George Sand

Chapter 2

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Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint _diable_, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi les _bêtes_. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le _Tolle, lege_ de saint Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit; elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété, les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux, elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans _Spiridion_, ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses passagères.

La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir.

En même temps elle prenait la résolution de s'instruire et se mit avec ardeur à des lectures qui l'attachèrent passionnément. Elle sentait le vide qu'avait laissé dans son esprit son éducation dispersée et fortuite sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la règle trop indulgente du couvent. Elle se mit à lire énormément, mais avec une curiosité tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau changement se fit à cette époque dans son esprit. Elle abandonna l'_Imitation de Jésus-Christ_ et le dogme de l'humilité pour le _Génie du Christianisme_, qui l'initiait à la poésie romantique plutôt qu'à une forme nouvelle de la vérité religieuse. Bientôt elle passa à la philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle ère. Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, prise à grande dose et sans méthode par un esprit ardent et complètement inexpérimenté. Il y a pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on est incapable de l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme sans jugement, de rapprocher par des affinités de sentiment des noms et des dogmes disparates, comme Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse ne put échapper à ce double péril: elle passa tour à tour de l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui s'attache exclusivement à une pensée ou à un nom, tout cela au gré de la sensation présente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement son capital de connaissances, qui fut bientôt considérable, bien qu'assez mal classé. Sans façons, elle s'était mise aux prises avec Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme métaphysicien (ce qui était une vue et une préférence heureuses), Montaigne, Pascal. Puis étaient venus les poètes et les moralistes, La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idée de suite, sans programme d'études, comme ils lui tombèrent sous la main. Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange facilité d'intuition; la cervelle était profonde et large, la mémoire était docile, le sentiment vif et rapide, la volonté tendue. Enfin Rousseau était arrivé; elle avait reconnu son maître, elle avait subi le charme impérieux de cette logique ardente, et son divorce avec le catholicisme fut consommé.

Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'était épuisée à essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir. _René_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient achevé l'oeuvre. Elle était tombée dans un désarroi intellectuel et moral, dans une mélancolie qu'elle n'essayait même plus de combattre. Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle avait même passé du dégoût de la vie au désir de la mort. Elle ne s'approchait jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête comme une gaieté fébrile, en se disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à faire.» Oui ou Non?--Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent et assez longtemps pour risquer d'être lancée par le _Oui_ au fond de cette eau transparente qui la magnétisait. Un jour, le _Oui_ fut prononcé; elle poussa son cheval hors de la voie marquée par le gué, dans le hasard des eaux profondes. C'en était fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si la bonne jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire, hors du gouffre.

La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les derniers moments avec une douleur sans phrase et une sincérité touchante, termina la période d'initiation. La séparation entre les deux familles paternelle et maternelle fut consommée, légalement au moins, par l'ouverture du testament. Sa mère, prévenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps la clause qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion donnée à cette clause. De là de nouvelles tempêtes. On y céda dans une certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau déchirement de famille.

Pour obvier à une situation fausse et parfois intolérable, Mme Dupin conduisit un jour sa fille à la campagne, chez des amis qu'elle avait rencontrés trois jours auparavant et qui se trouvaient être les meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la chercher «la semaine prochaine». Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des relations de famille orageuses et parfois même extravagantes et constituer pour la jeune femme une existence normale en espérance.

Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore passait pour une riche héritière, d'assez belle figure et d'un caractère gai, quand elle n'était pas en contact avec les emportements et les irritations de sa mère, qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. C'est dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel en retraite, M. Dudevant, dont la fortune était en rapport avec la sienne et qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui parlant point d'amour, et s'avouant peu disposé à la passion subite, à l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une manière séduisante». On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter comme sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque passivement, comme elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, où sa première occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la maternité qui se préparait pour elle, à travers les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation fut complète pour elle. Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les curiosités de l'étude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle, aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence veut que, dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le moindre regret.» Son mari était une nature négative et tatillonne; il passait sa vie à la chasse; elle, sans un seul point d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; elle fit des layettes avec une ardeur et bientôt une _maestria_ de coup de ciseaux qui la surprirent elle-même.

Sauf l'épisode de la maternité, les commencements de cette existence nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent plus tard des accès de cette exaltation douloureuse qui avait fait jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrète et chère volupté. Quelques années se passèrent dans une sorte de tranquillité prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait s'être enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle était devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en apparence au moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne femme de ménage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensée travaillait encore solitairement dans la condition très bourgeoise où elle semblait condamnée à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme de ses agitations morales; personne n'en avait le secret ni même le soupçon autour d'elle, et quand elle eut écrit ses premiers romans, un de ses plus chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui écrivait: «_Lélia_, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites très bien les confitures.» Quand définitivement son intérieur fut troublé, vers 1831, quand les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le dessus, quand on lui eut accordé une misérable pension et la liberté, qui devait plus tard se transformer en une séparation légale à son profit, quand elle fut arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants d'une existence complètement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle, réunis par une collaboration pour la première oeuvre. On fut vite d'accord sur les prénoms. Sandeau garda le sien; George était synonyme de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, passeraient pour frères ou cousins.» Les deux noms conquirent bientôt une célébrité qui les sépara de plus en plus l'un de l'autre.

Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer une esquisse psychologique. Notre dessein était de noter les épreuves diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué la jeunesse de Mme Sand. Elle arrivait à la vie littéraire avec un fonds de souffrances très réelles, bien qu'exagérées sans doute par une imagination forte, d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée plutôt qu'apaisée par des lectures sans règle, avec une sensibilité aiguë et raffinée, un dédain profond pour les vérités relatives dont il faut bien parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innée de tout ce qui engage la liberté de la pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela qu'elle se trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle d'une nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait tout exprès et comme préparé pour recevoir son ardente pensée, qui s'était formé tout seul et sans conseils, depuis la longue série des petits cahiers consacrés à l'épopée de _Corambé_ jusqu'au premier roman qu'elle donnera au public.

