Chapter 29
Pourquoi maître Albertus brise-t-il successivement les deux cordes d'or, les deux cordes d'argent, qui représentent, celles-là la foi et l'infini, celles-ci l'espérance et la beauté? Ce n'est pas pour complaire à Méphistophélès, qu'il traite avec une rudesse antisémite: «Votre maladie, dites-vous, était mortelle, mais les juifs ont la vie si dure!... Quand un juif se plaint, c'est signe qu'il est content.» Albertus, quoique ce drame ne soit ni localisé ni daté, est un idéaliste que le machinisme moderne doit déconcerter. Mais l'Esprit de la lyre lui annonce--comme la Sibylle à Enée les glorieux destins réservés aux chemins de fer. Cette prophétie ne sera point sans intérêt, formulée qu'elle est en 1839: «Sur ces chemins étroits, rayés de fer, qui tantôt s'élèvent sur les collines et tantôt s'enfoncent et se perdent dans le sein des la terre, vois rouler, avec la rapidité de la foudre, ces lourds chariots enchaînés à la file, qui portent des populations entières d'une frontière à l'autre dans l'espace d'un jour, et qui n'ont pour moteur qu'une colonne de noire fumée! Ne dirait-on pas du char de Vulcain roulé par la main formidable des invisibles cyclopes?» On pourrait ajouter que la description de George Sand ressemble au développement d'une matière de vers latins ou à une paraphrase en prose de l'abbé Delille.
Après les cordes d'acier brisées, qui étaient les cordes humaines, il ne reste plus que la seule corde d'airain, la corde d'amour. Et l'Esprit de la lyre murmure à Hélène, mystiquement éprise d'Albertus: «O Hélène, aime-moi comme je t'aime! L'amour est puissant, l'amour est immense, l'amour est tout; c'est l'amour qui est dieu; car l'amour est la seule chose qui puisse être infinie dans le coeur de l'homme.» En un paroxysme d'extase, la jeune fille saisit la lyre, touche avec impétuosité la corde d'airain et la brise. Elle tombe morte, Albertus évanoui. Quand il se réveille, il dit à ses disciples ces simples paroles: «Mes enfants, l'orage a éclaté, mais le temps est serein; mes pleurs ont coulé, mais mon front est calme; la lyre est brisée, mais l'harmonie a passé dans mon âme. Allons travailler!» Et ce dernier mot est précisément celui que Claude Ruper, qui a prié comme Albertus, adresse à son disciple Antonin, quand le rideau du dernier acte tombe sur la _Femme de Claude_.
Voilà les pensées sublimes d'éternité et de pardon que nous retrouverons au terme de la _Comtesse de Rudolstadt!_ Elles rappellent la maxime admirable du sage: «Il faut travailler comme si l'on devait vivre toujours, et être prêt comme si l'on devait partir demain.» Cet idéal de perfection, de bonté et d'amour, hantait l'âme généreuse de George Sand, alors que la calomnie stupide l'accusait d'aller le dimanche à la barrière et d'en revenir ivre avec Pierre Leroux.
CHAPITRE XXI
INFLUENCE ARTISTIQUE: LISZT ET CHOPIN
C'est à Franz Liszt qu'est adressée la septième des _Lettres d'un Voyageur_, sur Lavater et la maison déserte. A ce grand musicien, «l'enfant sublime», de quoi George Sand pouvait-elle parler, sinon de musique? «Heureux amis! s'écrie-t-elle, que l'art auquel vous vous êtes adonnés est une noble et douce vocation, et que le mien est aride et fâcheux auprès du vôtre! Il me faut travailler dans le silence et la solitude, tandis que le musicien vit d'accord, de sympathie et d'union avec ses élèves et ses exécutants. La musique s'enseigne, se révèle, se répand, se communique. L'harmonie des sons n'exige-t-elle pas celle des volontés et des sentiments? Quelle superbe république réalisent cent instrumentistes réunis par un même esprit d'ordre et d'amour pour exécuter la symphonie d'un grand maître! Oui, la musique, c'est la prière, c'est la foi, c'est l'amitié, c'est l'association par excellence.» En même temps qu'à Franz Liszt, cette définition enthousiaste était destinée à celle qui partageait sa vie et qui, pour lui, avait sacrifié les séductions du monde et l'orgueil d'une origine aristocratique, la brillante Marie de Flavigny, comtesse d'Agoult, en littérature Daniel Stern.
