Chapter 10
—Que veux-tu, chère bonne, dit Sara d'un petit air câlin plein de charme qu'elle savait prendre dans l'occasion, je suis ainsi faite: j'aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne m'as-tu pas dit souvent que la dissimulation était un vilain défaut?
—Sans doute; mais, entre dissimuler ses sensations et s'abandonner sans cesse à ses désirs, je dirais presque à son instinct, répondit la grave Anglaise, que les raisonnements primesautiers de son élève embarrassaient quelquefois autant que les élans de sa nature primitive l'inquiétaient en d'autres moments, il y a une grande différence.
—Oui, je sais que vous m'avez souvent dit cela, ma mie Henriette. Je sais que les femmes d'Europe, celles qu'on appelle les femmes comme il faut, du moins, ont trouvé un admirable milieu entre la franchise et la dissimulation: c'est le silence de la voix et l'immobilité de la physionomie. Mais, pour moi, chère bonne, il ne faut pas être trop exigeante; je ne suis pas une femme civilisée, je suis une petite sauvage, élevée au milieu des grands bois et au bord des grandes rivières. Si ce que je vois me plaît, je le désire, et, si je le désire, je le veux. Puis on m'a un peu gâtée, vois-tu, ma mie Henriette, et toi comme les autres; cela m'a rendue volontaire. Quand j'ai demandé, on m'a donné presque toujours; et, quand on m'a refusé par hasard, j'ai pris, et on m'a laissé prendre.
—Et comment cela s'arrangera-t-il, lorsque, avec ce beau caractère, vous serez la femme de M. Henri?
—Oh! Henri est un bon garçon; il est déjà convenu entre nous, dit Sara avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu'il voudra, et que, moi, je ferai ce que je voudrai. N'est-ce pas, Henri? continua Sara en se tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment pour donner passage à M. de Malmédie et à son fils.
—Qu'y a-t-il, ma chère Sara? demanda le jeune homme en s'approchant d'elle et en lui baisant la main.
—N'est-ce pas que, lorsque nous serons mariés, vous ne me contrarierez jamais, et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir?
—Peste! dit M. de Malmédie, j'espère que voilà une petite femme qui fait ses conditions d'avance!
—N'est-ce pas, continua Sara, que, si j'aime toujours les bals, vous m'y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout au contraire de ces vilains maris qui s'en vont après la septième ou huitième contredanse? n'est-ce pas que je pourrai pécher tant que je voudrai? n'est-ce pas que, si j'ai envie d'un beau chapeau de France, vous me l'achèterez? d'un beau châle de l'Inde, vous me l'achèterez? d'un beau cheval anglais ou arabe, vous me l'achèterez?
—Sans doute, dit Henri en souriant. Mais, à propos de chevaux arabes, nous en avons vu deux bien beaux aujourd'hui, et je suis aise que vous ne les ayez pas vus, vous Sara; car, comme ils ne sont probablement pas à vendre si par hasard vous en aviez eu envie, je n'aurais pas pu vous les donner.
—Je les ai vus aussi, dit Sara; n'appartiennent-ils pas à un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, à un étranger brun, avec de beaux cheveux et des yeux superbes?
—Diable! Sara, dit Henri, il paraît que vous avez encore plus fait attention au cavalier qu'aux chevaux?
—C'est tout simple, Henri: le cavalier s'est approché de moi et m'a parlé, tandis que je n'ai vu les chevaux qu'à une certaine distance, et ils n'ont pas même henni!
—Comment, ce jeune fat vous a parlé, Sara? Et à quelle occasion? reprit Henri.
—Oui, à quelle occasion? demanda M. de Malmédie.
—D'abord, dit Sara, je ne me suis pas aperçue le moins du monde de sa fatuité, et voilà ma mie Henriette qui était avec moi et qui ne s'en est pas aperçue non plus; ensuite, à quelle occasion il m'a parlé? Oh! mon Dieu, rien de plus simple: je rentrais de l'église, lorsque j'ai trouvé, m'attendant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux paniers tout pleins d'étuis, d'éventails, de portefeuilles et d'une multitude d'autres choses encore. Je lui ai demandé le prix de cet éventail.... Voyez comme il est joli, Henri?
