George Sand et ses amis

Chapter 26

Chapter 263,633 wordsPublic domain

Suit un hymne enflammé où, républicaine, elle annonce sa foi combative en de vagues croyances philanthropiques: «Quant à moi, solitaire jeté dans la foule, sorte de rapsode, conservateur dévot des enthousiasmes du vieux Platon, adorateur silencieux des larmes du vieux Christ, admirateur indécis et stupéfait du grand Spinoza, sorte d'être souffrant et sans importance qu'on appelle un poète, incapable de formuler une conviction et de prouver, autrement que par des récits et des plaintes, le mal et le bien des choses humaines, je sens que je ne puis être ni soldat ni prêtre, ni maître ni disciple, ni prophète ni apôtre; je serai pour tous un frère débile, mais dévoué; je ne sais rien, je ne puis rien enseigner; je n'ai pas de force, je ne puis rien accomplir. Je puis chanter la guerre sainte et la sainte paix; car je crois à la nécessité de l'une et de l'autre. Je rêve dans ma tête de poète des combats homériques, que je contemple le coeur palpitant, du haut d'une montagne, ou bien au milieu desquels je me précipite sous les pieds des chevaux, ivre d'enthousiasme et de sainte vengeance. Je rêve aussi, après la tempête, un jour nouveau, un lever de soleil magnifique; des autels parés de fleurs, des législateurs couronnés d'olivier, la dignité de l'homme réhabilitée, l'homme affranchi de la tyrannie de l'homme, la femme de celle de la femme, une tutelle d'amour exercée par le prêtre sur l'homme, une tutelle d'amour exercée par l'homme sur la femme; un gouvernement qui s'appellerait _conseil_ et non pas _domination, persuasion_ et non pas _puissance_. En attendant, je chanterai au diapason de ma voix, et mes enseignements seront humbles; car je suis l'enfant de mon siècle, j'ai subi ses maux, j'ai partagé ses erreurs, j'ai bu à toutes ses sources de vie et de mort, et, si je suis plus fervent que la masse pour désirer son salut, je ne suis pas plus savant qu'elle pour lui enseigner le chemin. Laissez-moi gémir et prier sur cette Jérusalem qui a perdu ses dieux et qui n'a pas encore salué son messie. Ma vocation est de haïr le mal, d'aimer le bien, de m'agenouiller devant le beau.»

Comment vont se traduire ces maximes en actes? Et, d'abord, comment le républicanisme de George Sand va-t-il s'adapter à l'éducation de Maurice? Elle sait que son fils est, au collège Henri IV, camarade du duc de Montpensier, qu'il a été invité aux Tuileries, qu'il est allé chez la reine. Elle s'en émeut: «Tu es encore trop jeune pour que cela tire à conséquence; mais, à mesure que tu grandiras, tu réfléchiras aux conséquences des liaisons avec les aristocrates. Je crois bien que tu n'es pas très lié avec Sa Majesté et que tu n'es invité que comme faisant partie de la classe de Montpensier. Mais, si tu avais dix ans de plus, tes opinions te défendraient d'accepter ces invitations.»

Elle le met en garde contre les séductions de la cour, contre les sortilèges de la puissance: «Les amusements que Montpensier t'offre sont déjà des faveurs. Songes-y! Heureusement elles ne t'engagent à rien; mais, s'il arrivait qu'on te fit, devant lui, quelque question sur tes opinions, tu répondrais, j'espère, comme il convient à un enfant, que tu ne peux pas en avoir encore; tu ajouterais, j'en suis sûre, comme il convient à un homme, que tu es républicain de race et de nature; c'est-à-dire qu'on t'a enseigné déjà à désirer l'égalité, et que ton coeur se sent disposé à ne croire qu'à cette justice-là. La crainte de mécontenter le prince ne t'arrêterait pas, je pense. Si, pour un diner ou un bal, tu étais capable de le flatter, ou seulement si tu craignais de lui déplaire par ta franchise, ce serait déjà une grande lâcheté.»