George Sand avait rencontré Liszt, en 1834, au temps de son intimité avec Alfred de Musset. Elle le tint d'abord à distance, pour complaire sans doute à son ombrageux amant. Plus tard, quand l'illustre pianiste eut contracté une liaison rendue publique, tous obstacles disparurent. Au mois de mai 1835, George Sand écrivait à madame d'Agoult, qui avait suivi Liszt à Genève: «Ma belle comtesse aux beaux cheveux blonds, je ne vous connais pas personnellement, mais j'ai entendu Franz parler de vous et je vous ai vue. Je crois que, d'après cela, je puis sans folie vous dire que je vous aime, que vous me semblez la seule chose belle, estimable et vraiment noble que j'aie vue briller dans la sphère patricienne. Il faut que vous soyez en effet bien puissante pour que j'aie oublié que vous êtes comtesse. Mais, à présent, vous êtes pour moi le véritable type de la princesse fantastique, artiste, aimante et noble de manières, de langage et d'ajustements, comme les filles des rois aux temps poétiques.» Et la lettre se termine par ces simples mots, exquisement délicats: «Adieu, chère Marie. _Ave, Maria, gratia plena!_»
Si plus tard une brouille ou un refroidissement se produisit entre ces deux femmes de lettres, ce ne fut point à l'occasion de Liszt. Il ne plut jamais, amoureusement s'entend, à George Sand qui ne lui plut pas davantage. Leurs atomes crochus refusèrent de se joindre. Et pourtant Liszt était un séducteur irrésistible, qui traînait les coeurs sur son passage et cueillait ses fantaisies, comme des fleurs dans un parterre. Don Juan mystique, tour à tour voué à la passion et à la religiosité, il n'enrichit pas la galerie de George Sand. Peut-être eût-elle souhaité d'esquisser vaguement avec lui un marivaudage, pour réveiller par la jalousie la tendresse languissante de Musset. Mais «aimer Liszt, dit-elle familièrement, m'eût été aussi impossible que d'aimer les épinards.» Il y avait de rares plats qui n'étaient pas à son goût. Au demeurant, elle avait bon appétit.
Franz Liszt offre, au regard des aspirations intellectuelles, le même contraste que dans l'ordre moral et religieux. Son esprit fut aussi contradictoire que son coeur. Né en 1811 d'une famille très modeste de Hongrie--son père était attaché aux domaines du prince Esterhazy--il eut la fortune et les succès précoces d'un petit prodige, doué d'une merveilleuse virtuosité. La société la plus aristocratique de toute l'Europe lui octroya ses flatteries et ses caresses. Il se glissa pourtant quelques déboires à travers tant de cajoleries féminines. Franz Liszt ne put épouser la jeune fille qu'il aimait, une de ses élèves, mademoiselle Caroline de Saint-Criq. Cette déception, le tour naturel de son esprit idéaliste et humanitaire, le milieu ambiant, saturé d'effluves socialistes, l'amenèrent à professer des doctrines démocratiques qui s'harmonisaient avec les revendications de George Sand. Pour compléter une instruction demeurée fort incomplète en dehors de la musique, le pianiste hongrois s'adressait à tout venant, il cherchait, de ci, de là, cette lumière de l'âme que, plus tard, il pensera trouver dans le catholicisme. A l'avocat Crémieux, futur garde des sceaux et dès lors intime ami, voire même secrétaire de la tragédienne Rachel, il demandait un jour, à brûle-pourpoint: «Monsieur Crémieux, apprenez-moi toute la littérature française.»
