George Sand et ses amis

Chapter 12

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«Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot ridicule de «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le rendre à personne (en admettant que vous ne commenciez pas tout bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander); mais je puis être, si vous m'en jugez digne, non pas même votre ami--c'est encore trop moral pour moi--mais une espèce de camarade sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et sans brouilles, capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos peignoirs, et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre, quand vous n'avez rien à faire, ou envie de faire une bêtise (comme je suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au lieu d'aller ces jours-là chez madame une telle, faisant des livres, j'aurai affaire à mon cher monsieur George Sand, qui est désormais pour moi un homme de génie. Pardonnez-moi de vous le dire en face, je n'ai aucune raison pour mentir.

«A vous de coeur.

«Alfred de MUSSET.»

_Lélia_ avait servi d'entrée en matière ou de prétexte. Sous le couvert de la littérature, la déclaration était faite, par un artifice analogue à cette figure de rhétorique qui s'appelle la prétérition. L'aveu ne semble pas avoir été mal accueilli. Très peu de jours après, Alfred de Musset, qui avait un joli talent de dessinateur et surtout de caricaturiste, adresse à sa correspondante un petit portrait crayonné avec ces mots: «Mon cher George, vos beaux yeux noirs que j'ai outragés hier, m'ont trotté dans la tête ce matin. Je vous envoie cette ébauche, toute laide qu'elle est, par curiosité, pour voir si vos amis la reconnaîtront et si vous la reconnaîtrez vous-même.

_Good night. I am gloomy to-day_.»

Nous approchons de l'instant décisif. Les lettres d'Alfred de Musset se font de plus en plus familières. En voici une dont la date est sûre--28 juillet--comme on peut le constater par l'article qu'elle vise dans le _Journal des Débats_ et qui traitait avec dédain le _Spectacle dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_:

«Je crois, mon cher George, que tout le monde est fou ce matin. Vous qui vous couchez à quatre heures, vous m'écrivez à huit. Moi qui me couche à sept, j'étais tout grand éveillé au beau milieu de mon lit, quand votre lettre est venue. Mes gens auront pris votre commissionnaire pour un usurier, car on l'a renvoyé sans réponse. Comme j'étais en train de vous lire et d'admirer la sagesse de votre style, arrive un de mes amis (toujours à huit heures) lequel ami se lève ordinairement à deux heures de l'après-midi. Il était cramoisi de fureur contre un article des _Débats_ où l'on s'efforce, ce matin même, de me faire un tort commercial de quelques douzaines d'exemplaires. En vertu de quoi j'ai essayé mon rasoir dessus.

«J'irai certainement vous voir à minuit. Si vous étiez venue hier soir, je vous aurais remerciée sept fois comme ange consolateur et demi, ce qui fait bien proche de Dieu. J'ai pleuré comme un veau pour faire ma digestion, après quoi je suis accouché par le forceps de cinq vers et _une_(?) hémistiche, et j'ai mangé un fromage à la crème qui était tout aigre.

«Que Dieu vous conserve en joie, vous et votre progéniture, jusqu'à la vingt-et-unième génération.

_Yours truly_

Alfred de MUSSET.

George Sand, qui avait en si peu de temps éprouvé de tels déboires d'amour, affectait-elle de ne pas entendre les sollicitations du poète? Ou voulait-elle--ce qui est bien féminin--l'amener et l'obliger à des supplications encore plus pressantes? Toujours est-il que l'auteur de la _Ballade à la Lune_ dut mettre les points sur les i et formuler sa requête sentimentale. Il le fit dans une lettre naïve et touchante, exempte de cet insupportable dandysme qui recherchait les mots et le genre anglais:

«Mon cher George, j'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire: Je vous l'écris sottement, au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai cru que je m'en guérirais tout simplement, en vous voyant à titre d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pourraient m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.