—Eh bien, après? demanda M. de Malmédie. Tout cela ne nous dit point comment ce jeune homme vous a parlé.
—J'y viens, mon oncle, j'y viens, répondit Sara. Je lui demandais donc le prix; mais il y avait un inconvénient à ce qu'il me le dit: le brave homme ne parlait que chinois. Nous étions donc très embarrassées, ma mie Henriette et moi, demandant à ceux qui nous entouraient pour voir les jolis objets que le marchand avait étalés, s'il n'y avait pas parmi les assistants quelqu'un qui pût nous servir d'interprète, lorsque le jeune homme s'est avancé, et, se mettant à notre disposition, a parlé au marchand dans sa langue, et, se retournant de notre côté, nous a dit: «Quatre-vingts piastres.» Ce n'est pas cher, n'est-ce pas, mon oncle?
—Hum! fit M. de Malmédie; c'est le prix qu'on payait un nègre avant que les Anglais défendissent la traite.
—Mais ce monsieur parle donc chinois? demanda Henri avec étonnement.
—Oui, répondit Sara.
—Oh! mon père, s'écria Henri en éclatant de rire; oh! vous ne savez pas: il parle chinois!
—Eh bien, qu'y a-t-il de si risible à cela? demanda Sara.
—Oh! rien du tout, reprit Henri en continuant de s'abandonner à son hilarité. Comment donc! mais c'est un charmant talent que possède là le bel étranger, et c'est un homme bien heureux. Il peut causer avec les boîtes à thé et les paravents.
—Le fait est que le chinois est une langue peu répandue, répondit M. de Malmédie.
—C'est quelque mandarin, dit Henri continuant de s'égayer aux dépens du jeune étranger, dont le hautain regard lui était demeuré sur le cœur.
—En tout cas, répondit Sara, c'est un mandarin lettré car, après avoir parlé chinois au marchand, il m'a parlé français à moi, et anglais à ma mie Henriette.
—Diable! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-là? dit M. de Malmédie. Il me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs.
—Malheureusement, mon oncle, dit Sara, celui dont vous parlez me paraît avoir été à un service qui l'aura dégoûté de tous les autres.
—Et auquel?
—À celui du roi de France. N'avez-vous pas vu qu'il porte à la boutonnière le ruban de la Légion d'honneur, et un autre ruban encore.
—Oh! à l'heure qu'il est, tous ces rubans-là se donnent sans que celui qui les reçoit ait besoin d'avoir été militaire.
—Mais encore, en général, faut-il que celui à qui on les donne soit un homme distingué, reprit Sara, piquée sans savoir pourquoi, et défendant l'étranger par cet instinct si naturel aux cœurs simples, de défendre ceux qu'on attaque injustement.
—Eh bien, dit Henri, il aura été décoré parce qu'il connaît le chinois! Voilà tout.
—D'ailleurs, nous saurons tout cela, reprit M. de Malmédie avec un accent qui prouvait qu'il ne s'apercevait aucunement de la pique qui avait eu lieu entre les deux jeunes gens; car il est arrivé sur le bâtiment du gouverneur, et, comme on ne vient pas à l'île de France pour en partir le lendemain, nous aurons, sans aucun doute, l'avantage de le posséder quelque temps.
En ce moment, un domestique entra, apportant une lettre au cachet du gouverneur, et qu'on venait d'apporter de la part de lord Murrey. C'était une invitation pour M. de Malmédie, pour Henri et pour Sara, au dîner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal qui devait suivre ce dîner.
Les irrésolutions de Sara étaient fixées à l'endroit du gouverneur. C'était un fort galant homme, que celui qui débutait par une invitation de dîner et de bal; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie à l'idée de passer toute une nuit à danser; cela tombait d'autant mieux que le dernier vaisseau venu de France lui avait apporté de délicieuses garnitures de robe en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait la moitié du plaisir qu'elles auraient dû lui faire, attendu qu'elle ne savait pas, en les recevant, quand l'occasion se présenterait de les montrer.