Toutefois elle l'incite à s'abstenir d'une arrogance déplacée, à ne dire, devant Montpensier, ni du mal de son père: ce serait une espèce de crime--ni du bien: ce serait vendre sa conscience. Bref, Maurice devra éviter, à la cour, d'appeler Louis-Philippe _la Poire_, selon l'expression que George Sand emploie au courant de la plume. Mais qu'il se garde de toute familiarité, de tout abandon avec les princes! «Ce sont nos ennemis naturels, et, quelque bon que puisse être l'enfant d'un roi, il est destiné à être tyran. Nous sommes destinés à être avilis, repoussés ou persécutés par lui. Ne te laisse donc pas trop éblouir par les bons dîners et par les fêtes. Sois un _vieux Romain_ de bonne heure, c'est-à-dire, fier, prudent, sobre, ennemi des plaisirs qui coûtent l'honneur et la sincérité.» Et Maurice lui répond: «Montpensier m'a invité à son bal, malgré mes opinions politiques. Je m'y suis bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête des gardes nationaux.» On ne s'ennuyait pas à un gala du roi-citoyen.

Voilà cette correspondance extraordinaire que George Sand recommandait à son fils de garder secrète, sans la montrer jamais à son père et même sans lui en parler. «Tu sais, ajoutait-elle, que ses opinions diffèrent des miennes. Tu dois écouter avec respect tout ce qu'il te dira; mais ta conscience est libre et tu choisiras, entre ses idées et les miennes, celles qui te paraîtront meilleures. Je ne te demanderai jamais ce qu'il te dit; tu ne dois pas non plus lui faire part de ce que je t'écris.» Aussi a-t-elle soin de ne point envoyer ses lettres par la poste ni par l'intermédiaire du proviseur. Comme s'il s'agissait de billets d'amour, elle les fait porter par son jeune ami Emmanuel Arago, qui va voir l'enfant aux heures de récréation et qui, trois ou quatre jours après, reçoit les réponses du collégien, pour les transmettre à la mère. De plus, Maurice doit laisser cette correspondance dans _sa baraque_ au collège et ne jamais l'emporter les jours de sortie. Que de mystères pour des effusions politiques!

Au demeurant, George Sand ne pratiquera pas toujours l'intransigeance républicaine qu'elle enseigne et préconise. Sous le second Empire, elle aura des accointances avec le Palais-Royal, sinon avec les Tuileries. Elle sera en commerce épistolaire des plus assidus avec le prince Jérôme Napoléon, et témoignera pour les Bonaparte une sympathie qu'elle interdit à son fils envers les d'Orléans. En 1836, sa raison, son âme et son coeur appartiennent à la République. Michel (de Bourges) a suscité en elle la foi démocratique; le saint-simonisme, côtoyé, lui a communiqué une ardeur de régénération sociale et de prosélytisme égalitaire qu'elle pousse jusqu'à déclarer à Adolphe Guéroult: «Je ne connais et n'ai jamais connu qu'un principe: celui de l'abolition de la propriété.» Sous les auspices de Lamennais, elle va donner l'essor à son idéal humanitaire.

CHAPITRE XIX

INFLUENCE PHILOSOPHIQUE: LAMENNAIS

Quand George Sand rencontra Lamennais, il n'était plus le prêtre ultramontain dont Rome avait pensé faire un cardinal, ni même le catholique libéral qui fondait le journal l'_Avenir_ avec le comte de Montalembert, les abbés Lacordaire et Gerbet. Il était devenu, par une évolution logique, loyale et douloureuse de la pensée, le démocrate chrétien qui trouvait dans l'Evangile la loi de liberté, d'égalité et de fraternité, recueillie par les philosophes et proclamée par la Révolution. Républicain, son amour du peuple lui dicta cette oeuvre de génie, les _Paroles d'un Croyant_. Excommunié, il continua à dire la messe dans son oratoire. Et le parti clérical ne cessa de l'accabler d'outrages, de le représenter comme un apostat prédestiné à cette chute, pour ce que, dès ses débuts dans le sacerdoce, il avait commis le double méfait de renoncer à la lecture quotidienne du bréviaire et de porter un chapeau de paille. En dépit des calomnies et de la haine des dévots, il reste l'un des plus sublimes penseurs et le premier prosateur du siècle écoulé. Son style a la concision et la majesté bibliques.

