Chapter 11
Tant que Sara demeurait dans les jardins de l'habitation, tout allait bien pour ma mie Henriette, qui trouvait des chemins sablés, de frais ombrages et un air plein de parfums. Mais on comprend que ce moment de tranquillité était bien court. Le temps de dire un mot d'amitié à la vieille mulâtresse qui avait été au service de Sara, et qui passait ses invalides à la rivière Noire; le temps de donner un baiser à sa tourterelle favorite; le temps de cueillir deux ou trois fleurs et de les mettre dans ses cheveux, c'était fini. Le tour de la promenade arrivait, et là commençaient les angoisses de la pauvre gouvernante. Dans les commencements, ma mie Henriette avait bien voulu résister à la petite indépendante et la plier à des plaisirs moins vagabonds, mais elle avait reconnu que c'était impossible. Sara s'était échappée de ses mains, et avait fait ses courses sans elle; de sorte que, son inquiétude pour son élève étant encore plus grande que ses craintes personnelles, elle avait fini par prendre sur elle d'accompagner Sara. Il est vrai qu'elle se contentait presque toujours de s'asseoir sur un point élevé, d'où elle pût suivre des yeux la jeune fille dans les ascensions ou les descentes. Mais, du moins, il lui semblait qu'elle la retenait du geste et la soutenait de la vue. Cette fois, comme toujours, ma mie Henriette, voyant Sara disposée à partir, se résigna donc comme d'habitude, prit un livre pour lire pendant qu'elle courrait, et se prépara à l'accompagner.
Mais, cette fois, Sara avait projeté autre chose qu'une promenade: c'était un bain qu'elle s'était promis; un bain dans cette belle baie de la rivière Noire, si calme, si paisible; dans cette eau si transparente, qu'on voit à vingt pieds de profondeur les madrépores qui poussent sur le sable, et toute la famille des crustacés qui se promène entre leurs rameaux. Seulement, comme d'habitude, elle s'était bien gardée d'en rien dire à ma mie Henriette; la vieille mulâtresse seule était prévenue, et elle devait attendre, avec son costume de bain, Sara, au rendez-vous indiqué.
La gouvernante et la jeune fille descendirent ainsi, suivant les bords de la rivière Noire, qui allait toujours s'élargissant, et au bout de laquelle on voyait resplendir la baie comme un vaste miroir; de chaque côté de la rive s'élevait une haute bordure de forêts, dont les arbres, comme de longues colonnes, s'élançaient d'un seul jet, cherchant leur place à l'air et au soleil, au milieu de ce vaste dôme de feuilles si épais, qu'à peine à de rares intervalles laissait-il voir le ciel; tandis que les racines, pareilles à des serpents nombreux, ne pouvant creuser les roches qui roulent incessamment du haut du morne, les enveloppaient de leurs replis. À mesure que le lit de la rivière devenait plus large, les arbres des deux rives s'inclinaient, profitant de l'intervalle laissé par l'eau, et formaient une voûte pareille à une tente gigantesque; tout cela était sombre, solitaire, calme, muet, plein de mélancolique poésie et de réserve mystérieuse; le seul bruit qu'on entendît était le chant rauque de la perruche à tête grise; les seuls êtres vivants qu'on aperçût, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, étaient quelques-uns de ces singes roussâtres nommés aigrettes, qui sont le fléau des plantations, mais qui sont si communs dans l'île, que toute les tentatives faites pour les détruire ont échoué. De temps en temps seulement, effrayé par le bruit de Sara et de sa gouvernante, un martin-pêcheur vert, à la gorge et au ventre blancs, s'élançait, en poussant un cri aigu et plaintif, des mangliers qui trempaient leurs rameaux dans la rivière, traversait le courant, rapide comme une flèche, brillant comme une émeraude, et allait s'enfoncer et disparaître dans les mangliers de l'autre rive. Or, ces végétations tropicales, ces solitudes profondes, ces harmonies sauvages qui s'harmonisaient si bien ensemble, rochers, arbres et rivière, c'était la nature comme l'aimait Sara; c'était le paysage comme le comprenait son imagination primitive; c'était l'horizon comme ne pouvaient les reproduire ni la plume, ni le crayon, ni le pinceau, mais comme les réfléchissait son âme.