Quant à Henri, cette nouvelle, malgré la dignité avec laquelle il la reçut, ne lui fut pas indifférente au fond; Henri se regardait, à raison d'ailleurs, comme un des plus beaux garçons de la colonie, et, tout convenu qu'était son mariage avec sa cousine, tout son promis qu'il était, enfin, il ne se faisait pas faute, en attendant, de coqueter avec les autres femmes. La chose lui était facile, au reste, Sara n'ayant jamais, soit insouciance, soit habitude, manifesté à cet égard la moindre jalousie.
Pour M. de Malmédie, il se rengorgea fort à la vue de cette invitation, qu'il relut trois fois, et qui lui donna une plus haute idée encore de son importance, puisque, deux ou trois heures à peine après l'arrivée du gouverneur, il se trouvait déjà invité à dîner avec lui, honneur qu'il ne faisait, selon toute probabilité, qu'aux plus considérables de l'île.
Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la famille Malmédie. Henri avait arrêté une grande chasse aux cerfs pour le dimanche et le lundi suivants, dans le quartier de la Savane, qui, à cette époque, étant encore désert, abondait en grand gibier; et, comme c'était en partie sur les propriétés de son père que la chasse devait avoir lieu, il avait invité une douzaine de ses amis à se trouver, le dimanche matin, à une charmante maison de campagne qu'il possédait sur les bords de la rivière Noire, l'un des quartiers les plus pittoresques de l'île. Or, il était impossible de maintenir les jours indiqués, attendu que l'un de ces jours était celui désigné par le gouverneur pour son bal; il devenait donc urgent d'avancer la partie de vingt-quatre heures, et non pas pour MM. de Malmédie seulement, mais encore pour une partie de leurs invités, qui devaient naturellement être appelés à l'honneur de dîner chez lord Murrey. Henri rentra donc chez lui pour écrire une douzaine de lettres, que le nègre Bijou fut chargé de porter à leurs adresses respectives, et qui annonçaient aux chasseurs la modification apportée au premier projet.
M. de Malmédie, de son côté, prit congé de Sara, sous le prétexte d'un rendez-vous d'affaires; mais, en réalité, pour annoncer à ses voisins que, dans trois jours, il pourrait leur dire franchement son opinion sur le nouveau gouverneur attendu que, le lundi suivant, il dînait avec lui.
Quant à Sara, elle déclara que, dans une circonstance si inattendue et si solennelle, elle avait trop de préparatifs à faire pour partir avec ces messieurs, le samedi matin, et qu'elle se contenterait de les rejoindre le samedi soir ou le dimanche dans la matinée.
Le reste de la journée et toute celle du lendemain se passa donc comme l'avait prévu Sara dans les préparatifs de cette importante soirée, et, grâce au calme qu'apporta ma mie Henriette dans tous ses arrangements, le dimanche matin, Sara put partir comme elle l'avait promis à son oncle. L'important était fait, la robe était essayée, et la couturière, femme éprouvée répondait que, le lendemain matin, Sara la trouverait faite; s'il y manquait quelque chose, une partie de la journée restait pour les corrections.
Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible: après le bal, ce qu'elle aimait le mieux au monde, c'était la campagne; en effet, la campagne lui offrait cette liberté de paresse ou de caprice de mouvement que ce cœur aux désirs extrêmes ne trouvait jamais entièrement dans la ville; aussi, à la campagne, Sara cessait-elle de reconnaître aucune autorité, même celle de ma mie Henriette, la personne qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son esprit était à la paresse, elle choisissait un beau site, se couchait sous une touffe de jamboses ou de pamplemousses, et, là, elle vivait de la vie des fleurs, buvant la rosée, l'air et le soleil par tous les pores, écoutant chanter les figuiers bleus et les fondi-jala, s'amusant à regarder les singes sauter d'une branche à l'autre ou se suspendre par la queue, suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et rapides ces jolis lézards verts tachetés et rayés de rouge, si communs à l'île de France, qu'à chaque pas on en fait fuir trois ou quatre; et, là, elle restait des heures entières, se mettant, pour ainsi dire, en communication avec toute la nature, dont elle écoutait les mille bruits, dont elle étudiait les mille aspects, dont elle comparait les mille harmonies. Son esprit, au contraire, était-il au mouvement, alors ce n'était plus une jeune fille; c'était une gazelle, c'était un oiseau, c'était un papillon; elle franchissait les torrents, à la poursuite des libellules aux têtes étincelantes comme des rubis; elle se penchait sur les précipices pour y cueillir des sauges aux larges feuilles, où les gouttes de rosée tremblent comme des globules de vif-argent; elle passait, pareille à une ondine sous une cascade dont la poussière humide la voilait comme une gaze, et alors, tout au contraire des autres femmes créoles, dont le teint mat se colore si difficilement, ses joues à elle, se couvraient d'un incarnat si vif, que les nègres, habitués dans leur langage poétique et coloré à donner à chaque chose un nom désignateur, n'appelaient Sara que la Rose de la Rivière Noire.
Sara, comme nous l'avons dit, était donc bien heureuse, puisqu'elle avait en perspective, l'une pour le jour même, l'autre pour le lendemain, les deux choses qu'elle aimât le plus au monde, c'est-à-dire la campagne et le bal.
Chapitre X—Le bain
À cette époque, l'île n'était point encore, comme elle l'est aujourd'hui, coupée par des chemins qui permettent de se rendre en voiture aux différents quartiers de la colonie, et les seuls moyens de transport étaient les chevaux ou le palanquin. Toutes les fois que Sara se rendait à la campagne avec Henri et M. de Malmédie, le cheval obtenait sans discussion aucune la préférence, car l'équitation était un des exercices les plus familiers à la jeune fille; mais, lorsqu'elle voyageait en tête-à-tête avec ma mie Henriette, il lui fallait renoncer à ce genre de locomotion, auquel la grave Anglaise préférait de beaucoup le palanquin. C'était donc dans un palanquin porté par quatre nègres suivis d'un relais de quatre autres, que Sara et sa gouvernante voyageaient côte à côte, assez rapprochées, au reste, l'une de l'autre pour pouvoir causer à travers leurs rideaux écartés, tandis que leurs porteurs, sûrs d'avance d'un pourboire, chantaient à tue-tête, dénonçant ainsi aux passants la générosité de leur jeune maîtresse.
Au reste, ma mie Henriette et Sara formaient bien le contraste physique et moral le plus accentué qu'il soit possible d'imaginer. Le lecteur connaît déjà Sara, la capricieuse jeune fille aux cheveux et aux yeux noirs, au teint changeant comme son esprit, aux dents de perles, aux mains et aux pieds d'enfant, au corps souple et ondoyant comme celui d'une sylphide; qu'il nous permette de lui dire maintenant quelques mots de ma mie Henriette.
Henriette Smith était née dans la métropole: c'était la fille d'un professeur qui, l'ayant elle-même destinée à l'éducation, lui avait fait apprendre, dès son enfance, l'italien et le français, lesquels lui étaient, au reste, grâce à cette étude juvénile, aussi familiers que son idiome maternel. Le professorat est, comme chacun sait, un métier où l'on amasse généralement peu de fortune. Jack Smith était donc mort pauvre, laissant sa fille Henriette pleine de talent, mais sans un sou de dot, ce qui fait que la jeune miss atteignit l'âge de vingt-cinq ans sans trouver un mari.
À cette époque, une de ses amies, excellente musicienne, comme elle-même était parfaite philologue, proposa à mademoiselle Smith de mettre leurs deux talents en communauté et d'élever une pension de compte à demi. L'offre était acceptable et fut acceptée. Mais, quoique chacune des deux associées mît à l'éducation des jeunes filles qui leur étaient confiées toute l'attention, tout le soin et tout le dévouement dont elle était capable, l'établissement ne prospéra point, et force fut aux deux maîtresses de rompre leur association.
