Chapter 11
Peu démonstrative, c'était vrai, comme l'avait indiqué autrefois Henri Heine, et même insignifiante d'aspect, pourquoi ne pas le dire? c'était vrai aussi, pendant les premiers instants. Quand je la vis, ses cinquante-sept ans avaient marqué leur empreinte sur toute sa personne et en avaient amorti l'effet, éteignant cette grâce jeune et passionnée d'autrefois, cet éclat de physionomie qui, à travers la lourdeur de certains traits, avait été sa principale beauté. La taille s'était épaissie; les yeux restaient beaux, mais comme noyés dans un certain vague ou une certaine indolence, qui s'étaient augmentés avec l'âge; il y avait en tout cela un peu d'inertie et comme une sorte de fatigue intellectuelle; elle semblait se refuser d'abord à de nouvelles connaissances ou au commerce de nouvelles idées qui n'entraient pas d'emblée dans les siennes, ou du moins ne s'y prêter qu'avec peine.
Hospitalière, mais gravement et silencieusement, si l'on s'en était tenu à cette première impression, on aurait pu la juger assez sévèrement; il ne fallait pas s'y tenir, et, selon son expression, elle et son pays avaient du bon quand on les connaissait. On croira peut-être que cette froideur de premier aspect était un fait accidentel, personnel au visiteur inattendu de 1861. Il serait naturel de le croire; ce ne serait pourtant pas exact. On nous a raconté une bien jolie histoire sur l'impression que ressentit, à son arrivée, l'un de ses visiteurs les plus attendus, les plus souhaités, Théophile Gautier; il avait fait pour elle le grand sacrifice de quitter son boulevard, et il arrivait avec la conviction des Parisiens qui s'imaginent être des héros pour aller voir un ami dans sa province; il débarquait à Nohant avec l'idée de son héroïsme et dans l'attente de le voir récompensé par la joie de George Sand, mesurant d'avance l'effusion de l'accueil à la vivacité, presque à la violence de l'invitation. Cependant George Sand restait calme, plus que calme, silencieuse, avec cet air indolent et lassé qui m'avait frappé en elle. Elle le quitte un instant pour donner des ordres. Lui, étonné, de plus en plus mécontent, se plaint à son compagnon de voyage, un habitué de la maison, d'un pareil accueil; son mécontentement, comme il arrive, s'exalte en s'exprimant; il veut partir, il rassemble sa canne, son chapeau, sa valise. Le témoin de cette grande colère va en toute hâte prévenir George Sand pour qu'elle en conjure l'effet. Elle ne comprend rien d'abord à ce qu'on lui raconte. Quand elle a compris, elle frémit d'un pareil accident; une telle déception la bouleverse, elle se désespère. «Vous ne lui aviez donc pas dit, s'écrie-t-elle ingénument, _que j'étais une bête_?» On l'entraîne vers Théophile Gautier; les explications commencent; elles ne furent pas longues; il comprit bientôt, à l'accent de la désolation, combien il se trompait, et sa rentrée fut triomphale.
La conversation de George Sand était à l'avenant. Elle n'avait jamais été bavarde, elle l'était moins encore en vieillissant, hormis les jeux de famille et les contes aux enfants. De l'esprit, elle n'en avait pas, ni au sens parisien du mot, ni au sens gaulois. Elle l'admirait plus que de raison chez les autres, tout en le comprenant avec une certaine peine; il lui fallait un effort d'attention pour en saisir le jeu et s'habituer à ces surprises qu'il lui causait toujours. D'elle-même, elle serait restée volontiers en dehors de ces fantaisies étourdissantes, de ces vives saillies, de cette gymnastique alerte de l'idée, de ces attaques et de ces ripostes où excellaient quelques-uns de ses contemporains et de ses amis; elle aurait fait, parmi eux, triste figure si l'on n'avait connu d'ailleurs la haute valeur de cette intelligence. Je me la représente difficilement dans ces fameux dîners de chez Magny, où se réunissaient alors les plus brillants jouteurs de la plume ou de la parole. Elle-même craignait, en y allant (ce qu'elle ne manquait pas de faire chaque fois qu'elle passait par Paris), d'y apporter de l'embarras pour les autres et de la gêne dans cette conversation éblouissante, paradoxale, qui ne laissait pas de l'étonner. «Je vois, grâce à vous, écrivait-elle à l'un de ses plus zélés correspondants, le dîner Magny comme si j'y étais. Seulement il me semble qu'il doit être encore plus gai sans moi; car Théo[14] a parfois des remords quand il s'émancipe trop à mon oreille. Dieu sait pourtant que je ne voudrais, pour rien au monde, mettre une sourdine à sa verve. Elle fait d'autant plus ressortir l'inaltérable douceur de l'adorable Renan, avec sa tête de _Charles le Sage_.» On ne se figure pas George Sand avec son calme, avec son sérieux, donnant la réplique aux terribles malices de Sainte-Beuve, le chef du choeur, aux ironies de Flaubert, aux