Ma mie Henriette n'était point insensible, hâtons-nous de le dire, à ce magnifique spectacle; mais, comme on le sait, ses craintes éternelles l'empêchaient d'en jouir complètement. Arrivée au sommet d'un petit monticule, d'où l'on apercevait une assez grande étendue de terrain, elle s'assit donc, et, après avoir, quoique sans espoir de succès, invité Sara à s'asseoir auprès d'elle, elle regarda la légère jeune fille s'éloigner en bondissant; et tirant de sa poche le dixième ou douzième volume de _Clarisse Harlowe_, son roman favori, elle se mit à le relire pour la vingtième fois.
Quant à Sara, elle continua de longer le bord de la baie, et disparut bientôt derrière une énorme touffe de bambous: c'était là que l'attendait la mulâtresse avec son costume de bain.
La jeune fille s'avança jusqu'au bord de la rivière, sauta de rocher en rocher, semblable à une bergeronnette qui se mire dans l'eau; puis, après s'être assurée, avec la craintive pudeur d'une nymphe antique, que tout était désert autour d'elle, elle commença à laisser tomber, les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique de laine blanche qui, serrée autour du cou et au-dessous du sein, et descendant au delà du genou, lui laissait les bras et les jambes nues, et, par conséquent, libres de leur mouvement. Ainsi, debout et revêtue de son costume, la jeune fille semblait la Diane chasseresse prête à descendre dans son bain.
Sara s'avança vers l'extrémité d'un rocher qui dominait la baie, à un endroit où elle a une grande profondeur. Puis, hardie et confiante dans son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle s'élança, disparut dans l'eau, et reparut, nageant à quelques pas de l'endroit où elle s'était précipitée.
Tout à coup, ma mie Henriette s'entendit appeler; elle leva la tête, chercha quelque temps autour d'elle; puis enfin, dirigés par un second appel, ses yeux se portèrent vers la belle baigneuse, et, au milieu de la baie, elle vit une ondine qui glissait à la surface de l'eau. Le premier mouvement de la pauvre gouvernante fut de rappeler Sara; mais, comme elle savait que ce serait peine perdue, elle se contenta de faire à son élève un geste de reproche, et, se levant, elle se rapprocha du bord de la rivière autant que le permettait l'escarpement du rocher sur lequel elle était assise.
En ce moment, d'ailleurs, son attention fut momentanément distraite par les signes que lui faisait Sara. Sara, tout en nageant d'une main, étendit l'autre vers les profondeurs du bois, indiquant qu'il se passait quelque chose de nouveau sous ces sombres voûtes de verdure. Ma mie Henriette écouta, et elle entendit les aboiements lointains d'une meute. Au bout d'un instant, il lui sembla que ces aboiements se rapprochaient, et elle fut confirmée dans cette opinion par de nouveaux signes de Sara; en effet, de moment en moment, le bruit devenait plus distinct, et bientôt on entendit le piétinement d'une course rapide au milieu de cette haute futaie; enfin, tout a coup, à deux cents pas au-dessus de l'endroit où était assise ma mie Henriette, on vit un beau cerf, les bois reployés en arrière, sortir de la forêt, s'élancer d'un seul bond par-dessus la rivière et disparaître de l'autre côté.
Au bout d'un instant, les chiens parurent à leur tour, franchirent la rivière à l'endroit où le cerf l'avait franchie, et disparurent s'enfonçant sur sa trace, dans la forêt.
Sara avait pris part à ce spectacle avec la joie d'une véritable chasseresse. Aussi, lorsque cerf et chiens furent disparus, poussa-t-elle un véritable cri de plaisir; mais à ce cri de plaisir répondit un cri de terreur si profond et si déchirant, que ma mie Henriette se retourna épouvantée. La vieille mulâtresse, pareille à la statue de l'Épouvante, debout sur le rivage, étendait le bras vers un énorme requin qui, à l'aide du reflux, avait franchi la barre, et qui à soixante pas à peine de Sara, nageait à fleur d'eau vers elle. La gouvernante n'eut pas même la force de crier: elle tomba à genoux.