Sur ces entrefaites, le père d'une des élèves de miss Henriette Smith, riche négociant de Londres, reçut de M. de Malmédie, son correspondant, une lettre dans laquelle il lui demandait une gouvernante pour sa nièce, offrant à cette institutrice des avantages suffisants pour compenser les sacrifices qu'elle faisait en s'expatriant. Cette lettre fut communiquée à miss Henriette. La pauvre fille était sans ressource aucune; elle ne tenait pas beaucoup à un pays où elle n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. Elle regarda l'offre qu'on lui faisait comme une bénédiction du ciel, et elle s'embarqua sur le premier vaisseau qui mit à la voile pour l'île de France, recommandée à M. de Malmédie comme une personne distinguée et digne des plus grands égards. M. de Malmédie la reçut en conséquence, et la chargea de l'éducation de sa nièce Sara, alors âgée de neuf ans.
La première question de miss Henriette fut de demander à M. de Malmédie quelle était l'éducation qu'il désirait que sa nièce reçût. M. de Malmédie répondit que cela ne le regardait pas le moins du monde; qu'il avait fait venir une institutrice pour le débarrasser de ce soin, et que c'était à elle, qu'on lui avait recommandée comme une personne savante, d'apprendre à Sara ce qu'elle savait; il ajouta seulement, en manière de _post-scriptum_, que la jeune fille, étant destinée, de toute éternité et sans restriction, à devenir l'épouse de son cousin Henri, il était important qu'elle ne prît d'affection pour aucun autre. Cette décision de M. de Malmédie, à l'égard de l'union de son fils et de sa nièce, tenait non seulement à l'affection qu'il avait pour tous deux, mais encore à ce que Sara, orpheline à l'âge de trois ans, avait hérité de près d'un million, somme qui devait se doubler pendant la tutelle de M. de Malmédie.
Sara eut d'abord grand-peur de cette institutrice, qu'on lui faisait venir d'outre-mer, et, à la première vue, l'aspect de miss Henriette, il faut le dire, ne la rassura point beaucoup. En effet, c'était alors une grande fille de trente à trente-deux ans, à laquelle l'exercice du pensionnat avait donné cet abord sec et pincé, apanage habituel des institutrices; son œil froid, son teint pâle, ses lèvres minces, avaient quelque chose d'automatique qui étonnait, et dont ses cheveux, d'un blond un peu ardent, avaient grand-peine à réchauffer le glacial ensemble. Habillée, serrée, coiffée dès le matin, Sara ne l'avait jamais vue une seule fois en négligé, et elle fut longtemps à croire que, le soir, miss Henriette, au lieu de se coucher dans son lit comme le commun des mortels, s'accrochait dans une garde-robe, comme ses poupées, et en sortait le lendemain comme elle y était entrée la veille. Il en résulta que, dans les premiers temps, Sara obéit assez ponctuellement à sa gouvernante, et apprit un peu d'anglais et d'italien. Quant à la musique, Sara était organisée comme un rossignol, et elle jouait presque naturellement du piano et de la guitare, quoique son instrument favori, quoique l'instrument qu'elle préférait à tous les autres instruments, fût la harpe malgache, dont elle tirait des sons qui ravissaient les virtuoses madécasses les plus célèbres dans l'île.
Cependant, tous ces progrès se faisaient sans que Sara perdît rien de son individualité, et sans que cette nature primitive se modifiât en aucune façon. De son côté, miss Henriette restait telle que Dieu et l'éducation l'avaient faite; de sorte que ces deux organisations si différentes vécurent côte à côte sans jamais se rien céder l'une à l'autre. Néanmoins, comme toutes deux, dans des expressions diverses, étaient douées d'excellentes qualités, ma mie Henriette finit par concevoir un profond attachement pour son élève, et Sara se prit, de son côté, d'une vive amitié pour sa gouvernante. Le signe de cette affection mutuelle fut que l'institutrice appela Sara mon enfant, et que Sara, trouvant la dénomination de miss ou de mademoiselle bien froide pour le sentiment qu'elle portait à son institutrice, inventa pour elle l'appellation plus affectueuse de ma mie Henriette.
