Chapter 7
Loin de nous toute pensée d'ironie! Ces choses sont graves, et il faudrait être misérablement gai pour en rire; d'ailleurs ces idées philosophiques et sociales ont vécu dans une âme sincère, c'est assez pour que l'on n'en plaisante pas. J'accorde de grand coeur mon respect, non aux théories elles-mêmes, mais au loyal enthousiasme qui les a embrassées. Au reste, il faut bien le dire, ces doctrines sont mortes, et bien mortes; elles ont succombé sous leur impuissance en face des faits, et le socialisme doctrinal de 1848 a été trouvé incapable de résoudre pratiquement le plus mince problème. Mais ce qui n'est pas mort, ce sont les problèmes eux-mêmes; ce qui n'est pas mort, c'est la nécessité économique et morale de les poser, et d'en chercher au moins la solution partielle. Ce qui n'est pas mort, enfin, c'est la misère et l'imprescriptible obligation, pour quiconque a une conscience et du coeur, de dévouer une part de sa pensée et de sa vie à ces souffrances de nos frères inconnus. Les théories de ce temps-là sont bien finies, je le crois, mais la cause qui les a fait naître leur survit, et ce n'est pas trop dire que de déclarer que cette cause est celle même du christianisme, que ces deux causes n'en font qu'une, et que nul n'est vraiment ni chrétien ni philosophe qui n'est pas résolu à opposer aux tristes conquêtes de la misère l'effort croissant de la sympathie et du dévouement. Ne nous inquiétons pas trop de savoir si le progrès est indéfini et continu. Nous savons, en tout cas, qu'il n'est pas fatal et qu'il dépend de nous. Travailler au progrès partiel, sur un atome de l'étendue, sur un point du temps, c'est peut-être tout ce que nous pouvons faire, faisons-le. Occupons-nous moins d'aimer l'humanité de l'avenir que les hommes qui sont près de nous, à la portée de notre main et de notre coeur. Tout cela n'est pas chose nouvelle, c'est le socialisme de la charité, et c'est le bon.
Qui de nous ou de Mme Sand se trouve le plus rapproché de M. de Lamennais, la seule intelligence vraiment philosophique qu'elle ait connue? Avait-elle lu ces admirables lignes dans les _Oeuvres posthumes_: «On ne saurait tromper plus dangereusement les hommes qu'en leur montrant le bonheur comme le but de la vie terrestre. Le bonheur n'est point de la terre, et se figurer qu'on l'y trouvera est le plus sûr moyen de perdre la jouissance des biens que Dieu y a mis à notre portée. Nous avons à remplir une fonction grande et sainte, mais qui nous oblige à un rude et perpétuel combat. On nourrit le peuple d'envie et de haine, c'est-à-dire de souffrances, en opposant la prétendue félicité des riches à ses angoisses et à sa misère.» Et, avec un admirable geste d'âme, l'illustre penseur s'écrie: «Je les ai vus de près, ces riches si heureux! Leurs plaisirs sans saveur aboutissent à un irrémédiable ennui qui m'a donné l'idée des tortures infernales. Sans doute, il y a des riches qui échappent plus ou moins à cette destinée, mais par des moyens qui ne sont pas de ceux que la richesse procure. La paix du coeur est le fond du bonheur véritable, et cette paix est le fruit du devoir parfaitement accompli, de la modération des désirs, des saintes espérances, des pures affections. Rien d'élevé, rien de beau, rien de bon ne se fait sur la terre qu'au prix de la souffrance et de l'abnégation de soi, et le sacrifice seul est fécond.» Pour cette simple page d'un vrai penseur qui tempère par des traits d'une raison si forte ses indignations et ses colères, je donnerais de grand coeur tous les discours de Pierre Leroux et surtout la fameuse conversation du pont des Saints-Pères, un soir que les Tuileries ruisselaient de l'éclat d'une fête, où M. Michel (de Bourges) tenta d'initier à des doctrines farouches l'intelligence vraiment naïve de Mme Sand, où elle eut l'étonnement et presque le scandale de cette éloquence furibonde, débridée à cette heure jusqu'à une sorte de férocité apocalyptique. La naïveté dans le génie, peut-on la nier, puisque, malgré l'horreur avouée de cette conversation, tout entière en sanglants dithyrambes, Mme Sand continua quelque temps encore à croire à l'esprit politique de son prolixe et bruyant ami?