Au cri de la mulâtresse, Sara s'était retournée, et elle avait vu le danger qui la menaçait. Alors, avec une admirable présence d'esprit, elle se dirigea vers la partie la plus proche du rivage. Mais cette partie la plus proche était éloignée de quarante pas au moins, et quelle que fût la force et l'habileté avec laquelle elle nageait, il était probable qu'elle serait jointe par le monstre avant qu'elle eût eu le temps de joindre la terre.
En ce moment, un second cri se fit entendre, et un nègre, serrant un long poignard entre ses dents, bondit au milieu des mangliers qui bordaient le rivage, et, d'un seul élan, se trouva au tiers de la largeur de la baie; puis, aussitôt, se mettant à nager avec une force surhumaine, il s'avança pour couper le chemin au requin, lequel, pendant ce temps, et comme s'il eût été sûr de sa proie, sans presser les mouvements de sa queue, s'avançait avec une effrayante rapidité vers la jeune fille, qui, à chaque brassée, tournant la tête, pouvait voir s'approcher ensemble, et presque avec une vitesse égale, son ennemi et son défenseur.
Il y eut un moment d'attente horrible pour la vieille mulâtresse et pour ma mie Henriette, qui, placées toutes deux sur un point plus élevé, pouvaient voir les progrès de cette effroyable course; toutes deux, haletantes, les bras étendus, la bouche ouverte, sans aucun moyen de secourir Sara jetaient des cris entrecoupés à chaque alternative de crainte ou d'espérance; mais bientôt la crainte l'emporta; malgré les efforts du nageur, le requin gagnait sur lui. Le nègre était encore à vingt pas du monstre, que le monstre n'était plus qu'à quelques brasses de Sara. Un coup de queue terrible le rapprocha encore d'elle. La jeune fille, pâle comme la mort, pouvait entendre à dix pieds en arrière le vacillement de l'eau. Elle jeta un dernier coup d'œil vers le rivage qu'elle n'avait plus le temps de gagner. Alors elle comprit qu'il était inutile de disputer plus longtemps une vie condamnée; elle leva les yeux au ciel, joignit les mains hors de l'eau, implorant Dieu, qui seul pouvait la secourir. En ce moment, le requin se retourna pour saisir sa proie, et, au lieu de son dos verdâtre, on vit apparaître à la surface de l'eau son ventre argenté. Ma mie Henriette porta la main à ses yeux pour ne pas voir ce qui allait se passer; mais, à cet instant suprême, la double détonation d'un fusil à deux coups retentit à la droite de la gouvernante; deux balles, en se succédant avec la rapidité de l'éclair, firent deux fois jaillir l'eau, et une voix calme et sonore fit, avec l'accent de satisfaction du chasseur content de lui même, entendre ces paroles:
—Bien touché.
Ma mie Henriette se retourna, et, dominant toute cette effroyable scène, elle vit un jeune homme qui, tenant son fusil fumant d'une main et s'accrochant de l'autre à une branche de cannellier, regardait, penché sur l'extrémité d'un rocher, les convulsions du requin.
En effet, atteint d'une double blessure, l'animal avait aussitôt tourné sur lui-même comme pour chercher l'ennemi invisible qui venait de le frapper; alors, apercevant le nègre qui n'était plus qu'à trois ou quatre brassées de distance, il abandonna Sara pour s'élancer sur lui; mais, à son approche, le nègre plongea et disparut sous l'eau. Le requin s'y enfonça à son tour; bientôt l'onde s'agita sous les battements de queue du monstre; la surface de l'eau se teignit de sang, et il devint évident qu'une lutte s'accomplissait dans les profondeurs des flots.
Pendant ce temps, ma mie Henriette était descendue ou plutôt s'était laissée glisser de son rocher, et était arrivée sur le rivage pour tendre la main à Sara, qui, sans force et ne pouvant croire encore qu'elle eût bien réellement échappé à un pareil danger, n'eût pas plus tôt touché la terre, qu'elle tomba sur ses deux genoux. Quant à ma mie Henriette, à peine vit-elle son élève en sûreté, que, les forces lui manquant à son tour, elle tomba presque évanouie.