«Cette nuit, pendant que (_ces deux derniers mots ont été biffés par George Sand à la plume, et la ligne suivante est coupée aux ciseaux dans la lettre originale d'Alfred de Musset._)

«J'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la campagne, mais je ne veux pas vous faire de mystères, ni avoir l'air de me brouiller sans sujet. Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer!» comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un autre, ce qu'il faut que je fasse. Mais, je vous en prie, si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les seules heures agréables que j'ai passées depuis un mois. Mais je sais que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal. George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je souffre et que la force me manque.

«Alfred de MUSSET.»

On n'a pas, par grand malheur, la réponse de George Sand à cette épître qui fleure un parfum de sincérité juvénile. Ce ne dut être ni un acquiescement ni un refus, mais une parole de vague espérance qui maintenait et surexcitait l'exaltation du poète. Il est au seuil de la Terre promise et il se désespère, dans une autre lettre qu'on n'a jamais entièrement citée. La voici en sa teneur intégrale:

«Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et que vous ne me fassiez pas plus grand ni plus petit que je ne suis. Je me suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je vous ai aimée, non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que je n'ai dit à personne.

«Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais Octave ou Célio, et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois?» Ma folie a été de ne vous en montrer qu'un, George, et quand l'autre a parlé, vous lui avez répondu comme à...

(_Les deux lignes suivantes ont été coupées._)

«A qui la faute? A moi. Plaignez ma triste nature qui s'est habituée à vivre dans un cercueil scellé, et haïssez les hommes qui m'y ont forcé. «Voilà un mur de prison, disiez-vous hier, tout viendrait s'y briser.»--Oui, George, voilà un mur; vous n'avez oublié qu'une chose, c'est qu'il y a derrière un prisonnier.

«Voilà mon histoire tout entière, ma vie passée, ma vie future. Je serai bien avancé, bien heureux, quand j'aurai barbouillé de mauvaises rimes les murs de mon cachot. Voilà un beau calcul, une belle organisation, de rester muet en face de l'être qui peut vous comprendre, et de faire de ses souffrances un trésor sacré pour le jeter dans toutes les voiries, dans tous les égouts, à six francs l'exemplaire. Pouah!

«Plaignez-moi, ne me méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet. Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible, quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis embrasser une fille galeuse et ivre-morte, mais je ne puis embrasser ma mère.

«Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des jours où je me tuerais; mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas aujourd'hui, par exemple.

«Adieu, George, je vous aime comme un enfant.»

L'appel de Musset fut entendu, sa prière exaucée, dans les tout premiers jours d'août. On le peut pressentir, d'après une lettre que George Sand adressait à Sainte-Beuve le 3 août et où elle semble secouer le pessimisme de _Lélia_. Son aversion, récemment déclarée, pour l'amour n'est plus irréductible. «Quoique j'en médise souvent, écrit-elle, comme je fais de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré.» Vite, elle éprouve le besoin de crier sa passion, de la rendre publique et de l'arborer comme une cocarde. Elle s'en ouvre à Sainte-Beuve, le 25 août, dans les termes les plus explicites; car elle veut qu'il voie clair dans sa conduite, qu'il connaisse ses actions et ses intentions:

«Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. Ceci n'est plus un caprice, c'est un attachement senti... Il ne m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[1], une autre fois pendant trois[2], et, maintenant, je ne sais pas de quoi je suis capable. Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas été aussi usé que je m'en effrayais; je le dis maintenant parce que je le sens.

[Note 1: Aurélien de Sèze.]

[Note 2: Jules Sandeau.]

«Loin d'être affligée et méconnue[3], je trouve cette fois une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là.

[Note 3: Ceci est un retour vers Prosper Mérimée.]

«Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.»