paradoxes «exubérants» de Théophile Gautier. Elle se plaignait parfois de cette outrance dans la plaisanterie, et de ce qu'elle appelait, d'un mot qui revient souvent dans sa correspondance, la _blague_, chez les artistes et les lettrés de Paris. Elle a besoin de protester, au nom du bon sens, du goût et du sérieux de la vie, quand la mesure a été dépassée. «Je ne sais, écrit-elle à Flaubert, si tu étais chez Magny un jour où je leur ai dit qu'ils étaient tous des _messieurs_. Ils disaient qu'il ne fallait pas écrire pour les ignorants; ils me conspuaient, parce que je ne voulais écrire que pour ceux-là, vu qu'eux seuls ont besoin de quelque chose. Les maîtres sont pourvus, riches et satisfaits. Les imbéciles manquent de tout, je les plains. Aimer et plaindre ne se séparent pas. Et voilà le mécanisme peu compliqué de ma pensée.» Elle ne convertissait personne, mais elle donnait à chacun une raison nouvelle de l'estimer, en parlant ainsi.
Telle je la vis dans cette journée que nous passâmes à causer. Bien des choses de fond nous séparaient; mais, parmi les écrivains célèbres, et même parmi ceux qui ne le sont pas, je n'en ai pas connu un seul qui respectât plus et mieux les opinions des autres et qui imposât moins ses idées. Elle mettait à l'aise ses adversaires par un ton de bonhomie où il n'y avait rien de simulé; elle indiquait sa manière de voir d'un trait simple et sobre; elle n'insistait pas. Même dans ses lettres, elle n'aimait guère la discussion, elle ne la prolongeait pas volontiers, au moins dans l'ordre de ses idées sociales et politiques. Bien qu'elle y mît toute son ardeur, elle ne recherchait pas pour elles l'occasion de la controverse; elle craignait de les compromettre. «Je n'ai pas de facultés pour la discussion, disait-elle, et je fuis toutes les disputes, parce que j'y suis toujours battue, eusse-je dix mille fois raison.» Et quand par hasard elle s'est aventurée sur le terrain brûlant où ses rêves humanitaires essayent de prendre pied, elle interrompt, dès qu'elle peut, la discussion: «Il paraît que je ne suis pas claire dans mes sermons; j'ai cela de commun avec les orthodoxes, mais je n'en suis pas; ni dans la notion de l'égalité, ni dans celle de l'autorité, je n'ai pas de plan fixe. Tu as l'air de croire que je te veux convertir à une doctrine, mais non, je n'y songe pas. Chacun part d'un point de vue dont je respecte le libre choix. En peu de mots, je pense résumer le mien: Ne pas se placer derrière la vitre opaque par laquelle on ne voit rien que le reflet de son propre nez.»
Cette _insignifiance d'aspect_ n'était que pour le premier regard. Si le hasard ou une bonne inspiration amenait l'entretien sur certains sujets qui lui étaient familiers, sa parole froide et paresseuse s'animait un peu; ses grands yeux alanguis reprenaient du mouvement et de l'éclat. Sur deux sujets surtout, elle aimait à causer: la vie de famille et le théâtre. Il n'était pas aisé de l'attirer sur le roman, même sur ses romans à elle. Chose singulière! elle les avait presque tous oubliés, et ce n'était pas une affectation, c'était une des formes ou l'un des signes de ce génie naturel qui travaillait en elle presque sans un effort de volonté. Avec les années survenantes, d'autres inspirations avaient pris la place des premières. Aussi est-ce avec une parfaite sincérité qu'elle raconte dans sa correspondance qu'elle est en train de refaire connaissance avec quelques-uns de ses romans les plus célèbres. À la lettre, c'est du nouveau pour elle. Ce qu'elle m'avait dit de cette singulière sensation d'un auteur qui se ressaisit lui-même, elle l'exprime à merveille, vers le même temps, dans une de ses lettres à Dumas fils: «J'ai essayé, ces jours-ci, de devenir, moi aussi, un lecteur de ce pauvre romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre, puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la mémoire du sujet sans rien des moyens d'exécution. Je n'ai pas été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et _le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est assez curieux et peut vous servir.» Elle était, à ce moment, tombée dans un de ces états de stérilité passagère que connaissent tous les écrivains. Il fallait pourtant se remettre à son état. «Mais alors, votre serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de lui-même que s'il fût passé à l'état de fossile. Pas une idée d'abord, et puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot.» Dans un accès de désespoir, elle prit un ou deux romans d'elle. D'abord elle ne comprenait rien du tout. «Peu à peu ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et mes défauts, et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. À présent, c'est fini, en voilà pour longtemps à ne pas me relire.»