Lorsque les deux femmes revinrent à elles, la première chose qui les frappa fut Laïza debout, couvert de sang, le bras et la cuisse déchirés, tandis que le cadavre du requin flottait à la surface de la mer.
Puis toutes deux en même temps et par un mouvement spontané portèrent les yeux vers le rocher sur lequel était apparu l'ange libérateur. Le rocher était solitaire: l'ange libérateur avait disparu, mais pas si vite cependant que toutes deux n'eussent eu le temps de le reconnaître pour le jeune étranger de Port-Louis.
Sara alors se retourna vers le nègre qui venait de lui donner une si grande preuve de dévouement. Mais, après un instant de muette contemplation, le nègre s'était rejeté dans le bois, et Sara chercha vainement autour d'elle: comme l'étranger, le nègre avait disparu.
Chapitre XI—Le prix des nègres
Au même instant, deux hommes accoururent qui avaient vu, du point supérieur de la rivière, une partie de la scène qui venait de se passer: c'étaient M. de Malmédie et Henri.
La jeune fille s'aperçut alors qu'elle était à moitié nue, et, rougissant à l'idée qu'elle avait été vue ainsi, elle appela la vieille mulâtresse, passa un peignoir, et, s'appuyant sur le bras de ma mie Henriette, encore toute palpitante de terreur, elle s'avança vers son oncle et son cousin.
Ils étaient arrivés, en suivant la piste de l'animal, jusqu'au bord de la rivière, juste au moment où retentissait la double détonation du fusil de Georges; leur premier mouvement avait été de croire que c'était un de leurs compagnons qui faisait feu sur le cerf; ils avaient donc porté les yeux vers l'endroit d'où le bruit était venu, et, comme nous l'avons dit, ils avaient vu de loin et vaguement une partie de ce que nous venons de raconter.
Derrière MM. de Malmédie venait le reste des chasseurs.
Sara et ma mie Henriette se trouvèrent bientôt le centre du rassemblement. On les interrogea alors sur ce qui s'était passé, mais ma mie Henriette était encore trop troublée et trop émue répondre; ce fut Sara qui raconta toute la chose.
Il y a loin d'avoir été témoin d'une scène aussi terrible que celle que nous avons essayé de retracer tout à l'heure, d'en avoir suivi tous les détails d'un œil épouvanté, ou d'en entendre le récit, fût-ce de la bouche de celle qui a failli en être la victime, fût-ce sur le théâtre même où elle s'était passée; cependant, comme la fumée des coups de fusil était à peine dissipée, comme le cadavre du monstre était encore là, flottant et frémissant des convulsions de l'agonie, la narration de Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas s'être trouvé à la place de l'inconnu ou du nègre. Chacun assura qu'il eût, certes, visé aussi juste que l'un, ou nagé aussi vigoureusement que l'autre. Mais à toutes ces protestations d'adresse et de dévouement, une voix secrète répondait intérieurement dans le cœur de Sara: «Il n'y avait qu'eux qui pussent faire ce qu'ils ont fait.»
En ce moment, on entendit, à la voix des chiens, que le cerf était aux abois. On sait quelle fête c'est pour de vrais chasseurs que d'assister à l'hallali d'un animal qu'ils ont courre toute une matinée. Sara était sauvée, Sara n'avait plus rien à craindre. Il était donc inutile de perdre en doléances, sur un accident qui, au bout du compte, n'avait eu aucune suite fâcheuse, un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs; deux ou trois chasseurs des plus éloignés de la jeune fille s'éclipsèrent, filant du côté d'où venait le bruit; quatre ou cinq autres les suivirent. Henri fit observer qu'il serait impoli qu'il n'accompagnât point ceux qu'il avait invités et auxquels il devait faire jusqu'à la fin les honneurs de son domaine; au bout de dix minutes, il ne restait plus près de Sara et de ma mie Henriette que M. de Malmédie.
Tous trois rentrèrent à l'habitation, où un succulent dîner attendait les chasseurs, qui ne tardèrent pas à arriver, Henri en tête; il apportait galamment à sa cousine le pied du cerf qu'il avait coupé lui-même, afin de le lui offrir comme un trophée. Sara le remercia de cette gracieuse attention, et, de son côté, Henri la félicita de ce que ses belles couleurs étaient si complètement revenues, qu'on eût dit, à la voir, qu'il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire; les autres chasseurs se réunirent à Henri et firent chorus.