Après cette affirmation qui n'est flatteuse ni pour Casimir Dudevant, ni pour Aurélien de Sèze, ni pour Jules Sandeau, ni pour Prosper Mérimée, George Sand ajoute, comme si elle réclamait la bénédiction d'un confesseur:

«Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi... Si vous êtes étonné et effrayé peut-être de ce choix, de cette réunion de deux êtres qui, chacun de leur côté, niaient ce qu'ils ont cherché et trouvé l'un dans l'autre, attendez, pour en augurer les suites, que je vous aie mieux raconté ce nouveau roman... Je ne sais pas si ma conduite hardie vous plaira. Peut-être trouverez-vous qu'une femme doit cacher ses affections. Mais je vous prie de voir que je suis dans une situation tout à fait exceptionnelle, et que je suis forcée de mettre désormais ma vie privée au grand jour.»

Pour avancer dans cette voie sans encombre, elle demande l'assistance de deux ou trois nobles âmes, entre lesquelles est Sainte-Beuve, et elle conclut sur le mode mystique: «Ce sont des frères et des soeurs que je retrouverai dans le sein de Dieu au bout du pèlerinage.» Un mois plus tard, elle reprend son hosannah, dans une lettre du 19 septembre au même Sainte-Beuve: «Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer de lui les petites choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles choses que j'admirais. Et puis encore, par dessus tout, ce qu'il est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse. Vous êtes heureux aussi, mon ami. Vous aimez, vous êtes aimé. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre. Le reste ne vaut pas la peine qu'on se donne pour manger et dormir tous les jours.»

Pendant que George Sand épanchait ainsi ses confessions et son bonheur, Alfred de Musset s'était installé chez elle. De cette vie nouvelle, où la délicatesse du poète supportait malaisément certains bohêmes, hôtes familiers du logis, Paul de Musset nous a tracé, dans _Lui et Elle_, une peinture un peu chargée. George Sand eut tôt fait, d'ailleurs, d'écarter ceux de ses amis, de vieille ou fraîche date, qui déplaisaient à son aristocratique compagnon. Il semble, toutefois, qu'Alfred de Musset, au début, ne témoigna pas des répugnances aussi vives, non plus que des exigences aussi acariâtres; car c'est la belle humeur qui domine dans les versiculets par lui consacrés à peindre les réunions du quai Malaquais:

George est dans sa chambrette Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs.

Buloz, assis par terre, Lui fait de doux serments; Solange par derrière Gribouille ses romans.

Planté comme une borne, Boucoiran tout mouillé Contemple d'un oeil morne Musset tout débraillé.

Dans le plus grand silence, Paul, se versant du thé, Ecoute l'éloquence. De Ménard tout crotté.

Planche saoûl de la veille Est assis dans un coin Et se cure l'oreille Avec le plus grand soin.

La mère Lacouture Accroupie au foyer Renverse la friture Et casse un saladier.

De colère pieuse Guéroult tout palpitant Se plaint d'une dent creuse Et des vices du temps.

Pâle et mélancolique, D'un air mystérieux, Papet, pris de colique, Demande où sont les lieux.

Aussi bien les plaisanteries et les mystifications étaient à la mode dans ce milieu jeune et joyeux, d'où l'on élimina Gustave Planche, sous prétexte qu'il manquait de tenue, en réalité parce qu'il avait été épris de George Sand et la traitait sur un ton familier de camaraderie. Le critique atrabilaire s'éloigna en maugréant et en gardant rancune à Musset de l'avoir évincé. Il y avait, quai Malaquais, des inventions drôlatiques que n'eussent pas désavouées les héros folâtres d'Henri Murger. Témoin ce dîner où figuraient plusieurs rédacteurs de la _Revue_, notamment le sévère Lerminier. On lui donna pour voisin de table le mime Debureau qui, ce soir-là, avait revêtu, au lieu du blanc costume de Pierrot, l'habit noir et la mine grave d'un diplomate anglais. Tout le long du repas, il garda le silence professionnel. C'est seulement au dessert, après une dissertation copieuse de Lerminier sur la politique étrangère, qu'il voulut expliquer à sa manière l'équilibre européen. Il lança son assiette en l'air, la reçut et la fit tournoyer sur la pointe du couteau. Lerminier n'avait jamais entendu interpréter de la sorte les traités de 1815.