Pour moi, je ne pardonnerai jamais à cet ami et à beaucoup d'autres d'avoir exalté dans le faux cette sensibilité d'artiste, si facile à recevoir les impressions fortes, et jeté cette vive imagination dans les chimériques violences de leurs doctrines. Au fond, ils trouvaient d'avance un complice dans son coeur, qui longtemps ne vit pas la transition trop facile entre les idées de réforme et les utopies sanglantes; elle-même l'avoua plus tard. Son coeur fut la première dupe.
Tout enfant, dans les campagnes du Berry, plus tard au couvent, ce qui avait éclaté dans les premiers traits de sa nature, c'était une immense bonté, une compassion infinie, une tendresse profonde pour la misère humaine. Il était impossible de s'approcher d'elle, même avec les préventions les plus contraires, sans être désarmé par cette grâce rayonnante du sentiment. Rarement elle se fâchait, soit contre les hommes, soit contre les choses, même quand elle en souffrait le plus cruellement. Elle se retirait avec tristesse, mais sans colère, des contacts ou des situations les plus injurieux pour sa dignité. Et quand elle regardait autour d'elle, c'était avec un regard de tendre et profonde sympathie. Après bien des essais différents de morale applicable à sa vie, elle avait fini par se faire à elle-même une morale qui tenait dans cette règle unique: Être bon. Chacun se fait une morale selon son coeur. Le jour où elle s'était élevée à cette conception claire du but et de l'emploi de la vie, les grandes émotions qui avaient soulevé la sienne jusque dans son fond s'étaient pacifiées. Une lumière supérieure avait pénétré à travers le trouble et le tumulte de son coeur qui, jusqu'alors, n'avait eu que des instincts facilement égarés. Cette idée, qui résume en effet la morale sociale, avait pris chez elle une importance et une sorte de royauté intellectuelle: _le devoir de sortir de soi_. Elle avait fini par comprendre, à force de douloureuses expériences, ce qu'il y a d'égoïsme implacable dans la passion. Elle avait fini par concevoir que la vraie vie, c'est de penser non toujours à soi et pour soi, mais aux autres et pour les autres, et aussi à tout ce qui est grand, noble et beau, à tout ce qui peut nous distraire de ce moi, toujours prêt à se prendre pour l'objet de sa monotone analyse et de sa lugubre idolâtrie.
C'est par ce grand côté de sa nature, la sensibilité toute prête et la bonté absolue, qu'elle avait été si facilement prise par les thèses sociales émergées du cerveau de chaque réformateur en disponibilité. Ces thèses elles-mêmes, qu'était-ce, sinon des formes variées de l'utopie qui l'avait séduite dès son enfance et dont le premier mobile avait été le sentiment profond du mal humain, du mal social; utopie qui pouvait se croire innocente et sainte tant qu'elle n'avait pas essayé de régner en dehors des imaginations et des coeurs, et qu'elle n'avait pas encore tenté la force comme dernier moyen d'apostolat?
«Il n'y a en moi, disait-elle un jour, rien de fort que le besoin d'aimer.» C'est par ce besoin d'aimer qu'elle parvint à maintenir en elle, au-dessus des tentations du doute et même un peu contre l'opinion de son siècle «qui n'allait pas de ce côté-là pour le moment», une doctrine toute d'idéal et de sentiment qui ressemblait assez à une sorte de platonisme chrétien. Leibniz d'abord, et puis Lamennais, Lessing, puis Herder expliqué par Quinet, Pierre Leroux, Jean Reynaud enfin, voilà les principaux maîtres qui l'empêchèrent, par des secours successifs, de trop flotter dans sa route à travers les diverses tentatives de la philosophie moderne. «Chaque secours de la sagesse des maîtres vient à point en ce monde, où il n'est pas de conclusion absolue et définitive. Quand, avec la jeunesse de mon temps, je secouais la voûte de plomb des mystères, Lamennais vint à propos étayer les parties sacrées du temple. Quand, indignés après les lois de septembre, nous étions prêts encore à renverser le sanctuaire réservé, Leroux vint, éloquent, _ingénieux, sublime_, nous promettre le règne du ciel sur cette même terre que nous maudissions. Et, de nos jours, comme nous désespérions encore, Reynaud, déjà grand, s'est levé plus grand encore, pour nous ouvrir, au nom de la science et de la foi, au nom de Leibniz et de Jésus, l'infini des mondes comme une patrie qui nous réclame.» Que de noms divers et contradictoires successivement invoqués!
