George Sand et ses amis

Chapter 14

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Doute-t-on du témoignage de Pagello en faveur de la sollicitude vraiment maternelle de George Sand? Il est corroboré par le plus intime ami de Musset, Alfred Tattet, qui, de passage à Venise, avait séjourné auprès du malade et écrivait de Florence à Sainte-Beuve, le 17 mars 1834: «J'ai tâché de procurer quelques distractions à madame Dudevant, qui n'en pouvait plus; la maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de danger et que l'autre était entièrement remise de ses longues veilles. Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher monsieur de Sainte-Beuve; Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable, et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, madame Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.»

Ainsi Alfred Tattet rend, le plus formel et le plus élogieux hommage aux soins combinés de George Sand et du docteur Pagello. Il n'a rien vu, rien pressenti qui éveillât ses soupçons. Lié à Musset par la plus étroite camaraderie, il n'a recueilli de sa bouche aucune plainte, pas la moindre allusion à la scène mystérieuse et dramatique que le poète des _Nuits_ n'a jamais retracée, mais qui, sous la plume haineuse de son frère, devient la plus cruelle des incriminations. L'âme généreuse d'Alfred de Musset ne peut ni avoir conçu ni avoir autorisé cette vengeance posthume. Aussi bien n'eût-il pas songé à partir avec George Sand pour Rome, si elle l'avait misérablement et cyniquement trompé.

CHAPITRE X

LE DOCTEUR PAGELLO

Avant d'examiner comment au chevet d'un malade la sympathie et la tendresse ont pu naître entre le docteur Pagello et George Sand, il importe, pour bien établir des responsabilités morales qui seront assez lourdes, de préciser s'il y avait rupture d'intimité entre Alfred de Musset et sa compagne de voyage. Cette rupture n'est pas niable. George Sand s'en explique catégoriquement, dans une des lettres qu'elle écrivit au cours des réconciliations et des brouilles qui se succédèrent durant l'hiver 1834-1835: «De quel droit d'ailleurs m'interroges-tu sur Venise? Etais-je à toi à Venise? Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de l'humeur, en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants[8], à mes amis, à mon travail, à mes affections et à mes devoirs, pour être conduite à trois cents lieues et abandonnée avec des paroles si offensantes et si navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon, mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent, je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu me dis que tu craignais...

[Note 8: Est-ce qu'un jeune homme de vingt-trois ans peut enlever une femme de trente ans?]

(_Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu_).

«Nous étions tristes. Je te disais: «_Partons, je te reconduirai jusqu'à Marseille_», et tu répondais: «Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici, puisque nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse, que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_.»

Que s'était-il passé entre ces trois personnages, le malade, la garde et le médecin? A distance, quand Alfred de Musset, avec une perverse curiosité d'amour, veut connaître, jour par jour, heure par heure, l'historique de cette liaison superposée à la sienne, elle lui dénie le droit de la questionner: «Je m'avilirais en me laissant confesser comme une femme qui t'aurait trompé. Admets tout ce que tu voudras pour nous tourmenter, je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est trouvé dans sa vie à lui, dans ses liens mal rompus avec ses anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents _quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les voiles de la pudeur vis-à-vis de toi.»

Que faut-il entendre par «des précédents quelconques?» Quelle était, au cours de la maladie de Musset, la nature de cette intimité qu'elle circonscrit entre l'oeil et le front?

Devant le silence d'_Elle_ et de _Lui_, et en présence des seules accusations proférées par Paul de Musset, il sied d'interroger Pagello. Son récit semble véridique et exempt de toute fatuité. Il parle des nuits qu'il a passées avec George Sand au chevet du poète: «Ces veillées n'étaient pas muettes, et les grâces, l'esprit élevé, la douce confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les jours, à toute heure et à chaque instant davantage.» Il se défend toutefois d'avoir fait les premiers aveux, et il déclare qu'il devenait rouge comme braise, quand elle lui demandait à quoi il pensait. Certain soir, elle se mit à écrire avec fougue, tandis qu'il parcourait un volume de Victor Hugo. Au bout d'une heure, elle posa la plume, parut longuement réfléchir la tête entre ses mains. «Puis, se levant, ajoute Pagello, elle me regarda fixement, saisit le feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.»