Le repas fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de ne pas y assister; la pauvre femme avait eu si grand-peur, qu'elle se sentait prise de la fièvre. Quant à Sara, elle était véritablement, à l'extérieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillité parfaite, et elle fit les honneurs du dîner avec la grâce qui lui était habituelle.
Au dessert, on porta plusieurs toasts parmi lesquels, il est juste de le dire, quelques-uns firent allusion à l'événement de la matinée; mais, dans ces toasts, il ne fut question ni du nègre inconnu ni du chasseur étranger; tout l'honneur du miracle fut rapporté à la Providence, qui voulait conserver à M. de Malmédie et à Henri une nièce et une fiancée si tendrement chérie.
Mais si, dans l'intervalle des toasts, personne ne souffla le mot sur Laïza et sur Georges, dont nul, au reste, ne connaissait les noms; chacun en revanche parla longuement de ses prouesses personnelles, et Sara, avec une ironie charmante, distribua à chacun la part d'éloges qui lui était due pour son adresse et pour son courage.
Comme on se levait de table, le commandeur entra; il venait annoncer à M. de Malmédie qu'un nègre qui avait essayé de fuir avait été rattrapé et venait d'être ramené au camp. Comme c'était une de ces choses qui arrivent tous les jours, M. de Malmédie se contenta de répondre.
—C'est bon, qu'on lui donne la correction ordinaire.
—Qu'est-ce donc, mon oncle? demanda Sara.
—Rien, mon enfant, dit M. de Malmédie.
Et l'on reprit la conversation interrompue.
Dix minutes après, on annonça que les chevaux étaient prêts. Comme le dîner et le bal de lord Murrey étaient pour le lendemain, chacun était désireux d'avoir toute la journée pour se préparer à cette solennité; il avait donc été convenu que l'on reviendrait à Port-Louis aussitôt après le dîner.
Sara passa dans la chambre à coucher de ma mie Henriette: la pauvre gouvernante, sans être sérieusement malade, était encore tellement agitée, que Sara exigea qu'elle restât à la rivière Noire; Sara, d'ailleurs, gagnait quelque chose à ce séjour prolongé. Au lieu de revenir en palanquin, elle revenait à cheval.
Comme la cavalcade sortait, Sara vit trois ou quatre nègres occupés à dépecer le requin; la mulâtresse leur avait indiqué où ils trouveraient le corps de l'animal, et ils étaient allés le pécher pour en faire de l'huile.
En approchant des Trois-Mamelles, les chasseurs virent de loin tous les nègres rassemblés. Arrivés au lieu du rassemblement, ils reconnurent qu'il était causé par l'attente d'une exécution, l'habitude étant, dans les occasions pareilles, de réunir tous les noirs de l'habitation, et de les forcer d'assister au châtiment de celui de leurs compagnons qui a commis une faute.
Le coupable était un jeune homme de dix-sept ans, qui attendait, lié et garrotté, près de l'échelle sur laquelle il devait être étendu, l'heure fixée pour sa punition: cette heure, sur la prière instante d'un autre nègre, avait été retardée jusqu'au moment du passage de la cavalcade, le noir qui avait sollicité cette grâce ayant dit qu'il avait à faire une révélation importante à M. de Malmédie.
En effet, au moment où M. de Malmédie arrivait en face du patient, un nègre qui était assis près de ce dernier, occupé à panser une blessure qu'il avait reçue à la tête, se leva et s'approcha du chemin; mais le commandeur lui barra le passage.
—Qu'y a-t-il? demanda M. de Malmédie.
—Monsieur, dit le commandeur, c'est le nègre Nazim qui va recevoir les cent cinquante coups de fouet auxquels il a été condamné.
—Et pourquoi a-t-il été condamné à recevoir cent cinquante coups de fouet? demanda Sara.
—Parce qu'il s'est sauvé, répondit le commandeur.
—Ah! ah! dit Henri, c'est celui dont on est venu nous dénoncer l'évasion?