Elle n'avait pas eu trop de ces secours pour rester fidèle à quelques-unes des idées qui, sous des formules plus ou moins variées, donnent du prix à la vie et un sens à l'espérance. Après la période de dévotion et d'extase qu'elle avait traversée au couvent des Anglaises et les années qui suivirent, avec des oscillations diverses terminées un jour par une rupture avec la foi ancienne, elle avait eu de grandes perplexités et de grands abattements. Elle avait connu le doute et avait révélé l'état de son âme dans plusieurs de ses livres.
«Tu me demandes, dit-elle à un de ces amis réels ou imaginaires qui sont les confidents commodes du _Voyageur_, si c'est une comédie que ce livre (_Lélia_), que tu as lu si sérieusement.--Je te répondrai que _oui_ et que _non_, selon les jours. Il y eut des nuits de recueillement, de douleur austère, de résignation enthousiaste, où j'écrivis de belles phrases de bonne foi. Il y eut des matinées de fatigue, d'insomnie, de colère, où je me moquais de la veille et où je pensai tous les blasphèmes que j'écrivis. Il y eut des après-midi d'humeur ironique et facétieuse, où je me plus à faire Trenmor (le forçat philosophe) plus creux qu'une gourde.» Tous les types avaient représenté, à un certain moment, des états de son esprit en lutte. Ce ne sont des personnages ni complètement réels, ni complètement allégoriques. Pulchérie, c'était l'épicurisme héritier de la partie mondaine et frivole du dernier siècle; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps sans point de repère et sans appui; Magnus, le débris d'un clergé corrompu et abruti; Lélia, l'aspiration sublime, qui est l'essence même des intelligences élevées. Tel était son plan; jusqu'à quel point elle l'a exécuté, dans quelle mesure elle l'a fait sortir d'une demi-réalité, où sont plongés tous les personnages, pour lui confier parfois une réalité choquante, c'est là la part et c'est aussi l'oeuvre de l'artiste, la responsabilité de l'artiste. Quant à l'idée philosophique qui préside au livre, elle ressort de chaque page; c'est l'idée conçue _sous le coup d'un abattement profond_ devant l'énigme de la vie, qui jamais n'avait pesé plus lourdement et plus cruellement sur elle. Elle s'étonna des fureurs qui accueillirent ce livre, ne comprenant pas que l'on haïsse un auteur à travers son oeuvre. C'était un livre de bonne foi, c'est-à-dire de doute sincère, d'un doute qui remue à de grandes profondeurs les idées et les âmes. Ceux qui ne comprirent pas ou qui n'entendirent pas ce cri de conscience, cette plainte entrecoupée, mêlée de fièvre et de sanglots, se scandalisèrent.
Ce qui dura toute sa vie, ce qui la consola infailliblement et toujours dans ses heures de détresse, ce fut l'amour de la nature, un des rares amours qui ne trompent pas. Cet amour fut le plus sûr de son inspiration et la moitié au moins de son génie. Personne, comme elle, avec des mots, de simples mots choisis et combinés entre eux, de ces mots qui servent à chacun de nous et qui expriment les sensations communes avec une désespérante froideur, personne n'a réussi à traduire, dans la réalité vivante d'un paysage, ces lumières et ces ombres, ces harmonies et ces contrastes, cette magie des sons, ces symphonies de la couleur, ces profondeurs et ces lointains des bois, cet infini mouvant de la mer, cet infini étoilé du ciel. Personne surtout n'a su comme elle saisir, exprimer cette âme intérieure, cette âme secrète des choses qui répand sur la face mystérieuse de la nature le charme de la vie.
