George Sand et ses amis

Chapter 11

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La substance des caractères ainsi déterminée, cherchons à préciser les linéaments de ces physionomies. Lélia d'abord. Sténio lui écrit du style le plus tendu et avec des sentiments presque surhumains, à tout le moins suraigus: «J'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser la _trace embaumée_ de vos pas.» Ceci donne le ton et comme le parfum du livre, où toutes les sensations analysées ont une acuité extrême. Le vrai portrait de Lélia nous est offert au cours d'un bal costumé chez le riche musicien Spuela. Elle a «le vêtement austère et pourtant recherché, la pâleur, la gravité, le regard profond d'un jeune poète d'autrefois.» Et Sténio, qui la contemple avec extase, s'écrie amoureusement: «Regardez Lélia, regardez cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie dévote et passionnée, cette beauté antique dont la statuaire a perdu le moule, avec l'expression de rêverie profonde des siècles philosophiques; ces formes et ces traits si riches; ce luxe d'organisation extérieure dont un soleil homérique a seul pu créer les types maintenant oubliés... Regardez! C'est le marbre sans tache de Galatée avec le regard céleste du Tasse, avec le sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aisée et chevaleresque des jeunes héros de Shakespeare; c'est Roméo, le poétique amoureux; c'est Hamlet, le pâle et ascétique visionnaire; c'est Juliette, Juliette demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour brisé.» Puis l'énumération continue, avec Raphaël, avec Corinne au Capitole, avec le page silencieux de Lara. Et tous ces hommes, et toutes ces femmes, toutes ces idéalités, c'est Lélia!

Elle nous apparaît aussi dans le cadre prestigieux de la nature, et c'est sous le pinceau de George Sand un paysage d'une magie transcendante et d'une perspective infinie: «Hier, à l'heure où le soleil descendait derrière le glacier, noyé dans des vapeurs d'un rose bleuâtre, alors que l'air tiède d'un beau soir d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la cloche de l'église jetait ses notes mélancoliques aux échos de la vallée; alors, Lélia, je vous le dis, vous étiez vraiment la fille du ciel. Les molles clartés du couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient d'un reflet magique. Vos yeux levés vers la voûte bleue où se montraient à peine quelques étoiles timides, brillaient d'un feu sacré. Moi, poète des bois et des vallées, j'écoutais le murmure mystérieux des eaux, je regardais les molles ondulations des pins faiblement agités, je respirais le suave parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tiède qui se présente, au premier rayon de soleil pâle qui les convie, ouvrent leurs calices d'azur sous la mousse desséchée. Mais vous, vous ne songiez point à tout cela; ni les fleurs, ni les forêts, ni le torrent, n'appelaient vos regards. Nul objet sur la terre n'éveillait vos sensations, vous étiez toute au ciel. Et quand je vous montrai le spectacle enchanté qui s'étendait sous nos pieds, vous me dîtes, en élevant la main vers la voûte éthérée: «_Regardez cela!_» O Lélia! vous soupiriez après votre patrie, n'est-ce pas? vous demandiez à Dieu pourquoi il vous oubliait si longtemps parmi nous, pourquoi il ne vous rendait pas vos ailes blanches pour monter à lui?»

Trenmor, l'ex-forçat devenu presque prophète, est à l'unisson de la ténébreuse Lélia. Il inquiète, il effraie Sténio, qui interroge sa décevante amie: «Quel est donc cet homme pâle que je vois maintenant apparaître comme une vision sinistre dans tous les lieux où vous êtes?... Quand il m'approche, j'ai froid; si son vêtement effleure le mien, j'éprouve comme une commotion électrique.» Et il ajoute: «Avec lui, vous n'êtes jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'être jaloux!»

Quelle est l'origine de cet homme? Lélia l'apprend à Sténio. Il avait des trésors gagnés par l'abjection de ses parents; son père avait été le favori d'une reine galante, sa mère était la servante de sa rivale. Et il en rougissait. Jugez à quel point! «Ses larmes tombaient au fond de sa coupe dans un festin, comme une pluie d'orage dans un jour brûlant.» De son palais il est allé en un cachot, son génie dévoyé l'a conduit au bagne. «On le vit briser ses meubles, ses glaces et ses statues au milieu de ses orgies, et les jeter par les fenêtres au peuple ameuté. On le vit souiller ses lambris superbes et semer son or en pluie sans autre but que de s'en débarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange, et jeter loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnées de fleurs.» Pourquoi n'avait-il pas d'amour? Lélia répond: «Parce qu'il n'avait pas de Dieu.» Au bagne, «il versait avec ses larmes une goutte de baume céleste dans des coupes à jamais abreuvées de fiel.» Et voilà l'homme avec qui, en compagnie de Lélia, Sténio n'hésite pas à monter en barque sur le lac endormi! Trenmor, enveloppé d'un manteau sombre, tient la barre du gouvernail, Sténio manie les rames. Un grand calme descend. «La brise tombe tout à coup, comme l'haleine épuisée d'un sein fatigué de souffrir.» Lélia rêve, en regardant le sillage de la barque où palpitent des étoiles. Et Trenmor soupire, en distinguant les arbres du rivage prochain: «Vous ramez trop vite, Sténio, vous êtes bien pressé de nous ramener parmi les hommes.»