Mais c'était surtout à l'endroit des exercices du corps que ma mie Henriette avait conservé son antipathique réserve. En effet, son éducation, toute scolastique, n'avait développé que ses facultés morales, laissant à ses facultés physiques toute leur gaucherie native: aussi, quelques instances qu'eût pu lui faire Sara, ma mie Henriette n'avait jamais voulu monter à cheval, même sur Berloque, paisible porte-choux javanais qui appartenait au jardinier. Les chemins étroits lui donnaient de tels vertiges, qu'elle avait souvent préféré faire un détour d'une ou deux lieues plutôt que de passer près d'un précipice. Enfin, ce n'était jamais sans un profond serrement de cœur qu'elle s'aventurait sur une barque, et à peine y était-elle assise, et la susdite barque se mettait-elle en mouvement, que la pauvre gouvernante prétendait être reprise du mal de mer, qui ne l'avait pas quittée un instant pendant toute la traversée de Portsmouth à Port-Louis, c'est-à-dire pendant plus de quatre mois. Il en résultait que la vie de ma mie Henriette se passait, à l'égard de Sara, en appréhensions éternelles, et que, quand elle la voyait, hardie comme une amazone, monter les chevaux de son cousin; quand elle la voyait, légère comme une biche, bondir de roches en roches; quand elle la voyait, gracieuse comme une ondine, glisser à la surface de l'eau ou disparaître momentanément dans ses profondeurs, son pauvre cœur, presque maternel, se serrait de terreur, et elle ressemblait à ces malheureuses poules à qui on fait couver des cygnes, et qui, en voyant leur progéniture adoptive s'élancer à l'eau, restent au bord du rivage, ne comprenant rien à tant de hardiesse, et gloussant tristement pour rappeler les téméraires qui s'exposent à un pareil danger.
Aussi ma mie Henriette, quoique portée pour le moment dans un palanquin bien doux et bien sûr, n'en était-elle pas moins préoccupée par avance des mille angoisses que, selon son habitude, Sara n'allait pas manquer de lui faire éprouver, tandis que la jeune fille s'exaltait à l'idée de ces deux jours de bonheur.
Il faut dire aussi que la matinée était magnifique. C'était une de ces belles journées du commencement de l'automne, car le mois de mai, notre printemps à nous, est l'automne de l'île de France, où la nature, prête à se couvrir d'un voile de pluie, fait les plus doux adieux au soleil. À mesure qu'on avançait, le paysage devenait plus agreste, on traversait, sur des ponts dont la fragilité faisait trembler ma mie Henriette, la double source de la rivière du Rempart, et les cascades de la rivière du Tamarin. Arrivée au pied de la montagne des Trois-Mamelles, Sara s'informa de son oncle et de son cousin, et elle apprit qu'ils chassaient en ce moment avec leurs amis entre le grand bassin et la plaine de Saint-Pierre. Enfin, on franchit la petite rivière du Boucaut, on tourna le morne de la grande rivière Noire, et l'on se trouva en face de l'habitation de M. de Malmédie.
Sara commença par faire une visite aux commensaux de la maison, qu'elle n'avait pas vus depuis quinze jours; puis elle alla dire bonjour à sa volière, immense treillis de fils de fer qui enveloppait un buisson tout entier, et dans laquelle étaient enfermés ensemble des tourterelles de Guida, des figuiers bleus et gris, des fondi-jala et des gobe-mouches. Puis, de là, elle passa à ses fleurs, presque toutes originaires de la métropole: c'étaient des tubéreuses, des œillets de Chine, des anémones, des renoncules et des roses de l'Inde, au milieu desquels s'élevait, comme la reine des tropiques, la belle immortelle du Cap. Tout cela était enfermé dans des haies de frangipaniers et de roses de Chine, qui, comme nos roses des quatre saisons, fleurissent toute l'année. Cela, c'était le royaume de Sara; le reste de l'île, c'était sa conquête.