Ils s'approchèrent du lit où Alfred de Musset dormait, et le docteur se retira, emportant le papier qu'il lut avec surprise. Etait-ce quelque page détachée d'un roman? Ou un fragment d'autobiographie? Il le demanda le lendemain à George Sand, en la priant d'indiquer à qui s'adressait et devait être remis ce morceau de prose passionnée.

--Au stupide Pagello,» écrivit-elle en travers du pli.

C'était, dans le style coloré et enflammé de _Lélia_, une véritable déclaration d'amour, intitulée «En Morée.» qui débutait ainsi:

«Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables? Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu? L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.»

Elle continue, usant de ce don du développement qui lui est propre, et elle s'afflige de ne pas parler la même langue. Ce sont ensuite des questions singulièrement indiscrètes, qu'une femme ne pose pas, auxquelles un homme ne saurait répondre. Et voici la conclusion de ces pages, où le lyrisme romantique s'allie à de maladives curiosités qui devaient déconcerter le simple Pagello:

«Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt. Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais. Toi, du moins, tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.»

«Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme, que je puisse toujours la croire belle!»

Obligé de comprendre l'appel de George Sand et d'y répondre, Pagello dut remettre au lendemain l'explosion de sa reconnaissance et de son enthousiasme. Lorsqu'il fit sa visite quotidienne à Alfred de Musset, il le trouva sensiblement mieux. «La Sand, dit-il, n'était pas là. Il y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir; mais celui-ci perdait toujours à la loterie.»

Soudain George Sand entra, et, à long intervalle, Pagello la revoit, au plus profond de ses souvenirs, «introduisant sa petite main dans un gant d'une rare blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une désinvolture enchanteresses, elle me dit: «Signor Pagello, j'aurais besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si cependant cela ne vous dérange pas.»

Les achats n'étaient qu'un prétexte pour le tête-à-tête. Elle eut tôt fait d'aborder le chapitre des confidences, de se plaindre du caractère et des procédés d'Alfred de Musset, et de manifester sa résolution de ne pas retourner avec lui en France. «Je vis alors mon sort, soupire Pagello, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux fermés.» La promenade dura trois heures, et l'on ne fit aucune emplette. «Nous parlâmes comme tout le monde en pareil cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je t'aime_.»

A moins que l'on ne révoque en doute l'authenticité de ce récit et de la «déclaration au stupide Pagello»--ce qui n'a jamais été tenté--il est acquis qu'au cours même de la maladie d'Alfred de Musset George Sand s'abandonnait à un autre amour. Fut-il d'abord platonique? Le docteur vénitien s'abstient de nous l'apprendre, et tout au contraire Paul de Musset produit une incrimination, qui serait accablante si elle était véridique. Il prétend que son frère lui aurait dicté, en décembre 1852, une relation dont il a transmis à sa soeur l'autographe et qui est l'équivalent de la scène fameuse de _Lui et Elle_. Edouard de Falconey, presque moribond, voyant sa maîtresse dans les bras du médecin qui le soignait, ce serait une tragique aventure de la vie réelle. Alfred de Musset, George Sand et Pagello en auraient été les acteurs.

Le témoignage de Paul de Musset semble entaché de ce que les jurisconsultes appellent la suspicion légitime,--disons tout net: la haine. D'autre part, George Sand a toujours protesté, notamment dans sa lettre du 6 février 1861 à Sainte-Beuve, contre «la saleté de cette accusation» d'avoir donné «le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant.» Enfin, Alfred de Musset, qui a conservé une attitude si correcte et si digne au regard des événements de Venise, qui savait la violence du parti pris de son frère et qui la redoutait, ne peut pas lui avoir confié pour un usage posthume et perfide cette arme empoisonnée. Ne rendait-il point un délicat et chevaleresque hommage à George Sand, dès son retour à Paris, en écrivant à Sainte-Beuve le 27 avril 1834?