À quoi tient cette supériorité de peintre de la nature, qui frappe au premier aspect chez Mme Sand? La première raison qui s'offre est si naïve que j'ose à peine l'exprimer. Mme Sand voit la nature, elle la regarde, elle ne l'invente pas. La preuve en est dans la netteté des détails et de l'ensemble, qui fait voir exactement ce qu'elle voit elle-même. La pensée du lecteur reconstruit avec facilité les grandes scènes qu'a décrites son ample et souple pinceau. J'ai trouvé l'explication de cet effet si simple, et pourtant si rare, dans ces lignes jetées au bas d'une page perdue: «Il est certain, dit Mme Sand, que ce qu'on voit ne vaut pas toujours ce qu'on rêve. Mais cela n'est vrai qu'en fait d'art et d'oeuvre humaine. Quant à moi, soit que j'aie l'imagination paresseuse à l'ordinaire, soit que Dieu ait plus de talent que moi (ce qui ne serait pas impossible), j'ai le plus souvent trouvé la nature infiniment plus belle que je ne l'avais prévu, et je ne me souviens pas de l'avoir trouvée maussade, si ce n'est à des heures où je l'étais moi-même.» Le trait propre de Mme Sand, c'est précisément d'avoir une imagination qui ne précède pas son regard, qui ne déflore pas son plaisir, qui n'interpose pas les jeux d'un prisme personnel entre elle et la nature. Elle voit la nature telle qu'elle est, longuement, profondément. Elle garde gravé en traits indélébiles le tableau qui a passé sous ses yeux, elle le conserve inaltéré. On pourrait dire qu'elle apporte plus de mémoire imaginative que d'imagination dans ses souvenirs et ses visions de la réalité. C'est même cette absence d'un brillant défaut qui donne aux traits de son paysage une si lumineuse précision. Un des grands peintres de son temps, M. de Lamartine, avait trop de splendeurs dans son âme pour bien voir au dehors. Je parierais qu'il trouvait toujours la nature moins belle qu'il ne l'avait prévu. L'éclat de son rêve éclipsait la réalité tant qu'elle était sous ses yeux, et, plus tard, quand il voulait revoir dans son souvenir le paysage entrevu, quand il voulait le peindre, c'était encore son imagination qui travaillait autant que sa mémoire. Sa peinture était splendide, mais confuse; elle avait la mobilité scintillante d'un rayonnement; le regard ébloui ne pouvait ni s'y fixer ni en rien saisir avec tranquillité.
L'art fatigue à la longue l'esprit. La nature le repose et le récrée sans cesse. Quand Mme Sand voyageait en Italie, son compagnon de voyage, Alfred de Musset, n'était avide que de _marbres taillés_. «Quel est donc, disait-on de lui, ce jeune homme qui s'inquiète tant de la blancheur des marbres?» Au bout de peu de jours il fut rassasié de statues, de fresques, d'églises et de galeries. Son plus doux souvenir fut celui d'une eau limpide et froide où il lava son front chaud et fatigué dans un jardin de Gênes. «C'est que les créations de l'art parlent à l'esprit seul, et que le spectacle de la nature parle à toutes les facultés. Il nous pénètre par tous les pores comme par toutes les idées. Au sentiment tout intellectuel de l'admiration l'aspect des campagnes ajoute le plaisir sensuel. La fraîcheur des eaux, les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs, en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes s'insinuent dans l'imagination.»