Sténio, au gré de certains critiques, c'est Alfred de Musset; mais ils oublient que _Lélia_, fut composée entre l'été de 1832 et la fin du printemps de 1833, que l'oeuvre était terminée, déjà lue à Sainte-Beuve et livrée à l'imprimeur, lorsque le poète et la femme de lettres se rencontrèrent au mois de juin 1833. Tout au plus Alfred de Musset a-t-il pu fournir l'_Inno ebrioso_, l'hymne bachique qu'entonne Sténio au cours d'un souper, et dont voici les premières et les dernières strophes, empreintes d'un romantisme éperdu et délirant:

Que le chypre embrasé circule dans mes veines! Effaçons de mon coeur les espérances vaines, Et jusqu'au souvenir Des jours évanouis dontl'importune image, Comme au fond d'un lac pur un ténébreux nuage, Troublerait l'avenir!

Oublions, oublions! La suprême sagesse Est d'ignorer les jours épargnés par l'ivresse, Et de ne pas savoir Si la veille était sobre, ou si de nos années Les plus belles déjà disparaissaient, fanées Avant l'heure du soir.

Qu'on m'apporte un flacon, que ma coupe remplie Déborde, et que ma lèvre, en plongeant dans la lie De ce flot radieux, S'altère, se dessèche et redemande encore Une chaleur nouvelle à ce vin qui dévore Et qui m'égale aux Dieux!

Sur mes yeux éblouis qu'un voile épais descende! Que ce flambeau confus pâlisse et que j'entende, Au milieu de la nuit, Le choc retentissant de vos coupes heurtées, Comme sur l'Océan les vagues agitées Par le vent qui s'enfuit!

Et si Dieu me refuse une mort fortunée, De gloire et de bonheur à la fois couronnée, Si je sens mes désirs. D'une rage impuissante immortelle agonie, Comme un pâle reflet d'une lampe ternie, Survivre à mes plaisirs,

De mon maître jaloux insultant le caprice, Que ce vin généreux abrège le supplice Du corps qui s'engourdit, Dans un baiser d'adieu que nos lèvres s'étreignent, Qu'en un sommeil glacé tous mes désirs s'éteignent, Et que Dieu soit maudit!

En admettant que, dans l'édition remaniée et amplifiée de 1836, Alfred de Musset ait inspiré à George Sand certains traits complémentaires, il n'est pas le Sténio de 1833, l'enfant pur et suave, ainsi dépeint par Trenmor: «Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus angélique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui fût plus limpide et plus céleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus harmonieuse et plus douce que la sienne; les paroles qu'il dit sont comme les notes faibles et veloutées que le vent confie aux cordes de la harpe. Et puis sa démarche lente, ses attitudes nonchalantes et tristes, ses mains blanches et fines, son corps frêle et souple, ses cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint changeant comme le ciel d'automne, ce carmin éclatant qu'un regard de vous, Lélia, répand sur ses joues, cette pâleur bleuâtre qu'un mot de vous imprime à ses lèvres, tout cela, c'est un poète, c'est un jeune homme vierge, c'est une âme que Dieu envoie souffrir ici-bas pour l'éprouver avant d'en faire un ange.»

Que deviendra Sténio au contact de Lélia, de Lélia qui définit en ces termes l'amour immatérialisé: «Ce n'est pas une violente aspiration de toutes les facultés vers un être créé, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre âme vers l'inconnu?» Il lui répond, avec des réminiscences d'Hamlet: «Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-même, si tu veux, mais ne doute pas de l'amour, ne doute pas de ton coeur, Lélia!» Ou bien elle murmure mélancoliquement: «Pauvres hommes, que savons-nous?» Et il lui réplique, avec une précoce sagesse: «Nous savons seulement que nous ne pouvons pas savoir.» Du moins il rêvait de connaître le ciel, et Lélia lui révèle l'enfer. Bien sèche, en effet, pour cette candeur d'adolescent, est la doctrinaire du désenchantement qui, plus encore que Pulchérie, derrière l'amour voit le dégoût, la tristesse, la haine, et semble uniquement susceptible d'aimer, comme la Samaritaine, «celui qui, né parmi les hommes, vécut sans faiblesse et sans péché, celui qui dicta l'Evangile et transforma la morale humaine pour une longue suite de siècles, et dont on peut dire qu'il est vraiment le fils de Dieu.»

