chez lord Murrey, il n'avait plus fait attention à lui.

Mais, comme nous l'avons dit, il n'en était pas de même d'Henri; Henri n'avait pas perdu une parole des interpellations de lord Murrey et des réponses de Georges. Dans chacune de ces réponses, il avait reconnu un sens droit et une pensée supérieure; il avait étudié le regard ferme, interprète de la volonté absolue de Georges, et il avait compris que ce n'était plus, comme au jour du départ, un enfant opprimé qui se présentait à ses regards, mais un antagoniste puissant qui venait braver ses coups.