George Sand

Chapter 12

Chapter 123,517 wordsPublic domain

George Sand ne cachait rien ou presque rien de ses affaires intimes; elle ne modifiait cette vie si bien réglée que pour accomplir quelques excursions en France, qui lui étaient nécessaires pour chercher des cadres à ses romans; je ne parle pas d'un établissement qu'elle fit vers la fin à Palaiseau, pour être, disait-elle, plus à la portée des théâtres de Paris, ou elle avait plusieurs pièces en préparation. Sauf cet épisode assez court, c'est à Nohant qu'elle avait destiné de mourir, et c'est là, en effet, qu'elle mourut, à l'âge de soixante-douze ans, le 8 février 1876. Elle n'avait aucune raison d'être discrète sur sa position matérielle: «Mes comptes ne sont pas embrouillés. J'ai bien gagné un million avec mon travail (en 1869); je n'ai pas mis un sou de côté; j'ai tout donné, sauf vingt mille francs, que j'ai placés pour ne pas coûter trop de tisane à mes enfants si je tombe malade; et encore ne suis-je pas bien sûre de garder ce capital; car il se trouvera des gens qui en auront besoin, et si je me porte assez bien pour le renouveler, il faudra bien lâcher mes économies. Gardez-moi le secret, pour que je les garde le plus possible.»

Quand il lui arrivait de faire allusion à quelque circonstance de sa vie passée, elle avait une manière de s'absoudre elle-même, sans rien dissimuler, qui ne manquait pas d'une certaine originalité de bonne humeur: «Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus. Si on a fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on a fait le mal, c'est qu'on n'a pas su ce qu'on faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais.» Peut-être trouvera-t-on cet examen de conscience trop complaisant et trop commode. Je le donne pour ce qu'il est et pour ce qu'il vaut, comme une preuve assez naïve qu'elle avait une indulgence universelle dont il lui semblait juste de profiter pour elle-même, ajoutant plaisamment: «Vous voulez savoir plus qu'il n'y en a.... L'individu nommé George Sand cueille des fleurs, classe ses herbes, coud des robes et des manteaux pour son petit monde, et des costumes de marionnettes, lit de la musique, mais surtout passe des heures avec ses petits-enfants.... Ça n'a pas été toujours si bien que ça. Il a eu la bêtise d'être jeune, mais comme il n'a pas fait de mal, ni connu les mauvaises passions, ni vécu pour la vanité, il a le bonheur d'être paisible et de s'amuser de tout.»

À cette date où je la rencontrai à Nohant, elle arrivait chargée de plantes recueillies sur les bords de la Méditerranée et dans la Savoie. Elle s'effrayait du rangement qu'elle avait à faire dans ses herbes, et de fait elle se livra presque tout le jour à ce travail, en causant. Mais il y avait un bien autre rangement à faire dans la maison. Le cabinet de travail était affreux, et rien qu'à le voir, il donnait le spleen. On en arrangeait un autre, où George Sand comptait travailler avec plaisir. En attendant, son atelier de travail était sa chambre à coucher. Elle me montra sur une table très simple une pile de grandes feuilles de papier bleu, coupées d'avance dans le format in-quarto. «Quand vous partirez ce soir, me dit-elle, je me mettrai à l'ouvrage, et je ne me coucherai que quand j'aurai rempli douze de ces pages.» C'était la tâche quotidienne: le travail était ainsi réglé d'avance; elle comptait sur l'exactitude de son inspiration, qui ne lui faisait presque jamais défaut.

Ce fut pour moi une occasion presque inespérée de faire connaissance intime avec son procédé de travail, dont les résultats m'avaient toujours étonné par leur abondance non moins que par leur exacte régularité. À cette époque de sa vie, elle faisait au moins son petit roman tous les ans, avec une pièce de théâtre. «Ne voyez en moi qu'un vieux troubadour retiré des affaires, qui chante de temps en temps sa romance à la lune, sans grand souci de bien ou de mal chanter, pourvu qu'il dise le motif qui lui trotte dans la tête, et qui, le reste du temps, flâne délicieusement.»

J'avais étudié avec soin son oeuvre; deux caractères m'avaient frappé: l'étonnante facilité du talent, poussée jusqu'à la négligence, et l'absence trop visible de composition dans ses meilleurs romans. Elle s'aperçut clairement que même au point de vue purement littéraire, en dehors des questions de fond, pendant que je lui parlais de mes impressions, j'y mettais des réserves. Elle parut mécontente, non que je fisse des réserves, mais que je les gardasse pour moi; elle me demanda une franchise entière. Je m'expliquai donc, comme je le devais, sur ces deux points avec sincérité. Elle m'en remercia et poussa la critique bien plus loin que je ne le faisais moi-même, ce qui me donna une idée très favorable de sa nature littéraire, avide de vérité et assez forte pour résister aux tentations subalternes de la flatterie. En réveillant mes souvenirs et les complétant par les nombreuses confidences qui remplissent ses lettres les plus intéressantes, je suis arrivé à me faire une idée assez exacte de sa méthode de travail et de ses idées sur les conditions et les exigences de son art, qu'elle portait à l'état d'instinct jusqu'au jour où, dans une discussion célèbre, il fallut en trouver l'expression claire et la formule définitive.