Ici-bas, Lélia--et sans doute George Sand--sait où se prendre, mais non pas où se fixer. «Je fus, dit-elle, infidèle en imagination, non seulement à l'homme que j'aimais, mais chaque lendemain me vit infidèle à celui que j'avais aimé la veille.» Encore que ce soit un peu précipité, Lélia avoue ses engouements successifs pour le musicien, le philosophe, le comédien, le poète, le peintre, le sculpteur. «J'embrassai, s'écrie-t-elle, plusieurs fantômes à la fois.» Entendez-vous, ô Alfred de Musset, ô Chopin, ô Michel de Bourges, et vous tous qui formez une longue théorie amoureuse derrière la Muse de _Lélia?_

A Sténio cependant elle ne peut offrir qu'une tendresse épurée, de platoniques embrassements, «l'amour qu'on connaît au séjour des anges, là où les âmes seules brûlent du feu des saints désirs.» Et le jeune homme, déçu dans ses espérances et ses convoitises, lui jette cet anathème: «Adieu, tu m'as bien instruit, bien éclairé, je te dois la science; maudite sois-tu, Lélia!»

Elle a bu, selon le mot de Trenmor, «les larmes brûlantes des enfants dans la coupe glacée de l'orgueil;» puis, en la solitude du couvent, elle vide son calice parmi le secret de ses nuits mélancoliques. L'homme qu'elle pourrait aimer n'est pas né, et ne naîtra peut-être, dit-elle, que plusieurs siècles après sa mort. Auparavant, il faut que de grandes révolutions s'accomplissent, et d'abord que le catholicisme disparaisse; car, tant qu'il subsistera, «il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrès chez les hommes.» Elle a méconnu Sténio et ne commence à en avoir conscience que lorsqu'elle voit, «au bord de l'eau tranquille, sur un tapis de lotus d'un vert tendre et velouté, dormir pâle et paisible le jeune homme aux yeux bleus.» Alors elle assigne à celui qui n'est plus rendez-vous dans l'éternité. Lélia prenait des échéances plus lointaines que George Sand. Celle-là n'offrait à Sténio que des attendrissements après décès. Celle-ci accueillera moins fièrement Alfred de Musset et lui fera même escorte sur la route de Venise. La dame de Nohant n'était pas abbesse des Camaldules.

CHAPITRE IX

ALFRED DE MUSSET ET LE VOYAGE A VENISE

Le succès de _Lélia_ fut prodigieux. Ce roman symbolique, où se retrouve la phraséologie du romantisme, obtint l'adhésion et emporta les éloges des critiques les plus sévères, notamment Sainte-Beuve et Gustave Planche. Celui-ci, qui épancha dans la _Revue des Deux Mondes_ son admiration de classique impénitent, semble n'avoir été pour George Sand qu'un ami littéraire des plus dévoués. Elle s'en explique, sans ambages, au cours des lettres écrites à Sainte-Beuve, en juillet et août 1833: «On le regarde comme mon amant, on se trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas.» Le pauvre Gustave Planche avait les charges de l'emploi, sans en recueillir les bénéfices. Il poussait l'obligeance jusqu'à faire sortir et promener, les jours de congé, le jeune Maurice Dudevant, élève au collège Henri IV. Non content de mettre sa plume au service de George Sand, il provoquait pour elle, en combat singulier--tel un chevalier du moyen âge arborant les couleurs de sa dame--certain Capo de Feuillide qui, dans l'_Europe littéraire_ du 22 août 1833, avait parlé de _Lélia_ irrévérencieusement. Le duel eut lieu, mais l'issue n'en fut pas tragique, aucun des adversaires n'ayant été atteint. Toutefois on assure que la balle de Gustave Planche alla, dans un pré voisin, tuer une vache que Buloz dut payer chèrement à son propriétaire. Seul, en effet, le directeur de la _Revue des Deux Mondes_ était assez cossu pour assumer une si lourde indemnité.