«J'ai à vous remercier, mon cher Sainte-Beuve, de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre aux tristes circonstances qui m'ont forcé de quitter l'Italie. Buloz sort de chez moi maintenant, et j'apprends par lui que mon retour est interprété de plusieurs manières par certaines gens. Tant qu'il ne s'agit que de moi-même, je suis obligé d'avouer qu'un mépris naturel m'a toujours là-dessus tenu lieu de philosophie; mais je verrais avec le plus grand chagrin qu'on accusât madame Sand du plus léger tort à mon occasion, et surtout que de pareilles accusations pussent venir jusqu'à vous. Je sais que madame Sand tient à votre estime, et je mettrais autant d'empressement à la défendre auprès d'un homme capable de l'apprécier, que je mets d'orgueil à laisser parler les sots anonymes. Un mot de vous, à ce sujet, me ferait plaisir. J'ai pour madame Sand trop de respect et d'estime pour les renfermer en moi seul, et vous êtes un de ceux à qui je voudrais le plus possible les voir partager.

«Tout à vous de coeur.

«Alfred de MUSSET.»

S'il avait eu devant les yeux, quelques semaines auparavant, l'infâme trahison de sa maîtresse, Alfred de Musset n'aurait pas écrit cette lettre. L'ayant écrite, il ne désavouera pas les sentiments qu'il y traduit et dont on retrouve l'écho dans la _Confession d'un enfant du siècle_, il n'ira pas salir et déshonorer George Sand, en dictant à son frère Paul la page suivante, effroyablement accusatrice:

«Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un soir, Pagello et George Sand étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous les deux. Par instants, les sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants, ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.

«Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main, je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je sentis un peu de chaleur.

«J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour une vision de malade, si d'autres preuves et des aveux complets ne m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi, je voyais une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette révélation: mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri. J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en effet.

«C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être, que Pagello s'apprêtait à sortir lorsque George Sand lui dit de rester et lui offrit de prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello voulut sortir. George Sand le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent, et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. George Sand prit ensuite une lumière pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore le moyen de douter; tant j'avais de répugnance à croire une chose si horrible!»

Ce n'est pas seulement le doute, c'est une parfaite incrédulité que nous inspire le récit de Paul de Musset. Il ne revêt aucun caractère de vraisemblance. Il se produit après la mort du poète, qui par tous ses actes, par toutes ses lettres, l'a implicitement démenti. Il est rédigé en des termes déclamatoires et mélodramatiques qui ne sont pas le style d'Alfred de Musset. Il est inconciliable avec l'impression qu'Alfred Tattet rapportait de Venise, avec la plus élémentaire pudeur féminine, avec ce respect dû à la mort qui plane au-dessus du lit d'un être qu'on a aimé. George Sand a pu reprendre sa liberté et se détacher de Musset, convalescent et guéri. Il est impossible qu'elle l'ait trahi quand il était au seuil de l'agonie.

Toutefois entre le poète et sa maîtresse, à la suite des explications orageuses précédemment accumulées, était survenu ce que M. Paul Bourget a appelé «l'irréparable.» George Sand avait admirablement soigné l'_ami_ malade; elle était incapable de pardonner à l'_amant_ qui l'avait offensée. Sur ce point, elle donne de son caractère une analyse bien pénétrante dans une sorte de confession adressée à Pagello: «Quand je vois les torts recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble plus qu'une faiblesse. Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai; mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les trois... Tant que j'aime, il m'est impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère; je suis orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais. Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire. Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir encore Alfred par devoir et par honneur, mais lui pardonner par amour ce m'est impossible.»

Vient ensuite l'hymne d'adoration qu'elle dédie à Pagello, comme à l'idole vers qui tendent ses désirs et ses extases:

«Es-tu sûr que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi? Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable? Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu. Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement s'emparent de moi.

«Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard, quand je ne t'apporte plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les déceptions?--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu m'as couverte de tes caresses.

»Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus».--Et je sens bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. _C'est la première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours_. Reste mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de jeune fille, ses caresses, son grand gilet, son regard doux... Oh! quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne voie, que je n'entende rien que toi, et tu...

»Etre heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si déplorable, qui agonise entre moi et Alfred, sans pouvoir recommencer ni finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage pour l'avenir et semble me dire, à tout instant: «Voilà ce que devient l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a voulu. Que ma destinée s'accomplisse!»