Après une période saint-simonienne, analogue à celle que traversa Sainte-Beuve et qu'effleura George Sand, il vécut dans l'intimité de Lamennais dont il accepta avec enthousiasme la philosophie chrétienne, la foi élargie et le dogmatisme épuré. La religion du Christ devenait la religion d'une humanité supérieure, la communion des âmes en des croyances compréhensives et symboliques. Ce fut une des haltes de la pensée mobile de George Sand, qui aimait à fuir vers de nouveaux horizons. Franz Liszt lui servit d'intermédiaire auprès de Lamennais, dont l'âme foncièrement aimante, mais inquiète, revêtait des apparences de sauvagerie. Chez lui, l'humanitaire côtoyait le misanthrope. Le musicien servit de trait d'union entre l'apôtre et la néophyte. Alfred de Musset ne risquait plus de projeter sur cette relation tout amicale l'ombre de sa jalousie. George Sand conçut pour Lamennais de la vénération, pour Franz Liszt, partant pour madame d'Agoult, une sympathie qui s'épancha, de part et d'autre, en une correspondance chaleureuse.
On a publié bon nombre de lettres adressées par George Sand, non seulement à Liszt, mais encore à son amie. Or madame d'Agoult, abandonnant mari et enfant dans un de ces coups de tête familiers à une nature qui se plaisait au tapage et à la publicité, s'était réfugiée à Genève. Liszt l'y avait rejointe. C'était la, au vrai, le thème de l'un de ces romans où George Sand plaidait les droits de l'amour libre contre les entraves conjugales. Tout aussitôt, entre les deux femmes également sollicitées par la littérature, par la vie indépendante et par un besoin d'émancipation sociale, se noua ce que M. Rocheblave a dénommé «une Amitié romanesque.[16]» George Sand, aussi spontanée et simple que la comtesse d'Agoult était calculée et hautaine, livra son coeur et sa pensée avec sa prodigalité coutumière. De Nohant elle envoya à Genève des lettres charmantes. Dans celle du 1er novembre 1835, elle donne d'elle-même une définition précieuse à retenir: «Imaginez-vous, ma chère amie, que mon plus grand supplice, c'est la timidité. Vous ne vous en douteriez guère, n'est-ce pas? Tout le monde me croit l'esprit et le caractère fort audacieux. On se trompe. J'ai l'esprit indifférent et le caractère quinteux.»
[Note 16: _Revue de Paris_, du 15 décembre 1894.]
Elle explique que l'espèce humaine est son ennemie, qu'elle a eu, comme Alceste, des haines vigoureuses. Mais elles se sont calmées. Toute furie a disparu. Cependant, dit-elle, «il y a un froid de mort pour tout ce que je ne connais pas. J'ai bien peur que ce ne soit là ce qu'on appelle l'égoïsme de la vieillesse.» Elle se calomnie, car elle aime ses amis avec tendresse, avec engouement, avec aveuglement, et elle aspire à se guérir de ses moments de raideur. Pour cette cure morale, elle compte sur l'assistance bienveillante de madame d'Agoult et se remet entre ses mains. «Si nous nous lions davantage, comme je le veux, il faudra que vous preniez de l'empire sur moi; autrement, je serai toujours désagréable. Si vous me traitez comme un enfant, je deviendrai bonne, parce que je serai à l'aise, parce que je ne craindrai pas de tirer à conséquence, parce que je pourrai dire tout ce qu'il y a de plus bête, de plus fou, de plus déplacé, sans avoir honte. Je saurai que vous m'avez _acceptée_... Il faut vous arranger bien vite pour que je vous aime. Ce sera bien facile. D'abord, j'aime Franz. Il m'a dit de vous aimer. Il m'a répondu de vous comme de lui.» Puis voici, ce qui est assez rare sous la plume de George Sand, un mélange de coquetterie et de subtilité un peu mièvre, avec un impatient désir de plaire: «La première fois que je vous ai vue, je vous ai trouvée jolie; mais vous étiez froide. La seconde fois, je vous ai dit que je détestais la noblesse. Je ne savais pas que vous en étiez. Au lieu de me donner un soufflet, comme je le méritais, vous m'avez parlé de votre âme, comme si vous me connaissiez depuis dix ans. C'était bien, et j'ai eu tout de suite envie de vous aimer; mais je ne vous aime pas encore. Ce n'est pas parce que je ne vous connais pas assez. Je vous connais autant que je vous connaîtrai dans vingt ans. C'est vous qui ne me connaissez pas assez. Ne sachant si vous pourrez m'aimer, telle que je suis en réalité, je ne veux pas vous aimer encore.» Et elle se compare très modestement à un porc-épic que frôle une main douce et blanche. Elle appréhende de rebuter les caresses ou simplement la sollicitude. «Ainsi, voyez si vous pouvez accorder votre coeur à un porc-épic. Je suis capable de tout. Je vous ferai mille sottises. Je vous marcherai sur les pieds. Je vous répondrai une grossièreté à propos de rien. Je vous reprocherai un défaut que vous n'avez pas. Je vous supposerai une intention que vous n'aurez jamais eue. Je vous tournerai le dos. En un mot, je serai insupportable jusqu'à ce que je sois bien sûre que je ne peux pas vous fâcher et vous dégoûter de moi. Oh! alors, je vous porterai sur mon dos. Je vous ferai la cuisine. Je laverai vos assiettes. Tout ce que vous me direz me semblera divin. Si vous marchez dans quelque chose de sale, je trouverai que cela sent bon.»