A ce sujet fut composée une complainte, presque aussi longue que celle de Fualdès, et intitulée: «Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui survint entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris, à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes manières, ainsi qu'il est relaté dans la présente complainte.» Il y a vingt-quatre couplets. Citons les trois premiers:

Monsieur Capot de Feuillide Ayant insulté _Lélia_, Monsieur Planche, ce jour-là, S'éveilla fort intrépide, Et fit preuve de valeur Entre midi et une _heur!_

Il écrivit une lettre Dans un français très correct, Se plaignant que, sans respect, On osât le méconnaître; Et, plein d'indignation, Il passa son pantalon.

Buloz, dedans sa chambrette, Sommeillait innocemment. Il s'éveille incontinent, Et bâilla d'un air fort bête, Lorsque Planche entra soudain, Un vieux journal à la main.

Et voici la conclusion rimée de cette mémorable affaire, qui ne fit pas verser de sang, mais beaucoup d'encre:

Les combattants en présence Firent feu des quatre pieds. Planche tira le premier, A cent toises de distance; Feuillide, comme un éclair, Riposta, cent pieds en l'air.

«Cessez cette boucherie, Crièrent les assistants, C'est assez répandre un sang Précieux à la patrie; Planche a lavé son affront Par sa détonation.»

Dedans les bras de Feuillide Planche s'élance à l'instant, Et lui dit en sanglotant: «Nous sommes deux intrépides, Je suis satisfait vraiment, Vous aussi probablement.»

Alors ils se séparèrent, Et depuis ce jour fameux, Ils vécurent très heureux. Et c'est de cette manière Qu'on a enfin reconnu De George Sand la vertu.

Cette vertu, solennellement attestée, allait cependant subir une nouvelle secousse. Après la rupture avec Jules Sandeau et la courte et fâcheuse épreuve avec Prosper Mérimée, le coeur de George Sand était libre, et Lélia, au milieu de ses travaux, avait du vague à l'âme. Gustave Planche n'était pour elle qu'un officieux et un chargé d'affaires, Sainte-Beuve un confident et presque un confesseur laïque. Elle cherchait d'autres amitiés littéraires. Qui? Nous avons la trace de ses hésitations et de ses tâtonnements. Elle écrit, le 11 mars 1833, à son mentor, Sainte-Beuve: «A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas en l'art de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent. Il m'en a témoigné le désir, vous n'aurez donc qu'un mot à lui dire de ma part; mais venez avec lui la première fois, car les premières fois me sont toujours fatales.» Elle se souvenait de Mérimée.

Dumas vint et ne revint pas. Sa belle humeur copieuse ne pouvait s'accommoder de la sensibilité subtile de George Sand. Alors celle-ci se retourne vers Sainte-Beuve, et lui demande d'autres présentations. On essayait de tous les genres, on tâta même des philosophes. Elle écrit, en avril 1833, à son cicérone, qui tenait l'emploi de fourrier ou de pourvoyeur sentimental: «Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main.» La livraison ne fut pas faite. Lélia recula devant un personnage aussi grave. «Je crains un peu, dit-elle à Sainte-Beuve, ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux; ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine; car, après tout, pourquoi ne suis-je pas comme eux? Je suis auprès d'eux dans la situation des bossus qui haïssent les hommes bien faits; les bossus sont généralement puérils et méchants, mais les hommes bien faits ne sont-ils pas insolents, fats et cruels envers les bossus?»

A l'image de Diogène allumant sa lanterne, George Sand cherchait un homme, moins léger que Sandeau, plus stable que Mérimée, moins affairé que Dumas, plus sociable que Jouffroy. Elle rencontra Alfred de Musset, au mois de juin 1833. Ce fut--si nous en croyons le frère du poète, son biographe et son panégyriste--à un grand dîner offert aux rédacteurs de la _Revue_ chez les _Frères provençaux_. Paul de Musset ajoute: «Les convives étaient nombreux; une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut placé près d'elle à table. Elle l'engagea simplement et avec bonhomie à venir chez elle. Il y alla deux ou trois fois, à huit jours d'intervalle, et puis il y prit habitude et n'en bougea plus.» C'est outre mesure précipiter les événements. George Sand ne fut pas tout à fait si expéditive; mais en la calomniant, soit dans la _Biographie_, soit dans _Lui et Elle_, Paul de Musset a toujours cru remplir un devoir de famille. Le vrai est que, le 24 juin, Alfred de Musset adressait à George Sand les fameux vers, _Après la lecture d'Indiana_, puis, quelques jours plus tard, un passage de _Rolla_ qu'il était en train de composer et qu'accompagnait un billet cérémonieux, ainsi conçu:

«Voilà, Madame, le fragment que vous désirez lire, et que je suis assez heureux pour avoir retrouvé, en partie dans mes papiers, en partie dans ma mémoire. Soyez assez bonne pour faire en sorte que votre petit caprice de curiosité ne soit partagé par personne.