C'est Liszt qui, au milieu des péripéties du _procès monstre_, en mai 1835, mit en relations George Sand et Lamennais. «Il le fit consentir, dit-elle, à monter jusqu'à mon grenier de poète.» Tout aussitôt elle reçut la commotion de l'enthousiasme, voire même de la vénération, et cette fois l'imagination seule était en cause. Félicité de Lamennais n'avait aucun agrément physique et pratiquait la plus stricte chasteté[13]. Né en 1782 à Saint-Malo, il était alors âgé de cinquante-trois ans et paraissait en avoir plus de soixante. Voici comment George Sand le vit avec les yeux de l'extase: «M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'oeil clair lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis verticaux, indice d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation et de prédication. Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvements brusques, ses attitudes gauches, sa gaieté franche, ses obstinations emportées, ses soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres, mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton. Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.»

[Note 13: Il y eut pourtant un voisin de campagne de George Sand assez ineptement calomniateur pour prétendre qu'il avait aperçu Lamennais, sur la terrasse de Nohant, en robe de chambre orientale, avec des babouches et une calotte grecque, fumant un narghileh, auprès de l'auteur de _Lélia_.]

Lamennais quittait sa Bretagne afin de commencer une vie nouvelle, où le philosophe stoïque allait se doubler d'un lutteur intrépide. Il s'improvisait avocat, en acceptant de défendre les accusés d'avril, à la barre de la Chambre des pairs. «C'était beau et brave, dit George Sand. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa déduction vive, ses images rayonnantes, et chaque fois qu'il se reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y était tout entier, passé, présent et avenir, tête et coeur, corps et biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses rêveries, n'ont vu de lui que son oeil vert, quelquefois hagard, et son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré son aspect diabolique.»

Ce passage de l'_Histoire de ma Vie_, postérieur à la mort de Lamennais, fait justice des calomnies et des invectives qui s'acharnèrent sur le penseur sublime, sur le merveilleux écrivain. George Sand, même par delà les dissidences de doctrine, ne peut parler de lui qu'avec un infini respect. Elle répond à ceux qui le méconnaissent: «S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il fallait chérir cette bonté, tout en frissonnant devant cette puissance, et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la douceur, la douleur et la gaieté, l'indignation et la mansuétude.» Elle honore en Lamennais «le prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans», qui fut «insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, conduit à la fosse commune sous l'oeil des sergents de ville, comme si les larmes du peuple eussent menacé de réveiller son cadavre». Elle montre l'homogénéité, non pas apparente peut-être, mais intime, de cette destinée qui nous révèle l'ascension du génie vers la vérité et la lumière. C'est, dit-elle, «le progrès d'une intelligence éclose dans les liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du sentiment.» Elle explique, avec une clairvoyance doublée de poésie, ce mélange de dogmatisme absolu et de sensibilité impétueuse qui détermina Lamennais à chercher, d'étape en étape, un lieu d'asile pour son imagination tourmentée et morose. Maintes fois il crut l'avoir trouvé. Il s'en réjouissait et le proclamait. Mais le duel continuait entre son coeur et sa raison, et celui-là criait à celle-ci une adjuration que George Sand résume en ces termes: «Eh bien! tu t'étais donc trompée! car voilà que des serpents habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux et à se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette prison.»

Alors sur d'autres bases et d'autres plans, en quelque contrée qui avoisine la République de Salente et la Cité de Dieu, surgit une église nouvelle, ouverte toute grande à des foules qui préféreront, hélas! l'étroitesse et la vulgarité de leurs anciens sanctuaires. La foi démocratique et chrétienne de Lamennais ne s'adresse qu'à une élite idéaliste. De là les déceptions et les surprises qu'il éprouve, lorsqu'il entre en contact avec les réalités coutumières, lorsqu'il redescend des sommets radieux vers l'humanité misérable. Il se laissait parfois, à l'estime de George Sand, séduire et duper par des influences passagères et inférieures. Elle se plaint d'en avoir pâti. «Ces inconséquences, écrit-elle, ne partaient pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait pas le temps de se faire prouver.» Il en attribua, paraît-il, quelques-uns à George Sand, dont elle se défend, sans les préciser. De vrai, il y avait entre eux une divergence irréductible sur un point essentiel. Elle revendiquait pour la femme des titres et des droits qu'il ne voulait, en aucune manière, concéder. Ils se heurtèrent, et elle n'en garda ni froissement ni rancune. S'ils ne se brouillèrent pas, selon l'habituelle issue des enthousiasmes de George Sand, c'est qu'elle ne ressentit pour lui qu'une tendresse intellectuelle, tout immatérielle. «J'avais, déclare-t-elle dans l'_Histoire de ma Vie_, comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard, que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon Eglise, pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies, ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux, mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde, vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!»