—Lui-même.
—Et comment l'avez-vous rattrapé?
—Oh! mon Dieu! c'est bien simple: j'ai attendu le moment où il était déjà trop loin du rivage pour le regagner, soit à la rame, soit à la nage; alors je me suis mis dans une bonne chaloupe avec huit rameurs pour aller à sa poursuite. En doublant le cap du sud-ouest, nous l'avons aperçu à deux lieues en mer, à peu près. Comme il n'avait que deux bras et que nous en avions seize; comme il n'avait qu'un méchant canot, et que nous avions une excellente pirogue, nous l'avons eu bientôt rejoint. Alors il s'est jeté à la nage, essayant de regagner l'île, et plongeant comme un marsouin; mais, enfin, il s'est lassé le premier, et, comme cela devenait fatigant, j'ai pris l'aviron des mains d'un rameur et, au moment où il revenait à la surface de l'eau, je lui en ai allongé sur la tête un coup si bien appliqué, que j'ai cru que, cette fois-là, il avait plongé pour toujours. Cependant, au bout d'un instant, nous l'avons vu remonter, il était évanoui. Ce n'est qu'au morne Brabant qu'il a repris ses sens, et voilà.
—Mais, dit vivement Sara, ce malheureux était peut-être grièvement blessé.
—Oh! mon Dieu, non, Mademoiselle, reprit le commandeur, une égratignure seulement. Ces diables de nègres, c'est douillet comme tout.
—Et alors, pourquoi avoir tant tardé à lui administrer la correction qu'il a si bien méritée? dit M. de Malmédie. D'après l'ordre que j'ai donné, cela devrait être déjà fait.
—Et cela serait fait aussi, Monsieur, répondit le commandeur, si son frère, qui est un de nos bons travailleurs n'avait assuré qu'il avait quelque chose d'important à vous dire avant que cet ordre fût exécuté. Comme vous deviez passer près du camp, et que c'était un retard d'un quart d'heure seulement, j'ai pris sur moi de surseoir.
—Et vous avez bien fait, commandeur, dit Sara. Et où est-il?
—Qui?
—Le frère de ce malheureux?
—Oui, où est-il? demanda M. de Malmédie.
—Me voici, dit Laïza en s'avançant.
Sara jeta un cri de surprise: elle venait de reconnaître, dans le frère du condamné, celui qui s'était si généreusement dévoué le matin pour lui sauver la vie. Cependant, chose étonnante, le nègre n'avait pas jeté un coup d'œil de son côté, le nègre semblait ne pas la connaître; le nègre, au lieu d'implorer son entremise comme il avait certes bien le droit de le faire, continuait de s'avancer vers M. de Malmédie. Il n'y avait pourtant pas à s'y tromper; les plaies qu'avaient laissées à son bras et à sa cuisse les dents du requin étaient encore vives et saignantes.
—Que veux-tu? dit M. de Malmédie.
—Vous demander une grâce, répondit Laïza à voix basse, afin que son frère, qui était à vingt pas de là, gardé par les autres nègres, ne l'entendît pas.
—Laquelle?
—Nazim est faible, Nazim est un enfant, Nazim est blessé à la tête et a perdu beaucoup de sang; Nazim n'est peut-être pas assez fort pour supporter la punition qu'il a méritée; il peut mourir sous le fouet, et vous aurez perdu un nègre qui, à tout prendre, vaut bien deux cents piastres....
—Eh bien, où veux-tu en venir?
—Je veux vous proposer un échange.
—Lequel?
—Faites-moi donner, à moi, les cent cinquante coups de fouet qu'il a mérités. Je suis fort, je les supporterai; et cela ne m'empêchera pas d'être demain à mon travail comme d'habitude, tandis que lui, je vous le répète, c'est un enfant, en mourrait.
—Cela ne se peut pas, répondit M. de Malmédie, tandis que Sara, les yeux toujours fixés sur cet homme, le regardait avec le plus profond étonnement.
—Et pourquoi cela ne se peut-il pas?
—Parce que ce serait une injustice.
—Vous vous trompez, car c'est moi qui suis le véritable coupable!
—Toi!