Comment se fit la première révélation de son talent d'écrire? il est curieux d'en connaître l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne qu'elle passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.

Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers ses longues promenades, l'idée d'une espèce de roman qui ne devait jamais voir le jour et qu'elle écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses enfants: «L'ayant lu, dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en pouvais faire de moins mauvais», et comme elle était alors très préoccupée du choix du métier qui lui assurerait sa liberté à Paris, elle vint à penser qu'en somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. «Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement j'avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» Cela l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits travaux dont elle était capable, la littérature proprement dite, dont elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui lui offrait le plus de chances de succès comme métier. Elle fit son choix. Mais elle avait bien hésité auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, paraît-il, mais cela manquait d'originalité. Elle crut un instant avoir trouvé son aptitude véritable: elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares en bois de Spa. Elle faillit même en vendre un quatre-vingts francs, chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait obtenu cent francs, ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fût possible, _Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligée de chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver là, _son gagne-pain_. Le mot est d'elle; il était strictement vrai dans les conditions qui lui étaient faites. Elle avait à payer de son travail son passage à travers la vie libre, après qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonné tous ses droits à son mari, pour racheter son indépendance. Ce mari, que nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans être précisément une _réalité offensive_ dans les premières années, sans être d'ordinaire ni méchant ni brutal, s'était arrangé de manière à devenir insupportable et à rendre la vie commune bien difficile à une femme d'un caractère solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire dans ses habitudes et ses goûts. Quelques autres défauts, plus graves, paraît-il, vinrent s'ajouter aux difficultés conjugales et décidèrent une séparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint définitive.

Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit son droit entier à l'indépendance qu'elle avait tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement du tribunal de Bourges prononça la séparation à son profit et lui laissa l'éducation des deux enfants. Mais déjà elle avait fait l'essai dangereux de la célébrité littéraire par des oeuvres qui avaient surpris l'attention publique. Elle y était arrivée avec les qualités dont nous lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intérieurement si agitée, où elle avait vécu: l'habitude des longues rêveries, qui était devenue un abri contre la vie réelle, une sensibilité très vive pour toutes les formes de la souffrance humaine, une bonté qui fut pour elle une source d'inspirations et en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs et de malentendus dans son existence; enfin une imagination inépuisable dont elle avait suivi en secret, avec délices, les jeux et les combinaisons tour à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle imagina de les jeter dans le public, qui s'en éprit passionnément et acclama le nom de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut souvent la première, dans cette illustre pléiade de romanciers qui embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.

NOTES:

[Note 1: Sa grand'mère était la propre fille du maréchal Maurice de Saxe et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au XVIIIe siècle. Son grand-père était le célèbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques Rousseau et Mme d'Epinay désignent sous le nom de Francueil seulement, et qui, à l'âge de soixante-deux ans, était encore un _reste d'homme charmant_ du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice Dupin, un militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop ami des aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui d'une fort aimable et spirituelle modiste de Paris, contre le gré de Mme Dupin, tour à tour indulgente et courroucée. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, qui devait illustrer le nom de George Sand.]

CHAPITRE II

HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND

L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS

Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit d'écrire pour le public? Même en faisant aussi large que l'on voudra la part de la spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, si richement douée et si féconde, ait marché tout à fait au hasard, dans les voies qui se sont offertes à elle, avec l'indifférence banale d'un talent qui ne vise qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon la règle inaperçue, mais active, d'instincts énergiques et permanents? Elle va répondre pour nous:

«Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume en main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore en discussion. Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements; il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines, et même un peu _le vraisemblable_ admis par la plupart des intelligences. En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir.»

George Sand n'a pas été infaillible dans l'application de cette théorie. Il lui est arrivé plus d'une fois d'idéaliser dans le chimérique et le faux. Mais c'était là l'erreur de son jugement, non de ses instincts; elle restait fidèle d'intention à sa théorie, alors même qu'elle la trahissait. Cette théorie paraît bien simple et bien grande, par comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.

À travers toutes les aventures de sa vie réelle et de sa vie littéraire, George Sand garda intact son culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût changeant des générations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur. C'est dans une conception poétique que naissent ces récits si riches, si variés, qui souvent s'altèrent dans la suite des événements, mais qui toujours ont des commencements merveilleux.

On comprend comment cette spontanéité d'une imagination dont j'ai essayé de retracer les origines troublées, qui ne se gouverne guère, qui s'excite elle-même, comment le souvenir des crises morales traversées, l'espoir confus d'un avenir où sa crédulité enthousiaste voyait éclore des rêves divins, comment toute cette nature inquiète, frémissante et superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver d'instinct son expression dans des oeuvres étranges, audacieuses de pensée, d'un style exalté et inquiétant, gémissantes et passionnées, débordantes de lyrisme, à propos de l'amour, à propos de la religion, à propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient à penser que cet auteur est une femme froissée par la vie, déçue, irritée de mille manières, que jusqu'alors dans une existence très active au dedans, mais très solitaire et très retirée, elle est restée étrangère à tous les grands spectacles de la politique et de la société, et qu'elle se précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience effrénée, ses vastes désirs et une compassion profonde pour les misères et les douleurs qui crient à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme soit tout d'abord consternée et saisie à cette vue, comme toutes les belles âmes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations sont violemment meurtries par la brutalité des faits. Elle demandera alors si à tant de maux il n'y a pas de remède.