Elle avait une sorte de modestie très particulière; elle était _homme_ de lettres sans en avoir le principal défaut, la préoccupation dominante de soi-même et l'idée fixe de ses oeuvres. Elle était sensible à l'éloge et ne laissait pas de connaître sa valeur; mais c'était le don de produire qu'elle estimait chez elle plutôt que telle ou telle oeuvre. Elle ne ramenait jamais d'elle-même le nom d'un de ses romans, et quand ce nom revenait, elle ne s'en souvenait que confusément. J'ai rarement vu à ce point le détachement d'un auteur; il m'arriva plusieurs fois de l'étonner par la fidélité de ma mémoire, moins ingrate que la sienne pour tant d'oeuvres charmantes et passionnées.
Au fond, j'ose à peine le dire, tant ce mot est décrié par l'école des artistes raffinés, c'était une bourgeoise. Elle en avait les habitudes, les instincts, particulièrement celui de la maternité, qui était à l'état de prédestination chez elle, bien que souvent mal appliqué et détourné de son but. C'était une âme bourgeoise avec une imagination byronienne. Ce qu'il y a de constant, dans sa correspondance, c'est le souci de son intérieur, de son ménage, de ses enfants. Tout s'y ramène; elle presse sans cesse ses amis de venir la chercher là où sont ses racines. Dans cette dernière partie de son existence, combien elle se montre différente de cette fantasque et superbe amazone d'un idéal chimérique, qui avait chevauché, dans de folles équipées, à travers tant de coeurs brisés! C'est elle, c'est la même qui, ramenée dans des conditions à peu près normales d'existence et dans son cadre familial, décrit ainsi cette vie qui est devenue sa plus chère habitude et comme sa dernière religion. «À Nohant, c'est toujours la même régularité monastique: le déjeuner, l'heure de promenade, les cinq heures de travail de ceux qui travaillent, le dîner, le cent de dominos, la tapisserie, pendant laquelle Manceau[15] me fait la lecture de quelque roman; Nini[16], assise sur la table, brodant aussi; l'ami Borie ronflant, le nez dans le calorifère et prétendant qu'il ne dort plus du tout; Solange le faisant enrager; Émile (Aucante) disant des sentences.» Voilà bien le tableau de famille auquel se mêlent quelques profils d'amis. Car ce Nohant est une auberge hospitalière, tout à fait écossaise, ouverte toute l'année aux intimes. Le jour, quand elle se porte bien, elle travaille à «son petit Trianon»; elle brouette des cailloux, elle arrache de mauvaises herbes, elle plante du lierre; elle s'éreinte dans un jardin de poupée, et cela la fait dormir, dit-elle, et manger on ne peut mieux. On la voit d'ici, et dans quel costume négligé je la surpris, cette bonne travailleuse de la terre!
La vie d'intérieur, elle l'avait d'ailleurs recherchée, même à travers les circonstances les plus contraires, à condition que l'intérieur fût réglé par elle et qu'on lui laissât certaines libertés, d'ordinaire inconciliables. Quel est le sentiment qui dominait quand elle alla s'établir avec ses enfants à Majorque, traînant avec elle le pauvre Chopin, déjà très malade? Il faut lire ses lettres de l'hiver de 1839, datées de l'abbaye de Valdemosa, pour se rendre compte de cette sorte de maternité exaltée dans laquelle s'était transformée toute autre affection et qu'elle étendait sur le grand artiste souffrant. Dans cette famille réunie d'une façon assez bizarre, n'est-ce pas comme un autre enfant à elle qu'elle soigne et pour lequel elle se dévoue ainsi? Ne pourrait-on pas s'y tromper? La vieille Chartreuse était d'une poésie incomparable; la nature était admirable, grandiose et sauvage; des aigles traversaient l'air au-dessus de leur tête; mais le climat devenait horrible, la pluie torrentielle; les habitants hostiles les regardaient comme des pestiférés. Tout cela eût paru tolérable si Chopin avait pu s'en arranger; mais cette poitrine, blessée à mort, allait de mal en pis. Une femme de chambre, amenée de France à grands frais, commençait à refuser le service, comme trop pénible. On voyait le moment où Lélia, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu, allait aussi tomber de fatigue; car, outre son travail de précepteur pour Maurice et Solange, outre son travail littéraire, il y avait les soins continuels qu'exigeait le malade et l'inquiétude mortelle qu'il lui causait. Enfin, faut-il le dire? Lélia était couverte de rhumatismes. On partit enfin; Chopin put partir aussi et, grâce à elle, arriver à Paris[17]. Il n'était que temps. Sans insister sur ce sujet, on pourrait dire qu'il y eut presque toujours ainsi, dans les affections les plus diverses de George Sand, je ne sais quel instinct maternel indécis ou égaré, ce qui faisait dire à un homme d'esprit «qu'elle était la fille de Jean-Jacques Rousseau et de Mme de Warens». L'infirmité morale de cette nature, incomplète et prodigue, était de confondre des sentiments trop différents dans une sorte de mélange que l'opinion, même la plus indulgente, jugeait souvent équivoque et refusait de comprendre.