«Votre bien dévoué serviteur,

«Alfred de MUSSET.»

Près de deux mois s'écoulent. _Lélia_ paraît dans les premiers jours d'août 1833, puisqu'il en est fait mention au _Journal de la Librairie_ du 10 août. George Sand offre un exemplaire du roman à Alfred de Musset, avec cette dédicace sur le tome premier: «A monsieur mon gamin d'Alfred, _George_», et cette autre sur le tome II: «A monsieur le vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur, George Sand.» Elle le prenait, on le voit, sur un ton assez familier, et lui-même marquait dans sa correspondance une progression d'intimité qu'il n'est pas sans intérêt de noter. Voici un premier billet, encore réservé d'allure:

«Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre... Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée avec lui, c'est ce qu'il vous demande surtout. Votre bien dévoué,

«Alfred de MUSSET.»

Quelques jours plus tard, la camaraderie s'accentue:

«Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si vous étiez libre, je suis tout à vos ordres et reconnaissant des moments que vous voulez bien me sacrifier. Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire. Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir. Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas avant que nous ayons exécuté ce beau projet de voyage dont nous avons parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais dans celui-ci.»

«Tout à vous de coeur.

«Alfred de MUSSET.»

Dans une lettre, c'est souvent le post-scriptum qu'il faut lire avec le plus d'attention, et c'est la formule finale qui laisse volontiers pressentir l'intensité des sentiments. Ici, «tout à vous de coeur» a remplacé «votre bien dévoué serviteur» du début. Puis voici le billet par lequel il accuse réception des deux nouveaux volumes qui lui sont communiqués en bonnes feuilles:

«J'ai reçu _Lélia_. Je vous en remercie, et, bien que j'eusse résolu de me conserver cette jouissance pour la nuit, il est probable que j'aurai tout lu avant de retourner au corps de garde.

«Si, après avoir raisonnablement trempé vos doigts dans l'encre, vous vous couchez prosaïquement, je souhaite que Dieu vous délivre de votre mal de tête. Si vous avez réellement l'idée d'aller vous percher sur les tours de Notre-Dame, vous serez la meilleure femme du monde, si vous me permettez d'y aller avec vous. Pourvu que je rentre à mon poste le matin, je puis disposer de ma veillée patriotique. Répondez-moi un mot, et croyez à mon amitié sincère.

«Alfred de MUSSET.»

Sur tous les premiers incidents de cette liaison littéraire et sentimentale, l'_Histoire de ma Vie_ est silencieuse, la _Correspondance_ de George Sand, éditée par les soins de son fils, ne contient aucune lettre, la _Biographie_ d'Alfred de Musset par son frère est muette ou de mauvaise foi. Les seuls documents authentiques et dignes de créance sont les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, publiées chez Calmann Lévy par M. Emile Aucante avec une introduction de M. Rocheblave, et les lettres inédites d'Alfred de Musset à George Sand que la famille du poète n'a pas voulu laisser imprimer, mais que l'on colporte sous le manteau. Il en a paru des passages dans la biographie d'Alfred de Musset par Arvède Barine, dans les études de M. Maurice Clouard insérées à la _Revue de Paris_, et dans le volume de M. Paul Mariéton, _Une Histoire d'Amour_.

Voici, _in extenso_, le texte de la lettre adressée à madame Sand, 19 quai Malaquais, vers le milieu de juillet, et où Alfred de Musset formule son appréciation sur _Lêlia_. Il y a de l'amour, c'est-à-dire de l'hyperbole et de la flatterie, dans cet éloge aussi enthousiaste pour la femme que pour le livre:

«Eprouver de la joie à la lecture d'une belle chose faite par un autre, est le privilège d'une ancienne amitié. Je n'ai pas ces droits auprès de vous, Madame; il faut cependant que je vous dise que c'est là ce qui m'est arrivé en lisant _Lélia_.

»J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que c'était; cela ne pouvait pas être médiocre, mais enfin ça pouvait être bien des choses, avant d'être ce que cela est. Avec votre caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres, que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi un livre c'est un homme ou rien. Je me soucie autant que de la fumée d'une pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames, qu'à tête reposée et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de _René_ et _Lara_. Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été madame une telle, faisant des livres.

«Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le public vous les fera. Quant à la joie que j'ai éprouvée, en voici la raison.