Il semble bien que c'était le plaisir d'écrire qui l'entraînait, presque sans préméditation, à jeter un peu confusément sur le papier ses rêves, ses tendresses, ses méditations et ses chimères, sous une forme concrète et vivante.

Pour se rendre compte de cette facilité presque incroyable d'écrire, il fallait se rappeler qu'il y avait en elle, avec le don naturel que rien ne remplace, ce fonds d'expérience et de connaissances acquises, qui multiplie les ressources du talent et permet de le varier, non sans le fatiguer sans doute, mais sans l'épuiser jamais.--Le don de nature se constate et ne s'analyse guère. Comment expliquer avec précision ce fait extraordinaire d'une imagination qui s'éprend avec ardeur de ses propres créations, d'une faculté d'expression qui se trouve un jour toute prête, sans avoir été préparée, qui s'adapte presque sans tâtonnement et sans effort aux sujets les plus divers, à l'analyse et à l'action, comme si l'auteur ne trouvait rien de plus aisé et de plus naturel que de raconter ses visions intérieures et de faire voir aux autres les personnages et les drames qui s'agitent en lui à l'aide d'un style qui n'est que sa pensée devenue visible? C'est là le don, il existe, et l'on trouve de ces esprits prédestinés qui se jouent des difficultés de l'expression avec une aisance lumineuse et une liberté pleine de grâce, tandis que d'autres écrivains, artistes profonds, mais laborieux, se travaillent eux-mêmes et fatiguent leur intelligence pour accomplir leur oeuvre, non certes sans succès, mais avec un effort qui laisse sa trace dans chaque page, dans chaque phrase, dans chaque mot. Le sillon est creusé profondément, mais le lecteur semble y avoir collaboré lui-même. De là, selon les degrés où se place l'écrivain, une estime ou une admiration qui n'est pas exempte d'un certain sentiment de lassitude.

Mais chez George Sand, à ce don naturel se joignait une culture très variée, très étendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût fait à tort et à travers, il lui était resté de ces études diverses des alluvions assez riches qui, mêlées à son propre fonds, l'enrichissaient singulièrement et aidaient à sa fécondité. Personne n'a mieux compris qu'elle et mieux exprimé la nécessité de l'étude pour l'art. «Je ne sais rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai plus de mémoire; mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans je passais mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l'état distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures elle avait traversées au hasard, mais non stérilement, puisque de chaque auteur, poète, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et Rousseau, il était resté quelque parcelle qui roulait un peu confusément dans le vaste et puissant courant de sa vie cérébrale. Elle ne cessait de recommander cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, comme à une conseillère commode qui allait leur dire: «Vous avez du génie; fiez-vous à lui et marchez sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire les grands avocats consultants de la gloire à tous les solliciteurs qui les importunent et à qui ils envoient bien vite, pour s'en débarrasser, quelque compliment stéréotypé, avec leur bénédiction littéraire. George Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes aspirants à l'art: «Vous voulez être littérateur, écrivait-elle à l'un d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'être si vous apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir étendu dans tous les sens.... Vous pouvez être frappé du manque de solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles: tout vient du manque d'étude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» Elle est implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, sur cette hygiène préparatoire de la volonté qui ne conduit pas à l'érudition proprement dite, mais qui développe une aptitude spéciale à tout comprendre, le jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. L'art tout seul, livré à lui-même, se dévore et se consume. «Vous avez les instincts et les goûts de l'art, dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement artiste est impuissant, c'est-à-dire médiocre ou excessif, c'est-à-dire fou.... Vous croyez pouvoir produire sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en tire avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup; aimé, souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir l'escrime à fond avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste, ils sont les vibrions de la littérature[20].» C'est là, on en conviendra, une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes les rhétoriques de l'école. C'était la voix puissante d'un talent mûri; les conseils de sa vieillesse à l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs confinaient à la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée, s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après le jeûne et la prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'étude des choses de fond et l'essai des premières forces de l'invention.»

L'étude des choses de fond, c'est la condition de l'écrivain futur. S'il ne s'est pas amassé d'avance un trésor de connaissances sérieuses, dans un ordre quelconque des idées où s'est exercée la grande curiosité humaine, histoire, sciences naturelles, droit, économie politique, philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas à quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que de la forme, indifférent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pénétrer en tout sujet au delà du banal et du convenu et de donner des dessous et de la solidité à sa peinture?

Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqués pour son propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité. D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de développer et de fortifier dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle avait fait une constante étude, ou d'une manière plus large, la nature, qu'elle n'avait pas cessé de contempler des yeux de son corps et de son esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, et pendant tout le temps qu'elle en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en était épris de son côté; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins barbares. Dans ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, reflets chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; ils passaient des heures entières à se demander: «Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu l'_albite_?» Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques, toutes les peines du monde à se remettre à la vie ordinaire et à ses besognes accoutumées; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres fois, c'était la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la terre.» N'était-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions annuelles qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à avoir vu ce que je décris. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité, j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je peux.» Elle avait une manière à elle de regarder la nature, silencieusement. Mais ce silence était actif; elle absorbait chaque détail présent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision interne, aussi nette que la perception même. De là le charme et la vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas vus dans la réalité, on s'écrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un grand maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est bien cela!» L'art seul vous fait croire à la ressemblance.

D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient celles qui l'attachaient, depuis les premières années de sa jeunesse, à tout un ensemble d'idées philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles s'étaient enfoncées de bonne heure dans cette âme ouverte et avide; elles s'y étaient, de bonne heure aussi, exagérées et faussées; à la longue, pourtant, quelques-unes s'étaient redressées d'elles-mêmes par la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, dans leur rigidité primitive, à la rude école de la vie. Plutôt que d'insister encore une fois sur les aberrations de goût et de bon sens qui l'avaient désignée autrefois aux inquiétudes de la conscience publique, ou même à des haines et à des vengeances terribles venues de deux côtés bien différents de l'opinion, du côté de Proudhon et du côte de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernière période de sa vie, la représenter non pas comme une convertie à la modération, ni comme le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec une bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure plus acceptable pour elle-même et à reconquérir, au moins sur certains points, la liberté de son _moi_ et son indépendance d'esprit.

Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en philosophie, une part suffisante d'exagération et de paradoxes. Mais comme il y a loin déjà--par l'intervalle du temps et des idées--de la révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la guerre et de la Commune, ce n'est qu'à des traits assez rares, clairsemés dans la correspondance, que l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbès, l'utopiste des réformes sur la condition des femmes et le mariage, la disciple enthousiaste et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la sectaire du Christianisme réformé par le panthéisme sombre de Lamennais, plus tard l'ardente révolutionnaire de 1848, la collaboratrice de Ledru-Rollin, le menaçant rédacteur des _Bulletins de la République_ émanés du ministère de l'Intérieur. Tant d'événements n'ont pas été perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue des Deux Mondes_ publia avec tant de succès, au grand scandale de quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-même, un témoin qui ne peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait à Flaubert: «L'expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois du progrès, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que j'ai accepté la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la durée de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou s'apercevoir peut-être du vide de toute formule _a priori_.» Et à Mme Adam, le 15 juin de la même année: «Pleurons des larmes de sang sur nos illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les mêmes; mais l'application s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.»

Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes s'étaient, non pas ébranlés dans le fond, mais modifiés dans l'application. À un jeune enthousiaste qui lui envoyait des poésies politiques: «Merci, répondait-elle; mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je hais le sang répandu, et je ne veux plus de cette thèse: «Faisons le mal pour amener le bien; tuons pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre la tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous débarrasser des théories de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la même voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le mal engendre le mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un reste de la vie d'artiste, elle disait à Flaubert: «J'ai écrit jour par jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La _Revue des Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas pénétré! Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la blague des partis.» Le style n'est pas noble, mais combien expressif!

Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans défiance, cet optimisme, impatient des délais, qui voulait réaliser le progrès, immédiatement et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait cependant beaucoup fait pour améliorer sa nature, et voilà que les événements de Paris remettent tout en question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur mon propre caractère, j'avais éteint les ébullitions inutiles et dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer, se corriger ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un rêve.... C'est pourtant mal de désespérer.... Ça passera, j'espère. Mais _je suis malade du mal de ma nation et de ma race._»--«Défendons-nous de mourir!» s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: «Je parle comme si je devais vivre longtemps, et j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je vivrai dans ceux qui vivront après moi.» (1871.)

En toute chose, même dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans chacune de ses idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, mais elle ne croit plus nécessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa correspondance des dernières années, ces déclamations furibondes contre le prêtre qui éclataient à tout propos et hors de propos, vingt ans auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses convictions philosophiques, elle les défend avec une obstination indomptable et méritoire contre l'intolérance à rebours du matérialisme qui se prétend scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: «Croyez cela avec moi, sous peine de rester avec les hommes du passé, détruisons pour prouver, abattons tout pour reconstruire». Elle répond: «Bornez-vous à prouver et ne nous commandez rien». Ce n'est pas le rôle de la science d'abattre à coups de colère et à l'aide des passions.... Vous dites: «Il faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et dissipe la foi». Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y périrait[22].» Elle ne voit pas la nécessité de forcer son entendement pour en chasser de nobles idées, et de détruire en soi certaines facultés _pour faire pièce aux dévots_. «Il n'est pas nécessaire, il n'est pas utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. Il me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.»

On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui ont pesé sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains personnages qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. Elle se retrouve et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimères mais du moins avec celles qui sont bien à elle et qui constituent son _moi_. Elle remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle des autres l'avaient fait trop souvent descendre.