Quand l'instinct maternel fut à peu près dégagé de l'alliage et rendu à ses véritables objets, il s'empara de cette vie en maître, presque en tyran. La vie de famille l'envahit. Elle est l'esclave de ses enfants et de ses petits-enfants; elle organise toute son existence pour les tenir en joie avec des jouets, avec des récits, pour les élever, plus tard pour leur gagner des dots et les bien marier. C'est pour eux qu'elle fonde son fameux théâtre des marionnettes, qui tient une si grande place dans sa vie. Maurice est l'_impresario_; elle-même est le poète de ces petits drames[18]. «Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.»
Quand elle voulut bien me promener à travers toute sa maison, après une station au jardin, non loin de la rivière où elle avait manqué, aux jours d'autrefois, dans un accès de jeune désespoir, de chercher une fin à une existence dont la perspective la troublait déjà, c'est dans la petite salle de théâtre qu'elle me conduisit, comme dans un lieu consacré par les rites joyeux de la famille. Mais le théâtre était vide et démeublé. Sur les parois humides je pus voir encore
Du spectacle d'hier l'affiche déchirée.
Tout sentait l'abandon momentané dans la gentille salle, habituée aux applaudissements, aux rires de la famille et des amis. On avait passé l'hiver et le printemps à Tamaris, près Toulon, sur les bords de la Méditerranée. On revenait esseulé, un peu désorienté à Nohant. La vie accoutumée n'avait pas encore repris son cours. La maîtresse de maison ne savait encore «où fourrer sa personne, ses bouquins et ses paperasses». On lui arrangeait un cabinet de travail. Maurice s'était ennuyé à Tamaris, «de voir toujours la mer sans la franchir». Il s'était envolé en Afrique. De là il était parti sur le yacht du prince Napoléon pour Cadix et Lisbonne; il était même question pour lui d'aller en Amérique. Les comédiens ordinaires de Nohant étaient tous en vacances, et je crois me souvenir que _Balandard_, la grande marionnette dont il est si souvent question dans les lettres, était en réparation.
On échappait difficilement, quand on venait à Nohant, à cette douce manie dont toute la maison était possédée. Je n'y échappai, ce jour-là, que grâce à l'absence des principaux personnages de l'illustre théâtre. En temps ordinaire, George Sand s'y mettait tout entière, coeur et âme, avec ses doigts de fée. Elle faisait des scénarios et des costumes pour les bonshommes; elle cherchait des effets nouveaux de travestissements et de mots; elle s'enthousiasmait franchement de ceux qu'avait trouvés son fils Maurice. C'était pour elle comme une féerie perpétuelle dont elle s'enchantait naïvement, ne croyant pas qu'il puisse y avoir de plus grand plaisir pour les amis qu'elle invitait[19]. Il n'est pas douteux que sa vocation littéraire, d'ailleurs assez discutable, pour le théâtre, ne fût née et ne se fût développée au contact de ses marionnettes.