La nature tout entière passe dans l'homme; elle lui parle le langage le plus varié. Il y a quelques pages, à la fin du premier volume de _la Daniella_, qui sont une tentative étonnante pour exprimer l'effet d'orchestre que réalisent pour des oreilles intelligentes ces jeux sonores et combinés de la campagne. Jean Valreg est monté, le soir, sur la petite terrasse du château de Mondragon, et là il recueille tous les bruits des collines et des vallées qui montent jusqu'à lui, il étudie cette musique produite par la rencontre des sons épars qui constitue en ce pays la musique naturelle, locale. «Il y a, dit-il, des endroits comme cela qui chantent toujours», et celui-ci est le plus mélodieux où il se soit jamais trouvé. Et il énumère, dans une langue bien curieuse, tous ces bruits divers: la chanson des grandes girouettes, si régulièrement phrasée à son début qu'il a pu écrire six mesures parfaitement musicales, lesquelles reviennent invariablement à chaque souffle du vent d'est. Ces girouettes pleurardes et radoteuses, avec leurs notes d'une ténuité impossible, sont comme les ténors aigus qui dominent l'ensemble. «Je ne sais quel esprit de l'air les met d'accord avec le son des cloches des Camaldules.... D'autres chants se mêlent à ces bruits: ce sont les refrains des paysans épars dans la campagne.... Les basses continues sont dans le bruissement lourd des pins démesurés et d'une cascade qui recueille les eaux perdues des ruines. Puis il y a les cris des oiseaux, des vautours, et des aigles surtout.» En écoutant tout cela, Valreg poursuit une idée qui l'a bien souvent frappé dans ces harmonies naturelles que produit le hasard; par cela même qu'elles échappent aux règles tracées, elles atteignent à des effets d'une puissance et d'une signification extraordinaires; elles remplissent l'air d'une symphonie fantastique qui ressemble à la langue mystérieuse de l'infini.
À la réalité découverte ou devinée du paysage se joint, chez Mme Sand, un charme de sensibilité et un attrait tout particuliers. On ne s'intéresse pas seulement à sa peinture, on en est ému, on l'aime. Ce nouvel effet tient à l'art délicat ou plutôt à l'heureux instinct de ne jamais décrire uniquement pour décrire, et d'associer toujours à la nature quelque chose de l'âme humaine, une pensée ou un sentiment. Le paysage ne va jamais seul, chez elle; il est choisi en harmonie ou en contraste avec l'état de l'âme qui s'y répand. Mais ce contraste lui-même est une sorte particulière d'harmonie plus intime. Au moment où il semble que, dans l'imposante solitude des montagnes, tout le reste va être oublié, il surgira de l'ombre du rocher une petite pastoure espagnole, et nous voilà qui mettons dans un coin du paysage son piquant profil, son joli sourire, sa chevelure flottante, _mêlée au vent comme la queue d'une jeune cavale_. Et ainsi l'âme, en retrouvant la figure humaine, se détend de la grandeur trop austère que lui imposent les cimes et les torrents. Si nos regards se perdent dans les horizons de la mer, on nous y montre une voile, et sous cette voile nous devinons un rude travailleur qui peine et qui souffre. S'ils se portent vers les profondeurs sans limites du ciel, on nous y fait supposer des peuples d'âmes inconnues, animant de leurs joies ou de leurs souffrances la bleue immensité. Toujours un sentiment joue autour du paysage et ajoute à l'infini de la nature l'infini plus mystérieux de l'âme. Une fleur, une herbe, tout s'harmonise avec nos pensées. Des traits charmants éclatent à chaque instant à travers les dialogues ou les rêveries, comme celui-ci: «En portant mes mains à mon visage, je respirai l'odeur d'une sauge dont j'avais touché les feuilles quelques heures auparavant. Cette petite plante fleurissait maintenant sur la montagne, à plusieurs lieues de moi. Je l'avais respectée; je n'avais emporté d'elle que son exquise senteur. D'où vient qu'elle l'avait laissée? Quelle chose précieuse est donc le parfum, qui, sans rien faire perdre à la plante dont il émane, s'attache aux mains d'un ami, et le suit en voyage pour le charmer et lui rappeler longtemps la beauté de la fleur qu'il aime? Le parfum de l'âme, c'est le souvenir....» Cette page m'a toujours frappé comme un exemple de l'heureuse facilité avec laquelle Mme Sand mêle l'âme aux choses et l'homme à la nature.