Cependant la place d'Alfred de Musset était demeurée vide. On regrettait vivement son absence. Le dîner fut servi assez mal par une jeune servante très novice, en costume de Cauchoise, «avec le jupon court, les bas à côtes, la croix d'or au cou et les bras nus.» Elle commettait maladresse sur maladresse, mais plusieurs des convives la regardaient avec intérêt. Troublée sans doute, elle laissait tomber les plats, posait les assiettes à l'envers, et, pendant la conférence sur l'équilibre européen, elle versa le contenu d'une carafe sur le crâne et dans le cou de Lerminier. La Normande appétissante n'était autre qu'Alfred de Musset que personne n'avait reconnu sous son déguisement. Seule George Sand était dans la confidence. La Cauchoise prit place à table à côté du diplomate, et l'on imagine si la soirée s'acheva gaiement.

Au mois de septembre, les deux amants, lassés du tumulte de Paris et peut-être aussi de la surveillance indiscrète qu'exerçait Paul de Musset, se rendirent à Fontainebleau. Ils y passèrent plusieurs semaines. De ce séjour on retrouve la trace dans l'oeuvre de l'un et l'autre écrivain, dans le _Souvenir_ et la _Confession d'un enfant du siècle_, de même que dans divers romans, préfaces ou pages détachées de George Sand. C'est là qu'ils conçurent le projet d'un voyage en Italie qui, deux mois après, se réalisait. On a peine à croire, avec Arvède Barine, que déjà à Fontainebleau Alfred de Musset ait manifesté ces écarts de caractère, ces violences d'humeur dont s'accuse Octave dans la _Confession d'un enfant du siècle_. Nous n'avons pas le droit d'accueillir à la lettre et d'imputer au poète toutes les défaillances d'un personnage d'imagination qui n'est pas exactement son double. Certes il y a un trait d'éternelle vérité dans les vers fameux:

Ah! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche! Le coeur d'un homme vierge est un vase profond; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abîme est immense et la tache est au fond.

Alfred de Musset était libertin, buveur et fantasque; mais à Fontainebleau il aimait George Sand avec toute l'ardeur du premier enthousiasme, et ne pouvait manquer de se contraindre. Plus tard il donnera à ses vices, à ses soupçons et à ses violences, libre carrière avec frénésie.

Le voyage en Italie décidé, il s'agissait d'obtenir, d'une part l'assentiment de madame de Musset mère, de l'autre celui de M. Dudevant. Il ne tenait pas beaucoup de place dans l'existence de George Sand, mais il restait, somme toute, un mari et allait être obligé de s'occuper de la petite Solange, rentrée à Nohant, et de veiller sur Maurice, élève au collège Henri IV, sortant le dimanche chez sa grand'mère Dupin.

Alfred de Musset, dans l'intervalle de ses débauches et des hallucinations qui déjà le hantaient durant l'excursion à Franchard près de Fontainebleau, était d'une humeur joyeuse et même gamine, qui contrastait avec la rêverie sentimentale et lyrique de George Sand. Il atteste cette gaieté naturelle dans la série de dessins, de croquis et de caricatures que possède M. de Spoëlberch de Lovenjoul. On y voit de nombreuses esquisses représentant George Sand, «le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil impérieux»; un Mérimée dédaigneux, avec cette légende: _Carvajal renfonçant une expansion_; un Sainte-Beuve sournoisement paterne, orné de cette devise: _le bedeau du temple de Gnide canonisant une demoiselle infortunée_; un jeune homme à la chevelure ondée, à la redingote serrée comme autour d'un corset, qui figure Musset dessiné par lui-même, et au-dessous: _Don Juan allant emprunter dix sous pour payer son idéale et enfoncer Byron_; enfin un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une verrue où se hérisse un poil, un bonnet grec, le tout symbolisant François Buloz, avec ce commentaire: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Suivent des types humoristiques, comme ceux qui illustreront les _Comédies et Proverbes_, et qui sont ici dénommés: «Le chevalier _Colombat du Roseau vert_, l'abbé _Potiron de Vent du soir_, le baron _Prétextat de Clair de lune_, le marquis _Gérondif de Pimprenelle_.»