Elle et ses enfants avaient fait, durant plusieurs hivers consécutifs dans la retraite de Nohant, avec quelques amis, leur seule distraction et leur principal souci de ces représentations, qui finissaient par envahir les journées entières par le soin avec lequel on les préparait, au grand étonnement des voisins immédiats et des paysans, intrigués par une agitation sans but. Mme Sand a peint sous de vives couleurs cette vie en partie double, vie réelle et vie d'artiste mélangées, en la transfigurant sur une plus grande scène, dans une de ses plus intéressantes nouvelles. Le fond est tout à fait le même. C'est «une sorte de mystère, qui résultait naturellement du vacarme prolongé assez avant dans les nuits, au milieu de la campagne, lorsque la neige ou le brouillard enveloppaient la maison, et que les serviteurs mêmes, n'aidant ni aux changements de décor ni aux soupers, quittaient de bonne heure le logis; le tonnerre, les coups de pistolet, les roulements de tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou ensorcelés.» C'est bien là le point de départ de cet ingénieux et charmant récit qui servit de thème à l'analyse de quelques idées d'art et où il n'est pas difficile de reconnaître dans _le Château des Désertes_ une sorte de Nohant idéalisé, de même que dans Célio et dans Stella les enfants de celle qui avait retracé avec complaisance quelques-uns de ses propres traits dans la touchante image de Lucrezia Floriani. C'est ainsi que, sous sa main habile, la réalité devenait de l'art et souvent du grand art. Dans un autre roman, _l'Homme de neige_, un des récits les plus dramatiques de George Sand, il faut remarquer le rôle considérable que l'auteur attribue à une représentation de marionnettes. C'est un peu la scène des _comédiens_ dans _Hamlet_ qui nous est rendue, avec de plus petites proportions et sur un plus petit théâtre. Mais cette scène est capitale, comme dans la pièce de Shakespeare, et les plus grands intérêts, la révélation et le châtiment du crime, soupçonné non encore connu, tout est suspendu à cette représentation où Christian Waldo et l'avocat Socflé mettent tout leur esprit et toute leur âme à combiner les jeux de scène et les surprises de la conversation imaginée, d'où doit sortir le dénouement. Encore un souvenir dramatisé du _Théâtre de Nohant_.
Mère de famille dévouée, tout entière à la vie intérieure qu'elle crée autour d'elle, elle aimait qu'on la représentât sous cet aspect, et c'est dans ce sens qu'elle répondait aux questions de M. Louis Ulbach, qui avait l'intention de faire son portrait dans un journal. Elle l'assurait que, depuis vingt-cinq années, sa vie était bien banale. «Que voulez-vous, disait-elle, je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on a prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques.» Elle tenait beaucoup à ce que l'on détruisît, dans l'opinion publique, la légende d'autrefois. «On m'a accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter. À présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.»
Elle me disait à peu près la même chose, en termes fort simples. En abrégeant cette lettre biographique, il me semble que je reproduis quelques traits de sa conversation. Elle écrivait facilement, disait-elle, et avec plaisir, c'était sa récréation; car la correspondance était énorme, et c'était là le travail. Si encore on n'avait à écrire qu'à ses amis! Mais elle était assaillie. «Que de demandes touchantes ou saugrenues! Toutes les fois que je ne peux rien, je ne réponds rien. Quelques-unes méritent que l'on essaye, même avec peu d'espoir de réussir. Il faut alors répondre qu'on essayera... J'espère, après ma mort, aller dans une planète où l'on ne saura ni lire ni écrire.» Chacun fait à sa manière l'image de son Paradis. Elle avait tant écrit pendant sa vie qu'elle voulait se reposer d'écrire toute l'éternité. Et de fait elle était l'obligeance même, mais sans banalité. Il est impossible de n'être pas touché, en parcourant cette vaste correspondance, de la bienveillance, je dirai même de la charité d'âme et d'art avec laquelle cette femme supérieure se met à la portée des talents ou fractions de talent qui l'implorent, de la franchise d'éloge qui encourage les uns, de la sincérité, non sans ménagements, destinée à décourager les autres. C'est surtout l'avocat politique qui est infatigable en elle. Plus libre que son parti, bien que républicaine de naissance, comme elle le dit, elle ne cesse pas de demander, non pour elle, grand Dieu! mais pour des amis ou des clients politiques, menacés ou frappes après le coup d'État, de réclamer pour qu'on les laisse en France ou qu'on les rappelle de l'exil, et auprès de qui? auprès du prince Louis-Napoléon lui-même, d'abord président, puis empereur, qui lui accordait un crédit presque illimité d'influence. George Sand ne ménageait pas ce crédit; sans rien céder de ses opinions personnelles, elle obtenait presque toujours ce qu'elle demandait, et cela fait le plus grand honneur à la solliciteuse et au sollicité. C'est une des rares circonstances où les droits de l'humanité l'emportaient soit sur l'orgueil des partis irréconciliables, soit sur l'orgueil du pouvoir infaillible.