On n'oublie plus ces paysages. Ils se marient si bien à la situation du roman ou au caractère des personnages, que les deux souvenirs restent inséparablement liés et n'en font bientôt plus qu'un. Est-il possible de penser à Valentine sans se reporter à cette scène enchanteresse où son âme, vaguement impatiente d'amour, en pressent le mystérieux appel dans la campagne déserte, qu'elle traverse seule, le soir de la fête, au pas négligent de son cheval, quand tout à coup, aux murmures de l'eau voisine et de la brise qui s'élève, vient se joindre une voix pure, un chant jeune et vibrant? C'est Bénédict qui s'approche, c'est la rencontre, c'est l'amour; la destinée fait son oeuvre. Et André, qui de nous ne saurait le retrouver, s'il l'avait perdu?
Il est là, bien sûr, dans cette gorge inhabitée, où de rivière coule silencieusement entre deux marges la verdure, promenant les rêves de son adolescence romanesque et troublée. Il est là, je l'ai vu, évoquant ses héroïnes, Alice et Diana Vernon, derrière ce massif de trembles où il a cru voir un jour passer une ombre, une fée, qui sera Geneviève.--Il y a des attitudes qui restent gravées dans l'esprit. «Il m'enveloppa dans mon couvre-pied de satin rose et me porta auprès de la fenêtre. Je jetai un cri de joie et d'admiration à la vue du sublime aspect déployé sous mes yeux. Ce site sauvage et romantique me plaît à la folie.... Ah! ne changeons rien aux lieux que tu aimes, Jacques! Comment aurais-je d'autres goûts que les tiens? Crois-tu donc que j'aie des yeux à moi?» Ainsi écrivait, ainsi parlait Fernande, et plus tard, quand Octave aura passé dans sa vie et que Jacques sera trahi, nous la reverrons involontairement à cette fenêtre d'où elle aperçut ses riches domaines, et nous saisirons là, dans cette attitude et dans ce moment, les faciles extases d'une âme faible.--Mauprat! son nom seul évoque l'ombre sinistre de son château effondré, la herse brisée, les traces du feu encore fraîches sur les murs et le souterrain à demi comblé où Edmée sentit défaillir son courage. Sténio, enfin, le charmant poète, allez le contempler pour la dernière fois dans le premier de ses sommeils que ne vint pas troubler l'orgueilleuse et orageuse image de Lélia. Le voilà, baigné du flot bleu, les pieds ensevelis dans le sable de la rive, sa tête reposant sur un tapis de lotus, son regard attaché au ciel.
Ainsi tous ces souvenirs nous reviennent dans le cadre heureux qui les reçut la première fois et les fixa pour toujours. Chacun des romans de George Sand se résume dans une situation et dans un paysage dont rien ne peut rompre ni déconcerter la poétique union. L'homme associé à la nature, la nature associée à l'homme, c'est une grande loi de l'art. Nul peintre ne l'a pratiquée avec un instinct plus délicat et plus sûr.
C'est qu'en effet la nature nous écrase de son silence et de sa grandeur quand la voix de l'homme ne vient pas l'émouvoir, quand ses muettes harmonies n'expriment pas une âme imaginaire que la nôtre conçoit et interprète. L'homme, dit quelque part Mme Sand, n'est pas fait pour vivre toujours avec des arbres, avec des pierres, ni même avec l'eau qui court à travers les fleurs ou les montagnes, mais bien avec les hommes ses semblables. Dans les jours orageux de la jeunesse on rêve de vivre au désert, on s'imagine que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures que l'on recevra dans le combat de la vie; c'est une grave erreur: l'expérience nous aura bientôt détrompés et nous apprendra que, là où l'on ne vit pas avec des semblables, il n'est point d'admiration poétique ni de jouissance d'art capables de combler l'abîme. C'est la pensée, c'est la souffrance, c'est le don humain de sentir ou d'aimer qui répand la vie au dehors et crée le paysage avec l'âme particulière qui le contemple. Mais, pour aider à ce travail d'idéalisation, la nature prête ses formes, ses harmonies, ses couleurs, et le tout, ainsi combiné, devient la matière immortelle de l'art.