Tous ces croquis et nombre d'autres sont réunis dans un album qui a appartenu à George Sand. Sur le premier feuillet figure une inscription, sinueuse et désordonnée, ainsi conçue:

«_Le public est prié de ne pas se méprendre. Ceci est l'album de George Sand, Le réceptacle informe de ses aberrations mentales Et autres. Je soussigné, Mussaillon Ier, Déclare que mon album n'est pas si cochonné que ça. Celui qui a inscrit son nom Sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est vexant d'être accusé des turpitudes de George Sand_

MUSSAILLON Ier.»

Ce tempérament d'enfant gâté, à la fantaisie débridée et maladive, aux soubresauts nerveux et convulsifs, presque hystériques, s'accordait, au début, avec les instincts maternels de George Sand. Il avait de soudains caprices qu'il fallait immédiatement satisfaire. Autour de lui, dans sa famille, on avait pris l'habitude de lui céder. Pourtant, le projet ou plutôt l'idée fixe du voyage en Italie rencontra une résistance inusitée. Sur ce point, Paul de Musset semble avoir dit vrai dans la _Biographie_, quand il relate qu'aux premières ouvertures d'Alfred leur mère répondit: «Jamais je ne donnerai mon consentement à un voyage que je regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma permission.» Devant les larmes de sa mère, il parut céder et alla donner contre-ordre aux préparatifs d'un départ tout prochain. George Sand ne se résigna pas si aisément. Voici comment elle intervint le jour même, si nous en croyons Paul de Musset: «Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa fille au coin de feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils, disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels. Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup, puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment d'émotion, le consentement fut arraché.»

Selon ce récit, George Sand aurait réussi, par des paroles dorées, à consommer sans violence l'enlèvement ou plutôt le détournement d'un jeune homme à peine sorti de minorité. C'est à peu près la même version que nous donne madame de Musset dans une lettre écrite le 10 avril 1859, après l'apparition de _Lui et Elle_, et qui a été rendue publique grâce à M. Maurice Clouard,[4] vigilant gardien de la mémoire d'Alfred de Musset. Elle rapporte, en des termes analogues à ceux de la _Biographie_, la venue de George Sand dans un fiacre, 59 rue de Grenelle: «Je montai dans cette voiture, dit madame de Musset, voyant une femme seule. C'était _Elle_. Alors elle employa toute l'éloquence dont elle était maîtresse à me décider à lui confier mon fils, me répétant qu'elle l'aimerait comme une mère, qu'elle le soignerait mieux que moi. Que sais-je? La sirène m'arracha mon consentement. Je lui cédai, tout en larmes et à contre-coeur, car _il avait une mère prudente_, bien qu'elle ait osé dire le contraire dans _Elle et Lui_.»

[Note 4: _Alfred de Musset et George Sand_, par M. Maurice Clouard, dans la _Revue de Paris_ du 15 août 1896.]

Quand elle rédigeait cette lettre aigrie et portait cette accusation, madame de Musset était enfiévrée par le conflit de récriminations rétrospectives qui avait suivi la mort de son fils et où, de part et d'autre, on eut le tort de batailler sur une tombe. Elle oubliait que, vingt-cinq ans plus tôt, le 17 mars 1834, elle écrivait de Paris à Alfred, malade à Venise: «J'ai une bien grande reconnaissance pour madame Sand et pour tous les soins qu'elle t'a donnés. Que serais-tu devenu sans elle? C'est affreux à penser.» A distance, la gratitude s'est transformée en invectives et en calomnies.