La communauté des aspirations républicaines les avait rapprochés; mais l'élève ne tarda pas à alarmer le maître par l'audace de ses tendances socialistes. Lamennais ne souhaitait que d'instituer le règne de l'Evangile dans les consciences. George Sand avait des conceptions plus hardies et plus hasardeuses. Elle battait en brèche l'autorité maritale et la propriété individuelle. Elle professait déjà une sorte de collectivisme qui ne demandait qu'à devenir gouvernemental. Et Lamennais renonçait à la suivre. «Après m'avoir poussée en avant, dit-elle, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage, comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire, en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les hommes à la même communion.»

Elle avait promis d'écrire, et elle n'a pas écrit l'histoire de leurs petites dissidences; elle voulait le montrer «sous un des aspects de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité et sa bonté charmante.» Nous savons seulement qu'il exerça sur elle l'action d'un directeur de conscience, et l'initia à une méthode de philosophie religieuse qui la toucha profondément, «en même temps, ajoute-t-elle, que ses admirables écrits rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre.»

Durant les six ou sept années qui suivirent 1835, ce fut chez George Sand une adhésion sans réserve aux doctrines propagées par l'auteur des _Paroles d'un Croyant_. Dans la septième des _Lettres d'un Voyageur_, elle célèbre «la probité inflexible, l'austérité cénobitique, le travail incessant d'une pensée ardente et vaste comme le ciel; mais, poursuit-elle, le sourire qui vient tout d'un coup humaniser ce visage change ma terreur en confiance, mon respect en adoration.» Elle unit alors dans un même culte Lamennais et Michel (de Bourges), l'écrivain et l'orateur qui font vibrer en elle les cordes secrètes. «Les voyez-vous, s'écrie-t-elle, se donner la main, ces deux hommes d'une constitution si frêle, qui ont paru cependant comme des géants devant les Parisiens étonnés, lorsque la défense d'une sainte cause les tira dernièrement de leur retraite, et les éleva sur la montagne de Jérusalem pour prier et pour menacer, pour bénir le peuple, et pour faire trembler les pharisiens et les docteurs de la loi jusque dans leur synagogue?»