Au porc-épic, comment va répondre celle que George Sand définissait «la blonde péri à la robe d'azur?» Elle se compare à une tortue qu'elle a reçue pour ses étrennes, ironique symbole de la _rapidité_ et de la _mobilité_ de ses idées. «Eh bien, ajoute-t-elle, ne vous laissez pas rebuter par les écailles de la tortue, qui ne s'effraie nullement des piquants du porc-épic. Sous ces écailles, il y a encore de la vie.» Est-ce une fable, imitée de La Fontaine, «la Tortue et le Porc-épic,» qui va nous déduire quelque moralité? Elle commence à merveille. George couvre Marie de louanges, s'extasie devant son _incommensurable supériorité_, lui conseille, la supplie d'écrire et de manifester son talent. «Faites-en profiter le monde: vous le devez.» La fumée de cet encens était suave à l'orgueilleuse sensualité de la comtesse d'Agoult. En cette lune de miel de l'amitié, George Sand déverse les effluves de sa tendresse. On se donne de petits noms caressants. _Piffoël_, de Nohant, adore les _Fellows_, de Genève. Elle aspire à les rejoindre. Ce projet, entravé par l'instance contre M. Dudevant, se réalise, non pas en septembre 1835, comme l'indique par erreur M. Rocheblave, mais seulement en septembre 1836. Ce sont douze mois d'attente impatiente. George Sand maudit les lenteurs de Thémis. Le 5 mai 1836, en pleine bataille judiciaire, elle écrit à Franz Liszt: «Je serais depuis longtemps près de vous, sans tous ces déboires. C'est mon rêve, c'est l'Eldorado que je me fais, quand je puis avoir, entre le procès et le travail, un quart d'heure de rêvasserie. Pourrai-je entrer dans ce beau château en Espagne? Serai-je quelque jour assise aux pieds de la belle et bonne Marie, sous le piano de Votre Excellence?» Et deux mois plus tard, le 10 juillet, elle emploie presque les mêmes termes, dans une lettre à madame d'Agoult: «Je rêve mon oasis près de vous et de Franz. Après tant de sables traversés, après avoir affronté tant d'orages, j'ai besoin de la source pure et de l'ombrage des deux beaux palmiers du désert.» Au préalable, ce sont des échanges d'impressions littéraires. Lamartine subit de rudes assauts. «Il m'est impossible, écrit Liszt, d'accepter comme une grande oeuvre l'ensemble de _Jocelyn_.» Et George Sand lui répond, non moins sévère: «_Jocelyn_ est, en somme, un mauvais ouvrage. Pensées communes, sentiment faux, style lâché, vers plats et diffus, sujet rebattu, personnages traînant partout, affectation jointe à la négligence; mais, au milieu de tout cela, il y a des pages et des chapitres qui n'existent dans aucune langue et que j'ai relus jusqu'à sept fois de suite en pleurant comme un âne.» La postérité ne retiendra que la seconde partie de ce jugement. Ane ou non, celui qui a pleuré est désarmé et conquis.
A noter aussi cette appréciation d'un Italien que madame d'Agoult interrogeait sur les célébrités littéraires: «_Conoscete i libri di George Sand?--Si, Signora_ (ici une moue indéfinissable voulant dire à peu près: ce n'est pas le Pérou) _mi piace di più..._», je crus entendre Victor Hugo; pourtant, pour plus de sûreté, et comme par un pressentiment de la joie qu'il allait me donner, je lui fis répéter le nom: «_Mi piace molto di più, Paul de Kock_.» Et madame d'Agoult a beau s'écrier: «O soleil, voile ta face! O lune, rougis de honte,» on se demande si elle n'a pas éprouvé quelque contentement à informer George Sand qu'on lui préfère Paul de Kock. N'est-ce pas bien d'une femme, à tout le moins d'une femme de lettres?
A Paris, le bruit courait que Liszt était à Genève, non pas avec madame d'Agoult, mais avec George Sand. Celle-ci, fort occupée à plaider, trouve plaisir à leur communiquer ce racontar extravagant, qui circule à travers la petite ville cancanière de La Châtre. Elle envie leur sort d'êtres libérés des servitudes mondaines, tandis qu'elle supporte l'inquisition des curiosités provinciales, et, travailleuse nocturne, elle termine ainsi sa lettre: «Bonjour! il est six heures du matin. Le rossignol chante, et l'odeur d'un lilas arrive jusqu'à moi par une mauvaise petite rue tortueuse, noire et sale.» Ce bonjour, elle le leur apporte en personne, dès qu'elle peut sortir de l'antre de la chicane et disposer de trois cents écus. Elle part de Nohant, le 28 août 1836, avec Maurice et Solange, et passe en Suisse tout le mois de septembre. Son arrivée à Genève est plaisante. En descendant de la diligence, elle demande au postillon le domicile de M. Liszt, en disant que c'est un artiste: l'un veut la conduire chez un vétérinaire, un autre chez un marchand de violons, un troisième chez un musicien du théâtre.
Ce mois de séjour fut charmant. _Piffoëls_ et _Fellows_ s'étaient rejoints à Chamonix. La troupe joyeuse et folle s'égayait de tout, mais d'abord des effarements d'Ursule, la servante berrichonne, qui, à Martigny, croyait être à la Martinique et tremblait de traverser la mer pour revenir au pays. La famille _Piffoëls_--surnom tiré du long nez de George Sand et de son fils--s'inscrivait ainsi sur un registre d'hôtel: _Domicile_, la nature; _d'où ils viennent_, de Dieu; _où ils vont_, au ciel; _lieu de naissance_, Europe; _qualités_, flâneurs.
Au mois d'octobre, George Sand rentre à Paris, après avoir touché barre à Nohant. Elle s'installe à l'Hôtel de France, rue Laffitte, où viennent également habiter Liszt et madame d'Agoult. Les deux femmes ont un salon commun. Au bout de deux mois de cette cohabitation de phalanstère, George Sand, fidèle à ses préférences pour la campagne, regagne son Berry: elle y travaille plus à l'aise. Elle était éblouie, fatiguée du mouvement intellectuel et mondain où se complaisait sa tumultueuse amie et où tournoyaient toutes les célébrités littéraires de l'époque: Lamennais, Henri Heine, Lamartine, Berryer, Pierre Leroux, Eugène Sue, Mickiewicz, Ballanche, Louis de Ronchaud. C'était un kaléidoscope, une lanterne magique.
L'intimité cependant subsistait. A la fin de janvier 1837, madame d'Agoult--autrement dit, «la Princesse» ou «Mirabelle»--se rendit à Nohant. Elle y passa plusieurs semaines, amenant derrière elle Franz Liszt et plusieurs amis, tels que Charles Didier, Alexandre Rey et l'acteur Bocage. Frédéric Chopin, l'émule de Liszt, avait été invité. Il ne vint pas.
L'illustre compositeur polonais, alors âgé de vingt-huit ans--de six ans plus jeune que George Sand--était récemment entré en relations avec elle. Dans quelles conditions? On a peine à le préciser. Il a raconté, et ses biographes répètent, que ce fut à une soirée chez la comtesse Marliani. Le comte Wodzinski, dans son livre, _les Trois Romans de Chopin_, a singulièrement dramatisé l'aventure: «Toute la journée, il crut entendre de ces appels mystérieux qui jadis, aux temps de son adolescence, le faisaient souvent se retourner, au milieu de ses promenades ou de ses rêveries, et qu'il disait être ses esprits avertisseurs... Le soir, arrivé à la porte de l'hôtel Marliani, un tremblement nerveux le secoua; un instant, il eut l'idée de retourner sur ses pas; puis il dépassa le seuil des salons. Le sort en décidait ainsi.» Il ne tarda pas à s'asseoir devant le piano et à improviser. Quand il s'arrêta, il se trouva en face de George Sand qui le félicitait.