Entre tous les jugements littéraires portés par George Sand sur le caractère et le génie de Lamennais, le plus décisif est celui qu'elle formula dans un article de la _Revue Indépendante_ de 1842. Elle y analysait l'oeuvre étrange et vigoureuse qu'il venait de publier sous ce titre symbolique: _Amschaspands et Darvands_--c'est-à-dire les bons et les mauvais génies. Et George Sand, spirituelle et malicieuse contre son ordinaire, proposait de traduire ainsi en français moderne, pour être compris du _Journal des Débats_ et de la presse conservatrice: _Chenapans et Pédants_. Cet article, après une sortie véhémente contre le gouvernement de Louis-Philippe qui est accusé de corruption et de vénalité, contient une éloquente apologie de Lamennais: «Ecoutez avec respect la voix austère de cet apôtre. Ce n'est ni pour endormir complaisamment vos souffrances, ni pour flatter vos rêves dorés que l'esprit de Dieu l'agite, le trouble et le force à parler. Lui aussi a souffert, lui aussi a subi le martyre de la foi. Il a lutté contre l'envie, la calomnie, la haine aveugle, l'hypocrite intolérance. Il a cru à la sincérité des hommes, à la puissance de la vérité sur les consciences. Il a rencontré des hommes qui ne l'ont pas compris, et d'autres hommes qui ne voulaient pas le comprendre, qui taxaient son mâle courage d'ambition, sa candeur de dépit, sa généreuse indignation de basse animosité. Il a parlé, il a flétri les turpitudes du siècle, et on l'a jeté en prison. Il était vieux, débile, maladif: ils se sont réjouis, pensant qu'ils allaient le tuer, et que de la geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt sortir qu'une ombre, un esprit déchu, une voix éteinte, une puissance anéantie. Et cependant il parle encore, il parle plus haut que jamais. Ils ont cru avoir affaire à un enfant timide qu'on brise avec les châtiments, qu'on abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant confus, épouvantés, et se demandent quelle étincelle divine anime ce corps si frêle, cette âme si tenace.» Au seul Lamennais George Sand attribue le réveil évangélique qui combat le matérialisme, institue une philosophie chrétienne et triomphe du voltairianisme, répandu dans le peuple aussi bien que dans les hautes classes. «Il est, dit-elle, le dernier prêtre, le dernier apôtre du christianisme de nos pères, le dernier réformateur de l'Eglise qui viendra faire entendre à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication, cette parole accentuée et magnifique des Augustin et des Bossuet, qui ne retentit plus, qui ne pourra plus jamais retentir sous les voûtes affaissées de l'Eglise.»

Que va-t-il cependant devenir, sortant de sa tour d'ivoire, de sa solitude de La Chesnaie, pour entrer dans la politique militante, dans la mêlée des partis? Il se fixe à Paris, il fonde un journal, qui s'appelle le _Monde_. George Sand l'annonce à madame d'Agoult, dans une lettre envoyée de La Châtre à Genève, le 25 mai 1836. Que sera ce journal? Sera-t-il viable? Lamennais sera-t-il l'homme de la polémique quotidienne? Et elle se répond à elle-même: «Il lui faut une école, des disciples. En morale et en politique, il n'en aura pas, s'il ne fait d'énormes concessions à notre époque et à nos lumières. Il y a encore en lui, d'après ce qui m'est rapporté par ses intimes amis, beaucoup plus du prêtre que je ne croyais. On espérait l'amener plus avant dans le cercle qu'on n'a pu encore le faire. Il résiste. On se querelle et on s'embrasse. On ne conclut rien encore. Je voudrais bien que l'on s'entendît. Tout l'espoir de l'_intelligence vertueuse_ est là. Lamennais ne peut marcher seul.»

Va-t-elle s'enrégimenter dans la phalange sacrée du prophète? Sera-t-elle une unité dans cette armée? «Le plus grand général du monde, dit-elle, ne fait rien sans soldats. Mais il faut des soldats éprouvés et croyants.» Elle l'invite à se méfier des gens qui ne disputeront pas avant d'accepter sa direction. Elle-même est fort indécise en réfléchissant aux conséquences d'un tel engagement, et le confesse: «Je m'entendrais aisément avec lui sur tout ce qui n'est pas le dogme. Mais, là, je réclamerais une certaine liberté de conscience, et il ne me l'accorderait pas.» S'il échoue, qu'adviendra-t-il de ceux qui aspirent à la religion de l'idéal? A cette pensée, elle éprouve une grande consternation de coeur et d'esprit: «Les éléments de lumière et d'éducation des peuples s'en iront encore épars, flottant sur une mer capricieuse, échouant sur tous les rivages, s'y brisant avec douleur, sans avoir pu rien produire. Le seul pilote qui eût pu les rassembler leur aura retiré son appui et les laissera plus tristes, plus désunis et plus découragés que jamais.» Elle adjure madame d'Agoult et Franz Liszt de déterminer Lamennais à bien connaître et bien apprécier «l'étendue du mandat que Dieu lui a confié. Les hommes comme lui, ajoute-t-elle, font les religions et ne les acceptent pas. C'est là leur devoir. Ils n'appartiennent point au passé. Ils ont un pas à faire faire à l'humanité. L'humilité d'esprit, le scrupule, l'orthodoxie sont des vertus de moine que Dieu défend aux réformateurs.»