Frédéric Chopin n'avait pas la beauté radieuse, la grâce florentine de Franz Liszt; mais celui-ci était le talent, celui-là le génie. George Sand fut vite éprise, encore que les choses se fussent plus simplement passées que ne l'indiquent les biographies romanesques. Elle avait un vif désir de connaître Chopin, lequel n'éprouvait aucune sympathie pour les bas-bleus. Liszt et madame d'Agoult les rapprochèrent et ne tardèrent pas à le regretter. Le 28 mars 1837, de Nohant George Sand écrit à Franz: «Dites à Chopin que je le prie de vous accompagner; que Marie ne peut pas vivre sans lui, et que, moi, je l'adore.» Et, le 5 avril, à madame d'Agoult elle-même: «Dites à Chopin que je l'idolâtre.» La belle Princesse fut aussitôt jalouse, mordante et acerbe. Elle envoya ce malicieux bulletin de santé: «Chopin tousse avec une grâce infinie. C'est l'homme irrésolu; il n'y a chez lui que la toux de permanente.» Est-ce pour détourner ses soupçons que George Sand réplique, le 10 avril 1837: «Je veux les _Fellows_, je les veux le plus tôt et le plus longtemps possible. Je les veux _à mort_. Je veux aussi le Chopin et tous les Mickiewicz et Grzymala du monde. Je veux même Sue, si vous le voulez... Tout, excepté un amant.» Or, cet amant, elle allait l'avoir en Chopin, pour près de dix années. Madame d'Agoult ne le pardonna, ni à elle, ni à lui. Les relations se refroidirent, les lettres s'espacèrent. Et Lamennais, qui jugeait toutes ces incartades de femmes avec sa sévérité ascétique, résumera ainsi la brouille, dans une lettre adressée de Sainte-Pélagie, le 20 mai 1841, à M. de Vitrolles: «Elles s'aiment comme ces deux diables de Le Sage, l'un desquels disait: «On nous réconcilia, nous nous embrassâmes; depuis ce temps-là, nous sommes ennemis mortels.»
Inquiète de la santé de son fils qu'elle avait dû retirer du collège Henri IV et soigner à Nohant de même que Solange, tous deux gravement atteints de la variole, George Sand résolut de passer dans le midi l'hiver de 1838-39. Tandis que Liszt et sa compagne s'étaient rendus en Italie afin de dérober à la société parisienne quelque événement extra-conjugal, l'auteur de _Lélia_ partit pour les îles Baléares. Outre ses enfants, elle emmenait Chopin. Entre temps, elle avait fourni à Balzac les matériaux d'un roman qu'elle lui conseillait d'intituler les _Galériens_, et où Liszt et madame d'Agoult devaient occuper le premier plan. Il modifia légèrement le sujet, élargit le cadre, et dans _Béatrix_ ajouta le portrait de George Sand, d'ailleurs idéalisée en Camille Maupin.
L'_Histoire de ma Vie_, d'où les préoccupations apologétiques ne sont jamais absentes, laisse croire que Chopin s'imposa comme compagnon de voyage et que George Sand l'emmena par pure affection maternelle. Elle lui portait alors, à dire vrai, des sentiments plus tendres, qu'elle dérobait officiellement en l'appelant _son cher enfant, son malade ordinaire_. Et nous ne devons pas être dupes, lorsqu'elle prétend, quinze ans après, que ses amis et ceux de Chopin lui forcèrent la main. «J'eus tort, dit-elle, par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre sollicitude. C'était bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec deux enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de santé et de turbulence, sans prendre encore un tourment de coeur et une responsabilité de médecin.» M. Rocheblave a dit excellemment, pour qualifier cette fugue et ce coup de tête sentimental: «Le voyage de Majorque fut, comme folie, le pendant du voyage de Venise.» Mais, lorsque George Sand était énamourée, elle ne raisonnait point et cédait à des élans impulsifs, qu'elle désavouait plus tard.